PROCESSION DE BÉTHUNE AU XVI» SIÈCLE
aurait dû seule commander ce choix. — Abner, mis au tombeau, représente aussi quelquefois la sépulture de Jésus-Christ. A la Chaise-Dieu, sous Joseph jeté dans la citerne, on lit :
Joseph veste talari à fratribus suis exutus
In vëterem cisternam mitittur ab illisque absconditur;
Ita Christus a Judeis vita corporali privatus
A suis discipulis Joseph et Nicodemo sepelitur.
« Vingt-huitième hourt. — La Résurrection. — La première figure : Texaltation de Joseph en Egypte. — La deuxième figure : Jonas hors de la ballaine. »
Les fou leurs de draps, les tisserands et peigneurs de laine jouèrent ce rôle devant la Grande-Ëloile, qui était probablement une hôtellerie de Béthune. Pour ce triomphe du Christ et de Joseph, pour cette espèce de résurrection de Jonas, il fallait des vêlements splendides; par conséquent les foulons, les peigneurs de laine et tisserands semblaient les acteurs assez naturels de cette scène.
Après la Résurrection devrait se placer un tableau, que Béthune a supprimé et que le moyen âge affectionna d'une si grande tendresse : c'est celui des trois Maries^ allant embaumer le corps de Jésus, et prier et pleurer sur son tombeau. Ruben, pleurant auprès de la citerne où fut jeté Joseph, est la figure ordinaire de l'histoire évangélique.
« Vingt-neuvième hourt. — La figure des pèlerins d'Emmaûs avecq la Madeleine, que feront Jehan Castelain, Mahieu Meu risse et aultres leurs consors , pèlerins de Saint Jacques. »
On ne voit pas trop ce que la Madeleine vient faire à côté des pèlerins d'Emmaûs ; la Madeleine arrive toujours assez mal à propos dans cette pro* cession de Béthune. Peut-être, ici, aura-t-on voulu réunir en un seul tableau deux des apparitions distinctes de Jésus : d'abord à la Madeleine^ apparition dite du «Noli me tangere » ; puis celle où le divin ressuscité se montra en voyageur aux deux pèlerins d'Emmaiis. Aucune figure de TAncien Testament n'accompagne celte histoire évangélique. On dirait que les acteurs de Béthune commencent à se fatiguer et qu'ils s'empressent de courir à la fin de la procession. Les pèlerins de Saint-Jacques jouèrent les pèlerins d'Emmaûs; là, du moins, on ne peut nier que l'intention du choix ne soit*. flagrante. Qu'on nous permette cette expression, les actejirs font leur métier. Dans presque toutes les villes de France, il y avait, même encore aux xvi* et xvii* siècles, une confrérie des pèlerins de Saint-Jacques. Cette association religieuse,
composée de ceax qui avaient fait ou voulaient faire le voyage de Com« poslelle, pour y honorer le grand patron de la Galice, possédait une chapelle, une église ordinairement placée sur la grande route du nord de PËurope aux Pyrénées. Ainsi, l'une des principales rues, une des plus grandes artères qui, au moyen âge, coupait Paris du nord au sud, s'appelait et s'appelle encore la rue Saint- Jacques. Saint-Jacques-la-Boucherie et Saint-JacqueS'du-Haut-Pas, sont en quelque sorte les deux étapes ou stations de cette large voie. A Ghâlons-sur-Marne, la rue qui reçoit au nord et rend au sud la grande route d'Allemagne s'appelle, sur une partie de son parcours, la rue Saint- Jacques. A Reims, pour passer des Ardennes dans la Champagne, par la rue Cérès et la rue de Vesle, on rencontre sur son chemin, on longe la curieuse et célèbre église Saint-Jacques. Dans cette même église était établie une confrérie des pèlerins de Saint-Jacques, qui existait encore en 1 686, où elle fut, non détruite, mais amoindrie dans ses prérogatives par l'archevêque de Reims, Maurice Le Tellier. Comme on l'a vu dans les « Annales Archéologiques», volume ix, page 241, les pèlerins de cette confrérie s'habillaient en apôtres le jour de la fête de la confrérie et en remplissaient complètement le rôle. Ainsi ilonc, à Bélhune, comme à Reims, on avait des acteurs tout prêts pour représenter la scène d'Emmaûs; on avait de vrais pèlerins pour en jouer le rôle.
(c Trentième hourt. — Ascension. — La première figure : Enoc prins de par Dieu au ciel. — La deuxième figure : Hélie ravy en ung chariot de feu oslevé en l'air; Hélisée prenant son manteau. »
Les marchands de bois, charpentiers et menuisiers représentèrent ce tableau. A la cathédrale de Chartres, un vitrail a été donné par les charrons, les charpentiers et les tonneliers qui y sont peints comme, à cette époque du xiu" siècle, on peint les donateurs. C'est-à-dire que tous ceux qui travaillaient le bois se sont réunis ou cotisés pour faire les frais de cette verrière. Par la même raison , les charpentiers de Béthune , au nombre desquels il faut compter probablement les charrons , se sont réunis à d'autres métiers qui façonnent le bais, pour représenter l'ascension du Sauveur et l'assomplion d^Enoc et d'Hélie. 11 est probable que le char ou chariot, sur lequel Hélie fut enlevé, aura désigné naturellement les charrons et autres ouvriers en bois pour représenter cette trentième histoire. Dans le a Spéculum humanae salvationis r> , l'échelle de Jacob est une image par trop matérielle de l'ascension de Jésus. Mais cette figure aiderait encore à comprendre que les ouvriers en bois, les fabricants d'échelles, ont été appelés pour jouer l'Ascension à la fête de Béthune.