OSTENSOIR EN QU ATRE-FEUI LLES. — XÎV-XV* SIÈCLE
A TALLEKDAR EN ALLEMAGNE. — HAUTEUR TOTALE, 38 CEMTIHfcTRBS.
faisceaux de colonnes, et de l'entrelacement des branches étaient sorties les ogives des arcades et les nervures des voûtes. A l'occident flamboyait en verres de couleur la grande rosace, comme le soleil au front des cieux. « Regardez, me dit-il en me montrant de la main la lune sans nuages et dans son plein , regardez la belle hostie blanche qui reluit à la voûte azurée du ciel. Dans le disque enflammé du soleil qui se lèvera demain, évidez tout le centre pour y enchâsser l'hostie céleste sur laquelle nos regards se fixent en ce moment, et vous aurez l'ostensoir qu'on élève au-dessus de l'autel, au sommet du tabernacle. »
C'est de la poésie que tout cela , mais cette poésie a donné leur forme aux ostensoirs français en usage depuis trois cents ans. L'hostie est blanche et ronde comme l'astre de la nuit, et on l'entoure d'un cercle d'or d'où partent des rayons alternativement droits comme une flèche et ondulés comme un éclair. Ce disque lumineux et rayonnant, on le place sur un pied, et le vase entier s'appelle un « soleil ».
La forme du « soleil » n'a pas été inventée par le moyen âge, puisque l'ostensoir de l'hostie n'existait pas encore ou existait à peine; mais si, au lieu d'avoir été créée à la fin du xiu* siècle, la fête du Saint-Sacrement avait existé dès le xii% il est probable que, de 1150 à 1250, où l'imagination reli-
gieuse a tant créé, on aurait inventé le soleil qui aurait eu, à n'en pas douter, un éclat que nous ne connaîtrons peut-être jamais.
Quoi qu'il en soit de cette supposition, l'imagination des xv% xvi' et XVII* siècles a fait des efforts pour donner une grande valeur d'art et de poésie aux ostensoirs.
En iiOi, on trouve cette description dans le Trésor de la Sainte-Chapelle de Bourges :
. « Un joyau d'or, de maçonnerie, ou milieu duquel souloit estre un lis esmaillé de blanc ouquel avoit un saffir et six perles, lesquels saffir et perles ledit seigneur (Jean, duc de Berry) , avoit retenu par devers lui ; et y a à présent un cristal ront pour mettre corpvs Domint ; et entour sont les quatre évangélistes esmailliés ; et au-dessus a un petit demy ymage de Nostre-Dame, de taille ; et par dessoubs ledit cristal avoit un lieu pour mettre reliques ouquel ledit seigneur a fait mettre un petit ymage d'or de saint Jehan Baptiste, lequel a un dyadème (un nimbe) derrière sa teste, garny de cinq perles*. »
Cet ostensoir représentait donc le Sauveur en son jugement, comme on dit fréquemment dans les inventaires ; il était accompagné de Marie à sa droite, de saint Jean-Baptiste à sa gauche, et entouré des quatre évangélistes. Mais, si la Vierge et saint Jean-Baptiste y étaient sous forme humaine, le Sauveur n'y apparaissait que sous l'espèce du pain. Dans l'ostensoir qui suit, le Christ se montre non-seulement sous l'apparence du pain, mais encore sous la forme de l'homme : « Un joyau d'argent doré , qui fu messire Ythier Martreuil, en son vivant évesque de Poitiers (1387-ii05) et chancellier dudit mons. le duc (Jean de Berry), en manière d'un tabernacle fait de maçonnferie; dedans lequel est Dieu en son jugement, et devant lui Nostre-Dame et saint Jehan, et deux angèles aux deux costés ; et au-dessus du tabernacle a un reliquaire à mettre corpvs Domini. Et est assis ledit joyau sur un entablement d'argent doré soustenu de six angèles. Et poise environ 105 marcs 2. »
En 1502, dans l'inventaire de la cathédrale de Laon, on trouve la description suivante, dont les orfèvres peuvent faire leur profit :
« Un noble vase d'argent doré pour porter la très-sainte Eucharistie à la fête du très-saint Sacrement. En haut, l'image du Sauveur assis pour le jugement. Aux côtés, deux anges dont l'un tient la croix et l'autre la lance *. Sur
i. «c Description du trésor de la Sainte- Chapelle de Bourges d, par M. Hiver de Beauvoir, p. «5, n- 57.
2. ff Description du trésor de la Sainte -Chapelle de Bourges », etc., p. 45, n^" 4.
3. Sujet fréquemment reproduit, sur les ostensoirs, comme le prouve le texte qui suit : — « Un joyaux de maçonnerie d'argent doré à porter Corpus Domini , où il a deux cristaulx
les côtés du vase où Ton a coutume de placer l'Eucharistie, sont les images des bienheureux apôtres Pierre et Paul. Sur le devant, un ange> fléchissant le genou, tient un écusson de cristal qui renferme les reliques suivantes, à savoir : de la crèche du Seigneur, du linge dont le Seigneur essuya les pieds de ses disciples à la Cène, du vêtement de pourpre, du bois dç la très-sainte croix, de la pierre du mont Calvaire arrosée du sang du Christ, du tombeau du Christ, du suaire du Seigneur et de la pierre du sépulcre. Sous le vase en cristal où se place ordinairement l'Eucharistie, est écrit : M* Jehan Dimanche.
Autour du pied du vase et sur le haut de la tige, sont fixées des feuilles
émail lées, mais manquent. Sur le pied sont les corps de deux morts qui
ressuscitent et sortent du tombeau. Dans ce vase de cristal où repose ordinairement l'Eucharistie, deux anges tiennent un croissant dans lequel on fixe l'hostie*. »
Dans son genre, cet ostensoir est une sorte de « Dispute du Saint-Sacrement » en orfèvrerie. Au bas et sur le premier plan, la terre qui rend ses morts, et, dans la campagne couverte d'émaux, les vivants au milieu desquels l'artiste, maître Jehan Dimanche, s'est représenté par son nom, comme Raphaël par sa figure. Au milieu, tenue par deux anges et accostée par les deux grands chefs de l'Église, saint Pierre et saint Paul, l'hostie rayonnante comme elle rayonne sur l'autel dans le tableau de Raphaël où elle est également entourée de saint Pierre, de saint Paul et des Pères de l'Eglise. Dans le haut, le Sauveur venant juger les hommes et entouré d'anges dont l'un porte, dans le bas, les attributs réels de la Passion et deux autres, dans le haut,
roses et quatre autres pièces de cristal aux deux costés; et au-dessus est Nostre-Seigneur en la croix et quatre angèles qui tiennent les doux, couronne, lance et esponge. Séant sur un pié d'argent où il a six petis leonceaulx. Pesant tout ensemble 40 marcs, 4 onces, 7 esterlins. » — . « Description du trésor de la Sainte -Chapelle de Bourges », p. 24, n"" 32.
1. « Vas quoddam nobile argenteum deauratum ad efTerendam sacratissimam Eucharistiam in festo sanctissimi Sacramenti, habcns desuper imaginera Salvatoris sedenlis in judicio, et a lateribus duos angelos quorum unus tenet crucem, alter lanceam; et a lateribus vasis in quo solet reponi Eucharistia sunl imagines bealorum apostolorum Pétri et Pauli ; et a parte anteriore habet angelum, genu flexo, tenentem scutum cristallinum continens reliquiassequenies. Videlicet:de cunabulo Domini, de lintheo quo Dominus extersit pedes discipulorum in cena, de purpureo vestimento, de ligno sanctissime crucis, de lapide montis Galvarie sanguine Christi resperso, de monumento Christi, de sindone Domini et de lapide sepulchri. Et sub cristalino vase ubi solet poni Eucharistia est id inscriptum : M* Jehan Dimanche. Circa ejus pedem vasis et in stipite superno sunt affîxa... folia esmaillata; sed... desunt. Et super pedem sunt corpora resurgenlium duo ex sepulchris, In vase illo cristalline ubi reponi solet Eucharistia sunt duo angeli tanentes crescentem ubi locatur ipsa. » — Edouard Fleury, a Inventaire du trésor de la cathédrale de Laon », p. 4-5.
l'image de ces attributs. Ce dernier détail a plus de rapport avec la « Fête de l'Agneau » de Van Eyck, où la Victime est entourée d'anges qui tiennent les instruments de la passion, qu'avec la « Dispute du Saint-Sacrement » ; maïs Van Eyck et Raphaël ont peint la même composition de deux manières différentes et, on peut le dire, ce qui est à l'une appartient à l'autre : c'est la même idée exécutée par un artiste du nord et un artiste du midi.
Vienne une riche église, amie des grandes idées et des beaux-arts, et rien ne serait plus facile que de reproduire l'ostensoir de Laon. Certainement, je n'hésiterais pas à me charger de l'exécuter.
C'est le vrai corps de Jésus-Christ, son humanité même, qui se montre aux hommes sous l'espèce du pain eucharistique et l'apparence de l'hostie. Un^ ostensoir, qui n'existe plus malheureusement, mais dont le dessin, ce qui vaut mieux qu'un texte, n'a pas péri, réalisa cette idée : c'est l'ostensoir en or, diamants et perles, que Conrad de Gemingen, prince-évêque d'Eichstaedt, en Bavière, donna en 1611 à sa cathédrale. D'après le dessin conservé à Eichstaedt , le P. Martin grava et décrivit ce remarquable monument* que nous avons fait réduire nous-même et que nous donnons ici.