‹ Annales archéologiques (volume 3)Chapitre 218 sur 240 · XIX · texte numérisé non relu

XIX

Les hommes les plus versés dans la langue de l'Église admirèrent la précision et la pureté de son style. Tous les évêques lui témoignèrent en particulier leur satisfaction, et le lendemain, une légère indisposition l'ayant retenu dans sa cellule, le vénérable cardinal de Bourges voulut venir Ty visiter.

C'est en 1851 que M. Texier publia son « Manuel d'épigraphie », suivi du « Recueil des inscriptions du Limousin ». 11 parut d'abord, comme le traité sur les émailleurs , dans les « Mémoires de la 'Société des antiquaires de rOuest», et fut ensuite tiré à part sous la forme d'un grand in-8* de 400 pages et de 28 planches lithographiées ou gravées. Ce n'était pas seulement , comme son titre pourrait le faire supposer, un « Manuel » destiné à vulgariser des règles déjà établies et acceptées. Les bénédictins, en créant la science paléographique, avaient dû adopter des classifications, diverses comme l'origine géographique de leurs manuscrits, variées comme les formes capricieuses mises en usage par les scribes de tous les âges et de tous les pays. M. Texier considère que, pour les inscriptions monumentales, la dureté de la pierre ou du marbre, ainsi que la nature de l'instrument qui trace les lettres, commandaient dans leur forme une simplicité relative. Il propose, en conséquence, de ramener à quatre divisions principales tous les genres d'écriture lapidaire qui ont eu cours en France depuis les conquêtes de Jules César jusqu'à nos jours : le romain jusqu'au vu* siècle et depuis la renaissance; le roman jusqu'à la fin du xn* siècle; le gothique arrondi, de 1200 à 1360, et le gothique carré, de cette dernière date à 1540.

Comme « Recueil des inscriptions du Limousin », le livre de M. Texier a le mérite d'avoir devancé les ouvrages analogues que le gouvernement a résolu depuis de consacrer à toutes les inscriptions romaines et à toutes les inscriptions gothiques qui existent en France. Il est permis- de douter que ces grandes publications, produit d'un travail collectif, inégal comme le zèle des divers correspondants du ministère, soient aussi complètes, aussi exactes et aussi riches en notes explicatives que celle de l'abbé Texier : elles ne sauraient l'être davantage. L'auteur n'oublie et ne néglige rien. Il donne à la fois les inscriptions existantes, et souvent en « fac simile», pour les plus importantes; celles que des ouvrages imprimés ont reproduites; enfin celles dont des manuscrits seuls ont conservé le souvenir. Il arrive ainsi à un total de près de trois cents inscriptions pour une seule province composée, il est vrai, de trois départements. Nous avons parlé de la richesse des notes. Disons, pour en donner idée, qu'à propos d'une châsse émaillée de Grandmont, faite par le frère Réginald, et contenant des reliques données par un archevêque de Cologne et un abbé de Siegburg, M. Texier publie pour la première fois le

curieux voyage en Allemagne de quelques moines limousins en 1181. On a remarqué , au delà» du Rhin , ce récit naïf et touchant où respire la foi la plus vive au culte des reliques et aux échanges de prières entre les monastères. On serait même tenté d*en tirer de graves conséquences sur l'origine des émaux de Limoges ; mais évitons les digressions. Nous avons assez à faire de résumer les travaux de Tabbé Texier, sans nous occuper de ceux de ses émules.

L'art des émailleurs touche par plusieurs côtés à celui des orfèvres et ne saurait être étudié isolément. Aussi, M. Texier, dans son essai sur les émaux limousins, avait-il déjà fait une part aux simples argentiers. Cette part, successivement grossie avec le temps, est devenue un ouvrage complet, sous le titre de « Dictionnaire de l'orfèvrerie religieuse ». Dans ce vaste cadre, Vautour a réuni aux plus savantes considérations, sur le passé et l'avenir de l'orfèvrerie, la description particulière d'une foule d'objets d'art. Tantôt il expose la a théorie » des anciens argentiers et analyse, entre autres documents, l'étonnante encyclopédie artistique de Théophile, dont il fixe la date et la provenance; tantôt il raconte, sur la foi des chroniqueurs, les merveilles réalisées par saint Éloi, par Tutilo, par ces artistes des premiers siècles dont la renommée surpasse encore toutes les autres, quoique leurs chefs-d'œuvre soient perdus sans exception. Puis, pour joindre l'exemple au précepte, il fait connaître par son texte et par ses dessins, non pas tout ce qui reste d'anciens vases sacrés ou de reliquaires — l'inventaire n'en est pas fini, surtout en Allemagne — , mais tout ce qu'il connaît lui-même. Aussi , Messieurs , le Limousin tient-il dans le « Dictionnaire d'orfèvrerie » une grande place, qu'il mérite à beaucoup d'égards. Le diocèse de Limoges n'a plus de « trésors » comparables à ceux dont s'enorgueillissent, dans la Germanie, Aix-la-Chapelle, Essen, Hildesheim et Hanovre. Mais le trésor de Grandmont n'est pas détruit, il est seulement dispersé. L'abbé Texier l'a reconstitué avec une persévérance admirable, en recherchant dans les plus humbles paroisses tous les reliquaires cités et décrits dans la répartition officielle des dépouilles de l'abbaye, qui suivit en 1789 et 1790 sa honteuse suppression, opérée, vous le savez, en pleine monarchie, pour enrichir encore le riche évêché de Limoges. A ce premier fonds, déjà considérable, M. Texier a ajouté les œuvres d'ancienne orfèvrerie que d'autres églises limousines possédaient en certain nombre, et surtout celles qui se révèlent dans les ostensions pour les pèlerins qui, à l'exemple de M. Texier, prennent note du reliquaire après avoir vénéré la relique. , En appelant ainsi l'attention aur les productions des vieux orfèvre^ limousin^y l'abbé Texier avait ]e double but de glorifier le passé et d'influencer

l'avenir. Aucun des habitants de Limoges n'ignore, Messieurs, comment il s'efforçait en toute occasion de faire servir l'exemple des émailleurs à développer, chez les peintres sur porcelaines qui leur ont succédé, la pureté du goût et l'esprit artistique. Il espérait de même que, par la connaissance approfondie de l'orfèvrerie ancienne, l'orfèvrerie religieuse contemporaine se régénérerait, sinon dans les provinces, du moins à Paris , où elle paraît définitivement concentrée. Tout porte à croire que cette espérance ne sera pas trompée ; et déjà on pourrait citer telles pièces d'orfèvrerie, à jamais enfouies dans la sacristie des Billanges et de Saint-Sulpice-les-Feuilles , dont les artistes parisiens s'inspirent ouvertement.

Cette tendance de l'abbé Texier au prosélytisme artistique est surtout visible dans les mémoires qu'il donnait aux « Annales Archéologiques » dirigées par M. Didron; de 1846 à 1857 il n'a pas donné à ce recueil, plus connu, je crois, dans certaines villes d'Allemagne ou d'Angleterre qu'il ne l'est à Limoges, moins de dix-ï>ept articles, aussi remarquables par la forme que par le fond. Tout ce qui, dans les monuments de sa province natale intéresse le plus l'histoire générale de l'art, M. Texier le choisit avec une rare sagacité et le passe en revue dans les « Annales Archéologiques ». C'est ainsi que, pour réhabiliter la sculpture du xiii* siècle, entreprise difficile, certes, mais qui ne sera pas abandonnée, il publie les admirables bas-reliefs du tombeau, ou pour mieux dire, de la châsse en pierre d'Obasine, aussi parfaite peut-être, pour les draperies, que les frises grecques le sont pour le nu; bas-reliefs aussi largement, aussi simplement composés, avec un autre genre de beauté, plus grêle, mais plus chaste et plus intelligente.

Ailleurs, M. Texier, aidé de son habile et dévoué collaborateur des « Annales Archéologiques », M. Gaucherel, met les cavaliers de l'Apocalypse, tels qu'ils sont sculptés au tombeau de Jean de Langheac, en regard du même sujet interprété par les gravures d'Albert Durer, par les fresques de Cornélius ; et il fait ressortir toute la supériorité du bas-relief limousin, si chrétien encore par l'esprit, malgré sa date de 1541.

Mais ce serait abuser de vos moments que de vous énumérer tous les services rendus par l'abbé Texier à l'archéologie : tant dans les « Annales Archéologiques » ou dans les « Bulletins » du Comité des arts et de la Société pour l'étude et la conservation des monuments, que dans d'autres publications qui vous sont mieux connues, et notamment dans les « Mémoires de la Société archéologique de Limoges ». Mentionnons cependant la réédition du « Traité de Jean Bandel, ch^oine de Limoges, sur la dévotion à saint Martial ». M. Texier a doublé la longueur de cet opuscule, très-intéressant par lui-

même, avec des noies excellentes où se fait remarquer une restitution complète de l'abbaye de Saint-Martial, si malheureusement détruite dans la révolution.' C'est le dernier ouvrage qu'ait publié M. Texier. Le temps lui a manqué pour ceux qu'il projetait encore, tels qu'une « Histoire générale du diocèce de Limoges », et un grand t Traité sur le Symbolisme dans l'art chrétien », auquel il travaillait dès le temps de sa jeunesse.

Achevons la biographie de l'abbé Texier. — En 1857, Mgr Desprez, aujourd'hui archevêque de Toulouse, fut transféré de Tévêché de La Réunion à celui de Limoges. L'année suivante, après la brillante exposition où M. Texier avait été appelé à remplir, conjointement avec M. l'abbé Arbellot et M. Maurice-Ardant, le rôle de commissaire et de juge qui lui convenait si bien, le nouveau prélat jugea, dans sa sollicitude épiscopale, qu'un autre supérieur, moins préoccupé de science spéculative, pourrait rendre plus de services au Dorât. Au moment de la rentrée des classes, l'abbé Texier fut donc relevé de ses fonctions, au grand regret de la ville entière, et pourvu d'une pension de 1,200 fr., en attendant qu'une position convenable se présentât pour lui. Il était alors tout à fait sans fortune, car son modique patrimoine avait été employé à acheter et à publier des livres, sans parler des actes de libéralité qu'il ne s'est jamais interdits, même lorsque son traitement de curé d'Auriat lui donnait à peine de quoi vivre.

L'abbé Texier n'était pas de ces hommes qui se laissent abattre par la disgrâce. Malgré l'amertume de sa situation nouvelle , malgré l'état de sa santé depuis longtemps altérée, il n'était ni las ni découragé. Dominé par une passion généreuse, fortifié par la conviction qu'il servait utilement une grande et bonne cause, il n'avait jamais travaillé en vue des récompenses; et d'ailleurs, la plus précieuse de toutes, pour un esprit élevé comme le sien, lui avait été largement accordée, puisque ses écrits étaient lus et appréciés partout où l'art chrétien et les sciences historiques comptent des représentants. — Il se remit à l'œuvre avec une ardeur admirable.

Un curé de Teyjac, paroisse ignorée de l'ancien diocèse de Limoges, qui appartient maintenant au département de la Dordogne, l'abbé Nadaud, avait laissé un pouillé ou statistique religieuse du diocèse, énorme manuscrit in-f", mal digéré et d'un mauvais style, mais vraiment précieux pour notre histoire ecclésiastique. C'est le fruit d'un travail de bénédictin, c'est-à-dire prodigieusement désintéressé et patient; c'est le produit d'immenses recherches faites dans des archives que la révolution devait bientôt disperser ou détruire. M. Texier entreprit de publier cet ouvrage, en coipplétant toutes ses lacunes historiques et archéologiques, et en lui donnant la forme d'un dictionnaire

alphabétique employé souvent de nos jours, ce qui en facilitait la lecture et permettait d'y intercaler des résumés partiels d'un grand secoure.

Aussitôt que ce plan vous a été exposé, Messieurs, vous l'avez adopté avec enthousiasme, et, sans avoir de fonds disponibles, la Société archéologique du Limousin a voté l'impression immédiate du pouillé de Nadaud. Déjà les premières feuilles ont été tirées, et l'article « Agriculture », qui inaugure la collaboration de M. Texier, montre combien son œuvre sera difficile à continuer. Ces quelques pages, les dernières, hélas ! qui soient sorties de sa plume, disent éloquemment quel rôle capital les ordres religieux peuvent revendiquer dans le renouvellement de l'agriculture au moyen âge. M. Texier seul pouvait animer et rehausser ainsi le pouillé de Nadaud ; lui seul aussi peut-être pouvait s'y reconnaître et décider ce qu'il fallait ajouter d'une part et élaguer de l'autre. Espérons néanmoins, Messieurs, qu'il se trouvera parmi vous quelque érudit assez dévoué pour accepter sa succession.

Nous sommes arrivés au terme de cette vie si pure et si bien remplie. L'abbé Texier ne s'était pas contenté de travailler de tout son pouvoir à l'étude et à la conservation des monuments. Pour contribuer plus directement à faire revivre l'art du moyen âge, il s'était souvenu qu'à cette époque mémorable le clergé trouvait dans son sein des architectes pour bâtir ses églises, des peintres, des sculpteurs et des orfèvres pour les décorer. Seul il avait appris à dessiner, seul il s'était rendu capable de devenir l'architecte officieux de plusieurs monuments sacrés. Déjà il avait élevé à Villefavard une église noble et simple dans le style du xiu* siècle*, et à ChaufTailles une charmante chapelle. L'abbé Goussedière, un de ses vieux amis et de ses admirateurs, l'invita à venir présider sur les lieux, à Bourganeuf, à la reconstruction d'une chapelle de pèlerinage, célèbre sous le vocable de Notre-Dame-du-Puy. Il accourut plein de zèle; mais à peine avait-il pris la direction de ces importants travaux, qu'une fièvre cérébrale, éclatant tout à coup, vint s'ajouter à ses autres maux et fit de rapides progrès. Quand un arrêt de mort fut prononcé sur lui, il le reçut avec une entière résignation et ne témoigna même aucun regret de laisser inachevés tant d'ouvrages qu'il aimait. Il édifia les assistants par son courage, par ses pieuses exhortations, par les souvenirs qu'il léguait tour à tour à ses parents et à ses amis. Sa foi, comme sa raison, ne chancela jamais jusqu'à la mort.

Ainsi mourut, le 29 mai, à l'âge de quarante-six ans, ce simple prêtre qui

4 . La description, le devis, le plan et Télévation de cette église ont paru dans les « Annales Archéologiques », volume xi, pages 42-46.

faisait honneur au clergé de France ; ainsi nous fut enlevé, Messieurs, ce confrère modeste et bon qui, dans le monde irritable des antiquaires, n'a jamais perdu un ami. Il n'a qu'une croix de bois pour monument funéraire; mais, quand la chapelle dont il avait enrichi Bourganeuf sera terminée, son corps doit y être transporté. Comme ces artistes du moyen âge dont il recherchait avec amour les humbles épitaphes, il reposera au milieu du monument qui se bâtit d'après le plan qu'il en a dressé^.

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