Mélanges d'archéologie», vol. iv, pages
riétés de crosses historiées. On peut croire qu'Un riche métropolitain possédait un grand nombre de crosses et que le jour de Noël, par exemple, il officiait avec la crosse où était représentée la nativité, comme le jour de Pâques avec celle de la résurrection. A la procession des Rogations, il devait aller dans la campagne avec la crosse feuillagée et fleurie à la volute; Les Annonciations et Assomptions sont très-fréquentes dans les crosses, et certainement le 25 mars et le 15 août les évêques s'armaient du bâton pastoral où ces sujets étaient figurés.
Les grandes fêtes du Sauveur et de la Vierge n'étaient pas les seuls faits qu'on représentât dans les volutes des crosses. On y voyait encore quelque grand saint debout et bénissant, ou quelque belle action accomplie par l'un de ces illustres patrons de nos églises de France. Dans certaines volutes, sont figurés les apôtres saint Pierre, saint Paul, saint Nicolas, saint Martin, saint Etienne, saint Eustache, sainte Ursule et ses compagnes; on y voit en outre saint Nicolas ressuscitant les trois enfants, saint Martin partageant son manteau, saint Etienne martyrisé et voyant le ciel ouvert, saint Eustache prosterné devant le cerf miraculeux. On comprend qu'une cathédrale ou une abbatiale portant le vocable de saint Pierre, saint Paul, saint Martin, saint Nicolas, saint Etienne, etc., ait tenu à honneur de mettre entre les mains de son évêque ou de son abbé une crosse renfermant dans sa volute le portrait en pied ou la plus belle action de son patron. Comme la dévotion à la sainte Vierge est générale, et que les cathédrales qui portent le vocable de Notre-Dame sont fort nombreuses, les crosses où se voit un évêque agenouillé devant la sainte Vierge assise ou debout sont fort nombreuses également; on peut bien dire qu'il en existe cinquante sur cent. Nous offrons ici même, en gi'avure sur métal, l'une des plus intéressantes, qui appartient, croyons-nous, au prince P. Soltykoff et qui peut parfaitement servir aujourd'hui de modèle. Aussi, dès à présent, nous voulons la faire reproduire fidèlement. Malheureusement elle date du second ou troisième tiers du xin* siècle, et il vaudrait mieux qu'elle fût de cinquante ans plus âgée : le nœud en serait moins anguleux et les ornements plus énergiques. Mais, ainsi faite, elle est encore l'une des plus belles et des plus simples qui soient, et il semble que nos évêques devraient en faire exécuter de cette forme et de ce motif.
On a dit que crosse venait de croix : « Crocia, dicta a similitudine crucis » . C'est une erreur. La crosse ne ressemble absolument en rien à une croix, et son nom lui vient de croc, crochet, crochu, parce que sa volute a effectivement la forme d'un crochet. On a dit que les crosses à simple volute appartenaient
aux évêqucs ou aux abbés et abbesses, et que les crosses à volute double se mettaient aux mains d'un abbé devenu évêque, pour indiquer sa double juridiction; enfin on a prétendu qu'il n'aurait tenu qu'a cet abbé-évêque, promu à un archevêché, de porter une crosse à triple volute. C'est une triple erreur et des plus graves : abbés, évoques et archevêques, patriarches même, ne portent et n'ont jamais porté que la crosse à volute unique. Toute crosse à volute double est simplement un bâton de grand chantre, comme nous l'avons dit; ou bien, si elle vient de Grèce, c'est la crosse d'un abbé, d'un évêque ou . d'un archevêque byzantin, car cette double volute est invariablement la forme de la crosse dans l'Église byzantine.
La crosse se compose de deux parties essentielles : de la hampe et du crosseron. La hampe est pointue par le bas, comme une canne ordinaire, et le crosseron se recourbe en crochet par le haut. Un gros nœud sépare du crosseron la hampe ou le bâton ; mais, en outre, dans sa hauteur, ce bâton est quelquefois coupé par plusieurs nœuds qui le fortifient et en divisent la longueur.
Dès les plus anciennes époques, surtout à partir du xi* siècle, les amis du symbolisme se sont emparés de ces diverses parties de la crosse pour leur appliquer un sens et leur donner un langage. Il nous suffira, pour ne pas trop nous arrêter dans ces explications trop ingénieuses, de transcrire le .passage suivant de Guillaume Durand qui résume, on peut le dire, la doctrine d'Honorius d'Autun, d'Hugues de Saint-Victor, et des autres liturgistes français, italiens et allemands.
Le bâton, pointu à l'extrémité, droit au milieu, recourbé au sommet, signifie que le pontife doit exciter les paresseux, diriger les faibles, réunir les errants. D'où ce vers :
CoUige, sustenta, stimula, vaga, morbida, lenta.
Ou bien celui-ci :
Âttrahe per primum, medio rege, punge per imum.'.
Ce dernier vers était si populaire, qu'on l'a gravé, avec une variante cependant, sur la crosse de Bernward, évêque de Hildesheim :
CoUige • per • svmmvm • medio • rege • •pvnge • per . imvm • Sur la crosse de Godehard, autre évêque de Hildesheim, on lit : Sterne • resistentes • stantes • rege • toile • iacentes*
4: G. Durand, « Ration, div. offic. », iib. m, cap. xv, n* 4.
Sur la crosse d'Othon I*', évêque de la même ville, on lit trois vers au lieu d'un, et les deux premiers sont exactement ceux qu'a relevés Guillaume Durand :
+ Coliige • svstenta • stimvia • vaga • morbida • lenta •
+ Attrahe • per • primvm • medio f rege • pvnge • per • imvm*
+ Pasce • gregem • norma • doce • serva • corrige • forma •
Ces trois crosses , si parfaitement consonnantes, et qui datent des xi* et xii* siècles, sont conservées toutes trois dans le trésor de la cathédrale de* Hildesheim ^.
Il y a bien loin de ces crosses d'autrefois, si simples, si commodes, si expressives, aux crosses d'aujourd'hui, si longues, si lourdes, si laides et si muettes. Mais il y a plus loin encore assurément de la mitre actuelle, qui n'en finit pas, à la mitre deè xir et xiir siècles, qui reste dans les limites de la commodité et du goût. Quoiqu'il ne s'agisse pas de tissus en ce moment, ni de vêtements ecclésiastiques ou sacerdotaux, on me permettra cependant de remettre sous les yeux des lecteurs deux mitres déjà publiées en grand dans les « Annales Archéologiques » : celle de Philippe de Dreux, évêque de Beauvais, la plus belle assurément, parce qu'elle est la plus ancienne, et celle d'Enguerrand de Marigny.
99. — MITRE DE PHILIPPE DE DREUX. 100. — MITRE DE JEAN DE MARIGNY. Xlir SIÈCLE. XIY* SIECLE.