‹ Annales archéologiques (volume 2)Chapitre 6 sur 135 · PAR M. LE COMTE MELCHIOR DE YOGÙÉ · texte numérisé non relu

PAR M. LE COMTE MELCHIOR DE YOGÙÉ

Après une année entière de courses, aussi pénibles qu'intéressantes, dans la Grèce, TAsie Mineure et TÉgypte; après trois mois de navigation sur le Nil, M. le comte Melchior de Vogué allait enfin s'embarquer pour la France. Mais il partait avec le regret d'avoir mal vu, m^l compris les monuments de la Palestine. Huit jours passés à Jérusalem , c'était assez pour satisfaire la curiosité d'un touriste, mais non celle d'un antiquaire. M. de Vogué suivit ses amis et compagnons de route jusque sur le. pont du bateau à vapeur qui allait les conduire si rapidement à Marseille. Mais, là, il leur dit adieu et, traversant à marches forcées le désert d'El Arisch, pour ne pas perdre les cérémonies de Pâques, il revint du Caire à Jérusalem. — Nous devons à cette généreuse résolution un magnifique et excellent livre sur « les églises de la Terre Sainte^ »>. M. de Vogué avait tout ce qu'il fallait pour le faire tel. Parfaitement initié aux découvertes et aux procédés de Tarchéologie contemporaine, il sait de plus rendre, comme un dessinateur de profession, l'aspect des monjuments et 1& caractère de leurs sculptures ; il en mesure le plan ou l'élévation comme un architecte. Il anime ses descriptions, clairement et élégamment écrites» des émotions du poète et du chrétien.

D'un autre côté, M. de Vogué aime et connaît à fond l'histoire des croisades. Il a consulté et analysé toutes les anciennes relations de pèlerinages aux saints lieux, grecques, arabes, latines ou en vieux français. Il a également lu, et dans la langue originale, les ouvrages modernes dont les monuments de la Palestine ont été l'objet, particulièrement en Angleterre. Enfin, et tout en livrant successivement au public d'autres fruits de son voyage en Orient,

^ 4i Un volume in-4^ de 464 pages avec 53 grav. sur métal, bois ou pierre. Y. Didron, éditeur.

il a consacré six années de studieux loisirs à préparer les cinq cents pages et les cinquante gravures dont se composent « Les églises de la Terre Sainte » •

M. de Vogué commence par rechercher ce qui subsiste encore en Palestine des constructions religieuses du temps de Constantin. Il établit d'abord la complète authenticité de la basilique de Bethléhem, avec ses transepts arrondis qui, loin d'être un caractère distinctif de l'architecture byzantine, dérivent directement des monuments païens de Rome et de ceux des catacombes. Dans l'édifice de sainte Hélène, dont il ne reste que les murs et la triple colonnade, réunie maintenant par une charpente grossière, il dessine et décrit, chemin faisant, les curieuses mosaïques, exécutées en 1169 par un artiste grec nommé Ephrem, et dues au concours du roi franc Amaury et de l'empereur byzantin Manuel Comnène le Porphyrogénète, comme l'atteste une curieuse inscription. Il signale ces précieuses représentations des sept conciles œcuméniques et de plusieurs conciles provinciaux, où l'on s'est étudié à rappeler, tantôt en grec, tantôt en latin, les principaux textes qui établissent la concorde et l'union entre les deux Églises.

On croit généralement, et je croyais pour ma part, que le Saint-Sépulcre a toujours été une rotonde ouverte au sommet comme le Panthéon. M. de Vogué, complétant et rectifiant, par ses propres découvertes, la restauration proposée par le savant professeur Willis *, constate nettement la disposition primitive du monument. Sa forme générale, comme pour la plupart des autres églises fondées par Constantin, tant en Orient qu'en Occident, était celle que l'on caractérise par l'épithète de ^pojjiixTf, en manière de stade, c'est-à-dire en carré long terminé par une abside. Seulement, cette abside offrait un arrangement tout a fait exceptionnel. Les idées symboliques qui ont toujours interdit de voûter l'église de TAscension, et d'intercepter, ainsi que disait saint Jérôme 2, « la voie par laquelle Notre-Seigneur s'était élevé au ciel », firent aussi placer le saint tombeau à l'air libre , au milieu d'une cour sacrée entourée par un riche portique en hémicycle. Cette partie du monument, désignée par T « Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem » sous le nom de « Dominicum » , se trouvait à l'ouest, adossée à la colline dans laquelle avait été creusée la caverne du Saint-Sépulcre, qu'on isola par de profondes excavations et que l'on revêtit extérieurement d'un placage de marbre. Le reste de l'édifice s'étendait de l'ouest à l'est, en englobant le n Calvaire », la « Pierre de l'onction » et le souterrain de r« Invention de la sainte Croix ». Cette nef>

4. a The Holy City », par MM. Williams et Willis, Londres, 4849, chez Parker.

5. «... . Propter Dominici corporis meatum nullo modo contegi nec concamerari potuit. » — « De locis Hebr. act. apost. ».

indépendamment du « Dominicum » auquel elle se liait par de larges ouver* tures. avait une abside particulière, probablement une abside intérieure et à jour, formée d'un demi-cercle de petites colonnes, qui encadrait Tautel sans masquer le Saint-Sépulcre. Comme à Saint-Paul-hors-les-Murs, elle était pourvue de bas-côtés doubles, et couverte d*un plafond à caissons dorés. Mais, malgré les assurances données par l'empereur Constantin à Tévêque Macaire, dans une curieuse lettre qu'Eusèbe nous a conservée, on n'avait pas « envoyé» à l'architecte assez de ces grandes colonnes monolithes, très-communes à Rome et très-rares sans doute en Judée. Il n'y en eut que deux rangs : de simples piliers carrés en tinrent lieu pour les bas-côtés extrêmes. L'un de ces bascôtés, vers le midi, ^e trouvait obstrué en partie par le rocher du Golgotha, isolé aussi et retaillé sur trois faces, mais montrant toujours, à un niveau supérieur, le trou de la croix et la fente dont parle la Passion. En avant de la nef se développait un « atrium », et en avant de l'atrium, un péristyle à colonnade, comme celui de la basilique San-Lorenzo à Milan.

. De ce vaste ensemble de constructions , qui mesurait 130 mètres de longueur, il ne subsiste que trois fragments, peu considérables en eux-mêmes, mais heureusement situés de manière à permettre de restituer le plan tout entier. Ainsi, on a un pilier d'angle de l'atrium avec l'amorce des arcs ornés d'oves, de perles et de raies de cœur, qui s'y appuyaient de tous côtés. On a de même quatre des énormes colonnes en granit égyptien, du péristyle, avec un des massifs qui le terminaient au midi. Enfin, dans les substructions de la rotonde actuelle, on retrouve tout l'hémicycle du « Dominicum » avec les trois absidioles dont il était flanqué. Ce mur, immédiatement appliqué au rocher, et d'une solidité très-grande, a été protégé par l'éboulement des parties supérieures de la construction, quand le Saint-Sépulcre était ravagé, et il a servi dans les trois reconstructions de l'édifice. Ce qui le prouve , indépendamment de l'appareil romain, très-reconnaissable à certains endroits, c'est que les absidioles du nord et du sud, au lieu d'être exactement orientées dans Taxe de la rotonde, inclinent légèrement vers l'abside terminale, celle qui donne accès au sépulcre de Joseph d'Arimathie , comme les chapelles rayonnantes de nos églises françaises. Cette irrégularité, qui n'était pas indiquée par les vieux plans du Saint-Sépulcre, est très-significative, car elle ne se conçoit pas dans une rotonde bâtie à neuf de toutes pièces, et elle disparaît s'il s'agit d'une abside. M. Willis, avant M. de Yogùé, en avait déjà reconnu l'importance.

Donc, lorsque l'église du Saint-Sépulcre fut restaurée sous Héraclius, de 6i/ià 629, après les ravages de Chosroës II, et prit pour la première fois

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l'aspect d'une rotonde, Tabside de Constantin en détermina les dimensions. Il y avait trente-cinq mètres d'un mur à l'autre; telle fut la largeur de la rotonde avec ses bas-côtés. Le chœur, à ciel ouvert, avait vingt-trois mètres entre les colonnes: ce fut le diamètre de la coupole intérieure, car les anciennes bases, ménagées dans le roc vif, ont servi, dit-on, jusqu'à la construction de 1808. Mais pour soutenir le poids, médiocre d'ailleurs, de ce dôme qui paraît avoir toujours été de bois, on intercala, de trois en trois colonnes, deux piliers carrés plus robustes, en face de chaque absidiole. La coupole, environnée de hautes tribunes, aurait pu être percée de fenêtres, du moins à la naissance de sa voûte, comme l'est le dôme de Sainte-Sophie; on préféra l'ouvrir au sommet, comme le Panthéon, probablement par égard* aux traditions et pour conserver quelque chose de la disposition primitive.

Le rocher du Calvaire et la citerne, où sainte Hélène découvrit la croix de Notre-Seigneur, restaient en dehors de la rotonde d'Héraclius. On éleva sur ces deux points, au milieu des ruines de la grande basilique de Constantin, deux petites églises, distinctes l'une de l'autre. Un troisième édicule, dédié à la sainte Vierge, fut bâti au-dessus de « la pierre de l'onction. »

Moins d'un siècle après la restauration d'Héraclius, qui fut dirigée par Modeste, supérieur du couvent de Théodose et depuis patriarche de Jérusalem, un prélat anglais, Arculphe, visita les lieux saints, et à son retour il en fit une description détaillée. Pour « illustrer» cette relation, l'évêque Adamnan, dessinateur plus zélé qu'habile, traça, sous les yeux et sur les explications d' Arculphe, un plan du Saint-Sépulcre avec toutes ses dépendances. M. de Vogué reproduit ce plan, bien connu, d' Arculphe et d'Adamnan ; il le compare au monument lui-même et en fait comprendre toutes les indications. Il analyse aussi les autres relations dont les pèlerinages de Jérusalem ont été l'objet depuis le vu* jusqu'au xi* siècle et en montre la concordance parfaite.

On sait que le calife Hakem, dans un accès de fanatisme farouche, ordonna de ruiner les Lieux Saints en 1010. Nos chroniques contemporaines retentissent de ce funeste événement, et celle d'Adhémar de Chabannais ne néglige pas de dire, à ce sujet, que la seule basilique de Bethléhem échappa par miracle au sort des autres églises de la Palestine. Heureusement, tout n'avait pas été détruit au Saint-Sépulcre. Lorsqu'on voulut bientôt après le réédifier, on retrouva sous les décombres, non-seulement les substructions qui dataient de Constantin et avaient déjà survécu aux dévastations de Chosroës, mais quelques restes des constructious de Modeste, et notamment la travée centrale de l'église du Calvaire, Aussi, la rotonde de 1' « Anastasis », ou de la Résurrection, fut rétablie presque sans modifications de plan. On se contenta de

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supprimer un portique circulaire, indiqué par Arculphe, et de réduire les dimensions de l'église du Calvaire. Les ressources mises à la disposition de l'architecte étaient peut-être insuffisantes ; ou plutôt elles arrivaient irrégulièrement, avec les libéralités successives des empereurs Romain Argyre, Michel le Paphlagonien et Constantin Monomaque, Cependant, on ajouta au plan général d'autres petites églises: celle de Saint-Jean qui fait au flanc méridional de la rotonde le pendant de l'oratoire de la Vierge dont l'emplacement fut alors changé ; celles de la Trinité qui servait de baptistère, et de Saint-Jacques, le premier évêque de Jérusalem.

Toutes ces églises secondaires s'alignent du nord au sud et leurs portes forment enfilade de telle sorte, que, du fond de l'église Saint-Jacques, le regard pénètre jusqu'à celle de la Sainte-Vierge en traversant la rotonde du Saint-Sépulcre. Cette disposition caractéristique est déjà remarquée par Saevulf, moine anglo-saxon, qui visita la Terre Sainte en 1102, immédiatement après la prise de Jérusalem. Les croisés ne sont donc pour rien dans les constructions que l'on vient d'énumérer, et qui, du reste, se rapportent nettement au style byzantin. Elles étaient achevées en 10/i8.

Quant à l'église souterraine de Y a Invention de la Croix »> , M. de Vogué suppose qu'elle est en partie antérieure et en partie postérieure à la grande restauration du xi* siècle. Ce sanctuaire, toujours connu, toujours vénéré par les pèlerins, et qui semblait devoir passer avant l'église de Saint-Jacques ou celle de la Trinité, aurait seul été négligé pendant cent années et serait demeuré à l'état de ruine jusqu'aux croisades. Malgré ses arcs-doubleaux en ogive, qui, nous le verrons bientôt, peuvent être byzantins, comme le sont incontestablement les chapiteaux qui les supportent, j'aime mieux croire que l'église de Va Invention » appartient dans son ensemble à la restauration du xr siècle : car, on a peine à concevoir comment ces chapiteaux, très-évasés et faits pour recevoir les retombées d'une petite coupole, couverts d'ailleurs de nattes très-fines et de fragiles feuilles d'acanthe, auraient pu demeurer en place et intacts, lorsque les voûtes supérieures étaient violemment renversées. Dans notre hypothèse, la seule partie du monument qui sorte du sol et soit percée de fenêtres, c'est-à-dire la coupole proprement dite à partir du tambour, serait contemporaine des Croisades, ou plus récente encore, comme l'indiqueraient certains arcs très -surbaissés. Saevulf aurait vu tout le reste, et cette grande église « mira3 magnitudinis » dont il nous parle, bâtie autrefois par sainte Hélène sur le « lieu » de l'invention de la croix, puis démolie de fond en comble par les païens, ne serait autre que la basilique de Constantin, dont les débris épars entourent encore la très-petite église de

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