RELIQUAIRE DU PAPE PASCAL II
Le vénérable Bégon eut cette destinée singulière de s'asseoir sur le siège abbatial de Coniques, en 1099, lorsque Pascal II montait à Rome sur le trône pontifical, et de mourir en 1118, Tannée même où ce pape descendait dans la tombe. Associés dans leur grandeur, le pontife et Tabbé le furent aussi dans la restauration du monastère confié à Tadministration du second. L'histoire témoigne de ce concours, et un monument nous en est resté dans les débris du trésor de Tabbaye.
Lorsque celle-ci, après avoir reçu vers Tannée 888 les reliques de sainte Foy, eut joint au vocable du Sauveur celui de la vierge martyrisée à Agen ; et lorsque les offrandes, qui arrivaient de tous côtés, eurent permis aux abbés du xi* siècle de rebâtir le monastère et Téglise, Pascal II lui octroya quelques privilèges. Pour que la fête de sainte Foy fut célébrée avec une piété plus grande, le jeûne fut prescrit pendant sa vigile. De plus, le nom de sainte Foy fut joint à celui des vierges dans les commémorations de la messe ^.
Comme signe matériel de ces faveurs, Pascal JI adressa à Tabbaye de Conques plusieurs reliques, parmi lesquelles se trouvait un morceau de la vraie croix. Pour le conserver, Bégon fit construire un reliquaire qui est
4. Voir les « Annales Archéologiques », volume xv , page 77 et 277, où ont déjà paru deux articles sur le « Trésor de Conques ».
5. « Bego venerabilis... claustrum constnixit, reliquias in auro posuit, textus evangelionim fieri curavit... Idem abbasa Paschali papa II bullas obtinuit quibus conceditur ut in vigilia S. Fidis obeervetur jejunium, et in ordine missae inter virgines sanctas ejus merooria ex nomi ne célèbretur ». — Voyez Bàluzb, « Miscellanea », t. vi, p. 214, et la a Gallia Cbristiana », t. i.
parvenu jusqu'à nos jours, après avoir subi bien des mutilations et très-probablement une transformation.
Tel qu'il existe aujourd'hui, il se compose d'une stèle en bois reposant sur une base un peu plus large, le tout ayant une hauteur de O^SO. Sa face, ses côtés et sa base sont recouverts de plaques d'argent naturel ou doré, repoussé, orné par places de pierres cabochons, et chargé d'inscriptions qui servent à lui, assigner sa date et sa provenance. Le revers est formé d'une simple pJaque de fer-blanc, pauvreté qui n'indique point que les derniers remaniements soient d'une époque bien reculée. Les différences de style, que l'on remarque entre les ornements des plaques qui revêtent ce monument, prouvent que nous ne le voyons point dans l'état où Bégon Ta reçu de l'orfèvre auquel il l'avait fait exécuter. Les altérations que les inscriptions ont subies viennent changer cette présomption en certitude.
La crucifixion, qui forme le motif principal de sa décoration, était un sujet trop en rapport avec la nature de la relique, pour que nous ne soyons point assurés que ce bas-relief occupait une place considérable dans le monument primitif.
D'ailleurs, l'inscription qui a été repoussée sur la même plaque semble indiquer son importance. Mais la petite croix, vide aujourd'hui, qui devait plus particulièrement contenir la parcelle de la vraie croix, nous semble en une place bien secondaire, au sommet de la stèle. Toute celte partie offre des traces évidentes d'altérations; aussi croyons-nous que les débris de Toeuvre primitive auront été ajustés tant bien que mal, dans l'état où ils se trouvent, avec des débris provenant d'autres reliquaires d'époques différentes.
Ainsi, les bandes d'argent qui forment bordure à la plaque centrale, qui y a été clouée d'une façon si barbare, nous semblent postérieures au XIII* siècle. Du moins les rosettes à six lobes, comprises dans les losanges des freltes qui la décorent, nous induisent à le penser. Quant aux ornements du sommet, des flancs et des revers, dont nous donnons le détail , rien ne s'oppose à ce qu'ils soient contemporains de Bégon. Nous ferons même remarquer la physionomie orientale de la fleur qui se dresse entre deux branches recourbées, et semble sortir comme de la bordure en maçonnerie d'une plate-bande. On devine qu'il existe là encore comme une influence de l'art carolingien qui a tant emprunté à l'Orient. Quant à l'autre ornement, obtenu également par le travail du repoussé, nous ferons remarquer avec quel art il s'associe à l'emploi des pierres serties en relief. Il forme un fond sur lequel le croisement des branchages aux amortissements trilobés réserve des médaillons sur lesquels on pouvait appliquer des pierres ainsi que leur chaton.
La petite croix où était enchâssée la relique est appliquée dans un cercle à jour entouré d'un filet saillant, autour duquel des palmettes en repoussé alternent avec des pierres cabochons. Les mots crvx xpi, deux fois répétés, désignent la nature de la relique. Toute cette partie est sur un plan incliné en arrière, et affecte comme une forme pyramidale ; mais les parties d'ornement qui dépassent les côtés, d'un profil si contourné, montrent que telle ne devait pas être la forme primitive de la plaque actuelle. Au-dessous du cordon de perles qui borde ce fragment à sa partie inférieure est clouée une plaque d'argent qui portait jadis des filigranes en fil tordu d'une très-grande finesse, et des pierres qui ont toutes disparu, ainsi qu'une grande partie de l'ornement filigrane.
La crucifixion nous montre le Christ orné du nimbe crucifère, attaché par quatre clous sur la croix. Jésus n'est vêtu que d'une simple draperie descendant des hanches aux genoux. L'inscription, ms nazarenvs rbx ivd, étagée en sept lignes, couvre le sommet de la croix. Aux deux côtés sont le soleil (sol) et la lune (lvna) au milieu de nuages, tantôt ondulés, tantôt disposés en gradins. Le soleil est personnifié par un buste d'homme nimbé et vêtu, portant à son visage, geste d'affliction, la main gauche recouverte d'une draperie. La lune est personnifiée par une femme nimbée et pleurante. De plus, les deux cornes d'un croissant apparaissent derrière sa tête. Des nuages sont tracés sur le champ et y sont modelés en relief.
Ce champ est tracé dans un disque plus grand, constellé de points brillants, qui semble représenter l'astre lui-même. C'est comme une boule où vit un être qui l'anime. Celui-ci, penché sur une ouverture circulaire, taillée dans sa surface, assiste en deuil aux angoisses du calvaire. La Vierge et saint Jean sont debout de chaque côté de la croix : la première à droite du Christ, le second à sa gauche. Leur tête se détache sur des nimbes richement ornés, et leurs pieds reposent sur des tertres bizarres ; le tertre où est fixée la croix se compose d'un monceau de têtes de morts.
Comme les femmes aux xr et xii* siècles, la Vierge est vêtue d'une ample chasuble à capuchon qui descend par-dessus ses bras et forme voile et manteau. Sa robe est à manches demi-justes, et ses pieds sont chaussés. On croirait voir comme une forme de calice à très-gros nœud, placé entre les supports torses où repose le piédestal de la Vierge. S'il en était ainsi, ce serait l'origine de ces calices appelés Graal, qui font partie de la scène du crucifiement, aux xii', xiii* et xiv* siècles, et qu'on voit soit sous les pieds du Christ, soit aux mains de l'Église personnifiée, soit aux mains d'un ange qui reçoit le sang du Sauveur. Seulement ici, sa place, sous les pieds de
Marie, est assez singulière. Saint Jean, en sa qualité d*apôtre, a les pieds nud ; il porte une robe et un manteau roulé en ceinture autour de son corps. Il tient un livre fermé de la main gauche, tandis que sa droite est relevée le long de sa joue ; attitude quasi hiératique de la douleur, et qui s'est conservée pendant tout le moyen âge.
Une première inscription hexamétrique est tracée en repoussé sur la plaque même où les difTérents personnages de la crucifixion ont été également repoussés dans l'argent que Ton a doré ensuite. Elle indique que ce reliquaire fut exécuté par l'ordre de Bégon, pour qui l'on réclame la clémence divine.
MB nSRI IVSSIT BEGO CLBMEN8 CVI D0MIMV8 BIT.
Au-dessous on peut lire ce fragment d'inscription, sit reliqvias db^ tracé sur une autre plaque d'argent provenant d'un autre reliquaire. On peut y reconnaître en effet le bras et la main d'une figure, un ange probablement, tenant un encensoir dont on ne voit que les trois chaînes, partant d'un lis ou pavillon garni d'un anneau.
Bien que ce fragment ait été aplati avant de recevoir l'inscription, l'ancien repoussé n'a point entièrement disparu, et une dorure partielle se remarque à l'extrémité de la manche ainsi que sur la chaîne de l'encensoir.
La stèle que décore le bas-relief que nous venons de décrire repose sur un socle un peu plus large raccordé avec elle par un large biseau. Une inscription a été repoussée sur les plaques d'argent qui le recouvrent de tous côtés ; mais cette inscription a subi une restauration dont on peut s'apercevoir sur notre planche.
En effet, un rang de perles borde et sépare les lignes de lettres qui la composent ; mais ces perles manquent dans le fragment rapporté au commencement de la ligne inférieure à gauche. De plus, une âme d'une autre forme devait la recevoir, car des fragments de lettres coupés par les arêtes du biseau se remarquent encore au commencement et à la fin de la première ligne sur notre dessin.
Voici quelle est cette inscription que nous imprimons dans l'ordre où elle se lit sur chaque face, en supprimant les lettres mutilées, et en mettant entre crochets les parties restaurées :
[anno ab inca] [rnatione domini mil] lessimo .c. domî nvs pascalis n papa [i]t a roma has[mi] [e + xpi et se] pvicro eivs atq [pIvr]iinorvm sanctorvm.
11 suffit d'une simple inspection pour reconnaitre que le fragment rapporté
SOUS la crucifixion a été déplacé et qu'il doit prendre rang dans le vide laissé à la seconde tranche de notre inscription. On doit donc lire :
ANNO ÀB INCARNATIONE DOMINI MILLESIMO C DOMINVS PÀSCALIS II PAPA A ROMA BAS MISIT RELIQVIAS DE + XPI ^ ET SEPVLCRO EIVS ATQVE PLVRIHORVM S.VNCTORVll.
Mais les deux lettres [i] t, au commencement de la seconde ligne, montrent qu'il y a eu des interpolations dès l'époque de la restauration. De même les linéaments, qui indiquent des lettres fermées , visibles au commencement et à la fin de la première ligne sur notre planche, semblent prouver que la restauration, quoique très-ancienne, n'a point exactement remplacé les lettres disparues et que nous avons le sens général sinon l'ordre de la primitive inscription, qu'il serait bien téméraire de vouloir restaurer complètement.
Quant à l'époque précise du remaniement dont les traces nous sautent aux yeux, nous ne saurions pas trop l'apprécier; les lettres affectent la même forme que les plus anciennes, mais elle sont tracées d'une main quelque peu inexpérimentée, qui laisse apercevoir chaque coup de l'outil.
Heureusement la date et le nom de Pascal II appartiennent au tracé primitif et sont visiblement contemporains de la petite inscription où nous avons lu le noih de Bégon. Ce monument, tout mutilé qu'il est, nous est donc un témoignage des liens qui attachaient Tabbaye de Conques au saint-siège.