‹ Annales archéologiques (volume 2)Chapitre 82 sur 135 · XX · texte numérisé non relu

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ainsi quelquefois disparaître jusqu'au nom, jusqu'au souvenir local des monastères qui ont défriché et peuplé la contrée d*alentour. Il y a bien peu d'années, tandis qu'une érudition émérite s'évertuait à analyser les ruines étrusques ou pélasgiques, et tombait en extase devant le moindre fragment de voie romaine, on ignorait le site et la destination nouvelle de ces illustres métropoles de la vertu et de la science chrétienne, qui s'appelaient Gluoy, Giteaux, Fieury, Marmoutier, et à plus forte raison de tant d'autres abbayes moins célèbres, mais dont chacune avait son histoire pleine de mérites et de services dignes d'une éternelle mémoire ;

Yiz reliquias, vix nomina servans Obruitur, propriis non agnoscenda ruinis.

C'est aux cartes, aux livres de géographie ancienne, qu'il faut aller demander l'emplacement de ces admirables créations de la foi et de la charité; car trop souvent c'est en vain qu'on interrogerait la mémoire défaillante d'une race abêtie par l'incrédulité et un matérialisme effréné. Ils vous répondraient comme les Bédouins du désert au voyageur qui leur demanderait la généalogie des Pharaons ou les annales de la Thébaïde.

« Ailleurs, il est vrai, ces augustes sanctuaires sont restés debout, mais pour être mutilés et métamorphosés ; pour recevoir, de la main des spoliateurs, une destination propre à leur infliger une souillure ineffaçable. Ici c'est une écurie, là un théâtre, ailleurs une caserne ou une geôle qu'on trouve installés dans ce qui reste des abbayes les plus renommées. Saint Bernard et ses cinq cents religieux ont été remplacés à Clairvaux par cinq cents réclusionnaires. Saint Benoît d'Aniane, le grand réformateur monastique du temps de Charlemagne, n'a pas mieux réussi à détourner cet outrage de la maison dont il a porté le nom jusque dans le ciel. Fontevrault, le mont Saint-Michel, ont subi le même sort. Ces maisons de prière et de paix sont devenues ce qu'on appelle de nos jours des maisons centrales de détention, afin, sans doute^ de ne pas donner un démenti à M. de Maistre, qui avait dit : « Il leur faudra bâtir des bagnes avec les ruines des couvents qu'ils auront détruits * » .

(( On a vu parmi nous des profanations plus révoltantes encore. A Cluny,

1. « Eysse, Beaulieu, Cadillac, Loos et autres maisons centrales sont également d'anciennes abbayes. La ville de Limoges parait spécialement favorisée sous ce point de vue civilisateur : sa maison centrale a été bâtie sur le site de Tabbaye de Saint-Augustin-lez-Limoges, mais avec des matériaux provenant de la démolition de Tabbaye chef-d'ordre de Grandmont, et son théâtre s'élève sur l'emplacement de l'église du monastère de Saint-Martial, le plus ancien du Limousin. A Paris, nous avons vu, de nos jours, le théâtre du Panthéon installé dans Téglise de Saint* Benoit, récemment détruite, et un café dans le chœur des Prémontrés ».

te plas illastre monastère de la chrétienté, l'église, qui était la plus vaste église de France et de l'Europe, qui ne le cédait en dimensions qu'à Saint-* Pierre de Rome, après avoir été saccagée et démolie pierre par pierre pendant vingt ans, a été transformée en haras ^, et le lieu destiné à la saillie des étalons occupait encore, en i8/i&, l'emplacement du maître-autel.

a Le Bec, cette Académie chrétienne, immortalisée par Lanfranc et saint Anselme, ce berceau de la philosophie catholique, a été utilisé de la même façon • Pourquoi, en effet, saint Anselme eût-il trouvé grâce, plutôt que Pierre le Vénérable, pour son abbaye? N'est-ce pas ainsi que les fils de la force et de la fortune ont coutume d'honorer les grands hommes du passé? Les Turcs en ont-ils fait autrement pour les lieux où enseignaient Aristote et Platon, et ob parlait Démosthène?

a S'il se mêle une certaine indignation & l'amertume de ces regrets, qu'on veuille bien le pardonner à un homme qui a consacré de longs jours à rechercher, dans presque tous les pays de l'Europe, les vestiges des bienfaits et des grandeurs monastiques, et qui partout, dans ses courses laborieuses, a trébuché sur les décombres entassés par la barbarie moderne. Il a étudié avec une attention scrupuleuse les procédés employés pour remettre, comme on dit, en circulation les réserves de la charité, et pour rendre ces biens de mainmorte à ce qu'on regarde aujourd'hui comme la vie. Il a recueilli les derniers souvenirs des vieillards, souvent octogénaires, qui avaient encore vu les moines dans leur splendeur et leur liberté. Il est quelquefois arrivé sur l'emplacement des sanctuaires au moment ou la pioche des démolisseurs se levait pour abattre la dernière ogive de leurs églises. Il s'est vu fermer la porte de la Chartreuse de Séville par un vandale belge qui y faisait cuire de la faïence. Il a rencontré des pourceaux installés par des luthériens allemands dans les cellules de Noth-Gottes 2, et par des Français catholiques sous les admirables sculptures du cloître de Gadouin ^. G'est là qu'il a appris qu'il pouvait se rencontrer des hommes que leur vorace cupidité et leur impiété grossière font descendre au-dessous des bêtes.

4. « Ajoutons que Gambron, l'une des plus célèbres fondations de saint Bernard en Belgique, â servi aussi longtemps de haras à M. le comte Duval de Beaulieu, et qu'en 4845, Tabbaye de Sainte-Croix, à Saint-Lô, a été rasée pour foire place à un dépôt d'étalons, a Bulletin monumental», tome XII, page 295. — Voici les noms d'autresmonastères servant aujourd'hui de haras, d'après le budget de 4854 : Braisne, Langonnet, Montier-en-Der, Rosières, Saint-Maixent, Sainte-Menehould, Saint-Pierre-sur-Dive, Saint-Nicolas de Gaen. Quant aux abbayes qui, comme Notre-Dame de Saintes ou SaintrGermain de Gompiègne, servent aujourd'hui d'écurie, elles sont innombrables. »

5. ff Besoin-de-Dieu, couvent du pays de Nassau ». 3. < Abbaye cistercienne en Périgord ».

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II n'en est pas ainsi partout, je le sais. Dans beaucoup d'endroits, Tin*dustrie a dérobé, pour un temps, au marteau destructeur, le fruit de la spoliation, afin d*y introniser ses spéculations et ses manufactures. Il semble que, dans cette transformation, rien n'eût été plus naturel que de profiter de l'exemple, de la tradition que rappelaient ces lieux sacrés. Il y avait à faire une application nouvelle et féconde de l'action religieuse, par des moyens prudents et continus, à ces grandes agglomérations d'ouvriers qui ont remplacé les moines, à ces grands asiles du travail, oii la régularité des mouvements, la moralité des moteurs, leur satisfaction intellectuelle, leurs intérêts temporels et spirituels, exigeraient assurément d'autres garanties que des règlements purement matériels. Mais on n'a pas encore voulu comprendre ces enseignements du passé. A de très-rares exceptions près *, c'est le matérialisme le moins déguisé qui partout a remplacé les souvenirs et les leçons de la vie spirituelle.

« Sur le site de ces monuments créés par le désintéressement et la charité, ou à côté de leurs ruines, s'élève maintenant quelque plate et laide construction récente, destinée à propager le culte du gain avec l'abrutissement de l'âme. A la place de ces communautés où la dignité du pauvre était si éloquemment proclamée, et où ses fils marchaient de pair avec les fils des princes et des rois, le génie de la cupidité a posé une sorte de prison où il s'est exercé trop souvent à découvrir jusqu'à quel point on peut tirer parti de l'artisan en réduisant son salaire au moindre taux possible par la concurrence, et son intelligence à l'exercice le plus restreint par l'emploi des machines. Quelquefois aussi, la filature est installée sous les voûtes mêmes de l'ancien sanctuaire. Au lieu de retentir nuit et jour des louanges de Dieu, ces voûtes déshonorées ne répètent trop souvent que des blasphèmes, des cris obscènes mêlés à l'aigre bruit de la mécanique, aux grincements de la scie ou au soupir monotone du piston. Alors, sur ces portes naguère ouvertes àtouSi et où veillait une si infatigable charité, on lit en grosses lettres : « Il est défendu d'entrer ici sans autorisation ^x»; et cela, de peur que le secret de

4. a Parmi elles, c'est un devoir de signaler l'usine dirigée par M. Peigné-Delacourt, à Tancienne abbaye cistercienne d'Ourscamp, près Noyon, et celle de MM. Séguin et Montgolfler, à l'abbaye de Fontenet, près de Montbard : ils ont su joindre une active sollicitude pour le bienêtre moral et physique de leurs ouvriers au respect le plus intelligent pour les admirables ruines dont ils sont devenus propriétaires »,

t. a Nous ne voulons pas citer certaines abbayes de France, où se lit aujourd'hui cette inscription, puisque nous avons pu y pénétrer malgré la défense. Mais nous rappelleroos qu'à NeUey, abbaye cistercienne près de Southampton, dont les admirables ruines sont très-fréquenttes, on

Tusine profanatrice ne soit dérobé par quelque explorateur incommode ou quelque avide concurrent.

<c Ce n'était point ainsi que s'annonçait l'entrée des monastères d'autrefois, qui restèrent jusqu'à leur dernier jour accessibles à tous; qui, bien loin d'écarter le pauvre et le voyageur, ne redoutaient aucun regard indiscret, aucune visite importune, grâce au sentiment de pieuse et fraternelle confi ance qui régnait partout et qui a dicté cette inscription relevée par nous, i( y a quelques années, sur la porte d'une des dépendances de Tabbaye de Morimonde, près de Milan ^ : « Entre, o passaggiere ! e prega Maria madré di a grazia »...

a On peut donc affirmer sans crainte que la société moderne n'a rien gagné, ni moralement ni matériellement, à la destruction sauvage, radicale, universelle, des institutions monastiques. La culture intellectuelle y a-t-elle gagné davantage? Qu'on aille demander où en est le goût des lettres et de l'étude, la recherche du beau et du vrai, la science pure et droite, la vraie lumière de l'esprit, dans les sites qu'occupaient naguère les moines, là où ils avaient porté les premiers le flambeau de l'étude et du savoir, au sein des campagnes, au fond des bois, au sommet des montagnes, et même dans tant de villes qui leur devaient tout ce qu'elles ont jamais connu de vie littéraire et scientifique. Que reste-t-il de tan( de palais élevés -dans le silence et dans la solitude aux produits de l'art, aux progrès et aux plaisirs de l'esprit, au travail désintéressé? Quelques pans de murs crevassés, habités par les hiboux et les rats; des restes informes, des tas de pierres et des flaques d'eau. Partout l'abandon, la saleté ou le désordre. Plus de retraites studieuses, plus de vastes galeries pleines de collections diverses, plus de tableaux, plus de vitraux, plus d'orgues, plus de chants, plus de bibliothèques surtout ! pas plus de livres que de prières ou d'aumônes » !

Comte db MONTALEMBERT.

lit en guise d'inscription édifiante et encourageante : ce Those who do not follow the beaten path wiU be prosecuted ».

4 . « La ferme dite « Gasina Cantaluca di Ozero », au bord de la route d'Abbiate firasso à Favie».

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