CONSTRUCTION NOUVELLE EN STYLE OGIVAL
lulion qui ferme les lieux de prière ; jusqu'à la fin^ et tant qu'un pan de mur de l'église de Villefavard restera debout, on reconnaîtra sa destination, on saura que là était un temple catholique !
Nous ne pouvions songer aux ressources d'une riche décoration architecturale : la sculpture sur granit, la seule pierre de taille du pays, est coûteuse; au fond d'une campagne, elle l'eût été doublement. C'est donc par la ligne, par un caractère austère et mâle que nous avons dû chercher à frapper les yeux. Le Limousin possédait , avant 1 790 , vingt commanderies de Malte ; neuf, sur vingt de ces églises, étaient décorées de créneaux et de mâchicoulis. C'était sans doute un moyen de défense ; mais les architectes avaient eu surtout en vue de rappeler l'origine guerrière de ces édifices. Nous avons donc donné à notre église l'aspect extérieur d'une forteresse. L'église de la terre est partout militante ; à Villefavard, on doit s'en souvenir plus qu'ailleurs. Ces créneaux rappellent encore que cet édifice est sous l'invocation de saint Etienne, premier martyr. Peutrôtre un jour inspireront-ils un sentiment de repentir et de douceur aux fils de ceux qui accueillirent si cruellement un missionnaire de paix, le vénérable M. Massainguiral.
Pour déguiser la nudité du mur de la façade, et aussi pour l'édification des fidèles, nous décorons l'entrée d'une composition très-remarquable, em* pruntée à la cathédrale de Limoges. Cette composition représente, dans quatre niches , la lapidation de saint Etienne , avec Notre-Seigneur qui accueille son premier martyr et le bénit. Les consoles et les dais, qui reçoivent et abritent les figures, seront sculptés en granit. Le petit clocher en encorbellement , accompagné de créneaux dont les crans se découpent sur le ciel , diminue l'austérité de cette façade.
 l'intérieur, la porte est surmontée d'une tribune prise en partie dans l'épaisseur du mur et faisant saillie sur des corbeaux de pierre. Cette disposition a pour but de permettre le placement d'un orgue , et d'empêcher les cordes, qui mettent en mouvement les cloches, de tomber dans la nef. On sait combien toute autre disposition rend incommodes et malséantes les sonneries qui ont lieu pendant les offices. La voûte est d'arête et en briques ; quoique des raisons d'économie ne nous aient pas permis de la couper de nervures , ses retombées produisent un bon effet, surtout à l'abside pentagonale. Des vitraux de couleur et à sujets pieux, donnés par MgrBuissas, exécutés par M. Thévenot, vitreront toutes les baies ogivales. Un élégant autel gothique, décoré de statuettes et sculpté en chêne, décorera le sanctuaire.
Disons maintenant les moyens d'exécution et l'état des travaux. Le Limousin ne fournit qu'accidentellement et exceptionnellement de la pierre
calcaire. Son sol est granitique, mais ses carrières ont des valeurs trèsdiverses; dures ou tendres, friables ou solides, les pierres de taille qu'on en extrait coûtent en moyenne 45 francs le mètre cube. Ce prix, fort élevé pour un pays où la pierre est' partout, s'explique, moins par les difficultés de la taille et de l'exploitation que par le poids de ces matériaux, qui en rend le transport difficile. Le granit pèse plus de 2,600 kilogrammes le mètre cube. Les carrières, où nous pouvions nous approvisionner, étant peu accessibles et à une distance de plus de trois lieues, nous n'avons pu exécuter en granit que la façade entière, les angles de l'édifice, les baies et les glacis des contreforts. Heureusement, nous avons trouvé sur place un moellon schisteux, qui prend bien la chaux et se débite en feuilles lamellées de grande dimension. Le mortier, constamment fait dans de bonnes proportions de sable et de chaux grise, a la dureté du caillou; tout l'édifice a la solidité d'un roc homogène. Les fondations, creusées à 1 ™ 50, ont nécessité l'exécution d'un aqueduc destiné à détourner les infiltrations provenant de sources supérieures.
Aujourd'hui, 12 février 1851 , cette petite église, orientée selon les règles de la symbolique chrétienne, est presque terminée. La voûte est faite, la toiture est posée; il ne reste à exécuter que le clocher et les statues. Or, la dépense faite jusqu'à ce jour et soldée n'atteint pas le chiflFre de 7,000 francs. Ce fait ne tend-il pas à prouver le bon marché du style gothique ?
Lorsque les travaux seront achevés , ce qui ne tardera guère , en rendant compte d'une autre construction religieuse beaucoup plus riche , dont nous avons également dirigé les travaux, nous donnerons le détail de la dépense, article par article. En supposant ce chiffre grossi des honoraires d'un architecte, on resterait bien au-dessous des évaluations d'un devis soi-disant grec. Il nous sied d'être modeste, et l'exiguité du travail ne saurait, sans ridicule, grossir notre vanité; nous ne pouvons cependant, dans l'intérêt de notre cause , passer sous silence un fait significatif. Â quelques lieues de Yillefavard, on a récemment construit une église de dimensions à peu près semblables. Cette bâtisse, sans style, sans solidité, dépourvue de voûte, a été construite d'après un devis s'élevant à 17,000 francs. Cette somme a été insuffisante et les travaux sont encore inachevés.
Construisons donc des églises en style gothique : c'est une architecture
simple ou savante, sévère ou ornée, au choix du constructeur. En tout cas,
c'est la plus économique , et elle rappelle les temps où la foi réchauffait et
agrandissait tous les courages.
l'abbé TEXIER,
Correspondant dos Comités historiques.
Mouvement archéologique dans la province ecclésiastique d'Auch. — Mouvement archéologique dans le diocèse d'Agen. — Mouvement archéologique à Reims et Chants de la Sainte-Chapelle. — La Sainte-Céciie dans la cathédrale de Bordeaux. » Vandalisme à Dijon : Restes du palais des ducs de Bourgogne. — Vandalisme à Bruges : Hôpital Saint- Jean. — Sculpture archéologique. — Congrès scientifiques et concours historiques. — Sociétés savantes. — Adhésions et encouragements.
Mouvement abchéologique dans la province ecclésiastique d'Auch. — M. l'abbé Th. Laran, correspondant du Comité historique des arts et monuments , nous écrivait en décembre passé : « Dans le dernier numéro des « Annales » , vous avez fait un appel à tous les artistes et archéologues de France , fussent-ils même hostiles à vos idées. Vous leur demandez une liste exacte de tous les monuments qui sont actuellement l'objet de quelque restauration ; la liste exacte des monuments modernes, principalement des églises , qui s'élèvent du sol en style ogival ou roman. Rien, pensez-vous , ne devant pousser plus activement à la renaissance de l'ogive ou du plein-cintre chrétien que cette statistique impartiale de tout ce que l'on a construit déjà ou que l'on projette en style du moyen âge. Vous voulez bien me dire que voiis attendez de moi en particulier des renseignements détaillés sur ce qui concerne les Pyrénées, les Landes et la Gascogne. Je ne vous parlerai pas seulement de Bayonne qui , grâce aux libéralités de M.. Lormand , d'heureuse mémoire , est appelée à devenir une brillante école d'art chrétien, sous la haute direction et l'impulsion énergique de monseigneur Lacroix. Puisque des nouvelles des diocèses voisins sont arrivées jusques à moi , je veux aussi vous les dire, et vous parler de toute notre province ecclésiastique ; mais quelques renseignements m'ont fait défaut pour le diocèse d'Aire. Les trop courts instants , que j'ai pu passer dans la ville d'Aire, ont été absorbés par le magnifique sarcophage de sainte Quiterie. Sans doute , dans plusieurs diocèses qui composent notre province ecclésiastique , surtout dans celui d'Auch, il est des hommes qui ont grandi dans le silence de la retraite, et dont les noms ont fait autorité parmi les archéologues, sitôt qu'ils se sont produits. Bien mieux que moi, ils pourraient vous dire les progrès de cette architecture chrétienne dont nous fêtons avec bonheur la glorieuse renaissance ; mais, puisque des travaux plus sérieux les retiennent, c'est, donc à moi de vous transmettre les nouvelles de nos frontières. — Tous les défenseurs de notre architecture nationale doivent bien de la reconnaissance à cet homme éminent qui , à son passage au ministère , plein de sollicitude pour les glorieux monuments de notre pays , créa des architectes divisionnaires appelés à diriger désormais les travaux de toutes les cathédrales de France. Il était temps que ces monuments , les plus précieux que nous ait légués le moyen âge, fussent tous confiés à des hommes qui, ayant quelque souci de leur nom^ avisassent à ne le point compromettre par des restaurations malheureuses. Les diocèses d'Auch , de Tarbes et de Bayonne doivent savoir gré à M. de Falioux du choix de l'architecte qui leur fut adressé. Dès 4837 , en effet, dans le « Vandalisme et le catholicisme dans l'art » ,
page 480, Tillustre comte de Montalembert citait de M. H. Durand, avec éloge, de « savantes et « consciencieuses études sur Notre-Dame-de-l'Épine, et de plus la restauration de Saint-Remi de a Reims, dont il s'acquittait à la satisfaction de tous les amis de Tart historique ». Depuis cette époque , le temps, l'étude et la pratique ont grandi le talent de M. Durand, et des travaux récents lui méritaient naguères une mention honorable à l'exposition européenne de Londres. A peine installé dans nos contrées, M. Durand s'est mis activement à l'œuvre. Mgr de Rayonne exposait des idées profondément méditées pour la restauration de sa cathédrale ; il développait tout un système d'ornementation et d'iconographie, et le crayon des artistes traduisait sur le papier et rendait accessibles aux yeux les pensées du prélat. Rientôt les travaux marchaient avec activité et intelligence , et ces doctrines archéologiques, que vos « Annales » propagent avec zèle et succès, entraient enfin dans le domaine des faits. Ce n'est pas ici notre dernier mot sur une restauration aussi capitale que l'est celle de Notre-Dame de Rayonne. Lorsque les maîtres de la scienc>e euxmêmee doivent concourir à une œuvre, y apposer leur nom à côté de celui du prélat dont ils sont appelés à interpréter les pieuses et magnifiques conceptions, ce n'est pas incidemment qu'il en doit être parlé. Rientôt, sans doute, nous reviendrons à Notre-Dame de Rayonne; nous dirons quels autels, quels vitraux, quelles peintures se préparent. Poursuivons aujourd'hui le tableau rapider que nous voulons esquisser. — Des études sont faites pour approprier et rendre au culte les chapelles de la crypte d'Auch, dont le clergé métropolitain désire vivement, vous le savez, la complète restauration. — Il est aussi question d'agrandir l'insuffisante cathédrale de Tarbes et de donner à cet édifice roman une façade plus en rapport avec le style du monument. Le conseil général des Hautes- Pyrénées a formulé à cet égard des vœux qui seront sans doute exaucés comme ils le méritent. Les prélats qui occupent les trois sièges dont nous venons de parler ont grandement à cœur la beauté de la maison du Seigneur, le lieu où il réside dans sa gloire. Ils désirent que leurs églises cathédrales soient comme un type sur lequel tous les édifices religieux de leurs diocèses aspirent à se modeler. Ils les veulent donc nobles d'architecture, riches d'ornementation et de symbolisme. Et puis , comme le Seigneur le disait à Moïse, à propos de la construction de son tabernacle , ils diront à leurs fidèles : a. Regardez, faites toutes choses selon le modèle qui vous a « été montré ». — Outre ces trois églises cathédrales, il en est encore d'autres confiées aux soins du même architecte. Moins heureuses que les précédentes , elles sont veuves de leurs pasteurs et n'en sont, ce semble, que plus dignes d'intérêt. — C'est d'abord, au diocèse d'Auch, la cathédrale de Condom, qui se glorifie de compter Rossuet dans la Ugnée interrompue de ses pontifes. Les projets qui la concernent sont à l'état d'étude. — ^Puis, au diocèse de Rayonne, la cathédrale de Lescar, riche de sculptures symboliques et à l'endroit de laquelle la sollicitude du ministère a été enfin éveillée par un de nos honorables représentants, M. Dariste. Un rapport, établissant l'état de la basilique et ses besoins les plus urgents , a été demandé et sera prochainement adressé au ministre de l'instruction publique et des cultes. — ^Le conseil municipal de la ville de Dax veut aussi consacrer 30,000 fr. à la restauration de sa cathédrale qui , malheureusement , est à peu près tout entière de la renaissance. — A bientôt l'ancienne cathédrale d'Oloron , au diocèse de Rayonne. — Puis viennent des églises paroissiales : celle de Jegun , à style roman , dans le Gers ; la grande église dlbos, dans les Hautes-Pyrénées , et la collégiale romane de Sainte-Engrace , à laquelle on arrive avec surprise , après une ascension de plus de deux heures , sur le flanc des Pyrénées , le long des précipices et des ravins. — Vous le voyez , Monsieur, quoique des derniers entraînés dans le mouvement archéologique , nous ne nous laissons pas trop distancer. Elles ne tomberont donc point, grâce à Dieu , ces vieilles églises dont la foi si féconde et la piété si ingénieuse de nos pères avaient doté le sol de la patrie. Pour y bien prier , il nous les faut encore avec leur symbolisme inépuisable et leur cortège d'inspirations célestes cachées sous un vêtement de pierre. Ainsi donc, avant qu'une année se soit écoulée, l'œuvre de restauration entreprise par M. Durand comprend déjà six cathédrales , dont trois sont encore le siège d'un évêque , et trois
églises, moins importantes , mais considérables cependant. — Voilà certainement un bel ensemble de travaux ; toutefois ce n'est pas à nos yeux le signe le plus éclatant du retour aux formes anciennes. En effet l'Académie des beaux arts elle-même , alors qu'en 4847 elle proclamait en séance solennelle la mort de l'architecture gothique , admettait bien qu'il fût permis de restaurer les anciens édifices selon le style architectural qui les avait enfantés ; mais ce qui lui paraissait peu convenable , impossible même , c'est qu'au xix* siècle on s'avisât encore d'élever de nouvelles églises gothiques. Malheureusement pour l'Académie, dans nos contrées , clergé et fidèles sont unanimes pour donner raison à l'architecture chrétienne à rencontre de tous les manifestes. « Rejetant ses haillons grecs et romains, notre province se couvrira bientôt d'une blanche parure <r d'églises dignes de ce nom ». Une église gothique, à trois nefs et à clocher surmonté d'une flèche, s'élève à Tartas, au diocèse d'Aire, dominant la ville et dans une position admirable. Les murs sont à peine montés jusqu'à la naissance des basses nefs, et cette masse grandiose impressionne vivement les esprits ; tous en parlent avec éloge. Les devis montent à 400,000 francs. M. le curé s'est inscrit pour 40,000 fr. ; M. Durand en est l'architecte. C'est encore lui qui a fait le plan d'une église de 70,000 fr. pour la ville de Peyrehorade, dans les Landes. Des obstacles de plus d'une sorte semblent vouloir retarder la réalisation de ce projet ; mais au moins, qu'on le sache, ils ne l>arviendront pas à diminuer en rien l'estime que M. le curé et une municipalité intelligente professent à l'envi pour cette noble architecture du xiii« siècle, qui leur parait, avec raison, de toutes la plus convenable pour un édifice religieux. — Le conseil municipal de Bayonne cède un terrain précieux pour qu'il y soit fait une église sous le vocable de saint André, patron de la paroisse. Un plan en style ogival, dont la réalisation demande 250,000 fr., a été accueilli par le conseil de fabrique et soumis à l'approbation de Mgr. Bientôt sans doute il sera envoyé à Paris, déjà revêtu de l'approbation du conseil de la cité. Les bienfaits de M. Lormand pourvoiront en grande partie à cette dépense et aussi à l'érection d'une chapelle de secours, dont l'architecture rappellera le beau siècle de saint Louis. Le plan est déjà entre les mains de Mgr., qui veut que tous les projets de constructions religieuses lui soient soumis, afin qu'on n'élève à Dieu que des édifices convenables de tout point, des édifices qui réunissent à la beauté des formes toutes les facilités désirables pour le développement complet des cérémonies du culte catholique. — Mais voici un fait qui aura plus de retentissement, et qui est appelé à exercer une action décisive sur le clergé ; un fait qui nous permet de considérer comme définitivement gagnée la cause de l'architecture chrétienne par excellence. C'est que bientôt, sur quatre diocèses de la province ecclésiastique , dans trois au moins, les jeunes élèves des séminaires n'auront sans cesse présentes à leurs yeux et plus tard à leur souvenir que les plus pures formes architecturales. Oh l alors, pas une de ces formes si gracieuses de leurs chapelles, pas une de ces pierres merveilleusement brodées , pas un de ces ornements qu'on appelle capricieux ne sera pour eux sans un sens profond , une poésie intime, une religion voilée. Avec M. de Montalembert, dont le nom se présente si naturellement quand il est question d'art chrétien, « ils a verront, dans cette exclusion générale de lignes horizontales et parallèles à la terre, dans le mou- « vement unanime etaltier de toutes les pierres vers le ciel, une sorte d'abdication de la servitude « matérielle et un élancement dé l'àme affranchie vers son créateur. Leurs prières monteront vers « Dieu avec la mince colonnette ; toutes elles s'inclineront devant lui avec l'ogive, dans un Qpmmun « amour et une commune espérance ». Et quand, devenus prêtres du Seigneur , ils auront à lui construire des temples matériels, elle s'offrira certainement à eux l'image du sanctuaire béni où ils choisirent Dieu pour leur héritage; où une architecture empreinte de religion et de piété V excita si souvent leur esprit à la contemplation des hauts mystères voilés dans le saint sacria fice » ; ils se souviendront, pour continuer à nous servir des expressions du concile de Trente , que « la nature de l'homme est telle qu'elle ne peut s'élever à la méditation des choses saintes sans le secours des signes extérieurs. » Alors, repoussant bien loin les formes plus ou moins élégantes du polythéisme grec ou romain, ils adopteront avec enthousiasme l'architecture consacrée par nos XI 7
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pères à Dieu , à Notre-Dame et aux saints. — C'est pourquoi tous les amis de notre architecture nationale devront des actions de grâces à Mgr l'archevêque d'Aucb, Tun des prélats français qui ont le plus de sympathie pour Tarchéologie chrétienne, ainsi que vous le disiez naguères , et qui dote son petit séminaire d'une chapelle gothique ; des actions de grâces à Mgr de Bayonne qui, bientôt aussi, en aura une dans son grand séminaire. Le plan en a été tracé par le H. P. Arthur Martin, à son retour d'Angleterre et s'acheminant vers l'Alhambra. Nous devrons des actions de grâces à Mgr de Tarbes, qui veut enrichir son petit séminaire de Saint-Pé d'un sanctuaire vraiment chrétien , et refondre en quelque sorte la chapelle de Garaison , objet d'un pieux pèlerinage ; des actions de grâces aussi, pourquoi ne pas le dire, à l'humble congrégation des pauvres filles de la Croix qui, la première, au diocèse de Bayonne, en son noviciat d'Uslarilz, a consacré à Dieu et à sa sainte mère une demeure en style chrétien, et qui lui en prépare une seconde au noviciat d'Igon. Toutes ces constructions nouvelles ne sont-elles pas le complément naturel et en même temps le glorieux couronnement de ces études archéologiques auxquelles le clergé s'adonne déjà dans plusieurs séminaires? Il est bien que delà spéculation pure on s'élève enfin à l'application, et que des œuvres considérables viennent prouver d'une manière éclatante que l'on accepte complètement ces idées de rénovation que l'on prêche autour de soi. La foi, qui a peuplé la France de ses innombrables richesses monumentales , saura les défendre et les conser\'er. C'est encore la foi qui nous ramènera tous aux formes anciennes. Déjà , chez nous, elle s'indigne en face de certaines églises , sans nul caractère religieux, au fronton desquelles on pourrait graver l'inscription que saint Pau! lut un jour sur un autel d'Athènes, Ignoto Dko, « au Dieu inconnu ». Ces temples en effet ne révèlent aucun Dieu, n'expriment aucun culte. Les désirs que manifestait M. de Montalembert, il y a déjà dix ans, sont accomplis. Le clergé de nos jours est persuadé qu'il y a pour lui devoir et intérêt à ce que les sanctuaires de la religion conservent et recouvrent leur caractère primitif. Et c'est un bonheur : sans lui, en effet, la réaction n'eût pas été puissante, générale, populaire; car seul il peut donner quelque ensemble à des tentatives de restauration ; seul il peut obtenir d'importants résultats avec de faibles moyens ; seul enfin il peut attacher à ces œuvres un caractère de popularité réelle en y intéressant la foi des masses.
a Et qu'importe que l'Académie décrète que la victoire est impossible? Ce n'est pas d'aujourd'hui que la foi commence à espérer contre toute espérance. Elle sait de longue date que ce qui est impossible aux hommes ne l'est pas également à Dieu. Il y a dix-huit siècles qu'elle apprit à dire avec saint Jean : La victoire qui triomphe du monde, c'est notre foi. » — « L'abbé Th. Laran. »
MouvEiiRNT auchéologique dans le diocèse d'Agen. — Mgr de Vesins, évêque d'Agen, vient de donner une preuve nouvelle du vif intérêt qu'il porte aux études archéologiques. Un jeune ecclésiastique, palaeographe et dessinateur tout à la fois, et que M. le ministre de l'instruction publique a nommé récemment son correspondant pour les travaux historiques, M. l'abbé harrère, s'occupait à recueillir, dans sa laborieuse solitude de Mézin , près de Nérac , les débris carlovingiens, les chapiteaux en marbre, les vieux titres de l'église romane de Mézin. Mgr de Vesins, juste appréciateur des services que M. Barrère peut rendre à l'archéologie , vient d'appeler sur un plus vaste théâtre , dans le séminaire même d'Agen, le jeune et déjà savant solitaire de Mézin. M. Barrère s'occupera exclusivement d'archéologie religieuse. Dessiner les monuments du diocèse , • en faire l'histoire et la description, préparer les éléments d'une statistique monumentale, enseigner les éléments de l'archéologie aux élèves du petit séminaire, telles sont les occupations auxquelles M. Barrère devra se consacrer exclusivement. Pour inaugurer ses nouvelles fonctions, M. Barrère nous adressait, il y a4)lusieurs mois, les lignes suivantes, qui témoignent que le diocèse d'Agen est un diocèse modèle sous le rapport archéologique. — o 11 fut un temps où le clergé , décimé et dispersé par les révolutions, voyait ses rangs tellement éclaircis qu'il pouvait à peine suffire au gouvernement des âmes. Pourvu qu'il pût rassembler les fidèles et faire monter des prières au ciel,
il s'inquiétait peu que ce fût dans un temple monumental ou dans une chaumière. Quelquefois même, tout occupé des œuvres spirituelles, il laissait appesantir sur des monuments remarquables des mains barbares qui les défiguraient, sous prétexte do les embellir. Mais depuis quelques années, des ecclésiastiques plus nombreux sont venus remplir les rangs éclaircis, et le clergé, participant à ce mouvement ascendant vers la science archéologique, a pu enfin interroger le passé, et demander à nos temples leur origine et leur histoire; il a pu les mettre à l'abri de ces profanations, innocentes dans l'intention, mais fatales dans le résultat. Le diocèse d'Agen ne resta pas spectateur tranquille de ce retour vers l'art chrétien. Son nouveau prélat venait à peine d'en prendre possession, quand, le r*" septembre 18M, il adressa à son clergé une lettre-circulaire dans laquelle il déplorait l'abandon de nos temples, et les mutilations qui les avaient tellement défigurés que l'œil le plus exercé pouvait à peine reconnaître le style de leur architecture , et les caractères qui la distinguaient. Pour faciliter une étude si importante , Mgr de Vesins traça, dans celte même circulaire, un tableau où venaient se résumer les principales formes caractéristiques de l'architecture religieuse aux différentes époques. C'était déjà beaucoup, sans doute; mais, plein de confiance dans le zèle de son clergé, il demanda davantage quelques jours plus tard. 11 disait que souvent nous marchions sur un sol stérile en apparence, et cependant fécond en souvenirs; qu'il était important de le fouiller pour en faire surgir tout ce qu'il recelait. En conséquence, il demandait dans toutes les paroisses la formation de registres où seraient relatés les mœurs, l'histoire, la topographie de la localité. On devait surtout rechercher avec soin l'époque de la construction des églises et des monastères , en faire les descriptions architectoniques , en dessiner l'ensemble et les plus intéressants détails, enfin ne rien négliger de tout ce qui pouvait toucher de loin ou de près à la science archéologique. Tant de soins ne furent pas perdus pour le prélat, et bientôt il put comprendre qu'il n'avait pas en vain compté sur le zèle de son clergé. Déjà partout on s^empressait de faire disparaître les badigeons qui avaient sali nos temples; partout on comprenait qu'il fallait rendre à ces vénérables monuments les vrais caractères de leur magnificence et de leur grandeur. Partout les réparations se firent avec plus d'intelligence, et quelques-unes mirent à découvert des beautés cachées depuis longtemps et complètement ignorées. Entre autres réparations heureuses, nous citerons celles de l'église monumentale du Afas d'Agenais , dues à l'intelligence du prêtre qui est à la tète de cette paroisse. Une simple moulure, à la naissance de l'abside, lui fit soupçonner quelque travail intéressant : il ne se trompait pas, et le marteau , restaurateur cette fois, mit à découvert des colonnes de marbre et des chapiteaux antiques qu'une main fort malavisée avait dérobés à nos regards. Mgr de Vesins, pour multiplier le zèle et agrandir le cercle des connaissances archéologiques, forma le projet d'établir une Commission qui se ramifiait dans toute l'étendue du diocèse. Il écrivit donc le 16 novembre 48ii à tous les hommes savants dont il espérait le concours , et il leur proposa pour modèles les travaux qui se faisaient à Paris. Dans une séance du 15 janvier 1845 , le Comité historique des arts et monuments , présidé par M. le comte de Gasparin , émit le vœu de la création de commissions diocésaines nommées et présidées par les évèques. Ce vœu , que Mgr de Vesins avait prévenu , ne tarda pas à recevoir son exécution : une Commission fut nommée bientôt après, et installée le 17 juin de la même année; des correspondants furent choisis dans tous les cantons du diocèse. Le prélat avait sans doute attendu beaucoup de cette nouvelle organisation ; néanmoins le succt s dépassa toutes ses espérances. Des notices intéressantes et nombreuses , des dessins et des plans qui figuraient les principaux monuments furent envoyés au Comité central chargé de communiquer le mouvement et la vie à la renaissance de l'art chrétien et de la science archéologique dans nos contrées. Ces travaux divers excitèrent les plus vives sympathies des hommes d'élite qui formaient la Commission diocésaine. Déjà les matériaux étaient assez abondants pour mettre la main à l'œuvre, et Mgr de Vesins, appuyé d'ailleurs par le concours du gouvernement, allait commencer l'édifice monumental qui devait perpétuer de glorieux souvenirs, et restaurer l'art religieux dans son diocèse. Les ouvriers ne manquaient
pas , et déjà la Commission avait désigné les hommes éminents qui devaient décrire nos monuments et en retracer l'histoire, tandis qu'un dessinateur déjà conim devait en reproduire les plans et les formes archi tectoniques sous les yeux d'un maître des plus distingués de la capitale. On aurait eu ainsi la statistique monumentale du diocèse entier. Ces dispositions furent arrêtées dans la séance du 24 janvier 4848. Mais cette séance fut la dernière, et les événements qui survinrent quelques jours plus tard renversèrent tous ces projets*. Mais , depuis quelque temps déjà , le mouvement archéologique a repris sa marche dans le diocèse. On a déjà posé les fondements de trois édifices dont les plans ont été dressés par des erchitectes habiles. L'église de Castelmoron s'élève sur les plans de M. Leboucher qui, sur la présentation de M. Lassus, vient d'être nommé inspecteur des monuments diocésains du déparlement de la Sarthe. Les plans des églises de Couthure et de Meilhan sont de M. AUaux, architecte de Bordeaux. M. Allaux a eu la pensée heureuse d'adopter, pour l'église de Meilhan, le style roman , dont la sublime sévérité inspire le sentiment religieux. Nous serions injuste si nous ne disions pas un mot des efforts de madame Ârbanère f)our donner à nos églises gothiques ou romanes des vitraux archéologiques plus en harmonie avec leur style et leur majestueuse beauté. Les efforts de madame Arbanère promettent des succès heureux , et sa fabrique , qui compte à peine deux ans d'existence , a reçu l'année dernière la visite et les encouragements de M. Didron. Telles sont les phases diverses qui ont marqué le mouvement archéologique dans le diocèse d'Agen , depuis que Mgr de Vcsins en a pris possession. Le prélat tient trop à cœur une œuvre si heureusement commencée, pour ne pas lui continuer ses soins et ses labeurs. Qu'il nous soit donc permis d'espérer qu'il trouvera la récompense de ses efforts dans ce progrès toujours croissant de la science archéologique dans son diocèse. Nous avons d'ailleurs l'assurance qu'il pourra toujours compter sur le zèle de ses correspondants et de sa Commission diocésaine. — L'abbé Barrëre. »
Mouvement archéologique a Reims. Chants de la Saixte-Chapelle. — M. Chailes Givelet vient de nous adresser la lettre suivante : « Monsieur le directeur, je m'empresse de vous faire connaître le mouvement archéologique que j'ai remarqué à Reims depuis quelque temps. Vous apprendrez sans doute avec plaisir qu'il existe encore, au sein de cette ville essentiellement manufacturière, des hommes de goût dévoués aux anciennes traditions. Le fait le plus important est la construction de l'élégante chapelle de Saint-Thomas, dans le faubourg de Laon. Cette église doit son existence aux libéralités de S. E. le cardinal Gousset, notre archevêque. Le chœur, les transepts et une travée de la nef, seulement construits , ont été bénis le jour de la fête patronale. Les travaux, interrompus pendant l'hiver, doivent reprendre au printemps avec une nouvelle activité. L'ameublement de Saint-Thomas répond à l'élégance de son architecture. S. E. le cardinal ne veut, pour orner cette église, que des vases et des ornements rappelant les formes de ceux du xiii* siècle. Les vêtements sacerdotaux ont aussi repris leur ancienne coupe. Ils ont la souplesse si admirable des mantelets dont on se sert encore aujourd'hui à la cathédrale, aux jours de jeûne et de vigile. Le confessional, la chaire, les fonts baptismaux rappelleront, par leur forme et leur ornementation, ce que le xjii* siècle a exécuté de plus beau. A près de 4 kilomètres de SaintrThomas, à l'autre e trémité de la ville, à Saint-Remi, église que les étrangers ne connaissent pas assez, les offices sont célébrés avec une pompe et une dignité qu'envieraient bien des cathédrales de France. M. A. Aubert, vicaire et neveu du respectable curé de cette paroisse, fait renaître l'ancien cérémonial de l'Église de Reims. Par ses soins, les antiques traditions sortent de l'oubli où elles paraissaient plongées pour toujours. A Saint-Remi cependant , on avait conservé , plus qu'ailleurs , les anciens usages. Pour ne vous citer que des exemples autrefois communs à toutes les localités, je vous parlerai de la custode suspendue au-dessus du maître-autel. A Saint-Remi, comme à la cathédrale, cet usage n'a pas été interrompu. La procession du jour de l'Epiphanie suit toujours son ancienne marche. En sortant de la grande nef, au lieu de tourner dans le bas-côté de droite, elle prend celui de gauche, afin que,
rentrant au chœur, elle puisse par là imiter les rois mages qui ont pris un autre chemin en retournant dans leur pays. Je regrette que vous ne puissiez jouir du spectacle que nous avons dans notre ancienne basilique, surtout quand vous saurez que ce spectacle est devenu un drame vivant et animé pour les fidèles. Non content de faire renaître, de faire exécuter avec zèle nos cérémonies, M. l'abbé Aubert les a toutes expliquées, commentées dans une longue suite d'instructions aussi intéressantes par les sentiments qu'elles excitaient en nous, que par le talent de l'orateur. Après ce retour vers l'ancienne liturgie, ce qu'il m'importe le plus de constater aujourd'hui , c'est le succès que vient d'obtenir M. Carrier, maître du chœur, à Saint-Remi, et dont le dévouement est au-dessus de tout éloge. Par ses soins, le chant des offices répond à la beauté du cérémonial. Tout ce que connaissent les fidèles est chanté, en plain-chant à quatre parties, dans des tons à portée de leurs voix. L'exécution est on ne peut plus satisfaisante. Parmi les morceaux dits au moment de l'offertoire et pendant les saluts, on a exécuté, suivant les fêtes, une partie des chants de la Sainte-Chapelle. Rien ne peut donner une idée de l'effet produit par ces belles inspirations de nos pères dans ces siècles de foi et de ferveur. L'entrain, l'énergie et la douceur réclamés par la facture des différentes pièces, ont donné un charme inexprimable à leur exécution. Je voudrais pouvoir vous décrire les cérémonies qu'accomplissent de nombreux enfants de chœur, se déroulant en guirlande dans le sanctuaire, où ils apportent les vases sacrés destinés au saint sacrifice. Ce beau cérémonial, sculpté à l'abside de de notre cathédrale, porte en lui un intérêt bien touchant, quand il est exécuté avec autant de précision et de simplicité qu'à Saint-Remi. C'est pendant que ces douze enfants, destinés au service du sanctuaire, offrent aux yeux des fidèles toutes les beautés de la liturgie rémoise, que quinze autres enfants de chœur, joignant leurs voix douces à celles des chantres, font résonner les voûtes de leurs accents harmonieux. Comme récompense de leurs peines, M. l'abbé Aubert et M. Carrier voient le temple du Seigneur se remplir de plus en plus de fidèles accourus de tous les points de la ville. Cet exemple a déjà trouvé un imitateur. M. l'abbé Buffet, curé de Saint-André, a confié à M. L. Bourges le .soin de monter, pour sa paroisse, un chœur digne de célébrer les louanges de Dieu. Les Chants de la Sainle-Chapelle sont en ce moment à l'élude. A Saint-André, comme à Saint-Remi, ils ne pourront qu'exciter la piété des fidèles, et prouver que le plain-chant est, plus que la musique, capable de faire naître en nous les sentiments religieux qu'inspire le lieu saint. Agréez , etc. » — Comme complément à ce qui précède, mais pour un autre point de la France, M. l'abbé Auber, chanoine titulaire de Poitiers et correspondant des Comités historiques, nous écrivait en date du 23 décembre dernier : — « Le sacre de Mgr Cousseau , évèque nommé d'Angoulème , va avoir lieu dans notre cathédrale. Il réunira dans la vaste basilique une foule compacte à qui notre maître de chapelle fera entendre votre beau Patrem parit pilia, dont on a été, déjà deux fois, fort content. Le grandiose , l'ampleur harmonieuse de ce remarquable morceau a saisi tous ceux qui l'ont entendu. Beaucoup, en apprenant son origine et sa date, ont conçu une singulière estime de cette musique du moyen âge dont ils ne se figuraient pas la puissance ; ils avouent, malgré des préjugés antiarchéologiques, qu'une telle composition est vraiment religieuse et qu'elle l'emporte sur les motets sautillants qui font leurs délices. C'est toujours quelque chose qu'un commencement de conversion. » — Le 42 décembre dernier, on inaugurait dans la cathédrale de Bourges la chapelle du Sacré-Cœur. Cette chapelle, sculptée par M. Jules Dumoutet, lambrissée par M. Dumas, peinte par M. Chédin, ornée de bronzes par M. Lescornel, tous artistes de Bourges, qui se sont efforcés de reproduire le style ogival de l'architecture, reprenait un éclat nouveau. Pour que la cérémonie d'inauguration fût elle-même en rapport avec celte résurrection de l'art gothique, M. le curé de la cathédrale voulut y faire entendre les Chants de la Sainte-Chapelle. En conséquence, M. Thébeault, maître de chapelle, fit exécuter les chœurs par des élèves de la maîtrise, par des élèves de l'école normale et par des amateurs, tandis que M. Alexis Dupont, appelé de Paris, chanta les solos. La ville de Bourges a fait l'accueil le plus sympathique à ces mélodies, que M. Félix Clément aura eu l'honneur et le bonheur de révéler le {^emier à l'Europe catholique.
La Sainte-Cécile dans la cathédrale de Bordeaux. — M. G. de Casteinau d*EssenauIt, correspondant des Comités historiques, nous adressait, en date du 26 novembre dernier, la lettre suivante. Cette communication ajoute des faits nouveaux et curieux à ceux que nous avons déjà publiés sur la musique moderne dans les églises : — « Monsieur et cher collègue, comme abonné des a Annales », et entièrement dévoué au triomphe des doctrines qu'elles cherchent , au prix de si nobles efforts, à propager, ou, suivant le style du jour, à répandre dans les masses, permettez-moi de vous entretenir quelques instants de ce qui vient de se passer ces jours derniers dans notre ville. Tous les ans, à l'occasion de la fête de sainte Cécile, il est d'usage ù Bordeaux, comme dans bien d'autres villes,, qu'une société de bienfaisance, organisée sous le patronage populaire, fasse célébrer dans l'une de nos paroisses principales une grand'messe accompagnée de chants et de morceaux de musique dits religieux, le tout à la plus grande gloire de la sainte patronne des musiciens et au profit des artistes malheureux. Depuis peu d'années, c'est dans notre belle cathédrale, dont la vaste nef et les tribunes offrent au public une plus grande enceinte que celle des autres églises, qu'a lieu cette cérémonie où se rend toujours, il faut le dire, une foule empressée et charitable. Or, vendredi dernier, jour de Sainte-Cécile, fidèles et curieux se rendaient à la vieille basilique pour y entendre et y admirer l'exécution de la grand'messe d'usage que, depuis plusieurs jours, les journaux de la cité annonçaient devoir surpasser celle des années précédentes. Le programme ( il y avait un programme, s'il vous plaît ! ) se composait de la manière suivante : — 4" ouverture de Tamerlan, de Winter ; — 2° messe en musique, de Dietsch, exécutée par cent chanteurs et cent instrumentistes, sous la direction de M. Mézeray, chef d'orchestre du Grand-Théâtre ; — 3® une délicieuse composition de M. Panseron (0 SALUT ARis hostia), orchostrée par.M. Mézeray, chantée par M. de Lagrave, notre premier ténor ; — 4» symphonie sur les motifs du a Stabat » de Rossini, arrangée par Mercadante, exécutée par l'orchestre. — Ma foi. Monsieur, j'eus, moi aussi, le désir de voir et d'entendre toutes ces merveilles ; je me mêlai donc à la foule, et j'entrai. Tout d'abcfrd s'offrit à ma vue une large estrade s' élevant au fond de la nef, vers l'ouest, et sur laquelle étaient placés les musiciens accordant l'un son violon, l'autre son violoncelle, celui-là son trombone. Devant l'estrade étaient disposés les sièges destinés à la foule des assistants qui, passablement distraite par ces préludes multipliés et discordants, chuchottait debout et frémissante dans l'attente de ce qui allait avoir lieu. Je trouvai bien qu'un tel ensemble n'avait précisément rien de fort convenable pour un temple du Seigneur ; mais, comme à l'époque où nous vivons, il est bien souvent impossible, en pareilles circonstances, qu'il en soit autrement, je pris patience et j'attendis. Enfin, vers dix heures et demie, le clergé sortit de la sacristie, et, traversant la foule , se rendit à l'autel. Aussitôt , la cérémonie commença. Hélas! Monsieur, que vous en dirai-je? Comment vous peindre l'impression pénible, douloureuse même, que produisait en moi cette musique prétendue religieuse, exécutée à grand orchestre par des instruments dont le jeu,, amaigri dans une aussi vaste enceinte, se traduisait en sons aigres , durs et criards? Vous parlerai-je de l'auditoire, qui, debout et tournant le dos à l'autel, jumelles et lorgnons à l'œil, causait et paradait ni plus ni moins qu'à un spectacle ordinaire, sans se soucier le moins du monde de l'auguste sacrifice qui se consommait derrière lui. Et les chants; quels chants. Monsieur! de vrais chœurs d'opéras, avec dialogues, coupures, etc. Disons tout cependant : notre premier ténor de Lagrave, dont la voix sympathique me rappelait celle de Dupont, a parfaitement chanté le : « 0 salutaris hostia », de Panseron ; mais quelle autre impression sa voix eùt-elle produite interprétant notre belle musique du XIII® siècle ! C'est un fait digne de remarque combien celte musique moderne, ces instruments d'orchestre, ces voix même, transportés de nos théâtres dans l'intérieur de nos vieilles basiliques, produisent un effet mesquin, disgracieux et choquant. On dirait qu'ils ont peine à attehidre jusqu'au sommet de ces voûtes hardies, et qu'ils ne peuvent remplir ces majestueuses enceintes, semblables à ces plantes qui, transportées du sol natal sur une terre étrangère, n'y vivent plus qu'étiolées, et finissent bientôt par y mourir d'épuisement. Ce fait m'apparaissait encore plus frappant, avant-hier, dans la même cathédrale, où l'on célébrait la fête de Saint-André, patron du diocèse. J'y assistais aux
-vêpres chantées moitié en musique moderne, style toujours dit religieux, avec force accompagnement d'instruments de toute sorte, et moitié en simple plain-cKant, sous la direction sévère de Torgue. Les enfants de la maîtrise, les chantres ordinaires et des amateurs étaient chargés de l'exécution de Tœuvre du maître de chapelle, tandis que les chants de Téglise étaient rendus par les élèves des Frères de la Doctrine chrétienne, ces modestes instituteurs du peuple, et les seuls capables peut-être de donner au peuple rinstruction qui puisse lui convenir. Quelle différence, Monsieur, des uns aux autres ! Quand le chœur chantait, impossible de rien distinguer dans ce mélange de voix et d'instruments de tout genre dont l'effet, se traduisant en tapage et rien de plus, laissait la foule froide ou distraite ; mais quand au contraire c'était les élèves des Frères, quand à ces trois cents vcix à l'unisson venaient se mêler celles plus mâles de leurs pieux instituteurs, et celles du peuple, car en province nous chantons encore à l'église ; quand à ce puissant ensemble, les sons graves et larges de l'orgue venaient ajouter leur harmonie sévère, on oubliait bien vite et théâtre et violons, trompettes et tambours, pour revenir aux pieuses pensées, et songer qu'on était vraiment dans la maison de Dieu. Et ne croyez pas. Monsieur, que la foule soit aussi étrangère qu'on le suppose à ces observations. Le jour de Sainte-Cécile, avant-hier encore, j'ai entendu bien des personnes, des dames même, dire tout haut à peu près ce que je vous écris. Malgré leur enthousiasme de convention, nos journaux eux-mêmes n'ont pu s'empêcher de témoigner quelque élonnement du peu d'effet de cette musique à falbalas, malheureusement dite religieuse. En voulez-vous la preuve? Je copie dans te « Courrier de la Gironde », du 23 novembre, une partie de son article sur la solennité musicale du jour de Sainte- Cécile : — a Hier a été célébrée dans l'église primatiale de notre ville , la fête de sainte Cécile. « Plus de deux cents musiciens, tant chanteurs qu'instrumentistes, avaient voulu prêter leur concours « à cette solennité musicale. La belle messe en musique de Dietsch a été exécutée avec un ensemble « et une harmonie remarquables. Disons t toutefois , que l'effet n'en a pas été aussi saisissant ^ qu'on était en droit de l'espérer. Nous croyons que la cause en doit être attribuée à la « grandeur de Védifice, qui a dû nuire sensiblement à la sonorité des instruments et des « voix, » — Pourquoi donc nous en tenir encore à ces païennes traditions de la Renaissance? Pourquoi Mgr Donnet , notroi vénérable prélat , dont la voix éloquente parlait naguères si puissamment en faveur de la rénovation du chant ecclésiastique , ne donne-t-il pas lui-même un noble et vigoureux essor à ces saines doctrines qui sont aussi celles des vrais amis de l'art chrétien? Pourquoi ne pas tenter en province ce qui a si bien réussi à Paris? Nous croyons qu'il n'y aurait qu'à te vouloir pour obtenir plein succès, et qu'un premier essai des beaux chants du xiii« siècle, fait sous le patronage de notre digne archevêque, entraînerait l'approbation et les éloges de ceuxlà même qui paraissent les plus convaincus des ressources de la musique moderne dans nos églises. » — « G. DE Castelnau-d'Essenault. »
Vandalisme a Dijon : restes du palais des ducs de Bourgogne. — M. Rossignol, archiviste de la Côte-d'Or et de l'ancienne Bourgogne, membre de la Commission des antiquités départementales, nous écrit de Dijon . « II en est des monuments religieux comme de la foi ; il en reste encore beaucoup, malgré le vandalisme de la philosophie et des révolutions. Mais l'architecture civile n'a pas les mêmes avantages ; ses monuments tombent avec les formes successives de la société ; une invention les modifie et souvent les emporte. La poudre à canon, par exemple, n'a pas seulement fait sauter nos citadelles; elle a renouvelé l'architecture militaire, et lui a imposé ses lois. Le château de Dijon tombe dans ses fossés ; nos remparts s'ébrèchenl chaque jour ; il n'y a plus que deux ou trois pignons sur nos mes ; la Bourgogne du xviii* siècle a mis son palais d'États sur les ruines du palais ducal. Cependant les arts n'ont pas tout perdu ; les voûtes du vieux palais sont conservées et portent sur leurs arceaux intacts les constructions modernes. La place des Ducs est adossée à une curieuse façade de leur hôtel ; la cheminée de la salle des gardes reste debout ; la grande tour, habitée par le télégraphe , domine la ville et la contrée , comme au temps des
Armagnacs. Grâce à la religion des souvenirs, dont nos pères avaient le culte, l'étranger qui nous visite peut encore dire en entrant à Dijon : C'était la capitale de la Bourgogne. Foyer traditionnel des arts, notre ville ne veut rien perdre de sa vieille renommée. Elle achèvera bientôt les constructions interrompues du « Palais des États »; et la « Tour de Bar », qui doit son nom à la captivité de René, qui fut roi de Sicile , sera incrustée dans l'édifice projeté : cet honneur élait dû à la prison et à l'atelier d'un prince qui fut artiste et mérita le titre de Bon. Mais les architectes veulent raser les cuisines monumentales des ducs de Bourgogne, admirablement conservées entre la « Tour de Bar » et la rue « Rameau ». Je n'ai pas le fétichisme de l'archéologie. J'appelle poussière ce qui est poussière ; mais je me suis attristé à la nouvelle de la perte imminente d'un monument qui , malgré la vulgarité de son nom , est un témoin vivant de la magnificence des ducs de Bourgogne. L'extérieur de cet édifice est simple et d'une sévérité qui lui donne l'air d'une geôle. Quatre murailles brunies par le temps ; dans celle de l'Ouest , une porte unique et quelques fenêtres autrefois couvertes d'un auvent qui courait dans toute la longueur de la muraille. Telle est la façade ; c'est à peine si les passants s'arrêtent pour la regarder. Mais, quand on a franchi le seuil, on se trouve dans un petit vestibule à ciel-ouvert, obscur et au fond duquel se trouve la bouche d'un puits large et profond. On entre de là dans le sanctuaire ; Brillât-Savarin n'aurait pas employé une autre expression pour désigner les cuisines des « grands ducs de l'Occident ». Quand la tradition nous raconte leurs festins homériques, et la marche triomphale des écuyers de cuisine, précédés de torches, de cornettes et d'huissiers en costumes; qu'elle nous parle d'une armée d'ofRciers culinaires manœuvrant militairement sous les ordres du « maître queux », armé de la verge d'essais et assis sur un trône entre le buffet et la cheminée ; quand nous entendons le .récit de ces entre* mets gigantesques, de ces pâtés monstrueux, de ces plats-jardins sillonnés d'arbres et d'allées ; quand nous entendons un roulement de tambours sous la croûte d'une pâtisserie , il nous semble que nous assistons à des scènes des a Mille et Une nuits ». C'est cependant la vérité historique dans toute sa sincérité : les cuisines des ducs de Bourgogne en sont les pièces justificatives. Figurezvous une rotonde élevée sur une ligne de vingt mètres. La voûte est supportée par huit fortes nervures qui la divisent en compartiments égaux ; elles partent de la circonférence d'une couronne qui sert de clef à la voûte ; divergent comme autant de rayons et fléchissent insensiblement, pour aller se fondre et s'identifier avec huit grosses colonnes , rangées autour du monument. C'est le croquis , ou si vous aimez mieux, la charpente lapidaire de cette simple mais étonnante construction. Le jour n'y pénètre qu'à regret à travers deux petites fenêtres géminées, garnies de lourds barreaux de fer , autrefois voilées par de sombres verrières et défendues encore elles-mêmes par la projection d'un toit. De plus , ces fenêtres ne donnent pas immédiatement dans le corps de l'édifice, mais dans une sorte de couloir, qui s'ouvre sur la cuisine par deux vastes ogives : on y avait , comme aux enfers, horreur des rayons du soleil. Il n'y a pas une seule pièce de bois dans cette construction ; c'est, pour me servir d'une expression de Dante , une vaste a Malebolge » en pierres à l'épreuve du feu. Il fallait bien qu'il en fût ainsi. Quand le Minos de cet antre élait assis contre la colonne des ogives, la face tournée vers son empire , il avait devant lui , dans les entrecolonnements, les deux larges bouches de foyer de trois mètres de profondeur. Il avait à sa droite, il avait à sa gauche, sous d'énormes « manteaux », quatre autres foyers semblables. Il y jetait des arbres entiers et pouvait à la même heure y faire rôtir trois paires de bœufs. Pour vous prouver qu'il n'y a pas d'exagération dans mes termes, aujourd'hui tel de ces énormes manteaux de cheminées abrite un petit ménage ; et toute la cuisine du locataire , meubles et chaufToir, est à l'aise entre les deux chenets du foyer ducal. Voilà pour l'histoire. Sous le point de vue de l'art, ce monument n'est pas moins précieux. Il est unique dans son genre, conçu d'un jet, et exécuté avec un goût qui fait honneur à l'architecte. S'il y a dans l'encadrement extérieur des baies quelques colonnettes engagées, à l'intérieur tout est de la plus grande simplicité. La couronne et les nervures sont prismatiques, mais sans prétention. Les colonnes ne manquent pas d'une certaine
élégance, mais elles sonl nues et sans chapiteaux. Malgré l'époque qui recherchait les ornements et qui finit par en couvrir les édifices , l'artiste bourguignon a compris qu'il y avait aussi dans le style ogival un ordre dorique, et que, dans la sombre officine, il fallait que lout fût simple et respirât la force. Si ce monument de la magnificence de la maison ducale était délabré , déchiré quelque part, je concevrais qu'on n'y tînt pas, puisqu'on serait à la veille de le voir s'affaisser sur lui-même. Mais il est intact et dans toute sa beauté native. Débarrassé des cloisons récentes qui le masquent et le déshonorent , ce serait une des plus curieuses salles de notre Musée , à la suite duquel il se trouve. Dijon n'est pas une ville comme Lyon, Lille ou Bordeaux : sa position géographique ne lui donnera jamais une grande importance politique ou commerciale ; elle n'aura jamais à sa couronne que le fleuron des sciences , des arts et des lettres. Il serait triste d'entendre dire qu'elle a déchiré sa vieille devise : « Tergeminis toUere honoribus » , et qu'elle répudie le seul héritage auquel elle puisse prétendre. Si les cuisines des ducs de Bourgogne étaient enfouies ou cachées dans des montagnes , on creuserait pour les découvrir , on ferait un voyage pour aller les voir. Elles sont à nos portes, dans le Musée même de la ville , et nous ne les connaissons pas ! Quand on a fait un appel aux architectes afin d'avoir des projets pour les constructions qu'on se propose d'élever, on ne leur a pas dit : « Prenez garde ! vous trouverez sur votre passage quelque chose « qu'il faut respecter d ! — Espérons cependant que le Conseil municipal , qui a dans son sein des amis des arts , d'intelligents tuteurs de la cité , n'adoptera pas un projet qui , en renversant ces cuisines monumentales , priverait d'un chef-d'œuvre les sciences et les arts , nous enlèverait le seul morceau intact du Palais des ducs, et réduirait en poudre l'un des plus curieux commentaires des « Mémoires d'Olivier de la Marche ». « Rossignol »,
Vandalisme a Bruges : hôpital Saint-Jean. — M. le comte de Montalembert nous adressait , trop tard pour paraître dans la dernière livraison, la note suivante sur un projet qui déshonorerait certainement la Belgique, s'il était mis à exécution : — «Il se préparait à Bruges, en septembre dernier, un acte déplorable de vandalisme : c'est la destruction de l'ancien hôpital de Saint-Jean, si célèbre par les trésors de peinture qu'il renferme. C'est là que se trouvent la châsse de sainte Ursule, peinte par Hemling, et divers autres chefs-d'œuvre de ce grand maître. Mais cet édifice n'est pas seulement un musée de peinture catholique : c'est encore un monument d'architecture d'un grand mérite. On sait combien sont rares et estimés les édifices du moyen âge qui se rattachent à la vie civile. L'hôpital de Bruges, situé dans le quartier le plus pittoresque de la pittoresque ville de Bruges, au bord d'une petite rivière qu'il domine de sa masse imposante et variée, forme avec les deux églises de Notre-Dame et de Saint-Sauveur un ensemble délicieux. Il renferme plusieurs salles aussi vastes que belles, et présente au dehors une série de pignons de formes diverses et d'un effet charmant. C'est le gouvernement provincial de la Flandre-Occidentale qui insiste sur la destruction de ce curieux et antique établissement , sous prétexte d'émélioralion hygiénique ; il se propose, après l'avoir jeté à bas, de le reconstruire à neuf sur un plan qu'il quahfie de byzantin. Peut-être l'attentat est-il consommé à cette heure. » — Cette appellation de byzantin, imposée au style roman par une certaine école d'archéologie, nous avait toujours déplu. .Aujourd'hui , elle nous inspire un sentiment de répulsion plus vif encore ; car c'est à elle, fort probablement, qu'on devra la ruine de l'hôpital Saint-Jean. En effet, on ne propose de raser ce monument que pour le remplacer par une construction plus belle, et ce mot de byzantin , ce prétendu style oriental , jette des éclairs aux yeux des gouvernants et du peuple qui en ignorent la valeur et le sens. Voilà où peut conduire une terminologie mal faite, parce qu'elle est ignorante. Si l'on avait dit aux Brugeois qu'on allait détruire leur vieil hôpital pour leur en donner un autre en style gothique, les Brugeois auraient bien pu répondre que, gothique pour gothique, ils aimaient autant l'ancien que le nouveau. Mais, sous prétexte de byzantin, on leur ofTre des colonnes perlées en place de colonnes unies, des chapiteaux d'acanthe enrubannée en place de chapiteaux à simples crochets ou feuilles de XI. 8
choux , et les Brugeois, qui n'en savent pas davantage ^ acceptent l'échange. Échange frauduleux : car ils ne se doutent pas qu'ils prennent de la verroterie pour du diamant ; du cuivre pour de l'or ; du style d'architecture, qui n'a pas de forme et ne mérite pas de nom, pour de la plus noble architecture du XIII* et même du xii« siècle Nous espérons que messieurs les archéologues de Bruges et , à leur tète, Mgr Malou , évèque de cette noble ville, ne permettront pas à M. le gouverneur de la province de donner satisfaction aux ruineuses fantaisies de quelque architecte officiel , grand restaurateur et grand démolisseur, comme nos architectes de France, des plus beaux monuments historiques de la Belgique.
Sculpture archéologique. — Nous croyons nécessaire et juste de compléter ici , par quelques lignes, ce que M. Darcel a dit plus haut, dans son article sur le Salon de 1850-1851. M. Eugène Bion a exposé deux petites statues représentant saint Dominique et saint Vincent de Paul. Le saint Vincent de Paul montre ce qu'un esprit nourri des études sur l'art gothique peut faire avec des physionomies modernes et des vêtements de notre époque : Tétole est à palettes moins larges et moins ridicules que celles de nos jours ; le tète est réelle et idéale tout ensemble. Ainsi , costume et figure , tout reconnaissables et modernes (]u'ils sont , semblent rappeler un type plus ancien. Le saint Dominique rappelle bien mieux encore la statuaire du xiii' ou du xiv*" siècle. Tète pleine d'intelligence, grave et légèrement souriante; vêtements à beaux plis larges et simples, comme les gothiques savaient si bien les faire. M. Bion, l'éminent sculpteur des statues de la chapelle du Saint-Sacrement à Arras , a exécuté» pour Notre-Dame de Paris une grande figure de saint Jean évangéiiste, qui est un véritable chef-d'œuvre, à notre sens , et qui reproduit le plus beau sentiment du xiii« siècle — M. Duseigneur a mis à l'exposition un ange dont l'attitude est pleine de gravité. La figure, à traits fortement accusés, est éloignée de la convention antique et de l'afféterie moderne. Nous reparlons ici de M. Duseigneur, parce que ce sculpteur courageux vient d'expédier pour l'exposition universelle de Londres un immense groupe de Saint Michel terrassant le Démon. Groupe qui fera une profonde sensation et qu'il est regrettable de voir quitter la France. Il est certain que les Anglais admireront cette énergique sculpture et la garderont chez eux. — M. Emile Feugère-des-Forts, élève de M. Duseigneur, a exposé une statue de sainte Clolilde. La croix et la coquille qu'elle tient à la main font connaître que la sainte a converti et fait baptiser Clovis. Statue traitée avec soin et qui présage dans le jeune artiste un talent bien près d'être mûr. Avec une étude plus sérieuse encore du moyen âge, nous aurons avec nous un statuaire de plus. — M. Toussaint est, à notre avis, un des .plus intelligents, un des plus habiles sculpteurs qui soient. Nous avons vu en plâtre le tympan qu'il va traduire en pierre à la porte centrale du grand portail de Notre-Dame de Paris, et nous pensons qu'il n'est guère possible, aujourd'hui, de reproduire plus exactement la sculpture du xiii« siècle. Â l'exposition , M. Toussaint a mis une statue de la Justice et une statue de la Loi. C'est de la sculpture remarquable, à la façon de Jean Goujon. Ces cheveux frisés, ces petits yeux en coulisse, ces draperies légères et soyeuses , ces proportions d'une élégance maniérée, tous ces caractères rappellent à s'y méprendre la statuaire de notre renaissance. Nous préférons, on s'en doute bien , le xiii* siècle ; mais M. Toussaint sait en faire quand il le faut, et il le fait en maître.
Congrès scientifiques et Concours historiques. — Cette année-ci, pas plus que l'année dernière, on ne nous a donné le moyen d'assister aux congrès scientifiques qui se tiennent à Paris, au palais du Luxembourg. En conséquence, nous ne dirons rien du congrès qui vient, sur la fin de février, de consacrer quelques séances à discuter certaines questions d'art et d'archéologie. — Quant au\ congrès qui se tiennent en province, celui de 1851 siégera à Orléans. Il s'ouvrira dans la première quinzaine de septembre et durera au moins dix jours. M. Léon de Buzonnière, auteur d'une savante « Histoire monumentale de la ville d'Orléans », en est le secrétaire général. — La
Société des antiquaires de Normandie, qui siège à Gaen, vient de proposer un magnifique sujet de concours à tous les archéologues, historiens et monumentalistes. Ce sujet est THistoire de l'abbaye Saint-Etienne de Caen. Les concurrents étudieront et décriront cet établissement religieux sous tous ses aspects, et dans tout ce qu'il a offert de remarquable depuis sa fondation jusqu'à la fin du siècle dernier ; ce n'est pas seulement son architecture , mais encore son organisation intérieure, son administration spirituelle et temporelle, sa liturgie, son personnel et enfin les événements dans lesquels il figure , qu'ils auront à faire connaître. Les documents qu'ils devront surtout consulter pour ce travail sont des pièces manuscrites et inédites que possèdent la Bibliothèque publique de Caen, les Archives du Calvados, de la Seine-Inférieure et de l'Orne, la Bibliothèque Nationale de Paris, et même celle du Vatican à Rome. Chaque mémoire portera en tète une devise qui sera répétée sur un billet cacheté, contenant en outre le nom et le domicile de l'auteur ; il devra être adressé franc de port, avant le O*" juin 4853» à M. le secrétaire de la Société. Le prix, grâce à la libéralité de M. Pierre-Aimé Lair, qui a bien voulu y contribuer pour moitié de la somme allouée , est de 600 francs ; il sera décerné par la Société dans sa séance publique du mois d'août 1853. — Le président de la Société, M. A. Charma, et le secrétaire, M. H. de Fonneville, nous permettront de les remercier spécialement d'avoir engagé la savante Société des antiquaires de la Normandie à mettre au concours un aussi beau et si large sujet de mémoire.
Sociétés savantes. — Plusieurs de nos amis, notamment MM. Genestet de Chairac, archivistebibliothécaire, et Hippolyte Durand, architecte diocésain, viennent de fonder à Bayonne une Société d'émulation pour les sciences, les lettres, les arts, l'agriculture et l'industrie. La Société nouvelle compte, parmi ses cent dix-sept membres fondateurs, Mgr Lacroix, évèque de Bayonne, et les ecclésiastiques, les magistrats, les médecins, les fonctionnaires publics, les littérateurs, les artistes, les savants, les propriétaires, les négociants, les militaires les plus distingués de la ville. La Société est instituée pour encourager l'étude des sciences, des arts et belles-lettres ; pour rechercher, recueillir, étudier et publier des travaux spécialement destinés à faire connaître l'histoire du pays. Dans sa séance du 27 janvier, elle a nommé pour correspondants MM. les abbés Laran et Vidal, professeurs au séminaire de Laressore ; MM. G. de Lagrèze , procureur de la république à Pau ; Zatoulel, bibliothécaire de Pau ; de Girardot , secrétaire-général de la préfecture du Cher ; l'abbé Canéto, supérieur du séminaire d'Auch ; Latour, architecte à Tarbes ; Malpièçe, architecte à Paris. Elle a donné le titre de membre honoraire à MM. Léon Dufour, de Caumont et Didron aine. — A «e propos, nous dirons que nous n'avons pas jusqu'à présent mentionné les titres de membre correspondant ou membre honoraire que diverses sociétés scientifiques de la France et de l'étranger ont bien voulu nous conférer. C'était un honneur trop personnel pour en donner connaissance à nos lecteurs. Cependant, comme quelques-unes de ces sociétés, trop bienveillantes pour nous, ont paru croire que ce silence semblait accuser une certaine indifférence de notre part, on nous permettra de protester contre un pareil sentiment , qui est bien éloigné de notre pensée. Certes, nous tenons à grand honneur de faire partie de ces corporations si savantes et si utiles, et nous ne saurions remercier trop respectueusement les Sociétés suivantes qui nous ont admis dans leur sein : les Sociétés académiques ou scientifiques de Reims, Châlons-sur-Mame, Troyes, Soissons, Beauvais, Nancy, Cherbourg, Saint-Lô, Rodez, Auxerre ; la Société des antiquaires de Normandie ; la Société des monuments historiques, dirigée par M. de Caumont ; l'Académie d'archéologie de Belgique , la Société de Mayence pour les antiquités rhénanes, la Société pour la recherche et la conservation des monuments historiques du grand-duché de Luxembourg, l'Association archéologique de la Grande- Bretagne, l'Institut archéologique de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, l'Association cambrienne d'archéologie , la Société ecclésiologique d'Angleterre , la Commission archéologique de Madrid , l'Académie des beaux arts d'Athènes. Que ces sociétés soient persuadées que nous serions heureux de leur être utile ou agréable dans la mesure de notre influence et de nos forces. La Société du
grand-duché de Luxembourg a bien voulu nous nommer son secrétaire particulier pour ia France, et nous avons pu, à c« titre, propager ses publications ot faciliter ses relations avec plusieurs sociétés françaises ; ce serait un bonheur véritable pour nous que de rendre ce service, si service il y a, à toutes les associations de savants et d'archéologues qui nous feraient Thonneur de nous le demander.
Adhésions et encourageiients. — Rue Hautefeuille, 13, notre musée (qu'on nous permette cette expression, toute ambitieuse qu'elle est, surtout quant à présent) se meuble et s'enrichit tous les jours, grâce à la générosité de quelques abonnés ou amis. — M. le baron de Caix de Saint- Aymour nous a donné deux petits vitraux. Sur l'un, du xvi* siècle, est figuré en grisaille saint Christophe portant l'enfant Jésus ; sur l'autre, du xv* siècle, sont peintes les armoiries de la famille de Mailly. — A MM. Deschamps de Pas, Ch. Fichot et^lfred Ramé, nous devons des pavés historiés et émaillés des xiii*, xiv* et xv« siècles. — M. de Girardot nous a donné une collection d'estampages de quatre-vingt-dix sceaux de toute époque et de toute grandeur. — M. l'abbé Texier nous a fait obtenir une tapisserie du xvi<^ siècle, où se voient quinze sujets historiques et allégoriques à la fois. On y trouve l'Espérance, jetant dans la terre le grain qui mourra pour ressusciter en épi. — En outre, M. l'abbé Texier nous a donné le moulage en plâtre d'un fragment de boiserie du xv** siècle, provenant du chœur de Saint-Junien (Haute-Vienne). On a le nom et la dat« de l'artiste qui a exéculé ce travail, et voici ce que M. Texier nous en écrit : « Une clôlure en bois, richement sculptée et formant deux rangs de stalles , enveloppait le chœur de la collégiale de Saint-Junien. Cette boiserie était haute, en moyenne, de quinze à dix-huit pieds. Au commencement de la Restauration, vers 18! 8, la fabrique de cette église, ayant acquis un autel en marbre provenant de l'abbaye de Grandmont , voulut produire toutes les beautés de cette œuvre de la fin du xviii* siècle. En conséquence , la boiserie du chœur fut enlevée , et , en grande partie , livrée au feu. Des débris , conservés par diverses personnes, prouvent qu'elle était de la plus grande magnificence. Une colonnette, déposée au musée de Limoges, montre sur son chapiteau un lapin broutant des feuilles de chou. L'exécution hardie et naïve de ce fragment, dont je vous ai envoyé le plâtre, donne les plus vifs regrets sur la perte de l'ensemble dont il faisait (>artie. Une inscription fait connaître te nom du donateur et de l'auteur, le prix et la date de cette sculpture sur bois : on la lira avec intérêt. Le nom de maître Germain ira donc grossir la liste des huchiers ou sculpteurs sur bois auxquels nous devons tant de chefs-d'ceuvre. On remarquera qu'il est antérieur à la plupart des maîtres qui nous ont légué les boiseries magtiifiques de nos cathédrales. Je restitue les abréviations. — « Reverendus in Christo pater Domiuus Dominus Junianus Chouvaty, ecclesisB secularis et collegialae a Sancti-Juniani de Yicano canonicus, prsedictœ villae oriundus, utriusque juris professor, sacrique tt palatii causarum apostolicarum auditor, fecit fieri chorum praedictae ecclesiae Sancti4uniaiii anno a Domini millesimo secundo, pretio ducentorum et quinquaginta librarum, cuidam magistro francisé « nuncupato Germain. Item dédit praedictas ecclesiae quemdam calicem duarum marcharum argenti. tt Item amplius quoddam pulchrum novum missale romanum. Item dédit centum scuta propter « suum anniversarium , fiendum in die obitus sui, videlicet xvi martii anno Domini m® cccc" xv*». « Prseterea legavit amplius centum scuta propter anniversarium utriusque parentis fiendum xviia die a septenibris. — Item fecit fieri sepulcrum suum prope aquilam chori et tamen fuit sepultus Biterris. « — Item plus dédit xl» scuta aedificio hospilalis hujus villae Sancti-Juniani. — Anima ejus et a parentum suorum requiescant in pace. Amen. » — Ce fragment dont, par la générosité de M. Texier, nous possédons un moulage, acquiert un grand intérêt à cause même de cette inscription. — Nous ne dirons rien aujourd'hui des divers travaux qui nous sont confiés, parce qu'il faut finir, surtout quand on parle de soi ; mais nous pourrons en toucher un mot dans la livraison prochaine. En attendant , nous remercierons profondément toutes les personnes , tous nos abonnés, qui nous aident si obligeamment dans la tâche, lourde, bien que noble et agréable, que nous portons depuis bien des années déjà sur nos faibles épaules. — Didron aine.
BIBLIOGRAPHIE ARCHÉOLOGIQUE