‹ Annales archéologiques (volume 2)Chapitre 39 sur 135 · XX · texte numérisé non relu

XX

clocher, qui , selon Tabbé Legros, paraissait remonter à l'époque de Louis le Débonnaire, s'écroula au xviii* siècle sur une hauteur de 35 pieds, sans qu'on pût assigner à cet événement d'autre cause que sa vétusté. Le reste, qui menaçait ruine, fut démoli, et on éleva à la place un mur assez élevé dont le couronnement a la forme du fronton d'un temple grec. Cette construction de ms^uvais goût est percée de deux fenêtres ou sont appendues deux cloches, dont la plus grande pèse près de trois mille livres.

L'église ne présente pas de collatéraux. Sur les murs de la nef, des pilastres de huit pieds et demi de large, à moitié engagés dans les murs, supportent, sur quatre cintres de même largeur qui se réunissent à angles droits, un çnsemble de coupoles, au nombre de six, dont le sommet est élevé de près de fixante pieds au-dessus du pavé. Cette disposition architecturale produit beaucoup d'effet ; la vue, arrêtée par les cintres, semblables à d'immenses nervures, se reporte ensuite agréablement sur les dômes élevés qui les couronnent. Il nous a semblé que c'était là le passage de la pesante architecture romane à la légèreté hardie des ogives gothiques.

Entre les pilastres ou piliers dont nous avons parlé, des colonnes d'une dimension beaucoup plus petite et d'une forme beaucoup plus légère supportent une galerie qui règne autour de l'église, au tiers de la hauteur. Les chapiteaux de ces colonnes sont formés par des têtes d'animaux monstrueux, des figures grimaçantes et des feuillages variés.

Les vitraux ont été brisés pendant la révolution. Cependant, des débris assez bien conservés représentent des évêques et des martyrs. Nous y avons remarqué les armes de France (trois fleurs de lis sur champ d'azur) plusieurs fois reproduites, et, aux pieds d'un saint qu'une légende en caractères gothiques du XV' siècle nous apprend être saint Austriclinien, d'autres armoiries qui consistent en trois besants sur champ de gueules. Ce sont les anne& de l'abbé Bony de Lavergne, qui fit en effet exécuter ces vitraux en 1470.

Les stalles du chœur ne sont pas la partie la moins curieuse de rédifice* Les ogives en accolade, les subdivisions flamboyantes et prismatiques des moulures qui les surmontent, les rinceaux, les feuillages délicats dont elles sont ornées annoncent qu'elles appartiennent à laseconde moitié du xv* siècle. Toute cette boiserie, lès historiens le disent formellement, est un don de l'abbé Bony de Lavergne. D'ailleurs, un fait péremptoire, à défaut d'autres preuves, bnitlirait pour préciser la date de ces stalles. Au nombre des statuettes qui les décorent se trouve celle d'un pape dont la tête est couverte de la tiare à triplé couronne. Or, l'on sait que la troisième couronne futajputée aux deux autrtt par le pape Benoit XII , qui fut élevé au souverain pontificat en 133&. Las^

miséricordes sont ornées de figures bizarres, entre lesquelles nous citerons' seulement un moine à oreilles d'âne, et un âne vêtu en moine et prêchante On voit que la caricature est vieille en France.

Les dehors de l'église méritent aussi d'attirer Tatlention. Le mur oriental de la partie de la croisée située au nord porte plusieurs statues frustes qui semblent être une représentation de la sainte Trinité. « Trois chapelles disposées autour du sanctuaire forment en dehors des saillies circulaires assez: considérables, <;e qui donne à cette église une analogie très-remarquable avec celle de Saint-Hilaire de Poitiers. » M. Allou, que nous citons ici, dit ailleurs : tt Les arcades à plein cintre qui décorent extérieurement les parois, les ornements et figures bizarres qui forment les métopes, la disposition même de tout l'édifice^ annoncent une haute antiquité et une origine bien antérieure au gothique. »

Voici les proportions de l'édifice*: depuis la chapelle interdite au culte, qui forme aujourd'hui la sacristie, jusqu'à la porte d'entrée, l'église a intérieurement 210 pieii^ de long. La croisée, dont un côté a six pieds de plus que raxttre, a 108 pieds. La nef a 45 pieds de large.

A quelle époque faut-il assigner la construction de l'église que nous venons de décrire? Faut-il croire, avec quelques auteurs, que le monument .élevé par saint Éloi a échappé aux dévastations des barbares , au fer des Anglais et aux flammes des calvinistes? Ou bien faut-il, avec l'auteur de la description des monuments de la Haute-Vienne, s'arrêter à une époque moins reculée et dater sa réédification du siècle de Louis le Débonnaire? Un instant nous avons cru avoir trouvé la solution de cette difficulté. Le chapiteau d'une colonne des chapelles situ^ au chevet de l'église est formé par la réunion de deux personnages accroupis. L'un de ces personnages porte un livre sur lequel sont inscrits les caractères suivants :

LCX — M*S1

Nous avions voulu voir une date dans cette inscription ; mais cette réunion de caractères singuliers a déconcerté toute notre sci^ice, et nous avons dû nous contenter de les inscrire ici, en laissant à des interprètes plus habiles le soin d'en trouver la signification. Nous possédons heureusement des données plus intelligibles t l'église tout entière est une grande inscription. Le caractère de son architecture hardie et massive, la bizarrerie de ses décorations souvent barbares, tout, en un mot, se réunit pour lui faire assigner une origine bien antérieure au gothique.' Sekm quelques érudits àsystèmea, il n'y a pas en France d'église antérieure

au IX* siècle, par la raison toute simple, dit Tun d*entre eux^, que o les églises qui se sont bâties avant le x*" siècle étaient en général construites en bois. Ceci est vrai pour la France, pour TAllemagne, pour TAngleterre et pour TEspagne, c'est-à-dire pour toutes les parties de Tempire romain qui n'étaient pas pourvues de monuments publics dans lesquels le christianisme sMnstalla dès qu'il eut acquis quelque puissance ; ceci est à peu près certain. C'est même de ces monuments publics qui s'appelaient « basiliques » , comme qui dirait palais royal, que les églises ont conservé ce nom. La Gaule, qui était un pays grossier, n'avait pas de basiliques ; le christianisme fut donc obligé d'y construire sa demeure, et il l'y construisit modestement. »

N'en déplaise à l'habile écrivain, ces assertions sont démenties par les auteurs contemporains, et, sans passer en revue la Gaule tout entière, il nous suffît de citer les arènes et les autres monuments magnifiques dont la ville de Limoges fut ornée au m* siècle, sous l'administration romaine. Ce ne sont pas là les œuvres d'une nation « grossière ». Que faudrait-il donc penser des descriptions pompeuses que saint Grégoire de Tours nous a laissées de la riche basilique élevée en l'honneur de saint Martin? L'écrivain ecclésiastique est d'accord sur ce point avec Sulpice-Sévère, et les détails qu'ils nous donnent des marbres, des colonnes et des ornements divers, qui décoraient le temple élevé sur le tombeau du saint pontife, ne permettent guère de croire que ces magnificences fissent partie d'un temple « modestement » bâti en bois.

On peut donc affirmer qu'avant le ix' siècle la Gaule possédait un grand nombre d'églises entièrement construites en pierre, telles que les églises de Saint-Hilaire de Poitiers et Notre-Dame du Puy. Pourquoi l'église de Solignac n'aurait-elle pas pu demeurer debout dans les dévastations des Normands et partager ce privilège avec les églises que nous venons de nommer?

L*ABBB TEXIER*.

Page 1