‹ Annales archéologiques (volume 4)Chapitre 13 sur 103 · PROCESSION DE BÉTHUNE AU XV1« SIÈCLE · texte numérisé non relu

PROCESSION DE BÉTHUNE AU XV1« SIÈCLE

• Trente et unième hourt. — Saint-Esprit. — La première figure : la dation de la loy à Moïse sur la monlaigne avecq le feu et tonnerre; le peuple à l'environ, à genoulx , les mains joinctes. »

L'importance de la première figure a probablement fait supprimer la seconde, puisqu'il n'en est pas parlé. Dans le « Spéculum », la confusion des langues à la tour de Babel et la dispersion des nations figurent admirablement la descente du Saint-Esprit , le don des langues, la dispersion des apôtres^ la prédication et la diffusion de TÉvangile. — C'est la corporation dite des eswards, ou inspecteurs de l'industrie et du commerce de Béthune, qui joua la descente du Saint-Esprit, c'est-à-dire la Pentecôte et la dation de la loi. On se rappellera que la procession de Béthune eut lieu précisément le jour de la Pentecôte, en l'année 1 562. On dirait que celte fête avait été choisie avec intention, car rien n'était plus propre à prêcher à la fouie l'Évangile et Tensemble de la religion chrétienne qu'une procession de ce genre.

« Trente-deuxième hourt. — Le jugement. — La première figure : le roy qui compte avecq ses serviteurs. — La deuxième figure : du bancquet et de celuy qui n'avoit point de robe nuptiale. »

Ce sont les gantiers, fabricants de gants et de vêtements de peau, qui ont représenté le jugement dernier. Ainsi la procession parcourut le cycle entier de la vie de l'humanité, depuis (au moyen des figures de l'Annonciation) la création et la chute de l'homme , jusqu'au jugement dernier. Cependant^ en 1561 , c'est-à-dire l'année même qui précéda celle procession , on avait reproduit le même drame à Béthune, et Ton avait ajouté au jugement dernier le combat de l'archange saint Michel, pesant les âmes ressuscitées, contre Satan qui les revendiquait pour l'enfer. C'était l'épisode complémentaire de ce grand poëme religieux.

Nous pouvons le dire, sans crainte d'être démenti par personne, une pareille représentation des mystères de la religion chrétienne était non-seulement plus morale et plus instructive, mais bien plus curieuse, bien plus amusante que celle d'un vaudeville, d'une comédie, d'une tragédie, d'un drame , d'un opéra de nos jours. Que vient-on nous parler , même sous le régime républicain , des plaisirs du peuple? Est-ce que jamais Paris, depuis trois cents ans, a procuré, dans une journée de fêtes, autant de vrais plaisirs, de plaisirs récréatifs, vraiment utiles et sains, que la petite ville de Bélhune en donnait à ses habitants au xvi* siècle? Sur ce point, comme sur tant d'autres, le moyen âge , car c'est à lui qu'il faut en faire honneur et non pas à la renaissance, son inintelligente héritière et sa copiste ignorante, le moyen âge vaut mieux que le temps où nous vivons.

Bélhuoe eut le boQ esprit de conserver sa belle et instructive procession jusqu'au xviu* siècle, jusqu*à la veille de la grande révolution. En effet, on trouve dans les comptes de la ville de cette époque, et notamment de Tannée 1723, qu'on donna dix sous à une réunion de joueurs de hautbois, de violon et d'autres instruments, pour faire de la musique à ces solennités. Les communautés religieuses étaient elles-mêmes payées pour assister, et probablement pour prendre une part active, pour jouer des rôles à ces processions. En 1723, on donna à chacun des couvents de femmes de Béthune 9 livres, aux Récollets 40 livres, et aux Capucins 53 livres. Des ecclésiastiques, des prêtres jouaient certains personnages dans ces drames , surtout les personnages sérieux , comme ceux des prophètes , des apôtres, des saints. Ainsi, M. H. Dusevel, membre non résidant des Comités historiques, a trouvé dans les comptes de Téchevinage d'Amiens qu'à des mystères joués dans cette ville, en 1482, 1489 et 1499 , cinq prêtres, ainsi désignés, avaient représenté des personnages et reçu un salaire pour cette fonction.

En Espagne, on joue encore, on joue toujours des drames de ce genre, et c'est le clergé, mêlé au peuple, qui remplit tous les rôles. Ce n'est pas comme à Béthune une seule fois Tannée, mais bien pendant Tannée entière, pendant chacun des douze mois, depuis Noël de Tannée précédente jusqu'à TAvent de Tannée suivante. C'est-à-dire qu'au lieu de donner en une seule journée plus de trente actes ou drames différents, comme à Béthune, on n'en donne qu'un seul, celui-là même qui fait Tobjet de la fête du jour. Le jour de Noël , on joue la Nativité; le jour des Rameaux, l'entrée dans Jérusalem; le jour de Pâques, la résurrection; le jour de la Pentecôte, la descente du Saint-Esprit. Également fait-on pour les autres mystères. Ainsi donc , au lieu de s'amuser une seule fois par an, et par conséquent de s'exténuer de fatigue en un jour, on s'édifie et Ton s'amuse à toutes les fêtes et même à tous les dimanches de Tannée. Pendant que j'étais à Burgos, en septembre 1848, j'interrogeai don Raimundo de Luyando, curé de Saint-Nicolas de Burgos, et don Raphaël Monje, jeune ecclésiastique, aujourd'hui chapelain de la reine à Madrid, sur ce genre de représentations. Ayant déjà vu en Belgique, surtout à Gand, le reflet très-affaibli de ces fêtes religieuses, j'étais persuadé que je devais en trouver l'origine en Espagne. D'abord il me fut répondu négativement, parce qu'on ne comprenait pas bien mes demandes. Mais quand, avec la langue espagnole de M. Tabhé Laran, mon compagnon de voyage, on sut bien ce que je demandais, certainement, me répondit don Raphaël Monje, on joue en Espagne^ dans bien des villes, les histoires reli-

Page 1