FONTAINES PUBLIQUES
Il ne faut pas demander en ce genre, aux gens du moyen âge, les grands travaux familiers aux Romains. Ils n'avaient plus de thermes ni de naumachies, et ne conservaient rien des molles et somptueuses habitudes que ces deux mots rappellent.. L'eau n'était pas pour eux un objet de luxe, et ils n'avaient pas besoin de la conduire en si grande abondance dans leurs villes. Donc, et malgré l'exemple du pont canal de Perpignan , point de ces aqueducs renfermant de vrais ruisseaux, qui serpentent le long des coteaux sous la forme d'un bac de béton, plus dur que la pierre, et franchissent les vallées sur de hautes arcades. Les conduites de fontaines n'ont plus, au xiii* siècle, ce caractère de grandeur et de simplicité ; mais elles ne nécessitent pas ces énormes dépenses. En cela, comme en mille autres choses, les hommes de ce temps ont été moins prodigues et plus ingénieux que les Romains. La société féodale était cependant aussi riche , si ce n'est plus , que la société romaine. Mais, tout bien considéré, elle était moins aristocratique, et, si elle donnait à certains hommes privilégiés des positions très-hautes et très-indépendantes , elle leur conférait plus de pouvoir que de richesse. Nos rois du moyen âge furent prodigieusement pauvres à côté des empereurs , nos échevins et nos maires à côté des sénateurs et des duumvirs. On avait, au xiii* siècle, non pas même des serfs, mais des vassaux au lieu d'esclaves, et déjà le nombre des petites fortunes était infini. Les grandes étaient aussi très-éparpillées dans les campagnes, et chaque cité n'était pas, comme aux temps antiques, le domicile politique et la résidence habituelle de tous les hommes riches d'une province.
Force était donc, quand il ne s'agissait pas d'églises, de se montrer économe et,' par suite, ingénieux. Peut-être faudra-t-il reconnaître qu'on a créé
alors, en grande partie, l'art du fontainier tel qu'il se pratique aujourd'hui ; car, pour un aqueduc à la romaine, comme celui de Marseille, que de modestes fontaines ne fait-on pas pour nos villes et pour nos habitations des champs, au moyen de cors en métal, infléchis selon le relief naturel du terrain ?
Je ne prétends pas dire que les Romains ji'ont pas connu cette loi physique en vertu de laquelle l'eau , introduite dans un tuyau continu et suffisamment solide, remonte à son niveau, aussi long et aussi courbé que soit ce tuyau. Je crois seulement qu'ils ont tiré peu de parti de cette facile découverte ^. Même lorsque le volume des eaux était médiocre, soit routine , soit infériorité de la métallurgie, ils ne s'y sont pas pris, pour les conduire, comme nous nous y prendrions aujourd'hui, comme on s'y prenait au moyen âge.
On a conservé à Périgueux, dans le musée, bien entendu, une fontaine publique de l'époque romaine. C'est une longue dalle décorée autrefois d'une belle inscription à la louange du donateur de la fontaine et de l'aqueduc. L'abbé Lebeuf l'avait vue et Ta publiée. Elle a été depuis reproduite par M. de Taillefer, et par M. Raynouard, qui s'en est servi dans son excellente « Histoire du droit municipal » • La voici dans sa noble simplicité :
L. MARVLLIVS. L. MARVLLI. ARABI FILIVS. QVIR. AETERNVS. ÎÏVIR AQVA8. BARVa QVB. DUGTVK D^ 8. D.
En 1793, cette précieuse inscription a été martelée comme monument fëodal; mais on a laissé la moulure qui l'encadrait et les deux trous ronds superposés qui s'y trouvaient percés pour deux gros robinets, dont l'un donnait jusqu'à douze pouces d'eau, selon le calcul de M. de Mourcin. On a ainsi la preuve que l'eau « tombait » simplement dans un bassin quelconque, quand elle était arrivée à l'extrémité de l'aqueduc. Elle n'était pas comprimée par des tuyaux de façon à remonter beaucoup au-dessus du sol , dans une tige, pour en retomber en cascade dans des coupes superposées. Ce type élégant de nos fontaines monumentales avait été dédaigné mal à propos, s'il avait déjà été inventé à cette date reculée.
Au contraire , les fontaines gothiques de Périgueux étaient toutes des fontaines jaillissantes ; mal réussies , du reste, puisque ni les fontaines proprement dites ni les aqueducs ne sont venus jusqu'à nous, mais entreprises avec beaucoup de hardiesse par des esprits très-inventifs. Le plomb, et, à défaut
4 . Elle est constatée d'ailleurs par les petits jets d'eau de Pompét^ et par le ourieux bassin d'où les eaux conduites à Nîmes, par l'aqueduc du pont du Gard, se répandaient dans la ville.
ilik ANNALES ARCHÉOLOGIQUES.
de plomb en quantité suffisante, le bois, la terre cuite, la pierre, enfin tous \^ matériaux possibles avaient été essayés pour les conduites d*eau , et cela dans les circonstances les plus défavorables , avec toutes les connaissances théoriques que Ton pourrait déployer aujourd'hui.
Le livre Jaune des archives de Périgueux nous parle de ces fontaines à l'occasion d'une curieuse négociation qui eut lieu, en 1533, entre Tévéque Foulques de Bonneval et les consuls , et qui est rapportée tout au long dans les « Antiquités de Vésone *. »
Ainsi, révoque fait appeler les consuls en son hôtel de la cité, leur donne paternellement à dîner et leur propose, au dessert, dé « restaurer » à ses frais la fontaine qui versait autrefois ses eaux au point culminant de la ville, sur la placé de la Clautre. Naturellement, les consuls acceptent avec enthousiasme et se confondent en remercîments. — L'œuvre n'avait rien de facile ; car le Puy Saint-Front, aussi peu élevé qu'il soit, n'est guère dominé que par des sources situées de l'autre côté de la rivière. Les unes se trouvent dans la vallée du Lieu-Dieu , à une distance de deux lieues , ce qui n'avait pas empêché de les conduire aux thermes de Vésone par un large canal coulé en béton , dont on voit encore de nombreux fragments le long de la route de Lyon, et qui traversait l'Ille, ainsi qu^une partie de la plaine dont elle est précédée, sur de hautes arcades. Une autre source importante, presque tarie maintenant, existait à moins de deux kilomètres, au fond d'une étroite vallée qui aboutit à l'Ille, à peu près en face des nouvelles casernes où l'inscription de Marullius a été découverte. Selon M. de Mourcin et M. de Taillefer,. c'était précisément celle que ce généreux duumvir avait conduite à Vésone, aii moyen d'un pont aqueduc dont ils évaluent l'élévation à vingt- trois mètres*. C'est aussi , sans le moindre doute , celle que l'évêque de Périgueux voulait amener sur la Clautre. Un aqueduc à la romaine, pareil à celui de Marullius, aurait convenu parfaitement en Texhaussant encore d'une dizaine de mètres ; .mais on n'entendait nullement se lancer dans ces folles dépenses, et d'ailleurs les expédients ne manquaient pas. La rivière fut donc franchie à l'aide de corps en plomb, et le reste de l'aqueduc fut continué, tant bien que mal, en « boys chaestainhiers ». Cela pourrait n'être que provisoire, on le sentait bien , car le bois de châtaignier lui-même se corrompt vite dans les terrains secs ; mais on était pressé d'accomplir l'expérience et d'arriver à un résultat.