‹ Annales archéologiques (volume 3)Chapitre 203 sur 240 · TABLEAUX DU QUATRIÈME RANG · texte numérisé non relu

TABLEAUX DU QUATRIÈME RANG

La partie la plus importante de ces tableaux comprend les grands animaux qui indiquaient autrefois la position des divers juges et leur donnaient leur nom. Ainsi l'on disait le juge « del Aquila, del Orso, del Pavone, del Porco, del Capricorne , dellà Volpe , délia Dolce , del Camelo , del Grifo , del Bove , del Cervo, del Leopardo, del Drago, del Cavallo, del Licorne » 2.

Dans notre petite gravure d'élévation, c'est le Cerf passant qui est repré-

1 . Voici les chapitres de Thortus sanitatis : a De herbis et plantis. De animalibus ot reptillbus. De avibus et volatilibus. De piscibus et Natantalibus. De lapidibus et in terra venis nascentibus. De urinis et earum speciebus. Tabula medicinalis cum directorio generali par omnes tracta tus ». — Point de nom, point de date. Brunet dit que l'auteur est Jean Cuba. La provenance en est allemande, n est imprimé en lettres gothiques, avec gravures sur bois.

2. A Paris, par exemple, au Palais de Justice, certains faits, délits ou crimes sont jugés à des chambres spéciales; ainsi, la sixième chambre s'occupe des délits correctionnels. Il est probable qu*à Padoue il en était à peu près ainsi : les délits causés par la gourmandise ou ayant la gourmandise pour but, pouvaient être jugés par le juge du Porc ( del Porco), ceux de l'orgueil par le juge de l'Aigle, ceux du meurtre par le juge du Dragon. S'il en est ainsi, on peut dire qu'il y a dans l'histoire de la justice peu de faits plus singuliers, plus intéressants, plus pittoresques et plus saisissants que celui-là. Il y aurait ici une bien curieuse application du symbolisme moral du moyen âge. Nous espérons que cette hypothèse, mise à la hâte sous les yeux de ODS lecteurs, sera recueillie avec empressement par quelques-uns d'entre eux pour être étudiée avec toute l'attention qu'elle réclame, et nous demandons qu'on nous fasse part des découvertes qu'elle pourra produire. (iVo/e de M. Didron.)

sente. Les animaux qu'on voit aujourd'hui dans ce rang sont probablement les originaux, mais assez retouchés* A cet étage, les tableaux qui nous offrent le plus d'authenticité représentent les Vertus cardinales et théologales; ces Vertus accompagnent et flanquent, pour ainsi dire le siège du Podesta, à l'Orient, près de la chapelle Saint -Prodoscime. C'est, en quelque sorte, comme le sanctuaire de la justice. Sont également authentiques la figure 85 et 86 D., et quelques vestiges du jugement de Salomon 93, 94 et 95 D. Le reste ne vaut pas l'examen ; car c'est en grande partie moderne ou repeint.

Il me paraît assez probable que, dans l'arrangement original, les grands animaux étaient séparés par des Vertus assises. On en voit des restes aux N'* 29, 30, 43, 44, 47, 48, 75, 77, 78, D. *. Ajoutez les saints protecteurs de la Cité, les saints qui dominent l'autel de la chapelle et les Vertus placées au-dessus du siège du Podesta, et vous aurez la somme totale des peintures anciennement placées dans ce rang.

Quant aux peintures du même étage, placées sur le mur occidental, elles me sont un peu suspectes, et je pense qu'elles n'ont été exécutées qu'après l'incendie de 1420.

Aujourd'hui, il est tout à fait impossible de dire quels étaient les sujets des tableaux supprimés ou transposés pour faire place aux Lions de Saint- Marc. C'étaient peut-être des Vertus, des tableaux pieux ou des figures religieuses, qui auront été réléguées dans les trois premiers rangs, comme celui de sainte Madeleine et de Notre -Seigneur, 100 B., ou ceux qui accompagnent, à droite et à gauche, la division de Pâques.

Voilà , en fait de description générale , de conjectures, de raisonnements, tout ce que je puis dire sur la Ragione de Padoue. Il est fort probable que je me suis trompé bien des fois ; mais l'excuse que je puis offrir, c'est que j'ai fait de mon mieux et que je n'ai épargné ni travail ni temps.

W. BURGES.

4. Peut-être ces Vertus étaient-elles rangées dans un ordre concordant avec celui des Planètes. Ainsi, nous trouvons deux figures de la Justice sous Jupiter, lequel, précisément, domine les juges. Le jugement de Salomon, le sage par excellence, est placé sous Mercure qui gouverne les sages et les savants.

TTI^ALEo AIICHÉOL C' &I QI'ï;3

c;:jj;kec a l-îiikoipi- :xiy"? s:i:f;;c:Liî;

Dès Tapparition des premières livraisons, les « Annales Archéologiques » ont fait le plus sympathique accueil à Y « Architecture civile et domestique » de MM. Aymar Verdier et Caltois*. Plus spécialement occupées jusqu'alors de rétude des monuments religieux, elles saluaient avec joie la bienvenue d'un livre destiné à faire connaître les monuments publics et particuliers de l'ordre civil , c'est-à-dire les constructions de toute nature dont l'homme a besoin pour s'abriter, pour élever sa famille, pour subvenir aux nécessités de chaque jour, pour exercer les droits qu'il tient de la nature ou de la loi. Un pareil livre devait aussi , et il l'a fait , nous initier à une foule de détails peu connus de la vie publique ou privée de nos pères. L'histoire des monuments de cette catégorie serait incomplète, en effet, si nous ne connaissions ni l'existence intime, ni les usages de ceux qui les ont habités. Pour expliquer une cathédraio, est indispensable de savoir jusque dans leurs moindres détails la liturgie, la Bible, l'Évangile, la légende, et, sans avoir reçu le bonnet en Sorbonne, il faut être à peu près docteur en théologie. Pour se rendre bien compte du plan, des dispositions, de l'ameublement, de l'ornementation peinte ou sculptée d'une maison, d'un hôtel de ville, d'un collège, la pre-

1. < Architecture civile et domestique au moyen âge et à la renaissance », dessinée et décrite par Aymar Verdier, architecte du gouvernement, et par le docteur Cattois; 2 vol. grand in-4* contenant 414 planches sur acier, et un texte accompagné de gravures sur bois. Librairie archéologique de V. Didron.

Dans le cours de Tarticle qu'on va lire, M. de Guilbermy se plaint, avec raison, qu'on n'étudie pas assez Ticonographie laïque sculptée ou peinte dans les monuments civils du moyen âge; il semble à notre ami qu*on pourrait écrire sur cet inépuisable sujet un livre aussi intéressant que ceux déjà publiés sur Ficonographie religieuse. C'est un avis que nous avons toujours partagé, et il n'a pas tenu à nous que M. de Guilhermy n'écrivit lui-même ce livre curieux. Après les articles sur Ticonographie des fabliaux insérés dans les « Annales Archéologiques », tous nos lecteurs assignaient cette tâche à notre savant et spirituel collaborateur ; mais des occupations fort étrangères à l'archéologie ont jusqu'à présent enlevé à M. de Guilhermy le loisir nécessaire pour composer un pareil ouvrage. Nous espérons qu'un jour, prochain peut-être, ce travail.

mière condition n'est-elle pas aussi de savoir nettement quels étaient les besoins, les habitudes, les idées d'une famille, d'un bourgeois, d'un écolier d'autrefois? C'est là ce que les auteurs de 1' « Architecture civile » avaient parfaitement compris avant de se mettre à l'œuvre, et leur livre atteste qu'ils s'étaient préparés à l'écrire par de sérieuses recherches. Ils ne se sont pas contentés des renseignements nombreux qu'ils pouvaient trouver dans les publications antérieures; ils ont voulu voir de leurs yeux, toucher de leurs mains, les textes et les monuments. La plupart des livres ne sont que des compilations; celui-ci appartient sans réserve aux deux auteurs dont il porte les noms.

, Nos lecteurs connaissent le style élégant et chaleureux du docteur Cattois. C'est chose difficile, à ce qu'il paraît, d'écrire sur l'archéologie de manière à se faire lire. Les antiquaires, nos prédécesseurs, ne possédaient pas à cet égard une brillante réputation. Tâchons d'avoir plus de style et moins de crédulité. Les dissertations générales et les descriptions particulières de r « Architecture civile » peuvent être lues de tous avec plaisir et profit. On n'y fait abus ni de science , ni d'expressions techniques. La clarté , la simplicité, le bon sens s'y montrent relevés de toute la parure que le sujet pouvait comporter.

Les (( Annales Archéologiques » ont eu plus d'une fois l'occasion de publier des échantillons de la manière précise, gracieuse et spirituelle dont M. Verdier dessine les monuments du moyen âge et de la renaissance. C'est luimême qui a pris la peine d'exécuter sur place tous les dessins destinés à son ouvrage. Les gravures sur bois et les planches sur acier sont l'œuvre d'artistes d'un incontestable mérite , tels que MM. Gaucherel, Sauvageot, Penel et Soudain.

aussi instructif qu'amusant, pourra être entrepris; en attendant, nous offrons en tète de cet article un des mille objets et un des cent mille sujets de l'iconographie laïque.

Cet objet est le revers de deux cadres à miroir, et ce sujet les amusements d'un jeune homme et d'une jeune fille. Ces cadres sont en ivoire. L'un appartient à la collection que M. Sauvageot a si généreusement donnée au Louvre, l'autre à celle du Révérend W. Sneyd. Tous deux datent du XIV* siècle. La Société d'Arundel, pour la propagation des œuvres d'art, les a moulés dans sa collection de plâtres stéarines; elle les a décrits dans le catalogue que nous avons traduit et publié. Voyez les « Annales Archéologiques », volume xvii, pages 363-388. C'est aux pages 383 et 384, que sont décrits en quelques mots les sujets de ces deux cadres, numéros 4 et 5 de la douzième classe des ivoires. Notre gravure, une des plus fines et des plus spirituelles de M. Léon Gaucherel, est exécutée aux cinq sixièmes de grandeur. La description détaillée des deux sujets nous semble parfaitement inutile; il suffit de les regarder pour les comprendre et en sourire. Oh I la jeunesse, printemps de la vie I

( Note de M. IMron. )

Nons dépasserions de beaucoup les limites que nous avons dû nous tracer, si nous voulions reprendre urie à une les nombreuses subdivisions du livre de MM. Cattois et Verdier. Mais nous saurons éviter l'inconvénient d'écrire un traité par trop étendu pour rendre compte de leurs deux volumes. Nous nous occuperons avec quelque détail de la classe des monuments publics. Quant aux monuments privés, nous nous contenterons d'indiquer sommairement ceux qui présentent le plus d'intérêt. C'est la partie la plus neuve , la plus piquante de l'ouvrage; nous ne voulons pas jouer aux auteurs le mauvais tour d'en extraire ici la meilleure part, et nous aurons atteint notre but, si nous réussissons à exciter chez nos lecteurs le désir de recourir au texte original.

Les descriptions ne sont pas classées dans Tordfe méthodique; elles ont été publiées à mesure que les dessins étaient préparés et que le texte se trouvait élaboré. C'est un inconvénient qu'il n'est pas facile d'éviter dans un ouvrage qui exige, comme celui-ci, de longues recherches, et qui doit s'enrichir de découvertes que les auteurs font presque chaque jour, dans le cours même de leur travail. Aussi, à la première ouverture du livre, on éprouve une certaine hésitation , et , comme nous étions au moment de le faire , on est tenté de prendre la plume pour établir soi-même un classement. Mais nous n'avons pas tardé à nous apercevoir qu'une table, rédigée avec beaucoup de soin, remet chaque chose à sa place, dans l'ordre le plus rationnel. Nous ne pouvons mieux faire que d'adopter les divisions indiquées par les auteurs. Ils ont d'abord tracé deux grandes classes principales : Monuments publics , — Monuments privés. Dans la catégorie des monuments publics viennent se grouper successivement les plans géhéraux de villes et de bourgs , les grands travaux de voirie, les hôtels de ville, les établissements de bienfaisance, les édifices nécessaires pour l'administration de la justice et pour la répression des crimes qui troublent la société , les écoles , les collèges et les universités, les halles, marchés et greniers, les bourses et les douanes, les fontaines, lavoirs et abreuvoirs. La seconde division comprend les palais, châteaux et manoirs , les demeures épiscopales , les maisons particulières et leurs dépendances, les fermes, les granges et les divers bâtiments d'exploitation rurale. Le programme était bien dressé. On y signalerait à peine quelques omissions de peu d'importance. Les palais épiscopaux, qui rentrent plutôt dans la classe des édifices religieux que dans celle des constructions civiles, auraient pu en être retranchés. Mais, à cette suppression, nous aurions perdu les belles planches et la curieuse description de la grande demeure épiscopale de Alcala de Hénarès.

Les cent quatorze planches sont ainsi réparties : quatorze pour les hôtels de ville , douze pour les hôpitaux ; deux pour les collèges; huit pour les fontaines; douze pour les palais, châteaux et manoirs; sept pour les palais épiscopaux; cinquante-quatre pour les maisons françaises, italiennes et allemandes; cinq pour les fermes, granges et greniers d'abondance.

Ce n'est pas dans l'intérieur de la France qu'il faut chercher des hôtels de ville dont l'importance atteste le gouvernement du pays par lui-même, exercé directement par l'influence populaire , ou remis entre les mains d'une aristocratie bourgeoise. Nos édifices municipaux ne sont que des maisons décorées avec plus ou moins de goût. Nos compatriotes, dont je ne conteste pas. Dieu m'en garde, les brillantes qualités, n'ont jamais eu ni l'instinct de la liberté communale, ni celui de la liberté politique. Le Français ne se rend pas bien compte de ce qu'il veut. Il ne sait modérer ni sa soumission quand il obéit, ni son insolence quand il se révolte. Il a eu des accès de délire pour la liberté ; il en a eu d'autres pour le despotisme. Saint Remy nous avait conseillé, pour une fois seulement, de brûler ce que nous avions adoré, et d'adorer ce que nous avions brûlé ; ces paroles nous auraient-elles donc porté malheur, et ne semble-t-il pas que nous les ayons adoptées pour justifier nos continuelles variations?

Les provinces belges et flamandes sont la terre classique des hôtels de ville populaires du xiu* siècle au xv'. A voir ces portiques largement ouverts, ces salles faites pour contenir un peuple entier, ces beffrois qui dominent les donjons seigneuriaux et les clochers ecclésiastiques, on apprend, mieux que par les livres ou les parchemins, ce qu'étaient le commerce, l'industrie, l'activité, la liberté dans le nord de l'Europe pendant les grands siècles du moyen âge. Plus loin, vers l'embouchure de l'Elbe et jusque sur les bords de la Baltique , à Lubeck, à Roslock, à Steltin , à Stralsund , à Dantzick, d'immenses constructions municipales, élevées par les xiir et xiv* siècles, sont encore debout pour témoigner de la richesse et de la puissance de ces intelligentes cités, dont le commerce faisait la fortune, et qui savaient au besoin obtenir pour leur indépendance le respect qui lui était dû.

En Italie , c'est autre chose. L'hôtel de ville du moyen âge prend un caractère de forteresse. Les avenues en sont étroites et mises en état de résister à une agression soudaine. Des créneaux se découpent au-dessus des murs; des tours, bordées de mâchicoulis, commandent les issues principales; des grilles serrées forment , en avant des baies , un réseau de fer. On comprend qu'une aristocratie ombrageuse délibérait derrière ces murailles, plus jalouse de sa propre autorité que du maintien des libertés publiques. Mais elle avait en

revanche ces instincts d'élégance et de délicatesse qui semblent appartenir plus spécialement aux classes supérieures de la société. Elle conviait tous les arts à la décoration des palais où elle tenait ses assemblées. Aussi la plupart de ces édifices sont-ils de véritables sanctuaires tout peuplés de sculptures, d'inscriptions commémoratives , de fresques historiques ou légendaires, et de mille petits chefs-d'œuvre de fer, de bronze, de menuiserie, de marqueterie, de mosaïque, dans l'ajustement desquels l'industrie s'est élevée à la hauteur de Tart.

Ce que nous appelons hôtel de ville, les Italiens le nomment palais du podestat ou palais de la seigneurie , et ces termes désignent assez nettement la résidence du magistrat suprême de la république ou le siège du gouvernement. M. Verdier a choisi entre tous le palais du podestat d'Orviéto et le palais de la seigneurie à Sienne. Le palais d'Orviéto date du xii® siècle; c'est donc un des édifices municipaux les plus anciens que nous ait légués le moyen âge. Au rez-de-chaussée, un portique en arcades, d'un style roman sévère , a pu servir de marché couvert ou de lieu de réunion pour les assemblées publiques. A l'étage supérieur s'ouvrent de charmantes fenêtres à triple ogive, avec colonnettes pour supports et roses découpées dans les tympans. Le beffroi, tout démantelé qu'il est, renferme encore sa vieille cloche fondue en 1316. Ce palais occupe un des côtés de la place du Peuple. Malheureusement il n'est plus tel que nous le montrent les planches de M. Verdier. Pour le reconstituer, il faut en recueillir patiemment les vestiges à moitié enfouis sous les appropriations modernes d'un mont-de-piété et d'une salle de spectacle. On a fait un reproche à nos auteurs d'avoir ainsi restauré et complété un certain nombre des monuments qui font partie de leur publication. Je m'empresse de dire à leur décharge que ces restaurations n'ont jamais rien d'arbitraire ; qu'elles empruntent tous leurs éléments aux parties que le temps a respectées, et que d'ailleurs le texte indique avec la précision la plus scrupuleuse l'état actuel de chaque édifice.

Ce fut à la fin du xiii* siècle que deux architectes siennois, Angelo et Agostino , commencèrent à construire dans leur ville natale , entre la place « del Campo » et le marché aux bœufs, le somptueux édifice qui n'a pas cessé d'être le palais municipal de Sienne, et qui , moins maltraité que son devancier d'Orviéto, s'est conservé à peu près intact à travers les tumultes du dedans et les guerres du dehors. La haute tour carrée qui lui sert de donjon fut entreprise en 1325. L'art italien du moyen âge arrivait alors à sa période la plus brillante. Aussi le palais de Sienne se place-t-il au premier rang des œuvres les plus élégantes et les plus complètes de cette époque charmante. Son plan n'a d'ailleurs rien de populaire, et l'habitation d'un souverain peu xa. S3

rassuré sur la fidélité de ses sujets n'aurait pas été construite dans d'autres conditions. Les « Annales Archéologiques » nous ont déjà fait admirer la richesse des façades et la délicatesse de ces baies ogivales dont les archivoltes retombent sur des cotennettes de marbre ; elles nous ont ouvert ces grandes salles sur les parois desquelles Spinello Aretino est venu peindre à grands traits le triomphe de la Papauté sur l'Empire ; elles nous ont expliqué l'iconographie biblique et païenne , chrétienne et nationale , peinte ou sculptée sur les murailles, sur la voûte, sur les boiseries et sur les stalles des chapelles. Les planches que nous avons sous les yeux, et le texte qui les suit, sans les jamais perdre de vue, suppléent à ce que les « Annales » n'ont pas dit; car, en vérité, elles ne peuvent tout dire, et leur tâche est bien remplie quand elles nous ont montré ce qu'il faut voir avant tout dans un monument pour en apprécier la valeur.

Les hôtels de ville et palais publics de Padoue, de Viterbe, de Florence, ceux dont le xiii* siècle a doté les villes de Côme et de Plaisance, n'ont obtenu qu'une mention honorable de la part des auteurs de 1' « Architecture civile » . L'Italie possède bien d'autres monuments de ce genre, qui sont très-peu connus, dont les « Guides » les plus exacts donnent à peine une indication sommaire. Qui voudra se charger jamais de les dessiner et de les décrire? Et cependant il y aurait à produire sur ce sujet le livre le plus instructif et le plus amusant du monde. Les recherches de plusieurs de nos amis sur quelques points de cette vaste série font assez voir tout ce qu'on y pourrait découvrir. Que de détails piquants , que d'observations spirituelles n*a pas fournis la seule étude des chapiteaux de la galerie extérieure ouverte au rez-de-chaussée du palais ducal à Venise! A Rome, la municipalité disparaît au milieu de tous les pouvoirs ecclésiastiques qui se partagent cette capitale du monde chrétien. Elle occupe bien encore le sommet du mont Capitolin, mais c'est seulement pour mémoire.

Des bords de l'Adriatique, nous passons aux contrées septentrionales de la Gaule Belgique. L'hôtel de ville est là sur son véritable terrain; il sort tout naturellement du sol et s'épanouit sans obstacle à l'air libre. Il n'a point de rivaux. Ni l'église, ni le monastère, ni le château ne songent à lui contester la prééminence. Ce sont ses cloches qui parlent le plus haut, ses portiques qui se développent avec le plus d'ampleur, ses tours qui montent vers le ciel avec le plus de fierté. Si de la nacelle d'un ballon vous pouviez planer sur la Belgique, vous verriez surgir du sein de chacune des villes opulentes qui couvrent en si grand nombre le sol de ce noble pays l'édifice municipal religieusement entretenu , de génération en génération , comme le palladium de la cité.

Nous regrettons de ne trouver dans 1*« Architecture civile » ni le plan ni l'élévation d'aucun de ces admirables monuments. Le texte lui-même ne contient qu'une sommaire énumération des hôtels de ville belges les plus célèbres : ceux d'Ypres, de Bruges, de Gand, de Bruxelles (1401-1448) ; de Louvain (1448-1463); de Mons (1458) ; de Courtrai (1526) ; d'Audenarde (1527)- La plupart de ces édifices sont accompagnés d'une haute tour, qu'on appelle le beffroi , et qui était pour la commune ce qu'était le donjon pour le château féodal. Le beffroi faisait ordinairement partie intégrante de l'hôtel de ville; quelquefois, cependant, il s'en trouvait séparé, comme les campaniles de quelques églises d'Italie. Le doyen d'âge de tous les beffrois de la Belgique est celui.de Tournai; on en attribue la construction à Philippe- Auguste, qui octroya aux Tournaisiens la charte municipale. Le beffroi de Gand date de 1315-1339; celui de Lierre, de 1369-1411; celui de Newport, de 1480; celui d'Alost, de 1487. Les hôtels de ville.de Courtrai, de Mons, de Louvain, monuments d'ailleurs célèbres à tant de titres , n'ont pas de beffroi.

Dans les contrées germaniques, on cite, parmi les hôtels de ville tes plus anciens, ceux de Munster et de Brunswick; celui d'Aix-la-Chapelle, de 1353; ceux de Hanovre et de Ratisbonne , du xiv* siècle ; celui de Breslau , du xv' ou XVI* siècle; celui de Cologne, du xvi* siècle, avec son beffroi du xv* et sa curieuse salle de style ogival ; plusieurs autres édifices municipaux , des XV' et xvi* siècles, à Altenbourg, Neustadt, Posneck, Saafeldt, Yuterbock et Zerbst. Nous avons déjà nommé les hôtels de ville les plus remarquables des rives de la Baltique. Nos lecteurs pourraient se reposer des arides nomenclatures que nous leur mettons sous les yeux , et nous leur conseillons franchement de le faire, en lisant dans le « Moniteur universel » la charmante et pittoresque description de l'hôtel de ville de Lubeck par M. Théophile Gautier. Le dessinateur le plus habile, le photographe le plus adroit, ne font pas voir et toucher un monument comme le style imagé et coloré d'une pareille description. Cet admirable édifice est l'œuvre du xiii* siècle, au moins en grande partie. L'hôtel de ville de Stettin porte la date de 1425 ; ceux de Stralsund et de Dantzig ont été construits vers 1311. Les beffrois sont plus rares en Allemagne qu'en Belgique. Mais les tourelles y sont plus multipliées. Ainsi , on n'en compte pas moins de sept à la façade de l'hôtel de ville de Rostock.

Après ce long détour en pays étranger, nous revenons en France. La Flandre française, qui touche à la Belgique, et qui a longtemps vécu sous les mêmes lois, les provinces d'Artois et de Picardie, qui se ressentaient aussi du voisinage de la terre classique des hôtels de ville, possèdent encore quelques

restes de constructions dont l'importance attestait un certain développement de l'esprit municipal. Mais, à mesure qu'on s'avance vers le centre de notre pays, il ne s'agit que de regarder autour de soi pour se convaincre que ces libertés et franchises communales dont il a été tant parlé, et qui protégeaient dans les temps ordinaires, j'en conviens, les petits intérêts de la bourgeoisie, n'ont jamais eu de valeur politique. Où était donc la corporation municipale de Paris? de quelle autorité disposait-elle? possédait-elle seulement un lieu' de réunion fixe avant le xvi* siècle ? Au xiv* siècle, nous trouvons le « Parloir aux bourgeois », bien loin du centre des affaires, dans une salle ignorée, près du rempart de la porte Saint-Jacques. Un peu plus tard, les élus de la bourgeoisie tenaient leurs séances dans une pauvre maison de la place de Grève. Enfin , François I" leur fit commencer un palais qui ne fut achevé que par Henri IV. Il ne fallait pas dix ans aux Belges pour construire des édifices municipaux bien autrement considérables. Cet hôtel de ville de Paris, si péniblement mené à terme, où le prévôt des marchands et les échevins délibéraient sous le bon plaisir de l'autorité royale, n'était qu'un édifice d'une importance médiocre et d'une élégance bourgeoise. Rien n'y portait le caractère de la puissance. De nos jours, des travaux immenses en ont quadruplé rétendue ; mais aussi ils en ont singulièrement amoindri le mérite artistique.

« L'Architecture civile » a donné une place bien méritée à l'ancien hôtel de ville d'Orléans, devenu le Musée municipal, et à l'hôtel de ville de Compiègne, dont M. Verdier termine en ce moment même la restauration.

A Orléans comme à Paris, la corporation municipale éprouva bien des vicissitudes avant de pouvoir posséder un domicile. Elle s'établit enfin à l'ancien hôtel des Carnaux. Le beffroi, qui subsiste encore, fut achevé vers 1453 par Robert Galier*. Il s'élève sur les fondements d'une tour qui faisait partie d'une des plus anciennes enceintes de la cité. Dans une lanterne placée au sommet, on allumait la nuit une espèce de phare, et des reliques, déposées à la pointe la plus haute, sous les pieds d'un saint Michel vainqueur du démon, servaient de paratonnerre. L'ancienne horloge, ajustée par maître Louis Carrel avec l'aide de Jehan Monyn de Nevers, n'est point arrivée jusqu'à nous. Mais le beffroi contient encore son bourdon de dix mille livres, fondu par Robin Boivin de Moulins, et par Etienne et Guillaume Bouchard de Tours, comme nous l'apprend la gothique inscription empreinte sur le métal au xv* siècle. Les Orléanais s'étaient d'abord contentés sans doute d'approprier au service communal l'hôtel des Carnaux. Ce ne fut que sous le

1 . Disons , une fois pour toutes, que la plupart des détails historiques rappelés dans notre article sont p'isés dans le livre même de MM. Yerdier et Gattois.

règne de François I" qu'ils entreprirent la construction du gracieux édifice dont r « Architecture civile » nous fait passer sous les yeux les détails les plus remarquables, consoles historiées, pilastres enrichis d'arabesques et de fleurs de lis, chapiteaux d'une délicatesse esquise, plomberies fleuronnées et lucarnes à pignons armoriés. Les cinq niches de la façade abritaient reffigie de Louis XII et celle de ses quatre prédécesseurs. Maître Viart en fut l'architecte; c'est le même artiste qui édifia, vers 1526, la jolie maison municipale de Beaugency. La plupart de nos lecteurs connaissent sans doute les charmantes habitations particulières qui font cortège à l'hôtel de ville d'Orléans.

A Compiègne, la maison de ville fut construite d'un seul jet, sous le règne de Louis XII, vers 1499. Elle présente, sur un des côtés d'une assez large place, sa façade toute pacifique, décorée de pignons à crossettes, de niches avec leurs dais et leurs consoles feuillagées, de tourelles en encorbellement et de fenêtres à croix de pierre. La tour de l'horloge jaillit du centre du monument. Dans les niches aujourd'hui vides, la Vierge, l'archange Gabriel, saint Denis, saint Charlemagne, saint Louis et le cardinal d'Ailly, la gloire de Compiègne, avaient pris place en 1505. Louis XII à cheval, comme au château de Blois, s'était installé, au milieu de la façade, dans une niche plus spacieuse que les autres, où Louis XIII vint plus tard se substituer à son prédécesseur. A l'aspect de cette place d'honneur , restée vacante , on semble hésiter sur la destination qu'on pourrait lui attribuer aujourd'hui. Quant à nous, nous ne voyons là qu'une question d'archéologie, et nous votons pour que le propriétaire primitif soit rétabli dans ses droits de premier occupant. A l'étage supérieur du beffroi se tiennent trois personnages, aujourd'hui devenus immobiles, qui marquaient autrefois l'heure en frappant sur les cloches avec des marteaux. Les horloges de ce genre étaient fort à la mode aux xv* et xYi' siècles. On cite comme une des plus remarquables celle que François P' fit placer à Fontainebleau dans les tourelles de la cour ovale , et dont le P. Dan nous a laissé la description. C'était, nous dit le bon religieux, une montre d'horloge des plus belles et des plus industrieuses. Les jours de la semaine y paraissaient successivement à leur tour, figurés par des hommes plus grands que nature. Une statue du Soleil, sceptre en main , montrait les heures , tandis que des cyclopes et des forgerons les sonnaient en frappant à grand bruit sur des enclumes. Il en restait encore de très-importantes parties à l'époque où le P. Dan, ministre et supérieur du couvent de la Sainte-Trinité du château de Fontainebleau, sous le règne de Louis XIII, écrivait son curieux livre du « Trésor des merveilles » de cette maison royale.

Un de nos plus intéressants édifices des premières années du xvi* siècle,

riiôtel de ville de Saint -Quentin, n'a obtenu dans l'ouvrage qui nous occupe

qu'une courte mention; il niéritait davantage. Une gaieté toute bourgeoise,

un peu bouffonne, quelquefois même passablement licencieuse, s'est donné

carrière dans les nombreuses sculptures dont les groupes facétieux circulent

autour des piliers et des arcades du portique largement ouvert sur le côté

septentrional de la grande place. 11 n'est pas jusqu'à l'inscription, composée

par un jovial chanoine du lieu pour constater la date de la construction, qui

ne soit une espèce de logogriphe :

Dun mouton et de cinq chevavz.

Tovtes les testes prendrez.

Et.aicelles sans nuls, travavx.

La queue d'un veav ioindrez.

Et au bout adiovsterez.

ïovs les quatres pieds dune chatte Rassemblez vovs apprendrez Lan de ma façon et sa datte.

C'est-à-dire, m. ccgcc. v. un., 1509.

Une autre inscription de meilleur goût, dictée par Santeul, a été gravée sur la façade en mémoire des citoyens qui périrent en défendant la ville contre les Espagnols ; elle se termine par ces deux vers :

Urbs memor audacis facti dat marmore in isto Propatria caesos œternum vivere cives.

On a rétabli récemment le service annuel qui se célébrait autrefois pour ces braves gens. Quand les Espagnols furent maîtres de Saint-Quentin, le chapitre tout entier de Tantique église collégiale sortit de la ville, ne voulant pas être contraint à prier pour les ennemis de la France.

Après avoir si savamment élucidé l'iconographie' religieuse, quel charmant livre l'archéologie ne pourrait-elle pas produire sur l'iconographie laïque, civile et domestique! Nous regretterons toujours, pour notre part, que les obligations de notre laborieuse profession nous détournent d'un sujet si neuf et si attrayant. Que de choses à dire sur les saints patrons de la cité, sur les hommes notables qu'elle a vus naître, sur les événements et les inventions qui l'ont illustrée, sur les arts et les métiers qui Tenrichissent, sur les traditions locales, sur les attributions et sur les devoirs réciproques des diverses classes de la société ! Tout dernièrement, un architecte, chargé de construire une maison municipale pour une des communes de la banlieue de Paris, a eu une idée, et ceci est assez rare pour qu'on en tienne note. Il a placé sur la façade de son édifice quatre figures en pierre qui rappellent les quatre grandes époques de la vie dont les archives municipales enregistrent

raccomplissement et la date : la naissance, le service militaire, le mariage et la mort. Nous espérons que M. Abadie ne négligera pas les ressources que présente l'iconographie, dans son hôtel de ville d'Angoulême, dont la construction atteint déjà le dernier étage*.

Le midi de la France a fourni à V « Architecture civile » un édifice municipal du xir siècle, Thôtel de ville de Saint-Antonin, petite cité du département de Tam-et-Garonne. Plusieurs planches reproduisent l'ensemble et les détails de cette élégante construction. Des travaux à peine terminés ont rajeuni et complété le vieux monument, un peu plus peut-être qu'il n'était nécessaire. Personne ne contestera jamais l'utilité des réparations qui empêchent la ruine d'un édifice. Mais, quand il a subi ce qu'on appelle de nos jours une restauration, c'est-à-dire une remise à neuf, fût-elle exécutée par les mains les plus habiles et les plus exercées, il a perdu à nos yeux, pour nous servir d'une expression parfaitement à la portée de nos contemporains, 80 pour 100 de sa valeur. Aujourd'hui, malheureusement, presque tous nos monuments du moyen âge en sont là, cathédrales, châteaux, etc. L'hôtel de ville de Saint- Antonin est bien posé, sur une place, entre deux halles. Tout l'étage inférieur, voûté en ogive, était ouvert à la circulation et pouvait au besoin servir d'abri. Une claire- voie, percée de douze baies carrées, laisse arriver une abondante lumière dans l'ancienne salle d'assemblée. Dix-huit colonnettes et deux pilastres s'élèvent entre les baies. Les chapiteaux, exécutés avec une extrême finesse, sont couverts de feuillages, de griffons, d'oiseaux, d'animaux fantastiques à têtes d'hommes. Un groupe, appliqué à l'un des pilastres, représente le péché originel. A l'autre pilastre figurait un personnage mutilé, un livre à la main; la tradition locale en faisait un Charlemagne; on s'est un peu pressé d'y obéir en décorant le personnage de la couronne impériale. M. Cattois a pensé que c'était le saint patron de la ville. Peut-être étaitce Moïse ou le Christ, placés là comme législateurs, en regard de la faute qui a rendu nécessaire la promulgation de l'ancienne et de la nouvelle alliance. On ne comprend pas trop ce que vient faire Charlemagne à côté d'Adam et d'Eve. Au second étage s'ouvrent de jolies fenêtres en plein cintre, géminées et pourvues de colonnettes. Des plats de faïence sont incrustés dans l'entablement, comme on en voit à Pise et dans d'autres villes italiennes. Une tour carrée domine l'édifice; les injures du temps l'avaient découronnée; des mâchicoulis la surmontent aujourd'hui.

4. Nous croyons savoir, en effet, que M. Abadie a l'intention de s'inspirer des nombreux motifs dont les chapiteaux du palais ducal de Venise sont historiés, pour décorer de sculptures et de peintures le nouvel hôtel de ville d'Angouléme. ( Noté de M. Didron, )

Dans nos provinces nicridionales, l'organisation et l'autorité des corporations communales se ressentirent longtemps des traditions de la municipalité romaine. Ainsi, à Toulouse, malgré les modifications que l'hôtel de ville, décoré du nom pompeux de Capitole, a subies au xvr siècle et dans les temps modernes, nous retrouvons les témoignages bien visibles d'une immense construction municipale. Une enceinte quadrangulaire, flanquée de tourelles, renfermait de grands portiques, les salles du grand et du petit consistoire, une chapelle, un donjon, une prison, et un arsenal oii les citoyens venaient chercher des armes pour la défense ou la conquête des libertés publiques.

Les hôtels de ville d'Arras, de* Douai, de Saint-Riquier, de Caen, de Dreux, de Saumur, de Bourges, de Luxeuil n'ont pas été passés sous silence. Quelques plans indiquent les dispositions principales de ces monuments.

Nous avons vainement cherché quelques renseignements sur les hôtels de ville de l'intelligente et libre Angleterre. Ils doivent sans doute offrir un curieux sujet d'étude^. Quant à nous, nous n'avons pu qu'entrevoir, à Londres, le palais de « Mansion House » , qui sert de résidence au lord-maire, la grande construction gothique de « Guild Hall », et « Temple Bar», cette fameuse porte de la Cité qui ne s'ouvre, même devant les souverains, qu'avec l'agrément de la corporation municipale.

Il serait inutile de répéter ici ce que M. Félix de Verneilh a si bien exposé, en plusieurs articles que nos lecteurs ne peuvent avoir oubliés, sur les plans généraux des villes et bourgs au moyen âge. « L'architecture civile » a repris cette question en citant avec honneur celui qui, le premier, l'avait mise à Tordre du jour de l'archéologie. Les recherches personnelles des deux auteurs sont venues compléter celles de M. de Verneilh. Nous possédons ainsi déjà un ensemble de travaux importants sur Tétat de la voirie urbaine au xiii* siècle. Il y en a assez pour convaincre ceux qui cherchent la vérité, que le moyen âge comprenait, tout aussi bien que notre époque, l'avantage des rues larges, des places spacieuses pour la circulation et pour la santé publique *.

1. M. Hudson Turner a publié chez M. Parker, libraire d*Oxford, qui lui-môme y a joint des compléments, une histoire de l'architecture domestique au moyen âge, « Domestic Architecture of the middie âges ». Dans ce beau livre qui comprend trois volumes, texte et gravures, il y a des renseignements curieux sur les hôtels de ville de l'Angleterre; mais cette série de monuments y est bien plus rare, aujourd'hui, qu'en Belgique et même en France.

î. Voir dans les « Annales Archéologiques » les articles de M. de Verneilh sur l'architecture civile du moyen âge, volumes iv, vi, x, xi; MM. le baron de Girardot, deCastelnau d'Essenault et Victor Petit y ont ajouté quelques développements ou plutôt des confirmations sur les maisons, les ponts et les anciens tracés ou plans des villes anciennes.

De tous les moyens de communication il n*en est pas de plus utiles, mais aussi de plus difficiles à établir et de plus dispendieux que les ponts. Le moyen âge en a construit une immense quantité sur les fleuves les plus dangereux comme sur les cours d'eau les plus pacifiques. L' w Architecture civile » signale ceux de Paris, de Londres, de Lyon, d'Avignon, de Cahors, de Limoges, de Souvigny, d'Orthez, et le pont Saint-Esprit, jadis si redouté des navigateurs du Rhône. Les « Annales Archéologiques » ont publié sur le pont de Montauban les détails les plus intéressants recueillis par M. Devais. Des ponts aux aqueducs la transition va de soi. Nous ne connaissons en France qu'un seul édifice de ce genre, élevé au-dessus du sol sur une série d'arcades qui datent du moyen âge ; c'est celui qui alimente les fontaines de Coutances. Les auteurs de r a Architecture civile » en ont découvert plusieurs en Italie qui remplissent leurs fonctions hydrauliques tout aussi bien que leurs aînés de l'époque romaine.

A mesure que nos villes s'étaient agrandies , les hôpitaux, élevés depuis plusieurs siècles pour satisfaire à des besoins moins considérables, s'étaient trouvés insuffisants. On entassait les malades dans des salles qui n'avaient été disposées que pour en recevoir un petit nombre ; souvent même on en mettait plusieurs dans le même lit. C'est sur le barbarie du moyen âge qu'on faisait retomber la responsabilité de ces misères. Mais, en vérité, à qui la faute, sinon à ceux qui ne savaient plus trouver dans les inspirations de la charité les ressources nécessaires pour continuer l'œuvre de leurs devanciers? Le moyen âge avait ouvert à ses malades des asiles parfaitement aérés et salubres, toujours en rapport avec le chiffre de la population qu'il s'agissait de secourir. Nous ne connaissons pas de plus belle expression que ce nom d'HoxEL-DiEU donné à ce que la langue moderne appelle aujourd'hui un hospice, un hôpital ou un dépôt. C'était bien en effet la maison de Dieu, et le plus souvent la grande salle des malades servait en môme temps de chapelle. Qui pouvait rougir de devenir l'hôte et le commensal de Dieu lui-même? Aussi, quelle grandeur dans les constructions hospitalières des xii'etxiii* siècles! En H53, le roi d'Angleterre, Henri II, et le sénéchal d'Anjou, Antoine Mathias, commençaient les trois nefs de cet Hôtel-Dieu d'Angers qui fait encore l'admiration de tous. Deux rangs de hautes colonnes portent les voûtes de la salle principale. A ses côtés s'élèvent deux cloîtres. Un peu plus loin , vous trouvez la chapelle dont la dédicace eut lieu en 1184 ; à l'extérieur, un immense grenier avec ses trois nefs et ses escaliers de pierre. A Paris, avant les destructions et les restaurations modernes, l'Hôtel- Dieu présentait des portes et des façades qui ne le cédaient pas aux plus belles parties de la cathédrale. La magnifique salle de XIX. 3&

Tabbaye d'Ourscamp, construite dans la première moitié du xiii* siècle, paraît avoir été destinée à recevoir les malades et les pauvres voyageurs. Elle se trouve isolée de tous les bâtiments du monastère, derrière le chevet de la grande église conventuelle. Rien de plus simple à la fois et de plus grandiose que ce vaisseau porté par deux rangs de colonnes. A la partie inférieure des murs, une nombreuse rangée de petites ouvertures semble avoir eu pour objet d'éclairer des lits ou des cellules, tandis que, dans la partie supérieure, Taération s'opérait au moyen de larges fenêtres géminées. L'Hôtel-Dieu de Compiègne, fondé par saint Louis, conserve encore un remarquable pignon dont l'architecture accuse de la manière la plus évidente les deux nefs de la grande salle. Cette salle se développait sur une longueur de plus de soixante mètres, et sur une largeur de dix-sept. Des caves, construites aux xiii* et XIV* siècles, attestent l'existence de bâtiments accessoires. Jamais cathédrale ne fut inaugurée d'une façon plus sainte et plus touchante que la grande salle de THôtel-Dieu de Compiègne. Le roi fondateur, aidé de son gendre, le roi de Navarre, y porta le premier malade sur un drap de soie. Le second brancard avait pour porteurs les fils de France, Louis et Philippe. Les grands officiers du roi et les seigneurs de la cour se chargèrent des autres. L'intervention des comités historiques a sauvé les derniers débris de la salle à deux nefs que Robert, fils de saint Louis, avait élevée dans THôtel-Dieu de Rrie-Comte-Roberi. La ville de Sens a détruit, pour agrandir la place du marché, son Hôtel-Dieu, dont une partie considérable datait du xiii* siècle. Les Chartrains se disposent à traiter sans plus d'égards celui que le même siècle leur a légué. Un revêtement moderne et des bas-reliefs de plâtre à sujets philanthropiques en déguisent la structure. Mais il faut pénétrer dans la salle à triple nef, dont les ogives reposent sur deux rangs de colonnes. A l'extrémité des galeries, des sculptures représentent l'Agneau de Dieu, le Christ qui bénit, la Charité qui foule aux pieds l'Avarice, et l'Espérance qui triomphe du Désespoir. Les habitants de Tonnerre ne veulent pas du moins renverser la salle de leur Hôtel-Dieu, monument vraiment extraordinaire de la pieuse munificence de Marguerite de Bourgogne, belle-sœur de saint Louis, reine de Jérusalem, de Naples et de Sicile, qui mourut en 1308. Ils songent à la convertir en église paroissiale. C'est une noble destination sans doute ; mais, pour approprier le monunoent à ce nouveau service, il ne faudrait en dénaturer ni le caractère ni les intéressantes dispositions. La ville du Mans conserve encore une ancienne maison hospitalière du xii' siècle, à trois nefs ; cet immense vaisseau sert aujourd'hui de magasin d'équipement militaire.

Le XV* siècle nous a laissé un admirable Hôtel-Dieu , fondé à Beaune par

Rollin, chancelier du duché de Bourgogne. Louis XI, qui n'aimait guère les Bourguignons, prétendait qu'après avoir fait tant de pauvres par ses rapines, il n'y avait eu que justice de la part du chancelier à leur construire une aussi belle maison. Quoi qu'il en soit de ce bon mot, THôtel-Dieu de Beaune est un véritable palais, composé de somptueux édifices et environné de vastes jardins. Rien n'y manque. Il faut étudier, dans les planches de M. Verdier, le porche, les colonnades, les salles et les merveilleuses plomberies des toitures qui sont autant de chefs-d'œuvre d'art et d'industrie. Les malades , suivant l'ancien usage, partagent la grande salle avec Jésus-Christ. Les sœurs de cette maison forment une congrégation particulière ; elles portent encore l'élégant et pittoresque costume de l'époque de la fondation.

Il existait à Orléans un remarquable Hôtel-Dieu, reconstruit en 1513. La salle Saint-Lazare avait, cinquante mètres de longueur. En dépit de toutes les recommandations des comités historiques, l'administration municipale a jeté ce monument par terre pour mieux mettre en vue la nef de la cathédrale, ce singulier essai d'architecture gothique entrepris par les xvir et XVIII* siècles.

La Belgique et l'Allemagne ont aussi fourni à M. Verdier quelques beaux modèles, tels que la Biloque de Gand et l'hôpital de Lubeck.

Pour les maladies contagieuses, qu'il fallait éloigner des centres d'habitation , le moyen âge avait élevé en dehors des villes les maladreries. Ces établissements étaient surtout destinés aux lépreux, dont le nombre se multiplia d'une manière effrayante à la suite des guerres d'Orient. On a calculé qu'en France seulement il y a eu plus de deux mille léproseries ou maladreries. Saint Lazare, vulgairement appelé saint Ladre, en était le patron. La plupart de ces hospices ont été supprimés sous Louis XIV, et leurs biens sont venus accroître la dotation des grands Hôtels-Dieu des villes. M. Verdier a su cependant découvrir auprès de Laon un bel édifice du commencement du XIV* siècle, isolé dans la campagne, qui paraît avoir été construit pour servir de maladrerie. Les bâtiments sont disposés en carré avec une vaste cour au milieu. La grande salle, flanquée de tourelles, reçoit le jour par deux rangs d'élégantes fenêtres à meneaux. La lèpre inspirait à nos pères une véritable terreur. L'approche des lieux habités était sévèrement interdite aux lépreux ; ils ne devaient sortir que pourvus de cliquettes, au moyen desquelles ils avertissaient les passants de s'éloigner. Dans la chapelle de la vieille maladrerie de Dijon, plusieurs lépreux sont figurés sur des pierres tombales portant cet instrument à leur ceinture. Les inscriptions gravées sur ces pierres attestent aussi que des femmes» dévouées jusqu'à l'héroïsme, vinrent s'enfer-

mer dans ce lieu pour donner les derniers soins à leurs maris. Le brave sire de Joinville, que les Sarrasins n'effrayaient guère, tremblait à la seule pensée de la lèpre. « J'aimerois mieux , disait-il à saint Louis ( et le saint roi se courrouçait fort d'un pareil propos), avoir fait trente péchés mortels que de souffrir lèpre en mon corps. » Au cours du xin* siècle, c'était une grosse affaire que trente péchés de première classe.

L'autorité suprême ne possède pas de plus sublime privilège que celui de présider à la distribution de la justice. C'est surtout quand il rend à chacun ce qui lui est dû, la récompense comme le châtiment, que le législateur tient vraiment sur la terre la place de Dieu même. Non contents de s'entourer de juges et de conseillers dans les occasions solennelles, les rois et les grands seigneurs du moyen âge voulurent avoir constamment auprès d'eux ces auxiliaires de leur puissance ; c'est ainsi que les palais des souverains, que les châteaux et les donjons des grands vassaux , devinrent la résidence des magistrats. Aujourd'hui encore, la cour de cassation ne rend-elle pas ses arrêts dans la chambre de saint Louis? A Toulouse, la cour d'appel siège sur les ruines du Château-Narbonnais; celle de Poitiers occupe le vieux château des comtes. Il en était de même autrefois, dans la plupart des villes de France, pour les tribunaux des différents ordres. Aussi est-il très-rare de rencontrer dans notre pays des édifices anciens qui aient été spécialement construits pour le service de la magistrature. On pourrait citer, en première ligne, le magnifique palais de justice de Rouen et celui de Dijon. La chambre des comptes de Paris, élevée du temps de Louis XII sur le côté septentrional de la cour de la Sainte-Chapelle, était une des constructions les plus élégantes de la première renaissance. Nous n'en possédons plus que des gravures représentant la façade principale. Nous ignorons jusqu'à quel point le plan et les distributions intérieures avaient été disposés pour le service assez compliqué des bureaux particuliers et des assemblées générales.

Le chapitre des prisons, piloris, gibets et fourches patibulaires n'est pas un des moins curieux de 1' « Architecture civile » . Nous y avons trouvé la description du fameux gibet de Montfaucon, avec ses deux rangs de piliers, ses poutres de suspension , ses chaînes de fer, et la cave où s'entassaient les ossements à mesure que les cadavres tombaient en lambeaux. Aux portes de Paris, un épouvantait de ce genre n'était peut-être pas inutile. Mais tous les gibets ne se trouvaient pas aussi bien pourvus que celui de la capitale. Entre Dampierre et les Vaux-de-Cernay, on vous montre encore « les quatre pucelles » ; ce sont les débris de quatre colonnes patibulaires restées vierges de pendus depuis leur construction. M. Cattois ne croit pas à l'existence des

oubliettes; il n'a rencontré nulle part la moindre trace de ces trappes merveilleuses, ajustées avec un art vraiment diabolique, qui s'ouvraient au moindre choc pour engloutir leurs victimes, et pour les broyer entre des rouages armés de lames tranchantes. Il en est, nous en sommes bien convaincu, des oubliettes comme du « droit du seigneur ». Ces fantômes de débauches et de supplices s'évanouissent dès qu'on porte sur eux un regard assuré.

Les premiers professeurs de lettres et de sciences appartenaient au clergé ; les premières écoles s'ouvrirent dans les cloîtres des abbayes et des cathédrales. Ce n'est guère qu'au xiii* siècle qu'on trouve des collèges fondés et construits spécialement pour recevoir des étudiants. Ces établissements n'avaient de commun que le nom avec nos collèges modernes. Aujourd'hui, un collège n'est en réalité qu'une école où les enfants vont apprehdre les éléments des connaissances humaines. Au moyen âge, le collège était une espèce de maison de retraite ou d'hôtellerie construite aux frais d'un évoque ou d'un abbé pour recevoir les clercs du monastère ou du diocèse, qui venaient perfectionner leur instruction première dans les grandes universités. Les anciens collèges ont presque tous disparu depuis que le système des études classiques a été renouvelé. La plupart de ceux qui subsistent maintenant ont été élevés par les jésuites au xvi* et surtout au xvii* siècle. Nous avons vu encore à Paris, il y a peu d'années, le collège que les religieux de Cluny possédaient sur la place de la Sorbonne et dont il ne reste plus qu'un clocheton. Le cloître, le réfectoire, l'enceinte avec ses portes et ses tourelles avaient résisté tant bien que mal aux mutilations et aux profanations; Tèglise, qui rivalisait d'élégance avec la Sainte-Chapelle, devenue d'abord un atelier où David peignit le tableau du « Sacre », puis un magasin de papiers, demeurait à peu près intacte. On a tout rasé pour mettre à la place les plus sottes maisons du monde. L' « Architecture civile » nous donne un plan de ce regrettable édifice. Elle montre aussi en gravure le collège de Saint-Michel, à Caen, la superbe construction en briques du collège Saint-Raymond, à Toulouse, et une charmante salle du xv* siècle, à Orléans, où les candidats au grade de docteur soutenaient autrefois leurs thèses. Bientôt nous aurons peine à trouver quelques vestiges des innombrables collèges dont se composait à Paris ce qu'on appelle encore le quartier latin. Les architectes de l'École polytechnique ont détruit peu à peu tous les édifices anciens de l'illustre collège de Navarre, et sa chapelle, l'une des premières qui eut été consacrée sous le titre de Saint-Louis, On menace de faire disparaître la remarquable chapelle du collège de Beauvais, XIV* siècle. A mesure que le boulevard de Sèbastopol continuera de

gravir la pente abrupte de la rue de la Harpe, il passera sur le corps du collège de Narbonne, du collège de Bayeux et de bien d'autres*.

Des livres splendides, tout illustrés de planches, ont décrit les merveilleuses villes universitaires d'Oxford et de Cambridge, si riches en collèges, en églises, en cloîtres, en musées et en bibliothèques. L'a Architecture civile » n'a pas voulu repi'endre une œuvre déjà faite. Elle a préféré aller chercher au delà des Pyrénées un monument qui nous était parfaitement inconnu; c'est le palais d'une des universités espagnoles les plus célèbres, celle de Alcalade Hénarès, fondée , augmentée , enrichie, auxvi* siècle, par les cardmaux Ximénès et Tavera. Autour du principal édifice se groupaient en foule les collèges particuliers qui servaient d'habitation aux étudiants , dont le nombre s'est élevé jusqu'à quinze mille. La plupart de ces bâtiments ont été convertis en casernes. J'aime mieux à coup sûr le collège que le corps de garde; mais je soupçonne fort que plus d'un inquisiteur de la foi sera sorti d'Alcala , et cette sorte de gens me cause plus d'effroi qu'une armée en bataille. '

Aujourd'hui que les boutiques et les magasins se sont multipliés à l'infini dans toutes nos grandes villes , les halles n'ont plus la même importance qu'autrefois. Elles étaient alors ce que sont encore les bazars dans les pays orientaux. Elles servaient aussi à la tenue des foires qui attiraient, à des époques marquées , dans les principaux centres de commerce , les marchands du monde entier. On en a détruit ou renouvelé un grand nombre, en France, depuis un siècle. Celle de la ville haute de Blois, élevée au xiii* siècle et divisée en deux nefs, a été supprimée il n'y a pas longtemps. Nous trouvons dans r « Architecture civile » les plans ou les élévations de la Grange aux dîmes de Provins, xiii* siècle, première moitié; de la halle de Cordes, de celle de Figeac, de celle de Saint-Pierre-sur-Dive et de celle de Clermont, qui contient aussi le local affecté à la mairie avec son campanile, xv* et XVI' siècle. Mais ce ne sont, il faut le reconnaître, que des édifices de second ordre. C'est en Belgique qu'il faut chercher, à côté des hôtels de ville, des halles d'un caractère vraiment monumental. La halle aux draps d'Ypres est un édifice immense. On assure que la première pierre en fut posée le premier jour de mars de l'an 1200. Il s'écoula plus d'un siècle avant que les bâtiments fussent mis dans l'état où nous les voyons aujourd'hui. A côté des salles qui servaient à l'exposition et à la vente des pièces d'étoffe , il y avait

4 . Entre a rédaction et la publication de cet article, le collège de Narbonne , le collège de Bayeux et bien d'autres ont disparu.

de vastes magasins , des dépôts particuliers pour les laines apportées des diverses contrées de l'Europe, des séchoirs, des presses, des ateliers spéciaux pour les peigneurs , les fileurs, les cardeurs, les tondeurs, les lainiers et les teinturiers. L'air circulait librement dans les magasins par de nombreuses baies ogivales , et le jour arrivait avec abondance dans les salles de travail par de hautes fenêtres à treilliis de pierre. En 1284, frère Simon de Genève élevait la halle de Bruges. Celles de Louvain, de Diest et de Gand portent les dates de 1317, 1346 et 1424. De curieuses boucheries, qu'on peut considérer comme des appendices des halles d'approvisionnement, existent à Gand, à Ypres, à Anvers ; elles ont été construites aux xiv* et xvi* siècles. En Italie, à Lucques, M. Verdier a étudié un édifice très- considérable du xiii* siècle, qui passe pour avoir servi de fabrique et de halle pour le commerce des soieries ; c'est aujourd'hui un hôpital.

Avant d'être portés dans les marchés ou exposés en vente dans les halles , les produits du sol sont d'abord accumulés dans les greniers, d'où le propriétaire les fait sortir, suivant les besoins des populations et d'après les chances de bénéfice qui se présentent. Les grandes abbayes, dont la principale richesse reposait sur la culture de la terre, possédaient toutes des greniers d'une construction et d'une étendue remarquables. Les auteurs de r« Architecture civile » ne pouvaient choisir un plus excellent modèle que le grenier de la puissante abbaye de Vauclair, fondée en 1134, auprès de Laon, par révêque Barthélémy, pour des religieux de l'ordre de Cîteaux. C'est un magnifique monument de la fin du xir siècle , long de soixante-huit mètres , et large d'un peu plus de treize. Comme il convient dans un bâtiment de ce genre , l'architecture est d'une mâle simplicité ; toute la beauté résulte de la grandeur et de l'harmonie des proportions. L'ordonnance extérieure accuse franchement toutes les divisions intérieures. On pourrait tracer le plan et la coupe d'une pareille construction avant même d'y être entré. Les murailles ont une épaisseur de quatre-vingt-quinze centimètres; elles sont en outre fi^puyées de solides contre-forts, que des arcs, légèrement superposés en voussure , au sommet des piles , relient les uns avec les autres et maintiennent dans leur assiette. Au dedans, deux étages voûtés en ogives, divisés chacun en deux nefs et quatorze travées ; colonnes coiffées de chapiteaux à feuillages; voûtes croisées de nervures. Un escalier extérieur, à peu près détruit, rendait faciles les communications et les transports. Les chars entraient au rez-de-chaussée par une large porte. Une vis en limaçon , que contient une tourelle posée en encorbellement à un angle de l'édifice, satisfaisait à tous les détails du service intérieur. Cette construction , à la fois si imposante

et si raisonnable, formait le quatrième côté d'un vaste quadrilatère, où s'élevait une chapelle de la plus élégante architecture.

Si les greniers d'abondance sont utiles quelque part , c'est surtout dans les places fortes, exposées plus que toutes autres à être privées de vivres, par suite de sièges prolongés. On trouve à Metz un édifice de ce genre, construit au xvi* siècle, divisé en quatre nefs et en plusieurs étages, desservi par un degré extérieur, et pourvu de trappes nombreuses , par lesquelles s'effectue l'ascension des denrées jusqu'aux galeries les plus élevées.

On ne rencontre pas fréquemment des Bourses et des Douanes antérieures au XVII* siècle. C'est surtout dans les Pays-Bas et en Espagne que r« Architecture civile » en est allée chercher des modèles. La Bourse d'Anvers, une des plus remarquables, bâtie,' en 1531, au prix de trois cent mille couronnes d'or, présentait quatre portiques , dont les arceaux reposaient sur trente-huit colonnes de pierre bleue et dont les voûtes soutenaient un étage de boutiques. C'était un véritable cloître h l'usage du commerce. Un incendie vient de détruire ce beau monument. La Bourse de Tournai, moins ancienne de quelques années que celle d'Anvers , offre la même disposition. La cité espagnole de Valence en possède une plus belle et plus considérable, édifiée, dans l'espace de quinze ans, vers le commencement du xvr siècle. Tous les services qui intéressaient le commerce se trouvaient réunis dans ce somptueux palais : portique pour les réunions des négociants, salles de conseils et de tribunaux, bureaux pour les administrations financières, lieu de séances pour la chambre des comptes. Une chapelle rappelait la présence de Dieu au milieu du tumulte des affaires mondaines. Des fontaines jaillissantes rafraîchissaient l'air ; des orangers et des palmiers se mêlaient aux colonnades des galeries. Une grande inscription, qui- forme frise autour de la cour principale, proclame que le dol, le mensonge, l'usure sont bannis de ce lieu, et que la probité dans les relations du commerce assure au marchand honnête la possession de la vie éternelle. La Bourse de Palma, dans l'île de Majorque , avec ses galeries crénelées et ses tourelles octogonales, ne manque pas d'élégance. Le palais de la Marchandise à Bologne, celui des Comptes à Padoue, celui du Change à Pérouse, sont encore des monuments d'une origine ancienne, aussi remarquables par leur structure que par leur ornementation.

Au moyen âge , c'était par le Rhin que les produits de l'Orient et de l'Italie parvenaient dans les contrées septentrionales de l'Europe. Il n'est donc pas étonnant de trouver sur les bords de ce fleuve, plus qu'ailleurs, des édifices anciens affectés au service de la douane, c'est-à-dire à la visite des marchandises , à la perception des droits d'entrée , à l'emmagasinage des pro-

duits entreposés. Il en existe une du xiv* siècle à Constance, dont la vaste enceinte servit aux sessions du fameux concile de 1414-1418, et une autre du XVI* siècle à Fribourg en Brisgau, Celle de Cologne, construite au XIV* siècle, sur un plan très- vaste, abrite tes marchandises sous les voûtes de son rez-de-chaussée , et fête le^ hôtes illustres de la cité dans la salle somptueuse de son étage d'honneur. Mayence possédait une Douane bâtie en 1313, avec façade richement décorée de statues, et triple nef portée par de nombreuses colonnes. Mais les plus grands démolisseurs du monde ont passé par là; Tadministration française Ta détruite en 1812, au moment du cinquième anniversaire séculaire de son existence.

Il n'est peut-être pas en architecture de motif plus charmant et mieux fait pour inspirer à un artiste les conceptions les plus gracieuses que la construction d'une fontaine. La France en a conservé quelques-unes des xii% xni% xiv*' et XV* siècles. Elles sont malheureusement de médiocre importance. On les trouve à Provins, à Lagny, à Rouen, à Blois. Ce sont en général des niches plus ou moins spacieuses ou des bassins dans lesquels l'eau jaillit d'un ou de plusieurs mascarons. Elles ne présentent d'ailleurs aucune de ces combinaisons hydrauliques si fort à la mode dans les siècles suivants. Les monastères étaient tous pourvus de fontaines placées à l'entrée des réfectoires pour l'ablution des mains avant et après le repas. Elles ont disparu presque toutes avec les édifices qui les contenaient. Celles des grandes abbayes se distinguaient par leurs dimensions et par la beauté de leur ajustement. On peut voir à Paris, dans une des cours de l'École des Beaux-Arts, un bassin circulaire de douze pieds environ de diamètre et d'un seul morceau de pierre de liais, qu'un abbé de Saint-Denis, appelé Hugues, fit placer dans le cloître de son monastère. Vingt-huit religieux pouvaient s'y laver les mains à la fois sous un pareil nombre de jets qui jaillissaient de mascarons sculptés en relief, représentant les dieux et les personnages les plus célèbres de la mythologie, les éléments, divers animaux et plusieurs figures allégoriques. Le xvr siècle nous a laissé quelques fontaines publiques d'un caractère plus monumental que celles qui nous restent des siècles antérieurs. La fontaine d'Amboise à Clermont-Ferrand , celle du Marché de Tours , celle des Innocents à Paris sont des monuments d'une incontestable valeur. La fontaine du château de Gaillon était plus belle encore ; mais elle n'existe plus que dans l'Atlas publié par M. Deville avec son précieux volume de recherches sur l'admirable palais des archevêques de Rouen.

L'Allemagne est plus riche aujourd'hui que la France en fontaines du moyen âge. M. Verdier en a dessiné de vraiment remarquables à Bâle, à XIX. 35

Berne, à Nuremberg et à Brunswick. Mais aucun pays de l'Europe ne peut rivaliser avec ritgtl.ie pour le nombre et la magnificence des monuments de ce genre. Nulle part aussi , et c'est là certainement une de leurs principales conditions de beauté, ils ne sont alimentés par des eaux d'une pareille abondance. A Rome, ce sont des rivières qui descendent des collines et se répandent en nappes sur les places publiques. Sienne, Vérone, Viterbe et bien d'autres villes sont encore parées de fontaines où les architectes et les sculpteurs les plus habiles des xui* et xiv* siècles se sont plu à déployer toutes les ressources de leur imçLginatipn. Il faut lire dans le second volume de r« Architecture civile » la description détaillée de la grande fontaine de Pérouse , ce poëme de pierre, de marbre et de bronze, comme le dit si bien M. Cattois, chef-d'œuvre incomparable de l'art combiné des Pisans et des Florentins. Les signes du zodiaque, les travaux des mois, les arts, les sciences, l'histoire fabuleuse ou réelle de la cité, les grands hommes qui l'ont illustrée ou défendue sur la terre, les saints qui lui servent de protecteurs à la cour céleste, se déroulent autour du bassin en bas-reliefs ou en statues d'un style plein de noblesse. On produirait un volume, on ferait un cours complet d'iconograr phie religieuse et laïque pour décrire et pour expliquer un pareil monument. M. Verdier ne pouvait songer à faire graver toute la statuaire de cette fontaine; il en a du moins choisi les principaux motifs et, par les quatorze figures qu'il nous met sous les yeux, nous pouvons juger des autres. Un plan et une vue d'ensemble nous donnent aussi une parfaite idée de l'aspect général.

Nous avons prévenu le lecteur que nous lui laisserions le plaisir d'aller chercher lui-même dans le livre de MM. Cattois et Verdier les piquants détails, les aperçus ingénieux , les descriptions brillantes , les gravures à la fois pittoresques et fidèles que leur a fournis l'étude de l'architecture domestique. Nous dirons cependant en quelques mots ce qu'on trouve dans cette seconde partie de l'ouvrage sous les titres de : 1° Palais, châteaux et manoirs; 2'* Palais épiscopaux ; 3" Maisons et leurs dépendances ; i' Fermes et granges.

Les demeures des rois et des grands personnages, à la ville et à la campagne, ont été décrites pour la plupart dan3 des livres spéciaux. MM. Cattois et Verdier ne pouvaient les passer sous silence ; mais ils se sont contentés , comme ils devaient le faire, d'en présenter une énumération rapide. Us nous font assister aux transformations successives de ces grands édifices ; le palais, mérovingien ou carlovingien , imitation plus ou moins dégénérée des arts antiques, cède la place à l'imposante et vigoureuse forteresse féodale, et celle-ci est à son tour supplantée par les élégantes résidences du xvi* siècle , où le souvenir de la défense n'apparaît plus que pour fournir, dos motifs nou-

veaux à rornementation. Le Louvre de Philippe- Auguste devient ainsi celui de François P' et de Louis XIV. La même métamorphose s'opère à peu près tJans toute l'Europe. Rien n'est plus intéressant que d'en suivre pas à pas les différentes phases.

On s'est peu occupé jusqu'à ce jour des palais épiscopaux. Ceux qui liront dans r« Architecture civile » les pages consacrées aux résidences des archevêques ou évêques d'Alby, de Sens, de Rouen, d'Auxerre, d'Angers, de Beauvais, de Bayeux, d'Évreux, de Laon, d'Orviéto et de Tolède, applaudiront à la généreuse pensée qui est allée tirer de pareils monuments d'un oubli immérité. La grande salle synodale de Sens est un chef-d'œuvre du xin* siècle , et le palais des primats espagnols , à Alcala de Hénarès , une des créations les plus merveilleuses de la renaissance.

Nous le disions en commençant , et nous n'avons pas changé d'avis chemin faisant , les recherches sur les maisons du moyen âge et les planches qui les accompagnent assurent à elles seules un succès durable au livre de MM. Verdier et Cattois. Nulle part on ne trouvera décrite et dessinée une pareille collection d'habitations particulières , choisies , du xn* siècle au xvi* , en France, en Italie, dans les Pays-Bas et en Allemagne. Tous les climats de l'Europe y sont représentés. On y étudie sans peine les précautions prises ici contre la chaleur, là contre le froid; les moyens employés tantôt pour garantir les appartements de la vive ardeur du soleil méridional , tantôt pour recueillir les moindres rayons de la pâle lumière des pays septentrionaux. La ville de Cluny n'était guère connue que par sa magnifique abbaye , dont le sanctuaire a été remplacé par une écurie d'étalons ; mais les bourgeois et les marchands ne s*y trouvaient pas moins bien logés que les bénédictins. M. Verdier a le premier tracé le plan de cette curieuse cité. Lés nombreuses maisons des xii* et xiii* siècles qu'elle renferme y sont soigneusement indiquées. C'est le guide le plus sûr qu'on puisse prendre pour les visiter. Les planches qui en reproduisent les ensembles et les détails composent une monographie à peu près complète.

Voici quel est, pour les maisons, le contingent dé chaque pays et de chaque siècle. Cette nomenclature a bien son éloquence.

Franck. — xii* siècle. Maisons à Cluny, à Metz, à Périgueux, à Saint- Gilles, à Beaugency, à Laon, à Beauvais, à Burlats, à Nîmes; détails au Puy, à Angers, à Vendôme, à Ribeauvillé.

xiti* siècle. La célèbre maison des Musiciens à Reims, dont les « Annales Archéologiques » se sont occupées plus d'une fois. Autres habitations à Figeac, à Provins, à Vitteaux, à Charlieu, à Saint-Antonin , à Saint-Yrieix, à Martel,

276 ANNALES ARCHÉOLOGIOUES.

à Bourges, à Montferrand, à Caudebec, à Rougemont. à Tours, à Beauvais, à Limoges, à Laon, à Reims; cheminée à Morlac.

XIV* siècle. Hôtel Vauluisant et autres à Provins; maisons dites du Grand- Écuyer et du Grand-Veneur à Cordes ; autres maisons à Laon , à Sarlat , à Domart, à Caylus ; détails à Martel et cheminées à Pierrefonds.

XV' siècle. Maisons à Dijon, à Tours, à Verneuil, de Jacques Cœur à Bourges, de Marie Sallat dans la même ville; puits à Dijon. Nous signalerons surtout la description et la vue de l'hôtel de La Trémouille, à Paris, charmante construction de la dernière période gothique , dons nous avons vu disperser les lambeaux, il y a peu d'années, en dépit des réclamations les plus énergiques adressées à l'édilîté parisienne. Le souvenir de ce monument à jamais regrettable vivra mieux dans les dessins de M. Verdier que dans les débris confusément rassemblés à l'École des Beaux-Arts.

xvi* siècle. Maisons d'Agnès Sorel à Orléans et de Cujas à Bourges ; diverses autres constructions du même genre encore à Orléans, à Verneuil , à Lisieux, a Caen, à Angers, à Provins, à Rouen, à Vitré, à Morlaix, à Périgueux, à Luxeuil ; escaliers à Caen ; galerie en bois à Lisieux.

Italie. — \iV siècle, maisons à Orviéto et à Viterbe. Autres des xii* et xiii* siècles à San-Gemignano, en Toscane, avec des ornements de terre cuite. Palais Guinigi, à Lucques, et Buonsignori, à Sienne, xiii' siècle. Nombreuses maisons et palais, du xni' siècle au xvr, à Pise, à Pistoia, à Sienne, à Venise, à Vérone, à Vicence, àPadoue.

Pays-Bas. — Maisons à Gand, Ypres, Tournai, Anvers, Bruxelles, Malines et Liège, la plupart des xv* et xvr siècles, quelques-unes cependant plus anciennes.

Allemagne. — Les constructions domestiques des hautes époques du moyen âge sont rares; celles des xv" et xvi* siècles, au contraire, fort abondantes, à Cologne, à Trêves, à Gondorf , à Ratisbonne, à Nuremberg, à Munster, à Lubeck, à Brunswick, etc., etc.

Les fermes et les granges, surtout celles qui appartenaient aux abbayes, présentaient autrefois un caractère grandiose et monumental auquel nos bâtiments modernes d'exploitation agricole n'ont plus aucune prétention. C'est depuis quelques années à peine que l'attention des archéologues s'est portée sur cette classe si intéressante de constructions. L' « Architecture civile » en a recueilli plusieurs modèles très-remarquables. Elle publie, pour le XIII* siècle, la prodigieuse grange de Vaulerant, près de Louvres, avec sa triple nef, longue de soixante-six mètres et large de dix-huit; la grange de Maubuisson, celles de Saint-Lazare près Beauvais et de l'abbaye d'Ardenne en

Normandie; la ferme de Saint-Martin-au-Bois, dans le département de TOise, et celle qui fut édifiée & Meslay près Tours, de 1211 à 1227, par Hugues de Rochecorbon , abbé de Marmoutier. Les élégantes constructions rurales du Mesnil-Mauger, de Canapville , de Bourdigal , de la Potinière et quelques autres appartiennent au xvi* siècle. La belle grange dont la sœur de saint Louis, Isabelle de France, avait doté l'abbaye de Longchamp, n'a pas été jugée digne d'être conservée dans le bois de Boulogne ; !'« Architecture civile » lui a du moins consacré une épitaphe. Mieux aurait valu la laisser debout que de convertir à grands frais en donjon crénelé , pour l'amusement des badauds, Tancien pigeonnier de la basse-cour des religieuses de la même abbaye» Mentionnons encore, et nous aurons fini, le moulin à eau de l'abbaye de Cluny, xii* siècle; celui de l'abbaye du Val, xv* siècle, avec quelques parties du xiii* ; le moulin à vent de Longchamp, xiii* siècle, et ceux du xv* qu'on voit encore auprès d'Auray et de Guérande.

Après nous avoir mis sous les yeux tant de séduisants modèles , pourquoi nous recommander, comme le font MM. Cattois et Verdier, de nous bien tenir en garde contre toute fantaisie d'imitation? Que ces messieurs écrivent donc un nouveau livre pour enseigner aux architectes à quelle source ils doivent puiser l'originalité, l'initiative, la puissance créatrice, qui leur manquent aujourd'hui plus encore peut-être qu'à tous les autres artistes.

Page 1