PHYLACTÈRES
Les deux pièces qui figurent sur la planche ci-jointe occupent le centre de deux reliquaires couverts de fragments ramassés au hasard, appartenant à tous les arts et k toutes les époques. Mais s'ils sont un peu barbares, ils ont du moins le mérite de conserver des fragments qui peuvent être intéressants pour l'histoire de l'orfèvrerie. Us sont formés d'âmes en bois, garnies en tôle sur le revers et sur les côtés; leurs faces sont couvertes des fragments que nous allons décrire, et qui^sont accompagnés de bordures en pierres cabochons ou en pierres gravées qu'accompagnent des filigranes à moitié arrachés, et des plaques de verroteries cloisonnées dans l'or. Un ensemble de tous ces fragments n'eût rien appris, et nous avons préféré en donner les détails à une échelle plus grande, en réunissant à part toutes les pierres antiques qui se trouvent enchâssées dans les différents reliquaires de Conques.
Le premier reliquaire a la forme d'un carré surmonté d'un trapèze; il présente en son milieu les fragments réunis à gauche de la planche tels qu'ils y sont attachés, puis deux plaques en verroteries, neuf intailles et un camée.
Les fragments disjoints, qui doivent avoir jadis formé un ensemble, se composent d'une lentille de verre gris bleu , dans une large sertissure d'argent doré , portant neuf perles solidement enchâssées. Un jonc strié la sépare d'un anneau de verres pourpres triangulaires qu'entoure un second anneau en argent niellé ; deux joncs, séparés par une partie lisse légèrement conique, bordent le tout. Des quatre plaques niellées qui devaient accompagner cette partie circulaire, il n'en reste plus que trois. Malgré l'irrégularité de leurs formes, il est facile de voir que ces plaques devaient, dans
TRÉSOB DE CONQUES. 271
l'origine, composer les qualres faces d'une pyramide tronquée dont le cercle que nous venons de décrire occupait la base supérieure.
Des places sont réservées dans la dessin niellé de l'anneau et des plaques pour la sertissure de pierres qui manquent aujourd'hui, à l'exception de deux seulement, qui sont peut-être des additions postérieures.
Le dessin de ces nielles, où les feuilles cordiformes se trouvent alliées avec les feuilles trilobées, où des oiseaux becquètent des graines en forme de point, où l'on rencontre môme les lacis mérovingiens; la présence de ces verres pourpres que l'on est accoutumé h. ne rencontrer que dans les bijoux francs ; la grossièreté de ces travaux exécutés sur métal pi'écieux : tout nous fait songer h. ces enluminures barbares des manuscrits du vni* siècle. Quand nous aurions là les vestiges de l'orfèvrerie de ces époques reculées, quelque don du roi Pépin, ou au moins de ses contemporains, il n'y aurait rien d'étonnant. Le trésor de Conques nous montre un rare esprit dé conservation, qui s'explique lorsque l'on songe que le monastère, pendu aux flancs d'une gorge profonde, n'était accessible qu'aux piétons seuls il n'y a pas vingt ans, et qu'une route carrossable vient à peine d'être tracée parmi tes châtaigneraies, au fond de la vallée que dominent les escarpements où Conques est assis. Un tel endroit, isolé, en dehors de toute activité extérieure, devait être animé d'un grand esprit de conservation. Aussi c'est de cet esprit que témoignent sa belle église romano-auvergnate, ses grilles en fer forgé au XII' siècle et les pièces de son trésor. Cet anneau en verroteries pourpres n'est pas le seul fragment du même genre que présente le trésor de Conques. Le reliquaire qui nous occupe a reçu, comme ornement, deux fragments de plaques semblables à celle dont nous donnons ici une gravure sur bois de la grandeur de l'original. Un troisième fragment se voit sur le second reliquaire.
Ces trois fragments quadrangulaires, avec un angle rabattu, se composent d'une bordure en morceaux de verre triangulaires, encadrant un fond de plaques carrées. Ces morceaux de verre sont cloisonnés dans des bandes d*or fixées sur un fond, comme à l'épée de Childéric, et aux couronnes de Guarrazar, et non à jour, comme la belle plaque du Cabinet des antiques de la Bibliothèque. Ces plaques sont très-mutilées , beaucoup d'alvéoles y sont vides, et plusieurs ont été garnies de verres blancs ou colorés en bleu et en vert, point de ressemblance avec la plaque de la Bibliothèque, sans que nous puissions dire si la présence de ces verres non pourpres est le résultat d'une restauration. Quant aux verres blanc verdâtre, mais non verts, on en retrouve sur les bijoux mérovingiens les mieux caractérisés *.
La nature de ces plaques pourpres qui, trouvées dans les sépultures mérovingiennes, avaient gardé tout leur brillant, malgré l'action prolongée de l'humidité, a longtemps embarrassé les archéologues. On n'était pas éloigné de croire que ces plaques étaient des grenats taillés en table. Mais tandis que M. F. de Lasteyrie s'assurait que c'était du verre, teint en pourpre dans la masse, qui garnissait les couronnes de Guarrazar, nous reconnaissions, à Conques, que c'était du verre doublé qui était cloisonné sur notre reliquaire. Mais, au lieu d'être recouvert d'une seule couche mince de verre pourpre, comme celui qu'on fabrique pour les vitraux, le verre incolore y est compris entre deux couches également colorées.
La frise en argent repoussé, que nous avons dessinée dans la place qu'elle . occupe sous les fragments du viu' siècle, nous semble, par la fermeté du dessin et par son style, appartenir au commencement du xii* siècle.
Nous donnons en dessous, et aussi en la place qu'il occupe, un fragment de frise composée de pierres cabochons alternant avec im ornement dont nous avons indiqué le profil. Cet ornement se compose d'une denii-sphère en argent portant une perle sertie dans une petite boule soutenue par quatre volutes en métal, accostées de quatre autres volutes placées sur le fond.
Cet ensemble nous paraît appartenir au xv* siècle, sinon au xvi*.
Le second reliquaire est à peu près de même forme que le premier. Il représente un carré surmonté d'un triangle. Le bijou, que nous publions dans sa grandeur, en occupe le centre, au milieu de huit plaques de verre ordinaire qui doivent recouvrir des reliques. La jolie frise que nous avons placée en dessous, dans notre gravure, une plaque en verroteries, semblable à celle que nous avons décrite et montrée plus haut, et deux fragments de repoussé
4. Voir les ouvrages de M. l'abbé Cochet sur l'archéologie franque, et notammment le « Tombeau de Childéric », page 376.
dont nous publions une gravure sur bois, couvrent le reste du reliquaire, bordé en outre de bandes filigranèes d'où saillissent des pierres cîibochons. Il n'y en a point qui soient antiques pEirmi elles.
Le charmant bijou & quatre lobes et à quatre pointes dans les contre-lobes, qui a été enchâssé au milieu de ce fouillis, est de la classe des reliquaires phylactères. C'était un de ces reliquaires portatifs auxquels ce nom a été plus spécialement attribué*.
Le centre est occupé par une plaque de nacre aujourd'hui exfoliée. Les lobes et les pointes sont garnies de filigranes d'une grande richesse qui accompagnent de leurs rinceaux vigoureux des cristaux de roche polis. Une baguette moulurée d'une gorge cerne les lobes de ce petit reliquaire qui doit appartenir au xiu* siècle. C'est également à la fin de ce siècle que nous
TRÉSOR DE CONQUeS.
I. Voir dans les< Annales Archéologiques •, vol. xviti, pages 34i-3i9, elvol. xix, pages 130- X3t, nos articlea sur les « Phvlactàres ».
27i ANNALES ARCHÉOLOGIOLiES.
attribuerons la frise repoussée qui l'accompagne. La présence d'une feuille de lierre au centre de Tune de ses volutes nous semble caractériser celte époque.
Nous montrons ici, gravés sur bois et de grandeur naturelle, deux fragments qui provenaient dans l'origine d'une môme plaque, car il est facile d'y suivre le dessin de l'ornement malgré la solution qui les sépare. C'est une tige centrale d'où s'épanouissent symétriquement des branches feuillagées. Nous y retrouvons les mêmes feuilles en forme de cœur que sur les nielles du reliquaire précédent , avec d'autres qui sont lancéolées et de formes diverses. La position symétrique de ces branches, les traditions antiques qu'il est impossible de méconnaître dans ces feuilles, dont on voit les semblables gravées sur les cippes funéraires romains , en môme temps que l'incertitude de leur dessin, tout nous fait penser au viii* ou ix* siècle, à ces époques dont l'orfèvrerie a été depuis longtemps mise au creuset.
A défaut d'autres mérites, le^ deux reliquaires que nous venons d'analyser ont du moins celui de nous présenter des fragments de l'orfèvrerie religieuse, fabriquée en des temps dont les seuls monuments qui subsistent sont quelques manuscrits grossiers.
Alfred DARCEL.
CARACALLOU
TOT KAPAKAAAOr MONH
En nous recevant, Thigoumène nous raconta l'histoire suivante sur l'origine de son couvent :
(c C'est le plus ancien monastère de l'Athos : il fut fondé par Caracalla, empereur romain. Brûlé ensuite, on ne sait comment, il fut rebâti par l'argent des quêtes que firent les moines dans tout le pays grec. Mais un pape de Rome, on ne dit pas lequel, revenant un jour de Constantinople, brûla de nouveau le monastère qui refusait de se soumettre à sa juridiction. Alors les moines allèrent, en députation, trouver Pierre, woïvode de Valachie, qui leur donna un architecte et de l'argent pour reconstruire leur monastère. L'architecte, au lieu d'asseoir le couvent nouveau sur l'emplacement de l'ancien, le construisit ailleurs. Les moines s'en plaignirent au prince (l'higoumène l'appelle le bey) , qui se fâcha et voulut faire décapiter l'architecte. Celui-ci demanda sa grâce en promettant de bâtir à ses frais un second monastère sur l'emplacement même des ruines. La grâce fut accordée. L'architecte continua sa première construction et attendit l'arrivée du woïvode dans l'Athos pour lui faire voir son œuvre. Le woïvode fut si ravi de la beauté du site et des bâtiments, qu'il ne voulut plus retourner chez lui et qu'il se fit moine sur le lieu même. A son exemple, l'architecte se voua aussi à la vie monacale. Au bout de quelques semaines, le prince et l'artiste , devenus plus parfaits encore , allèrent vivre en ermites, un peu à l'écart du monastère. Ils moururent dans leur retraite et furent déclarés saints. »
4. Voyez dans les « Annales Archéologiques» les dix articles déjà publiés sur la Grèce, les Météores et les couvents du mont Athos: volume i, pages 41 et322; vol. iv, pages 69, 133, 223; vol. y, page 148; vol. vu, page 44 ; vol. xvni, pages 72, 409 et 497.
Qu*y a-t-il de vrai dans tout cela? Je l'ignore. La grande tour, qui fait face à l'occident et à l'entrée du monastère, s'appelle bien la tour de Caracalla; mais le site n'est pas le plus beau de l'Athos et, si je me faisais moine aghiorite, ce n'est probablement pas là que je voudrais demeurer. Les religieux, du reste, sont persuadés que Caracalla est leur premier fondateur, qu'il leur a donné des propriétés considérables et que le pape, comme héritier des empereurs romains, est obligé à restitution. Quelque temps avant notre voyage, le monastère de Caracallou avait envoyé à Rome un caloière pour réclamer au pape les propriétés que leur avait abandonnées le fondateur impérial. Ces propriétés consisteraient en terres, maisons et magasins. Le pape, cela va de soi, n'écouta pas la requête; mais un ascète, dépendant de Caracallou et qui nous accompagnait au couvent de Sainte-Laure, se disposait à faire le voyage de Rome pour le même objet et à demander au moins de quoi payer les constructions nouvelles qui se faisaient dans le monastère au moment de notre passage.
J'ignore si le voyage de Tascète s'est effectué; mais je ne doute pas qu'il n'ait été suivi d'insuccès. En tout cas, Caracallou, malgré son nom et son impériale origine, est un pauvre monastère. Situé à deux heures d'Ivîron et à quatre de Sainte-Laure, deux des plus riches couvents de l'Athos, il en est comme exténué; il ressemble beaucoup trop à son voisin Philothéou, qui n'en est distant que d'une demi-heure et qui compte parmi les plus pauvres de l'Athos.
Caracallou est cénobite, non idiorythme; la vie y est entièrement commune, comme à Siménou, et non privée en grande partie, comme aux riches couvents de Vatopédi , d'Iviron et de Sainte-Laure. Il semble que la vie commune, au mont Athos, engendre la pauvreté, et que la vie particulière y produise la richesse. Tant mieux pour la liberté personnelle qui a besoin, même dans les couvents de la Montagne-Sainte, de prouver qu'elle vaut mieux que la servitude même volontaire. C'est un higoumène, non des épitropes, qui gouverne Caracallou; l'administration y est donc purement monarchique. Le chef, nommé à vie, règne sur quarante pauvres caloières, dont vingt-cinq ou trente vivent à l'intérieur, et de dix à quinze travaillent au dehors ou végètent dans les métochi (prieurés).
A l'exception de la chapelle du cimetière qui est dédiée, comme celle de Philothéou, à tous les saints, et d'un oratoire qui porte le vocable de saint Georges et avoisine la cellule où réside l'évêque exilé de Kilron, Caracallou n'a qu'une seule égHse; ce « catholicon » est dédié aux douze apôtres en général et, en particulier, à saint Pierre et saint Paul.
Cette église, comme la plupart de celles de TAthos, se compose d'un porche extérieur, d'un porche intérieur, d'une nef, d'un transsept que surmonte une coupole, et d'un sanctuaire à trois absides.
Au porche extérieur sont peints, en pied et debout, les deux nouveaux fondateurs du couvent, le woïvode Pierre et l'architecte Pacôme. Tous deux sont liabillés en moines et ils tiennent à la main le modèle de l'église. On lit cette inscription qui les désigne et les nomme :
Ol vgoi XTiTOpeç Tviç ayiaç (jlov^ç touttiÇ n^Tpoç xal IIay(o(i.ioç. Les nouveaux fondateurs de ce saint monastère, Pierre et Pacôme.
L* Apocalypse, un sujet que les moines mystiques de l'Athos affectionnent, est peinte dans ce porche extérieur, comme dans ceux d'Iviron et de Philothéou.
Le porche intérieur a trois nefs ou trois travées d'écartement sur deux travées d'entrecolonnement ou de longueur. A l'occident des deux nefs latérales s'élève une coupole dont celle du nord offre, au centre, Jésus-Christ en Panlocrator, environné des neuf chœurs des anges ainsi disposés et nommés :