‹ Annales archéologiques (volume 3)Chapitre 224 sur 240 · XIX. kk · texte numérisé non relu

XIX. kk

En 1506, la duchesse Anne, mariée à Louis XII, étant à Morlaix, envoya demander la religue de saint Jean, pour la poser sur son œil gauche « fort incommondé d'une défluxion qui lui estoit tombée dessus ». Sur la requête des envoyés de la duchesse, le clergé de Saint-Jèan-du-Doigt enferma la relique dans une boîte qui fut posée sur un brancard ; en sortant du cimetière, le brancard se cassa, « mais la relique ne s'y trouva pas, dont l'assistance fut bien estonnée, et la procession estant rentrée dans l'église... la trouva dans son armoire^ »•

La reine « se jettant à genoux, demanda pardon au saint, disant que c' estoit bien elle qui le devoit aller trouver et y voulut aller à pied; mais, par importunité, elle se laissa mener en litière. »

« La reine fit ses dévotions le soir... Après la messe, contempla la sainte relique que l'evesque de Nantes lui fit voir à nud, l'appliqua sur son œil et la monstra à tout le peuple , et sa majesté donna le cristal où la sainte relique fut enchâssée, un grand calice d'argent doré, des orceaux, chandeliers et encensoirs d'argent blanc, aux armes de France et de Bretagne, qui furent vendus pour subvenir aux frais de la guerre contre les Huguenots admirahstes, et de plus désigna une somme annuelle pour ayder au bastiment de la dite église» .

S'il faut prendre au pied de la lettre cette dernière phrase du récit d'un auteur que tous ceux qui ont étudié l'histoire de Bretagne sur les documents originaux reconnaissent comme très-bien informé, les dons faits par la reine Anne à l'église de Saint-Jean-du-Doigt auraient d'abord été timbrés des armes de France et Bretagne ; puis ils auraient été vendus lors des premières guerres de religion, vers 1570. Mais, la phrase du bon dominicain est tellement peu précise, à cause du grand nombre de sujets qu'elle contient, qu'il nous semble difficile de décider si tous les objets donnés par la reine Anne portaient des armoiries, et si tous ont été vendus. Une chose certaine, c'est que ni le reliquaire en cristal ni les chandeliers n'existent plus; c'est que l'orceau actuel du trésor de Saint-Jean-du-Doigt est du xvii* siècle, et que l'encensoir est du xviii*. Il ne resterait donc, parmi les objets mentionnés par Albert le Grand, que le calice et la patène que l'on aurait pu conserver comme étant les pièces les plus importantes parmi les dons faits par la « bonne duchesse » . La tradition les lui attribue; mais, en Bretagne, la tradition est d'une très-

i . Cette relique, qui tenait à rester au pays où elle était venue d'une façon si merveilleuse, avait été enlevée en U89 par les Anglais qui, ayant apporté à Morlaix des secours à la duchesse Anne qui guerroyait contre le roi de France Charles YIIÏ, s'en retournaient après avoir pillé les côtes. Lorsque le clergé du port anglais où aborda le navire chargé du doigt se présenta processionnellementpourle portera Téglise, celui-ci avait disparu et était retourné seul en Bretagne.

grande générosité envers elle, car, depuis les voies romaines jusqu'aux meubles de Henri IV, tout ce qui sort du commun porte également son nom ^.

Le poinçon d'orfèvre, imprimé sur le bord de la patène, pourrait sans doute aider à trouver le nom de l'ouvrier et la date de la fabrication; mais nos recherches ont été vaines; il faudrait savoir d'abord à quelle ville il appartient et ce qu'il signifie d'une façon précise.

L'émail peint, serti au centre de la patène, est évidemment de fabrication française ; car il ne présente aucun de ces rehauts en émail blanc opaque, qui caractérisent les émaux peints italiens, et d'ailleurs, en 1506, le style italien n'était point celui que montre le dessin des figures de la Vierge, de saint Joseph et des bergers. Cet émail nous semble appartenir à la génération qui suivit les Pénicaud et Léonard Limousin, et correspondre à l'époque des Courtois, vers la seconde moitié du xvi' siècle. Cet émail, à moins qu'il n'ait été serti dans une œuvre antérieure, nous semble donc exclure l'attribution de 1506 pour cette œuvre. Si la figure en buste, ciselée sur la patène^ est celle de François I", elle le représente roi de France, plutôt que duc d'Angoulême : ce n'est pas « ce gros garçon qui doit perdre tout », suivant l'expression de Louis Xn. Cette image constaterait-elle que le successeur de Louis XII, le favori de la reine Anne, aurait exécuté un legs fait par elle? Enfin, au lieu d'être française, cette œuvre pourrait être italienne. Mais il reste toujours la question de l'émail. Si celui-ci n'était que français, l'objection pourrait être nulle, car on sait que Limoges envoyait des émaux dans toutes les boutiques d'orfèvres; mais il nous semble postérieur aux premières années du XVI* siècle. Enfin, il y a la question de style des ornements ciselés sur le carlice et sur la patène qui a une certaine valeur. Ces ornements sont-ils antérieurs ou postérieurs à l'époque du plus grand épanouissement de la renaissance? Ce que nous connaissons des arabesques sculptées, ou peintes, ou ciselées, en France et en Italie, aux époques de Louis XII, de François I" et de Henri II, montre une bien autre élégance et un tout autre sentiment. Toutes les pièces de la renaissance que l'on pourra présenter, montrant quelque analogie dans leurs ornements avec le calice et la patène de Saint-Jeandu-Doigt, ne prouveront rien, tant qu'elles ne seront pas datées, et celles qui offrent le plus d'analogie avec les œuvres qui nous occupent sont postérieures à l'année 1506, et même à l'année 151/i, époque de la mort de la reine Anne.

4 . Nous possédons le calque, diaprés M. Alfred Ramé, du dessin d'un calice conservé à Saint- Mard-sur-Gouesnon, également attribué à la duchesse Anne, quoiqu'il porte sur son pied les armes d'un autre donateur. Ce calice appartient franchement à l'art gothique et a la fabrication bretonne, comme le constate une hermine poinçonnée sur son pied entre les lettres i. p.

Ainsi, les sculptures merveilleuses, aussi fines que de l'orfèvrerie, du tombeau de Gaston de Foix, à Milan, ont été faites par Agostino Busti, de 1515 à 1522 ; et Tart se transformait aussi vite à la renaissance que de nos jours, et même que pendant le moyen âge.

Cependant les fragments de Thôtel de La Trémouille, contemporain de Louis XIII, conservés dans la cour de l'École des beaux-arts, offrent un ornement presque identique avec un de ceux de la patène. C'est un buste circonscrit d'une couronne que soutiennent deux enfants dont le corps se perd dans une longue et lourde gaîne ornée de feuillages. Mais ces fragments, ainsi que ceux de Gaillon, offrent un singulier mélange de formes et de détails empruntés aux arts de l'antiquité et du moyen âge, que nous ne retrouvons point sur nos deux pièces d'orfèvrerie. D'ailleurs on sait trop avec quelle lenteur l'orfèvrerie suit les transformations que subit l'architecture, pour s'étonner que l'une ne reproduise qu'après de longues années des formes imaginées par l'autre.

Ainsi, en comparant, au Musée du Louvre, les ornements de la fontaine de Gaillon, sculptée à Venise pour Louis XII, et ceux des cuirasses que portent les bustes des derniers Valois, attribués à Germain Pilon, on reconnaîtra de grandes différences de style. Les derniers sont plus lourds, couvrent davantage le fond et se rapprochent enfin beaucoup plus que les premiers de ce que nous remarquons sur les deux œuvres d'orfèvrerie qui nous occupent.

L'ornement, que dans la description du calice nous avons appelé un bourgeon, peut se trouver sur des constructions qui datent certainement de Louis XII ; mais il se retrouve aussi sur d'autres qui ne datent pas moins certainement de Henri IV, et leur présence ne peut rien prouver de bien certain. Les coquilles, servant à remplacer ou à remplir, sur les lucarnes et sur l'orfè-: vrerie, les frontons gothiques, se voient à la fin du règne de François I" et au delà. De plus, ces consoles, creusées de cannelures sur leurs faces latérales, accompagnées de longues feuilles à dentelures trilobées sur leur courbe, que nous avons remarquées sur le calice, se voient aussi dans les pièces de la chapelle du Saint-Esprit conservées au Musée du Louvre.

Sans vouloir faire descendre aussi bas le calice et la patène que l'on conserve précieusement à Saint-Jean-du-Doigt, et qu'on y croit donnés par la reine Anne, nous les estimons postérieurs aux guerres de religion en Bretagne, et achetés vers Tannée 1570 pour remplacer ceux que l'on fut forcé de vendre pour subvenir aux dépenses occasionnées par ces temps.de troubles et de guerres civiles.

Alfred DARCËL.

BIBLIOGRAPHIE ARCHÉOLOGIQUE

DE yANNÉE MDCCCLIX

Faute de place, on n'a pu inscrire dans ce catalogue que les livres édités par notre librairie archéologique, ceux qu'on y a mis en dépôt, et ceux envoyés au bureau des « Annales Archéologiques » pour qu'on en fil une annonce ou une mention. La production complète des livres d'art et d'archéologie, publiés seulement en France, est au moins dix fois plus considérable. Nous étions en retard pour mentionner les livres qui suivent^ l'annonce d'aujourd'hui est donc pure et simple; mais nous avons l'intention de reprendre nos comptes rendus ordinaires, au moins pour les publications d'une certaine importance.

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