LES GRILLES DE CONQUES
Les grilles de Conques (Aveyron), sans présenter des combinaisons aussi compliquées et un dessin aussi riche que le magnifique fragment déjà publié dans le dixième volume des <c Annales », offrent cependant un précieux spécimen de la ferronnerie à la fin de la période romane ou au commencement de l'ère ogivale. Ces grilles, qui servent de clôtures latérales au chœur de l'antique église de l'abbaye de Conques , occupent huit intervalles de colonnes. L'entrecolonnement centrai, derrière l'autel, est occupé par l'armoire du plus riche trésor qui existe aujourd'hui en France , et l'entrée du chœur est fermée par une table de communion, laide et moderuQ. De chaque côté, la première travée est occupée par une grille où s'ajuste une partie mobile qui sert de porte. Ce sont les deux entrées latérales du chœur. La seconde travée est fermée par un panneau dormant de douze bandes verticales , hautes de 2"' 40 sur une largeur totale de 2"* 50. Ces panneaux sont maintenus, à leur partie supérieure, par une traverse en bois armée de quelques épis de fer qui sont aujourd'hui en fort mauvais état. La troisième et la quatrième travées sont aveuglées par un mur de « chancel » , surmonté d'un grillage de 0"90 de hauteur.
Ce sont les grilles de la première travée du côté de l'épître et de la troisième du côté de l'évangile que nous publions aujourd'hui ; nous tenons en
réserve un fragment de la grille de la deuxième travée du même côté, pour xi. 1
le cas où les lecteurs des « Annales » désireraient les posséder. Les éléments dont se compose ce fragment diffèrent peu, du reste, de ceux des parties que nous publions.
L'église de Conques étant de la fin du xi* siècle, rien ne s'oppose à ce que les grilles qui nous occupent ne soient du commencement du xii* , si l'on observe surtout que de nombreux indices font supposer des changements ultérieurs de disposition. Il est juste de dire cependant que les murs du chancel sont postérieurs à la construction primitive et qu'il peut en être de même des grilles dont ils sont surmontés ; mais rien n'empêche que ces panneaux, descendant jadis jusqu'au sol, n'aient été coupés, et réduits aux dimensions actuelles, lors de la construction de ces murs.
Quoi qu'il en soit, du xii* ou du xiii* siècle, ces clôtures ont un mérite que l'on serait tenté de trouver bien ordinaire , mais qui nous semble bien rare , surtout de notre temps: celui d'accuser franchement la matière dont elles sont formées. Ce mérite, on l'observe surtout dans les œuvres des grandes époques de l'art. Ces enroulements si variés , soit qu'ils partent d'un centre commun, soit qu'ils se réunissent en faisceau sur certains points seulement, pour s'épanouir de nouveau , indiquent bien une matière qui , malléable et ductile dans un certain état, peut y prendre toutes les formes et s'y plier à tous les caprices de l'ouvrier ; d'une matière qui permet de réunir en un tout homogène des parties diverses, et qui, dans l'état ordinaire , présente sous un faible volume une résistance considérable aux forces qui tendraient à les rompre. Tout, enfin, indique le fer. Il n'y a pas jusqu'à la manière dont les éléments sont réunis entre eux , qui ne soit rationnelle et pittoresque tout ensemble. Ces légères bandes de fer, qui embrassent et relient les montants et les volutes , rompent l'uniformité des lignes droites ou courbes dont est formé le réseau; puis, faisant saillie sur la surface, elles l'accidentent et produisent de nombreux jeux de lumière et d'ombre. Si l'artiste qui a composé ces grilles avait eu à employer la fonte de fer ou le bronze, soyons persuadés qu'il eût donné à son œuvre d'autres formes et d'autres dimensions, nées de procédés de fabrication nécessairement différents , et de conditions différentes de résistance.
Outre cet accord si juste , que nous admirons entre la matière et l'œuvre, il n'est pas jusqu'à l'absence de toute forme archîtectonique, plein cintre ou ogive, qui ne puisse servir à indiquer, approximativement toutefois , la date de nos grilles de Conques. Comme l'ogive ou le plein cintre n*ontrien à faire ici, on n'a pas plus cherché à imiter leur forme inutile, que les artistes grecs n'avaient imité les chapiteaux doriques ou toscans dans les beaux vases grecs
que nous a légués l'antiquité, si bien que Tâge de ces vases se décèle par celui des hypogées où on les découvre, par le style des figures qui les décorent, et quelquefois par les détails de l'architecture qui y est représentée. De même, la date de nofi calices, de nos ciboires et de nos crosses du xiii'' siècle ne s'y inscrit que par la comparaison des ornements ciselés ou émaillés et des figures qui les décorent, avec les sculptures de nos cathédrales ; mais jamais par l'emploi des membres d'architecture qui y seraient représentés. Ce n'est qu'à la fin du xiv*' siècle et surtout pendant le xv% que le faisceau des colonnettes, le réseau des fenêtres , le pignon des portails et les contre-forts des murs passèrent de l'œuvre de pierre à l'œuvre de métal, et hâtèrent la décadence de l'art ogival en retournant du métal à la pierre avec la maigreur et le fouillé qu'ils avaient acquis sous le ciselet de l'orfèvre. L'architecture fit perdre à l'orfèvrerie sa forme propre, et celle-ci s'en vengea en dénaturant l'ornementation de l'architecture, et en faisant ciseler la pierre, destinée à subir la pluie et les orages, avec autant de recherche que le joyau protégé par l'armoire du trésor ou par l'éçrin.
Cette marche descendante de l'orfèvrerie et de l'architecture, la ferronnerie nous l'offre également , et nous possédons déjà assez de documents pour le démontrer ici, dans les « Annales », par la publication de grilles et de portes exécutées depuis l'ère romane jusqu'à celle qu'on appelle la Renaissance.
La portion de grille que nous donnons aujourd'hui se compose de deux dormants latéraux, d'une frise supérieure et d'une porte. Les deux parties dormantes latérales sont formées de bandes horizontales , dont chacune est produite par la réunion d'éléments semblables par la forme , mais différents par les dimensions ; ils s'amoindrissent à mesure que la longueur des bandes diminue par la saillie des bases des colonnes qui les limitent. L'élément de ces panneaux se compose de quatre volutes affrontées deux à deux , partant d'un nœud saillant d'où sortent également des tiges de fer plus minces, se contournant en sens inverse à leur extrémité. La bande supérieure du panneau de droite, plus étroite que les autres, fait seule exception; elle est composée de trois éléments produits par deux volutes s*enroulant en sens contraire , de manière à former l'S. Si cette dernière dissemblance n'est que bizarre, la différence de dimension des autres éléments nous semble motivée par le désir d'étabUr un certain accord entre leur grandeur et celle de l'espace qu'ils sont destinés à couvrir. Nos habitudes de symétrie peuvent nous faire critiquer ce parti pris ; mais il faut reconnaître qu'on ne s'aperçoit pas de cette irrégularité au premier abord. Elle ne nuit pas à l'ensemble ; elle contribue même à la variété qui s'y remarque, en empêchant que les
parties semblables de chaque élément se trouvent sur une même verticale.
Ces deux panneaux sont fixés : d'un côté, par scellement à la maçonnerie ; de l'autre, à l'encadrement de la porte par une feuille de tôle qui y est rivée et se courbe de chaque côté de la grille. — La frise , fixée sur une traverse en bois , se compose de douze éléments disposés horizontalement , en deux modèles difiérents, placés sans égard à la symétrie, et séparés par des tiges verticales que termine une pointe aiguë. De chacun de ces montants part, en se recourbant en avant , une tige terminée alternativement par une fleur de lys et une tête de dragon ; la fleur et le monstre sont destinés à s'opposer à l'escalade. De plus , avec chaque volute terminée par une tête de dragon s'épanouissent, dans le plan du grillage, deux palmettes en fer forgé; ces palmettes viennent se relier, en se recourbant, avec deux dards qui se détachent de la tige d'où part la fleur de lys. Ce couronnement, un peu mutilé, malheureusement, est d'une grande richesse, à cause surtout des palmettes qui rappellent celles des manuscrits du xi* siècle, et les ornements de la magnifique table d'autel de la même époque, que conserve encore la cathédrale de Rodez. — Quant à la traverse en bois, à en juger par le peu de fermeté de son profil, elle semble remplacer une traverse antérieure; car la manière dont la frise y est attachée ne permet pas de supposer qu'elle ait été autrement disposée dans l'origine ; cette traverse devait en outre donner plus de solidité à tout le système.
La porte est formée de cinq bandes verticales, composées de huit éléments chacune ; ces bandes sont fixées sur six montants, dont les extrémités se recourbent en volute et viennent se marier à celles des éléments qui composent le fond ou le réseau de la porte. —'De plus, les deux montants extrêmes sont tordus en spirale. Ce système est fixé dans un cadre en fer qui s'ajuste dans un second encadrement servant de linteau et de chambranles à la porte. Cet ensemble , un peu lourd , est recouvert d'une bande de tôle formant feuillure, d'un aspect trop nu, il faut bien l'avouer, au milieu de la riche ornementation qui l'environne. Enfin , les feuilles de tôle, qui maintiennent les panneaux dormants , contribuent à augmenter ce défaut.
Les quarante éléments qui composent la porte , plus riches que ceux de l'encadrement, sont formés sur les deux mêmes types. L'un de ces types a déjà été décrit ; quant à l'autre , il a la forme d'un losange dont les deux angles aigus sont ornés d'une boucle, tandis que 'de chacun des angles obtus partent deux volutes s'enroulant en sens contraire. Déplus, des bandes de fer plus mince , partant du nœud central des uns , ou des angles du losange des autres, les diversifient; elles donnent au réseau la variété que
des différences de dimension avaient produite dans les parties fixes de la grille.
Nous étant attaché à reproduire tous les détails de notre modèle , tel qu'il existe aujourd'hui , nous ferons remarquer les nombreuses mortaises qui se voient, tant sur la tige dormante que sur la tige d'encadrement de la porte dont la feuillure en tôle est enlevée. Ces mortaises, aujourd'hui sans emploi, ne sembleraient-elles pas indiquer un remaniement général de toute la ferrure à une époque que nous ne saurions préciser? De plus, quatre trous circulaires, percés deux à deux et symétriquement, dans les quatrième et cinquième montants de la porte , donnent plus de force à cette opinion , surtout si l'on observe que l'espace compris entre ces trous est occupé par deux fragments d'élément, mis là, comme après coup, pour remplir un vide. La serrure était peut-être fixée en cet endroit ; celle qui est en place aujourd'hui est certainement plus moderne que la grille. Enfin, il est possible que la porte se fermât par un cadenas , et qu'il n'y eût à la place indiquée qu'une simple ouverture nécessitée par des besoins qui nous sont inconnus.
Pour construire des grilles semblables à celles de Conques, voici les dimensions des fers qui y sont employés. Les montants, quoique de dimensions fort diverses, sont généralement en fer de 0" 014 sur 0" 012, et de 0" 012 sur 0" 012. Les rinceaux sont en fer de 0"006 sur 0"012. Les petits fers, qui garnissent les vides de la plupart des éléments, sont de 0"003 sur 0"012, et même de 0'"002 sur cette constante épaisseur de 0" 012, qui est celle de la grille. Quelques panneaux surmontant le chancel sont exécutés en fer de 0" 003 et 0" 002 ; mais leur aspect est trop grêle , et nous leur préférons les panneaux en fer de l'épaisseur précitée.
11 est peu de pays où l'on ne puisse rencontrer des ouvriers assez intelligents pour exécuter des grilles sur les modèles que nous publions aujourd'hui, et peu de fabriques d'églises qui ne préfèrent donner du travail à leurs ouvriers habituels, au prix même d'un léger sacrifice pécuniaire, plutôt que de recourir à ces grilles banales en fonte qui n'ont de gothique que le nom. Quant à les exécuter en fonte, des raisons d'économie et de solidité devraient s'y opposer ; car à Guingamp on nous demande , du premier mot, cent francs du mètre carré, pour deux larges grilles que nous devons y faire poser comme clôture d'une chapelle extérieure de l'église de cette ville; la fonte, plus lourde et moins solide, serait aussi coûteuse.
ÂLFBED DARGEL, CorrespoDdaot de la Commission des monomenls bisloriqoes.