‹ Annales archéologiques (volume 4)Chapitre 2 sur 103 · AU MOYEN AGE · texte numérisé non relu

AU MOYEN AGE

L'ASCENSION. — LA PENTECOTE.

La messe du jour de l'Ascension était précédée j comme celles de Noël , de rÉpiphanie et de Pâques , d'une sorte de représentation du texte évangélique. On mettait en scène le récit des « Actes des Apôtres », relatif à l'ascension de Jésus-Christ dans les cieux. La procession se faisait hors de l'église. Il semble que ces processions extérieures avaient lieu principalement lorsque la fête rappelait les circonstances de la vie du Sauveur qui se sont passées hors de Jérusalem, telles qu'une partie de son triomphe le jour des Rameaux y sa résurrection et son ascension. Il en est de même pour l'assomption de la Vierge. Nous verrons plus loin que l'on ne sortait pas de l'église le jour de la Pentecôte, quoique cette fête soit toujours tombée dans la saison la plus belle de l'année. Toutes les parties de l'office de la fête qui nous occupe sont empreintes au plus haut degré d'un caractère glorieux et triomphateur. Le choix des textes ne nous a jamais paru aussi heureux et aussi animé. On peut en juger en lisant le Graduel romain, où quelquesuns d'entre eux sont restés, tels que l'Introït, le Trait et la Communion. Mais la partie de l'office la plus imagée , la plus historique, à proprement parler, a disparu sans laisser de trace.

In vigilia Ascemionis Domini non dicaiur « Gloria in excelsis Deo » ncc i< Ite missa est. »

Cette suppression du « Gloria in excelsis », la veille de l'Ascension, est intelligente. Le liturgiste a pensé que les fidèles, remplissant en ce jour le rôle des apôtres , et possédant encore au milieu d'eux la seconde personne divine , pouvaient s'abstenir avec intention de chanter sa gloire au plus haut

des cieux et devaient ajounier au lendemain ce céleste cantiqae. Dans le Graduel parisien et dans le Graduel romain lui-même, on a rétabli le chant du « Gloria » à cette place , comme si les réformateurs modernes avaient voulu prouver, une fois de plus et jusque dans les plus petits détails , leur éloignement pour tout symbolisme et toute image, même la plus innocente.

In die Ascensiojiis tercia cantata processione ordinata incipiat cantor 15I. « Tempus est ut revertar ad eum qui me misit, dicit Dominus. Nolite contristari, ne turbetur cor vestrum. Rogo pro vobis Patrem, ut ipse vos custodiat. Alléluia, alléluia. Pacem relinquo vobis; pacemmeam do vobis. »

Au jour de TAscension, lorsque l'heure de tierce avait été chantée et que la procession était disposée à se mettre en marche , le chantre commençait ce répons : « Il est temps que je retourne vers celui qui m'a envoyé, dit le Seigneur. Ne vous attristez pas ; que votre cœur ne soit point troublé. Je vais prier mon Père, afin qu'il vous protège. Louez Dieu, louez Dieu. Je vous laisse ma paix ; je vous donne ma paix. »

Il y a quelque chose de touchant dans cette consolation que le chantre , ce personnage si considériable au moyen âge , le premier après Tévêque , adressait aux fidèles par avance et comme pour les préparer à la douloureuse séparation qui allait avoir lieu. Il citait les paroles mêmes du Sauveur. Que de naturel dans ce passage! On s'apprête autour de lui; on s'attend à une vive émotion , comme au départ d'un voyageur, lorsqu'une voix douce et pleine d'autorité console ceux qui restent et prédit un heureux retour. Ou c'était une foi bien vive qui présidait à l'invention d'une telle liturgie, ou c'était un grand art; peut-être l'un et l'autre.

Si necesse fuerity istud aliud responsorium dicatur : — « Non conturbetur cor vestrum : ego vado ad Patrem et, dum assumptus fuero a vobis, mittam vobis — Alléluia— Spiritum veritatis et gaudebit cor vestrum. Alléluia. Ego rogabo Patrem et alium Paraclitum dabit vobis. »

Le premier « Alléluia », qui interrompt la seconde phrase, est une exclamation motivée par la joie qu'a inspirée aux apôtres et que devait inspirer aux fidèles la promesse du Saint-Esprit.

In eœitu de ecclesia très de majori sede cantent hoc jj>.

Salve festa dies toto vcnerabilis evo Qua Deus ad cœk)s scandit et astra tenet.

Require residuum in die Pasche et cantabitur usque ad perveniat processio ad occidentales portas ecclesie.

La procession sortait de Téglise, comme les apôtres sortirent de Jérusalem pour se rendre sur la montagne des Oliviers, où Jésus leur avait commandé de se trouver. Pendant le trajet , on chantait les distiques de Fortunat, dont nous avons publié une traduction dans notre article sur la procession du jour de Pâques. Le second vers seulement est changé; il a reçu un sens nouveau plus en rapport avec la solennité du jour. « Quâ Deus ad cœlos scandit » a remplacé « Quâ Deus infemum vicit. » Il fallait que le cortège rentrât dans l'église par les portes occidentales , pour assister en esprit à l'ascension du Sauveur. La rubrique le dit expressément, et nous croyons que, dans cette circonstance même, l'esprit du xiii'' siècle, scrupuleusement attaché aux détails historiques du sujet, apparaît tout entier. Jésus-<]hrist s'est élevé au ciel à l'orient par rapport aux apôtres , suivant ce passage chanté à la Communion : « Psallite Domino, qui ascendit super celos celorum ad orientem. » Il fallait donc, pour que les regards de la foule se portassent vers l'orient, que l'on rentrât dans l'église du côté de l'occident. Les mots versi ad processionem, appliqués à deux prêtres un peu plus loin , viennent corroborer l'explication que nous donnons de ce passage de la rubrique.

Et tune duo presbyteri versi ad processionem in turrc ecclesie cantent totum hoc responsorium cum versu et regressu : — « Viri Galilei , quid admiramini aspicientes in celum. Alléluia. Quemadmodum vidistis eum ascendentem in celum, ità veniet. Alléluia, alléluia, alléluia. Gumque intuerentur in celum euntem illum, ecce duo viri astiterunt justa (juxta) illos in vestibus albis, qui et dixerunt : Quemadmodum. »

En ce moment, deux prêtres, tournés vers la procession et placés dans une tour de l'église, chantaient en entier ce répons avec le verset et la reprise : — « Galiléens, pourquoi vous arrêtez-vous à regarder au ciel? Ce Jésus qui, en vous quittant, s'est élevé dans le ciel, viendra de la même manière que vous l'y avez vu monter. »

Ainsi, on n'en peut plus douter, la procession représentait cette fois les apôtres levant les yeux vers leur divin maître, qui montait dans les cieux, et les deux prêtres figuraient les deux anges dont la présence inunédiate auprès des apôtres est mentionnée dans leurs « Actes » . Ces deux personnages donnaient eux-mêmes au peuple , dans le répons qu'ils chantaient , l'explication de leur rôle ; car ils ajoutaient : — « Et comme ils le regardaient monter au ciel , deux hommes vêtus de blanc parurent auprès d'eux et leur dirent : « Galiléens, etc. »

Quo finito archiepiscopus et cantor cum sacerdote et diacono et subdiacono revestitis flectentes genua incipiant hanc litaniam: — «Tu, rex glorie, Xpiste.

Tu Patris sempiternus es filius. Tu, ad liberandum suscepturus hominem^ non horruisti virginis uterum. Tu, devicto mortis aculeo, aperuisti credentibus régna celorum. Tu ad dexteram Dei sedes in gloriam Patris. Judex crederis esse venturus. Te ergo , quesumus , famulis tuis subveni quos pre* cioso sanguine redemisti. »

L'archevêque, le chantre, le célébrant, le diacre et le sous-diacre, revêtus de leurs ornements , et représentant les apôtres , fléchissaient le genou et chantaient les fragments ci-dessus indiqués du « Te Deum laudamus » . Ces fragments , comme on a pu le remarquer , se rapportent merveilleusement aux paroles des deux anges, c'est-à-dire à l'entrée triomphante de Jésus dans le ciel et a son avènement suprême au jugement dernier.

Quo expleto duo presbyteri teneant feretrum sancti Romani sub quod intret processio et cantor incipiai antiphonam : — « 0 rex glorie. Domine virtutum, qui triumphator hodie super celos omnes ascendisti , ne derelinquas nos orphanos, sed mitte promissum Patris in nos Spiritum veritatis. Alléluia. »

On a encore l'usage de porter à la procession , le jour de l'Ascension , les reliques des saints dans les églises qui possèdent de ces reliques. Cette coutume a pour but de représenter les saints qui ont accompagné Jésus-Christ dans son triomphe. On voit que cet usage florissait au xiu* siècle et que la procession passait sous la châsse de saint Romain, ce célèbre martyr du iv* siècle, que l'église de Rouen n'a cessé d'honorer d'un culte particulier. Le clergé et le peuple rentraient dans le chœur, en chantant : « Omnis pulchritudo Domini exaltata est super syderea , etc. » C'est le seul morceau conservé aujourd'hui de cette magnifique procession. Tout ce qui le précède a été supprimé depuis plusieurs siècles. On ne voit pas cependant que le goût le plus délicat, l'esprit le plus scrupuleux, la conscience la plus timorée aient pu s'alarmer d'aucun détail du tableau que nous venons d'exposer , tableau dont le sens est aussi profond que l'expression en est simple.

Si la place l'avait permis, nous aurions terminé cette description de la fête de l'Ascension au xiu* siècle par la transcription de la séquence «< Rex omnipotens die hodiernâ » , chantée à la messe, et- dans laquelle se déroulent harmonieusement le mystère et toutes ses circonstances. Le chant en est beau, large, et complètement asservi au texte. Par contre, celui de la prose « Solemnis hdec festivitas » a une existence qui lui est propre ; soumis à la mesure à trois temps , il offre une succession de phrases tellement peu en harmonie avec le sujet de la fête, que l'on chanterait avec plus d'à propos, sur cet air, « Ah! quel plaisir d'être soldat! », que l'ascension du Seigneur dans les cieux. Cette critique que nous nous permettons ici s'adresse XI. 2

iO ANNALES ARCHÉOLOGIQUES.

seolement à la mélodie de la prose qui a succédé à la séquence gothique, mais nullement au texte composé en vers latins rimes, dans le style poétique du moyen âge. Il est vrai de dire que ce texte n'est dû ni à la plume de Santeuil, ni à celle de Goffîn.

La fête de la Pentecôte a un caractère qui offre à l'œil un champ d'observations , à l'esprit un sujet de raisonnement , au cœur un aliment de douce dévotion. Qu'on y prenne garde : cette fête est célébrée dans le monde depuis trois mille trois cent trente-sept ans. Ce fait est aussi constant que l'existence des pyramides d'Egypte, et cette institution, née chez le plus petit peuple de l'antiquité, couvre actuellement la surface du globe et voit s'augmenter chaque jour le nombre de ses observateurs , des bords du Tage aux montagnes du Thibet, des quartiers de Londres au cap de Bonne-Espérance, tandis que bien des pierres sont déjà tombées et tombent tous les jours du sommet des monuments les plus orgueilleux.

La fête de la Pentecôte date son origine du cinquantième jour après la Pâque des Juifs, de ce jour où Dieu donna sa loi sur le mont Sinaï , au milieu de tonnerres , d'éclairs et d'effrayantes fanfares. La mémoire de cet événement fut célébrée chaque année par les Hébreux jusqu'au cinquantième jour après la résurrection de Jésus-Christ. Les apôtres, la sainte Vierge, les disciples et les saintes femmes reçurent alors la loi nouvelle gravée dans leurs cœui*s par le Saint-Esprit. Cette manifestation de la puissance de Dieu et de l'amour de Jésus-Christ pour leà hommes a eu lieu, comme sur le mont Sinaï, au milieu du bruit et du feu. Depuis ce moment , l'anniversaire de la fête chrétienne a pris la place de celui de la fête judaïque , comme la loi nouvelle a succédé à la loi ancienne, comme Jésus-Christ a succédé à Moyse. Le Juif offrait en ce jour à Dieu des pains faits avec les fruits de la nouvelle récolte, et le chrétien doit pouvoir lui offrir les douze fruits du Saint-Esprit : la charité, la joie, la paix, la patience , l'humilité, la bonté, la persévérance, la douceur, la foi, la modestie, la continence et la chasteté.

In die sancto Pentecosten posl aque benediciionem^ archicpiscopus cum VII presbyteris casutalis et cum incenso turibulis plenis anie allare conveniunt ibique tercia incipiatur ab episcopo vel ab uno de ipsis sacerdotibus « Deus in adjutorium. » Chorus « Domine ad adjuvandum. » Episcopus cum suis incipiat hjmnum « Veni Creator. » Chorus « Qui paraclitus » , et sic de céleris versibas dum hymnus cantalur alture incensetur luminaria accendantur signa pulsentur et flores de diversis coloribus ad instar karismatum sancti Spiritus desuper chorum sparsim mittantur.

Cette rubrique est éloquente. Ces sept prêtres , rangés devant Fautel avec

leur évéqae et revêtus de chasubles , représentent les sept dons du Saint* Esprit. Chacun d'eux agite un encensoir et répand autour de lui le parfum consacré, image de l'odeur qu'exhalent les vertus. On peut présumer ou désirer trouver la preuve que les vêtements sacerdotaux et les encensoirs de ces sept personnages aient représenté en tissus et en orfèvrerie les symboles des sept dons du Saint-Esprit : la sagesse, l'intelligence , l'esprit de conseil et de force, la science et la piété, enfin la crainte du Seigneur.

Après le chant de l'heure de tierce, l'archevêque et ses prêtres commençaient celui du « Yeni Creator », cette hymne admirable , rivale du « Lauda Sion » quant aux paroles. En effet , la première est un traité sur le Saint- Esprit, comme la seconde en est un sur l'Eucharistie. Dans la plupart des cérémonies publiques, avant les exercices annuels, ce « Veni Creator » est encore chanté en grande pompe, mais assez mal, d'ordinaire. Il ne sera pas sans intérêt d'étudier la manière dont on exécutait cette hymne au moyen âge.

Le chœur laissait au clergé le soin d'entonner la première strophe, comme s'il lui appartenait de droit de louer l'Esprit-Saint et d'invoquer les secours de ses dons en faveur du ministère. Le chœur ne commençait à chanter qu'au « Qui Paraclitus diceris », c'est-à-dire à la seconde strophe de l'hymne, et le clergé reprenait au « Septiformis munere » . Cette alternative, indiquée dans la rubrique, parait avoir existé dans la pensée de l'auteur du a Yeni Creator » . Le sens des strophes paires est général et celui des strophes impaires semble se rapporter plus spécialement à l'Église. Nous citerons à l'appui de notre opinion , que nous donnons sous toutes réserves et en nous autorisant de la rubrique , le vers de la troisième strophe : « Sermone ditans guttura », et la cinquième tout entière :

Hostem repellas longius Pacemque doues protinus

Ductore sic te praBvio Vitemus omne noxium.

Le a Yeni Creator » nous offre en dernier lieu l'occasion de faire remarquer qu'en France, au xiii* siècle, certains textes liturgiques s'étaient déjà affranchis de la version romaine. On lit dans le Romain ; « Qui diceris Paraclitus, altissimi donum Dei » ; dans notre manuscrit : « Qui Paraclitus diceris, donum Dei altissimi ». Cette inversion de peu d'importance est restée en usage dans le rit parisien. A cette légère trace de gallicanisme viendra s'en joindre une autre plus tard dans la langue elle-même. « Paraclitus » deviendra « Paracletus» ; on oubliera la prononciation orientale de l'êta (ita),

prononciation encore usitée dans le grec moderne, et on assujettira cette voyelle aux habitudes de notre diction normande ou plutôt française.

C'était pendant le chant du « Veni Creator » qu'on agitait les encensoirs, qu'on allumait les cierges, que les cloches étaient mises en branle, et enfin qu'une pluie de fleurs de diverses couleurs tombait du haut de l'église sur les personnages du chœur. Cette pluie de fleurs, dit expressément la rubrique, était l'image de l'abondance des dons que le Saint-Esprit répand sur ceux qui les lui demandent. Quoique notre manuscrit se borne à nous donner cette explication, nous pouvons insister sur les détails qui précèdent, et nous verrons combien ils expriment l'esprit profondément religieux qui a présidé à cette liturgie du moyen âge. D'ailleurs c'est le moment de l'office de la Pentecôte le plus saisissant.

Comme à Noël, comme à l'Epiphanie, comme à Pâques, cette cérémonie précédait le grand office et représentait l'action même du mystère. Aussi chaque détail avait son importance et devait concourir à l'exposition du sujet de la fête. Nous ne reparlerons pas des parfums que les sept prêtres répandaient de leurs encensoirs autour de l'autel. Les cierges et les lampes allumés en ce moment offraient à l'imagination un sens également profond et enseignant. Dans les premiers sièc^ps, les flambeaux et les lampes servaient à éclairer les fidèles dans les catacombes, où ils se réunissaient à l'abri de la persécution des empereurs et des proconsuls. De nos jours, leur présence dans nos églises, sauf celle de la lampe du chœur et du cierge Paschal, n'est plus qu'une simple décoration dans laquelle le sacristain déploie chaque dimanche toutes les combinaisons que lui fournit son zèle inventif. La tâche terminée, il se complaît dans son œuvre, se rend au bas de la nef et trouve, comme c'est son droit, que ses pyramides de cierges font le meilleur effet du monde, heureux si un bâton de cire, entièrement vierge du travail des abeilles, s'échappant avec fracas du gigantesque fourreau dans lequel il était mal emprisonné, ne vient pas bouleverser par sa chute le lumineux édifice, à la stupéfaction des paroissiens scandalisés. Entre le berceau humble et persécuté du christianisme, autour duquel les flambeaux étaient utiles, et les temps modernes où ils sont devenus, pour la plupart, un simple ornement réglementé par les fabriques, une époque, éminemment spiritualiste et chrétienne, a fait servir la lumière aux enseignements les plus élevés. Au moyen âge, le rayon de soleil ne pénétrait dans l'église qu'au travers de figures rappelant aux hommes leur histoire et leurs destinées étemelles, tandis que la lumière, cachée par le Créateur dans les veines du caillou, apparaissait sur l'autel au sommet des flambeaux, dont le nombre et la disposition révélaient encore une

pensée en harmonie avec les saints mystères qu'ils éclairaient. Admirable unité; résultat d'une foi intelligente; œuvre d'une société ayant conscience de tous ses actes.

Dans la solennité qui nous occupe, la rubrique « luminaria accendantur » a un sens tout spécial et relatif à l'opération du Saint-Esprit descendu, sur les apôtres et dans le monde, le jour de la Pentecôte. Les cierges, en brûlant extérieurement par la chaleur du feu matériel , indiquaient que les cœurs doivent brûler intérieurement du feu de la charité. La lumière de ces cierges, dissipant les ténèbres extérieures, était l'image de la lumière du feu de la charité qui dissipe toutes les ténèbres du mal et qui doit briller sans cesse dans notre âme aux yeux de Dieu. De même que la fête de la Pentecôte a sa première origine dans celle des Juifs, les lampes ou flambeaux allumés en ce jour succédaient aux lampes où brûlait l'huile la plus pure et qui étaient exposées continuellement dans l'ancien temple, selon l'ordre que Dieu en avait donné à Moïse.

Postea III de majori sede cantent per alam ecclesie :

Salve festa dies toto venerabilis evo Qua nova de celo gratia fulsit humo.

Trois chantres du premier rang chantaient dans un des côtés de l'église la première phrase des distiques de Fortunat. Le second vers, comme à la procession du jour de l'Ascension, avait été modifié dans le but de retracer l'objet de la fête. Rien n'indique dans notre manuscrit que l'on continuât le chant de cette poésie. Au contraire, il semble que l'on se bornait à aller porter de cette manière au delà du chœur la nouvelle de l'événement heureux qui venait de s'y accomplir. Car, immédiatement après, le grand chantre ouvrait les saintes Écritures et rappelait les paroles du Christ qui s'accordent avec la descente du Saint-Esprit. D'un autre côté, les répons chantés sous les rubriques ordinaires, m eœilu de ecclesia et m reditu, sont remplacés par deux morceaux chantés in pulpitOj c'est-à-dire sur le lutrin disposé à cet effet dans le bas-côté de l'église où s'était rendue cette procession intérieure.

Très de majori sede cantent inpulpito : « Veni sancte Spiritus reple tuorum corda fidelium et tui amoris igné accende. »

Nous ferons remarquer que la version de ce verset diffère de celle qui est en usage dans nos offices.

Ad introitum chori antiphona : « Hodie completi sunt dies pentechostes alleluya hodie Spiritus sanctus in igné discipulis apparuit et tribuens eis

U ANNALES ARCHEOLOGIQUES.

karismatam dona misit eos in universum mundum predicare et testificari qui crediderit et baptizatus fuerit salvus erit. Alléluia. »

La procession rentrait donc dans le chœur en proclamant l'arrivée du jour de la Pentecôte et la mission que venaient de recevoir les apôtres. Cette proclamation réitérée de l'objet de la fête, cette lecture du texte qui la précède, tout cela avait lieu avant la messe , vers neuf heures du matin , heure à la* quelle le Saint-Esprit est descendu sur les apôtres. Il est à remarquer qu'au xiii» siècle, malgré le goût que l'on avait pour les processions extérieures , on ne sortait pas de l'église le jour de la Pentecôte , comme pour rappeler que le Saint-Esprit descendit sur les apôtres dans un lieu fermé.

I^s séquences chantées pendant la semaine de la Pentecôte renferment un assez grand nombre de mots grecs et hébreux mêlés au latin. Nous penserions volontiers que ce mélange a été fait à dessein, pour exprimer que le don des langues a été donné en ce jour aux apôtres, et que la foi doit em* brasser toutes les nations. Pour justiGer notre opinion , nous allons citer quelques phrases de ces séquences : — Séquence de la seconde férié ( Resonet sacrata jam lurma diva s/rnphonia) : « Te decet laus per tempora et gloria « syderea, o sanctum Pneuma. » « Tu animas et corpora nostra Xpiste possi- « deas in sempiterna doxa. » — Séquence de la troisième férié (Eya musa^ allelujn) : « Nostraque caterva hujus diei euprepia Paracliti karisma. » « Ânastasi peracta quinquagena. » « Illustret clare sofia. » — Séquence de la quatrième série (Almiphona jam gaudia) : « Nunc ergo cuncta supema « vincta phalanga benedicit sanctum Pneuma. » — Séquence de la cinquième férié {Aima chorus domini pangat nomina summi): « Messya, Sother, Emma- « nuel, Sabaoth, Adonay est unigenitus via vita manens homo usya. » « Alpha « caputque simul finis vocitatur et oméga. » « Athanatos, Kyros, Theos panton a cratou et ysus. » « Salvificetnos sit cui secla per omnia doxa. » — Séquence de la sixième férié ( Gaude mater Ecclesia) : « Karismata n . « Dogmata » . Cette terminaison neutre» grecque a été employée avec affectation. — Séquence du samedi {In omnem iicrram Doo lam personet duloissiiua) : ce Plebs et fidelium « psallat ei carminis prosodia. » « Asçensurus celorum culmina solum « quantum post décades.» — Nous regrettons que l'étendue de cet article ne nous permette pas de reproduire la séquence du jour même de la fête : (( Sancti Spiritus adsit nobis gratia. »

On voit qu'au xiii* siècle l'office liturgique, dans cette partie du nord de la France, la Normandie, où notre manuscrit a été écrit, offre peu d'éléments dramatiques ; au lieu de nous en étonner, nous le comprenons , et voici pourquoi. La descente du Saint-Esprit sur les apôtres aurait donné lieu

à des manifestations peu séantes, si la représentation en eût été fidèle. L'émission des laugaes de feu, le bruit qui accompagna cet événement ont fourni aux siècles suivants, et dans certaines localités, l'occasion de scènes plutôt grotesques et bouffonnes que véritablement religieuses et enseignantes. Félicitons donc les liturgistes du xiir siècle de leur réserve; louons-les 'onc de s'être bornés à attirer l'attention du peuple sur les dons du Saint-Esprit personnifiés dans les sept personnages agitant des encensoirs au pied de l'autel.

En revanche, quel luxe, quelle profusion de séquences, de poésies et de textes ! Nous le répétons, c'est avec un profond regret que nous voyons les antiphonaires romains et français dépouillés, depuis le xvi* siècle, de ces fragments poétiques, sans qu'aucun concile ait décrété leur suppression. Toutes ces séquences sont antérieures de plus de deux siècles à la réforme ordonnée par le concile de Trente et effectuée par saint Pie V. Elles sont donc, d'après l'esprit et la lettre même de la bulle de ce pontife, en dehors de toute condamnation, et l'Église pourra, sans se déjuger, leur rendre dans sa liturgie la place qu'elles ont occupée. La séquence, la prose, l'hymne sont, de toutes les parties des offices divins, les plus populaires par leur facture, leur rhythme, leurs images poétiques ; elles provoquent, plus que les introïts, les traits et les offertoires, le concours des fidèles, et nous avons entendu souvent des membres du clergé, très-partisans de la liturgie romaine, reconnaître que les fêtes n'offraient pas pour le peuple , par rapport au chant , assez de différence et de variété. Cette nécessité d'éviter la monotonie est tellement impérieuse, qu'elle invite à accepter tous les moyens pour soutenir l'attention des fidèles. On a recours, en désespoir de cauèe, aux messes en musique, à d'interminables morceaux d'orgues, aux offertoires belliqueux et bruyants, ce qui distrait les fidèles sans leur rien apprendre autre chose qu'à rester étrangers à ce qui se passe dans le chœur, absorbés qu'ils sont dans un sentiment religieux , si on veut , mais indéfini et sans objet. Nous avons l'espérance que l'étude et la connaissance de toutes les séquences du moyen âge donneront quelque valeur à l'opinion que nous émettons ici , sauf toutes les réserves qui conviennent à notre rôle de laïque et d'artiste.

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