‹ Annales archéologiques (volume 2)Chapitre 7 sur 135 · XX. k · texte numérisé non relu

XX. k

1' «Invention ». Aussi bien Eusèbe désignait déjà cette partie du monument sous le nom de « aedes crucis » .

Il reste à rendre compte, avec M. deVogùé^, des grands travaux entrepris par les croisés pour réunir de nouveau le Calvaire au Saint-Sépulcre. Arrêtons-nous ici pour examiner ce que le monument, tel qu'il était avant les croisades, a pu exercer d'influence en Occident durant les premiers siècles du moyen âge. Évidemment, il ne faut plus, jusqu'au vu* siècle, chercher nulle part de rotondes imitées de celles du Saint-Sépulcre, puisqu'elle n'existait pas elle-même. Il faudra aussi rayer de la liste de ces imitations toutes les églises circulaires ou polygonales bâties par les Templiers. En effet, et c'est un des résultats les plus nets et les plus imprévus des investigations de M. de Vogué, ces moines guerriers s'inspiraient dans leurs constructions d'une autre rotonde que celle du Saint-Sépulcre. Sans doute, ils s'étaient voués, comme les Hospitaliers, à la garde du tombeau de Notre -Seigneur. Mais, ainsi que leur nom le rappelle, ils s'étaient établis, loin duGolgotha^ sur l'emplacement de l'ancien Temple de Salomon, auprès de l'église fondée par Justinien en l'honneur de la « Présentation de la sainte Vierge », et convertie de mosquée en palais par les rois latins. « L'enceinte du Temple, berceau de leur ordre, avait leurs plus chères affections », nous dit M. de Vogué; « le Temple lui-même, c'est-à-dire la mosquée d'Omar, était l'objet d'un culte tout spécial et devint le point de départ de leurs traditions empreintes d'un certain mysticisme. Son plan, à la fois circulaire et octogonal, sa coupole sphérique, formes étranges pour eux et facilement symboliques, avaient frappé leur imagination. Ils le représentèrent sur le sceau de l'ordre et tâchèrent de l'imiter dans leurs constructions religieuses. Non -seulement l'église bâtie par eux à Athlit, pendant le xiii*' siècle, a un plan polygonal, mais la plupart des temples, élevés en Europe dans leurs possessions d'outremer, ont une forme qui rappelle de loin le « Temple » de Jérusalem, et c'est ainsi qu'une mosquée est devenue au moyen âge le type d'un grand nombre d'églises chrétiennes » (p. 290).

Effectivement, lorsque les sceaux et les monnaies des rois de Jérusalem représentent la coupole du Saint-Sépulcre, elle est conique et ouverte au

4. Personne n*ignore qu'en 1808, après le passage de M. de Chateaubriand, un incendie terrible, qui dévora le dôme en charpente du Saint-Sépulcre, fut suivi d'une dernière restauration. Nous n'en dirons rien, si ce n'est qu'elle respecta le plan ancien en remplaçant les colonnes par de lourds piliers sans ornementation. Elle serait excusable, à pareille époque, si elle n'avait pas détruit méchamment les tombeaux glorieux de Godcfroid de Bouillon et de ses premiers successeurs.

sommet. Le sceau des Templiers, au lieu de cette image grossière, mais vraiment ressemblante, offre une coupole renflée au milieu, comme les dômes des musulmans ou des Russes, et surmontée d'une croix, avec cette légende singulière : s. tube templi xpi. Le mot « tuba » désignait la coupole du Temple, ainsi que Ta prouvé M, de Mas Latrie dans l'histoire de l'île de Chypre, et l'expression « cum tuba roborari » signifiait « confirmer avec le sceau à la coupole ». Il n'est donc pas douteux que les Templiers avaient en vue la coupole du Temple, non celle du Saint- Sépulcre. Mais ils ne s'attachaient pas toujours à l'octogone des murs extérieurs dans leurs imitations très-libres et très-sommaires d'ailleurs de la mosquée d'Omar. Souvent ils donnaient à l'ensemble de l'édifice la forme purement circulaire de la nef centrale ou coupole. Alors ils arrivaient à peu près aux mêmes combinaisons que s'ils avaient voulu copier le Saint-Sépulcre.

Il y a néanmoins beaucoup d'églises qui sont certainement une reproduction et un pieux souvenir de la rotonde du Saint-Sépulcre. On les reconnaîtra à leur histoire, quand elles n'ont jamais appartenu à l'ordre du Temple ; à leur titre qui conserve fréquemment le nom du Saint- Sépulcre, par exemple pour la rotonde de Neuvy- Saint-Sépulcre* en Berry ; d'autres fois aux détails de leur plan et à des traits particuliers de ressemblance. Ainsi, il existe à Bologne non-seulement une rotonde, mais tout un groupe de petites églises très-anciennes où l'on semble avoir voulu rappeler les principaux sanctuaires de Jérusalem. Plusieurs de ces édiculcs ont changé de vocable, mais un des des cloîtres qui les réunissent entre eux garde encore le nom de cour de Pilate. On y voit, du reste, le vase en pierre dans lequel Pilate aurait « lavé ses mains » et la colonne sur laquelle était perché et chanta le coq de saint Pierre.

Ailleurs, à Saint- Léonard (Haute -Vienne), un édicule, de forme ronde et muni de bas-côtés, que Ton a pris jusqu'à présent pour un baptistère, fait remarquer ses quatre absidioles, orientées aux quatre points cardinaux, comme celles du Saint-Sépulcre. Or, précisément devant la porte de cette rotonde on a déterré une épitaphe de la fin du xr siècle, ainsi conçue :

HIC EBQVIESGIT ... ONCERAD QVl HOC EDIFICAVIT SEPVLCHRVM. N'cst-Ce paS

celle du prêtre architecte qui, à son retour de Jérusalem, édifia ce « Sépulcre » ou Saint -Sépulcre?

Quelquefois l'attribution est douteuse. A Pise se voit une église ronde, bâtie vers le milieu du xii* siècle, et. dit-on, par l'architecte du baptistère,

4. a Dictionnaire d'architecture » de M. Viollet-le-Duc, t, v, p. 479.

Dioti Salvi. Il parait qu'elle a appartenu aux Twnpliers; effectivement, elle est octogonale et n'offre de voûtes que sur la nef centrale, non sur les bascôtés, absolument comme la mosquée d'Omar. Mais, d'un autre côté, elle porte le nom significatif de « San-Sepolcro ».

Revenons au livre de M. de Vogué. — Après avoir brièvement expliqué que, lors de la conquête, le Saint-Sépulcre était rond et couvert de poutres ingénieusement assemblées, de manière à laisser une ouverture au sommet : qu'enfin les « lieux » du Calvaire, de l'Invention et de TOnction étaient dotés de modiques oratoires, hors de l'enceinte de l'église (« extra ambitum ecclesiœ ») , Guillaume de Tyr, l'historien des croisades, poursuit en disant que l'édifice parut trop petit aux nouveaux maîtres de Jérusalem, et « qu'ils ajoutèrent à l'église primitive une construction solide et très-élevée, qui, continuant et enserrant les parties anciennes, comprit tous les lieux susdits dans le même édifice. »

Quand même ce retour au plan de Constantin, si complet que l'ancien « Atrium » devint le cloître des chanoines, ne serait pas attesté par Guillaume de Tyr et par d'autres chroniqueurs, il serait évident, par la seule inspection du monument, que sa plus grande et sa plus belle moitié a été bâtie par les croisés dans le style des églises de l'Occident. Il résulte des textes cités par M. de Vogué et d'une inscription de dédicace, recueillie à la fois par Jean de Wiirtzbourg et par Quaresmius au xii* et au xvir siècle, que les nouvelles constructions, commencées vers iiftO, furent consacrées en iii9, le 15 de juillet, précisément au cinquantième anniversaire de la prise de Jérusalem. Les travaux continuèrent ensuite jusqu'en 1169 et peut-être plus tard, mais ils consistaient à revêtir le monument de mosaïques, et à lui faire un clocher. — Comme tous les arcs de cette église des croisés sont très-franchement en ogive, un pareil fait, dans un pareil pays et à une date si reculée, demande explication, car Dieu sait à quels systèmes il a déjà donné lieu. M. de Vogué s'attache à réfuter celui de M. J. Wigley *, qui rajeunit et résume tous les autres. Cet archéologue voit dans l'ogive le seul caractère distinctif de l'architecture ogivale, et, par suite, il place dans la Terre Sainte le berceau des monuments gothiques de toute l'Europe, — comme s'ils apparaissaient immédiatement après les croisades et partout en même temps. Jérusalem, ditil, « était au xn* siècle une sorte d'exposition universelle, où toutes les nations chrétiennes étaient représentées et d'où chaque peuple emporta des idées et un art commun. Chaque fois que les Arabes et les Latins se sont

4. « Archicolog. studios in Jérusalem », London, Dolman, 4856.

rencontrés, comme en Sicile et dans le sud de TEspagne, leur contact a produit, comme à Jérusalem, des édifices ogivaux ou gothiques. »

11 y a pourtant, pour le style dont il s* agit, au moins un caractère plus important que l'ogive : la voûte d'arêtes sur nervures. Sans cette dernière invention, si féconde en conséquences, on ne conçoit pas une cathédrale gothique, tandis qu'on la conçoit fort bien sans ogives. Telle serait certainement l'église Saint- Eustache de Paris, pourvu que ses profils et ses sculptures, au lieu d'être empruntés à l'antiquité classique, fussent pris à Notre-Dame ou à la Sainte-Chapelle. L'ogive n'en est pas moins un des caractères principaux du style ogival, et le plus général sans doute ; car c'est le seul qui s'applique à tous les édifices, voûtés ou sans voûtes, pauvres ou riches, civils et militaires ou religieux. Elle méritait à ce titre de lui donner le nom qu'elle porte elle-même aujourd'hui.

Il sera donc toujours intéressant de savoir si les croisades sont pour quelque chose dans la propagation de l'ogive en Occident. M. de Vogué n'est pas éloigné de le croire. Il est trop bien au courant de notre archéologie nationale pour oublier un seul instant que cette variété de l'arc et de la voûte était bien connue, bien comprise et largement pratiquée en France, plus d'un siècle avant la première croisade. Néanmoins, comme à Jérusalem l'arc aigu était constamment employé, non -seulement pour les voûtes d'une certaine portée, mais pour les fenêtres et les moindres arcatures, avant d'être aussi exclusivement adopté par les monuments français contemporains, il en conclut que l'exemple de nos colonies d'Orient pourrait avoir « aidé » aux progrès et au règne définitif de l'ogive dans notre pays. «L'ogive», ditil, « n'est pas née des croisades, mais les croisades ont pu hâter le jour oU elle a été employée exclusivement en Occident * » .

La vieille question de l'origine de l'ogive revient ainsi sur le tapis ; maïs elle est mieux posée, et on peut la résoudre dans l'un ou l'autre sens sans dénationaliser notre architecture du moyen âge. Mais d'abord l'ogive n'at-elle été inventée qu'une fois, dans les constructions Sassanides, si l'on veut? A-t-elle, au contraire, été inventée plusieurs fois par les Perses et lesByzantins, par les Arabes et par les Français? — Ainsi que M. de Vogué, j'admets que les Arabes ont connu l'ogive de très-bonne heure et longtemps avant qu'elle ne se montrât chez nous. Il m'aurait suffi, pour m'en convaincre, de voir combien elle est systématique à Palerme, où les Normands ne l'ont certes pas apportée, parce qu'ils ne l'avaient pas eux-mêmes à l'époque ou furent bâtis

le palais de la Ziza, la Chapelle-Royale et Téglise de la Martorana. Partout ou ont passé les Arabes et les Turcs, ils ont ainsi introduit un certain style ogival qui n'a rien de commun que l'ogive avec le nôtre. Ils ne le tenaient point de nous, au moins personne ne Ta prétendu sérieusement; ils l'ont donc créé pour leur usage particulier, et il n'y a rien d'invraisemblable à ce que ce soit antérieurement au xir siècle, comme l'indiquent une foule de monu* ments dont les dates ne peuvent toujours être fausses.

Il n'est pas aussi facile de déterminer à quelle époque précise remonte l'ogive arabe. Entre les édifices qui l'auraient d'abord accueillie et propagée devrait se trouver en première ligne la fameuse mosquée d'Omar. Le second successeur de Mahomet n'en est pas le véritable fondateur, ou du moins il s'était contenté de purifier à sa manière la roche du Temple et de la désigner à la dévotion des Mahométans. Les historiens arabes attribuent unanimement la construction du Kubbeh-es-Sakrah, ou «dôme de la roche » àAbd-el* Melik-ibn-Merouan, dixième calife. On sait aussi que les travaux furent commencés l'an 68 de l'hégire (688 après J.-C.) et achevés en trois années; enfin qu'ils coûtèrent 100,000 dinars, ou sept années du revenu de l'Egypte. Alors, la Perse était soumise depuis un demi-siècle, et les Arabes avaient eu tout le temps d'étudier les ogives de ces monuments Sassanides *, où je verrais bien plutôt, pour ma part, un reflet et une imitation barbare de l'art byzantin que le germe d'un art nouveau.

Or, la mosquée octogone, qui s'élève aujourd'hui sur l'emplacement du Temple de Salomon, est bien dans son ensemble celle qui fut bâtie par Abdel-Melik : il y a bien des ogives dans cette mosquée et il y en a même beaucoup, qui, par parenthèse, sont « four centred » comme les arcs tudor, c'està-dire déprimées au sommet. Mais elles appartiennent toutes à une restauration du XVI' siècle, qui refit le revêtement extérieur des murailles et le tambour de la coupole, en conservant tout le reste de l'édifice. Ce qui le prouve, c'est qu'en arrière de toutes ces fenêtres en ogive, encadrées par une arcature ogivale, qui nous frappent dans les vues extérieures de la mosquée d'Omar, il existe autant d'embrasures en plein cintre, et telle est aussi la forme de tous les arcs qui réunissent les colonnes et supportent les plafonds.

Moins favorisé que d'autres voyageurs par les intermittences du fanatisme musulman, M. de Vogué n'a pu voir, par lui-même, cette mosquée d'Omar, interdite sous peine de mort aux chrétiens, ainsi que la mosquée d'El-Aksa sa voisine, l'ancienne église de Justinien. Mais il en donne, d'après MM. Ca-

4 . y. la lettre de M. Lenornoant sur Torigine de l'ogive, dans le « Cours d*antiquités monumentales. » do M, de Caumont, 4* partie, p. 207.

therwood et Arundale, un plan et des dessins très-exacts. Tout y est en plein cintre et latin plutôt que byzantin, même dans rornementation sculptée. Rien n*y est arabe et en ogive. C'est à tel point qu'aucun édifice existant ne me donne mieux l'idée de ce qu'était l'église octogone bâtie par Constantin àAntioche.

Les mosquées d'Amrou au Caire, et d'Abdérame à Cordoue (vu* et fin du viu* siècle) confirment ces observations en ce qui concerne l'ogive. Il se pourrait néanmoins qu'après avoir d'abord emprunté, comme tous les conquérants barbares, leurs types et leurs artistes au pays conquis, les Arabes se soient fait promptement un art national, à base byzantine, qui accueillit systématiquement l'ogive, précisément parce qu'elle était repoussée par les Byzantins, trop attachés aux idées romaines, et qu'elle donnait aux édifices des mahométans une physionomie particulière. Elle n'avait guère d'autre mérite pour eux, puisqu'ils ne faisaient pas de constructions voûtées, et ne visaient nullement à cette hardiesse, à cet élancement que l'ogive favorise si bien chez nous.

J'ai dit que les Byzantins repoussaient l'ogive. Elle était en effet dans Tart byzantin, tout comme dans l'art arabe. L'idée de rapprocher l'un de l'autre les deux arcs de cercle qui composent une voûte en plein cintre, en supprimant quelques claveaux au sommet, était trop simple, je le répète, pour n'avoir été trouvée qu'une* fois ; trop bonne, à cause des facilités qu'elle donne dans les combinaisons architecturales, pour être oubliée. Du moment où les voûtes à grande portée étaient appareillées régulièrement, au lieu d'être coulées en béton sur un moule, elle avait des avantages évidents. Elle est donc venue aux architectes byzantins pour le moins aussi tôt qu'aux architectes arabes. Considérée par eux comme moins belle et moins classique que le plein cintre, l'ogive n'a jamais fait de grands progrès à Constantinople jusqu'à la conquête turque; mais elle se trouve à toutes les phases de l'art byzantin. Il y a des ogives non-seulement à Saint-Front de Périgueux et dans le vestibule de Saint-Marc de Venise, ainsi que le rappelle M. de Vogué, mais dans les plus anciennes parties de ce dernier monument. J'ajouterai qu'il y en a également et beaucoup à Sainte-Théodosie de Constantinople , maintenant la mosquée de la Rose « Dioul Djami-si ». Il y en a à Sainte-Irène, vaste église fondée par Justinien et qui, dans sa forme actuelle, remonte, selon M. Salzenberg, au viii* siècle. Je me pique même d'en avoir découvert d'assez authentiques dans Sainte-Sophie elle-même.

Ce n'est pas encore l'ogive pour l'ogive. Elle est là pour sa solidité, pour certaines convenances de la construction, rarement par goût; mais elle existe.

et, à voir la façon dont elle est employée dans les églises byzantines de Constantinople, on comprend qu*on ne Ta pas prise aux Arabes.

A Jérusalem cependant, il y a, parmi les dépendances du Saint-Sépulcre, de petites églises que M. de Vogué attribue avec raison à la restauration byzantine du xi* siècle, et ces constructions ont tous leurs arcs, leurs fenêtres même en ogive. A pareille date, cela est partout ailleurs sans exemple dans Tarchitecture chrétienne, et je l'explique, avec M. de Vogué, par une influence toute locale. Je crois même que c'est par cet intermédiaire que Togive arabe s'est fait accepter par les Croisés. Dans leur exaltation religieuse et au sortir d'une guerre d'extermination, ils avaient assurément peu de penchant pour tout ce qui tenait à l'art des mahométans. Bien différents des Normands de Palerme, qui gouvernaient paisiblement une population grecque et arabe , ils se seraient fait scrupule, ce me semble , d'employer sciemment pour leurs églises, pour celle du S.-Sépulcre surtout, des ouvriers sarrasins, des formes sarrasines. Aussi bien les autres emprunts qu'ils ont fait, dit-on, à l'art arabe sont contestables et dans tous les cas fort rares.

Mais en trouvant l'ogive dans le Saint-Sépulcre lui-même, ou du moins dans ces églises, d'un touchant symbolisme, qui se dressent à ses côlés^ comme la sainte Vierge et saint Jean, leurs patrons, se tenaient au pied de la croix, ils étaient naturellement portés à continuer et à généraliser l'emploi d'une forme qui déjà leur était familière dans leur patrie. Ils n'avaient pas à se préoccuper d'exemples, plus importants peut-être au point de vue de l'art, mais qui n'étaient pas ainsi recommandés par la tradition et par la foi.

Du reste, ces exemples de monuments arabes en ogive, s'ils étaient communs au Caire, où les Croisés ne les voyaient point, n'avaient rien de bien saisissant à Jérusalem. Pendant les trois siècles qui ont précédé la première croisade, la ville sainte des chrétiens semble avoir été négligée par les califes, qui s'y sont attachés plus tard, en raison des efforts qu'on faisait pour la leur arracher. Loin d'être favorisée par l'art arabe, elle n'a vu s'élever, depuis Abdel-Melik, aucune construction neuve un peu considérable, et encore M. de Vogué nous dit-il que ces monuments ogivaux de l'époque primitive ont « généralement disparu » . Il ne fait guère d'exception que pour les bas côtés extrêmes de cette mosquée d'El-Aksa, fondée d'abord par Justinien, comme nous l'avons vu, puis réparée et élargie, après un tremblement de terre, sous El-Mahadi (775-785) , réparée encore au xi*, au xii' et au xv* siècle, et où notre auteur n'a pu pénétrer pour faire une part assurée à chacune de ces restaurations.

Avec l'ogive arabe, les Croisés ont trouvé à Jérusalem l'architecture byzantine et lui ont fait des emprunts de plus d'un genre. Ils ont utilisé beaucoup

de colonnes de marbre et de chapiteaux tout sculptés. Ils ont aussi reproduit des formes byzantines, notamment la coupole sur pendentifs sphériques. D*un autre côté, ils ont adopté Tentablement romain, comme on le faisait, même en l^rance, quand on avait beaucoup de monuments antiques sous les yeux. Ces éléments hétérogènes ont été fondus dans une architecture romane, qui n'est, à proprement parler, celle d'aucun pays, d'aucune province de l'Occident, mais qui vient de partout un peu, comme les Croisés eux-mêmes.

Le plan général est français*. Il s'agissait de rendre à l'église du Saint-Sépulcre l'ampleur qu'elle avait sous Constantin, en ajoutant un chœur et des transepts à la rotonde du xi* siècle, qui devait tenir lieu de nef. Ce chœur a des bas côtés tournants et des chapelles rayonnantes. En Allemagne, on ne fait pas difficulté de reconnaître une influence française dans toutes les églises qui répondent & ce signalement; à plus forte raison ce point sera-t-il accordé à M. de Vogué lorsqu'il s'agit du Saint-Sépulcre.

Ainsi que dans plusieurs églises d'Occident, une haute coupole s'élève à l'intersection du chœur et des transepts. Elle n'est point surmontée d'un clocher et a été copiée directement sur les modèles byzantins. Mais, comme ses piliers ont des colonnes engagées et ses grands arcs des retraites, à la mode occidentale, elle se trouve ressembler singulièrement à certaines coupoles romano-byzantines du sud-ouest de la France. — Le vaisseau central n'est pas couvert de voûtes d'arêtes sur nervures, comme il le serait à la même époque dans l'île de France ; il n'est pas non plus voûté en berceau, comme dans la plupart des autres provinces de notre pays. Chaque travée carrée présente, ainsi qu'en Allemagne, une voûte d'arête sans nervures.

L'ornementation, vraiment riche et soignée, au moins à la façade latérale du sud où sont percées les principales portes, ressemble surtout à celle du midi de la France. Entre mille réminiscences de l'antique, on voit des chapiteaux purement romans, par les entrelacs et les figurines dont ils sont ornés. Les claveaux des deux portes et des fenêtres qui les surmontent sont séparés par des traits profondément creusés et se trouvent légèrement arrondis. Je ne sais si ce détail est arabe, mais on le rencontre à la maison romane de La Réote, qui a été dessinée par M. Léo Drouyn pour le « Bulletin monumental » • Il n'y a point de statues aux jambages des portes,

4 . Dans la gravure empruntée au livre de M. de YogUé, qui accompagne cet article, on a d'abord en L la coupe longitudinale de cette église des Croisés ; en arrière de l'abside en 0, est le cloître des chanoines; en P, Q, est la chapelle et la crypte de V « Invention ». A l'autre extrémité de l'édiGce, est la rotonde de la Résurrection^ telle qu'elle était avant la restauration de 4S08. Le Saint-Sépulcre en occupe le centre.

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