‹ Annales archéologiques (volume 4)Chapitre 20 sur 103 · XI · texte numérisé non relu

XI

giques». D'ailleurs, ne connaissant d'autres dalles gravées que celles de Saint-Omer et celles de Reims, décrites par MM. J.-J. Maquart et Prosper Tarbé, je serai naturellement conduit à me servir de ce que ces auteurs ont dit sur les sujets qu'ils traitaient.

Nous avons vu, précédemment, que l'usage des pierres gravées ou sculptées avait commencé à s'introduire vers la fin du xii* siècle, à l'époque de la décadence de la mosaïque. Ce ne fut, je pense, que dans le courant du xii* siècle que les pavages en furent formés entièrement. Les dalles qui sont venues jusqu'à nous me font porter ce jugement, contrairement à l'opinion mise en avant par M. Wallet '. Nous ne connaissons le pavé de la cathédrale d'Arras que d'après ce qu'en ont dit les religieux bénédictins dans leur ce Voyage littéraire » ; et la phrase dont ils se servent n'est que dubitative. Aussi, je m'abstiendrai de toute discussion à cet égard; et, jusqu'à preuve du contraire, parfaitement démontrée par documents authentiques, je persévérerai dans mon opinion. En ce qui concerne spécialement le pavage de Saint-Omer, du manque de caparaçon aux chevaux des dalles équestres et de la robe flottante dont sont revêtus les cavaliers, M. Wallet tire la conséquence que sa date doit être reportée au xii* siècle, d'après la comparaison qu'on peut faire de ces figures avec les sceaux des comtes de Flandre. Je ferai observer, en réponse à cette argumentation, et d'accord en cela avec M, Hermand, que ces dalles ayant été faites à Saint-Omer, l'artiste a dû imiter naturellement ce qu'il avait sous les yeux. Or, nous voyons, sur les empreintes sigillaires des châtelains de cette ville, que ces derniers portaient, au xiii* siècle, la robe longue, et que leurs chevaux n'étaient point caparaçonnés*.

Il est encore un autre point sur lequel je dois insister : je veux parler de la simultanéité du pavage ; mais je crois qu'ici, je me trouve au fond d'accord avec M. Wallet. Cet auteur prouve, par des faits positifs, que non-seulement le chœur, mais encore les chapelles du tour du chœur et les carolles étaient couverts primitivement de dalles gravées. Il me semble évident que, s'il y a eu une différence d'époque dans le pavage de ces diverses parties, chacune d'elles a dû être revêtue de cet ornement, et d'un seul jet. Comment comprendre autrement qu'il y aurait existé un ensemble parfait, soit dans le chœur, soit dans les chapelles, si les dalles étaient venues s'y placer l'une

4 . Description du pacé de V ex-cathédrale de Saint-Omer; passim, et page 24 .

2. Le travail, que M. Hermand et moi avons entrepris sur les empreintes sigillaires de Saint- Omer, m*a servi à m'assurer de la vérité du fait que je cite, et dont M. Hermand avait déjà parlé dans ses Dalles gravées.

après Tautreet à d'assez longs intervalles. Ce serait méconnaître le génie de l'époque, qui n'avait pas l'habitude de procéder de cette façon. Au reste, il est assez rationnel de supposer que toutes ces parties, c'estrà-dire le chœur, les chapelles et les carolles, n'ont pas été pavées simultanément. Mais Ton a dû, ce me semble, commencer par compléter au moyen de ce pavage la décoration de la partie principale de l'édifice, c'est-à-dire le chœur; les autres parties auront été attaquées après. Je ne reviendrai pas sur les raisons qui ont porté M. Hermand ' à fixer la date de 1 260, comme celle vers laquelle ont dû être confectionnées les dalles équestres qui, formant la partie la plus importante de l'ensemble, ont pu être placées dans le chœur. Il suit de là que tout le pavage en dalles gravées a dû être exécuté dans la fin du xiii* siècle, ou au plus tard dans les premières années du xiv.

Lorsque ce dallage appela l'attention, il n'existait plus dans son emplacement, primitif. Il se trouvait réparti sans ordre dans tout le pavé de la nef, et en divers points de l'église. Cependant on s'apercevait qu'on s'était appliqué, du moins pour un certain nombre de dalles, à conserver quelque symétrie. Ainsi quatre dalles équestres, deux grandes dalles à arabesques et à cercles se voyaient dans le transept nord, placées en losanges, let entourées d'un encadrement de pierres bleues unies- Les quatre premières étaient sur une même ligne, à peu de distance les unes des autres. Presque toutes les petites dalles, et une grande partie des moyennes, étaient réunies dans la grande nef vis-à-vis le chœur. Deux autres dalles équestres se trouvaient dans le pavé des carolles, vis-à-vis la chapelle absidale. Dans le reste de l'église, étaient disséminées les pierres dont les sujets n'étaient plus complets. Il est probable que ces dalles furent enlevées, lorsqu'on rehaussa le sol du chœur et des carolles, avec les chapelles avoisinantes, en 1608. Un historien local, Hendricq, qui vivait à cette époque, mentionne dans sa chronique cet exhaussement qu'il avait vu faire ^. Ce qu'il y a de certain c'est que, lorsqu'on remania le pavé des carolles, en 1839, on trouva sous le pavage actuel une grande quantité de dalles gravées, en partie usées, que les ouvriers retaillèrent pour être placées dans le nouveau pavage^.

4 . Notice historique sur les dalles sculptées de V ancienne cathédrale de Saint-Omer; insérée dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de la Morinie^ tom. 5, p. 134.

% Jean Hendricq, Recueil historique sur Salnt-Omer^ manuscrit de la bibliothèque de cette ville; i.% p. 105.

3. M. Wallet, ouvrage précité, page 47. — L'abandon de ces dalles, trouvées en dessous du pavé, provient probablement de ce que les carolles étant livrées au public, et par conséquent sujettes à plus de passage que le chœur et les chapelles, le dallage s'en trouva plus usé, et l'on considéra que ce serait une dépense inutile que de les défaire.

Indépendamment de l'exhaussement dont il vient d'être question, un autre travail du même genre se fit en 1753, pour relever le chœur. Le chœur devait s'arrêter primitivement aux deux piliers les plus rapprochés du sanctuaire et être fermé en ce point par une clôture , comme on en voit dans d'autres églises, en laissant les transepts complètement libres; mais il a été allongé à cette époque, afin de pouvoir placer un autel à la romaine, autel isolé , au centre de la croisée de la nef et des transepts. Il est à croire qu'avant cet allongement , le pavé , déplacé à la suite de l'exhaussement de 1 608, avait été posé dans la nef jusqu'à la clôture du chœur. Il fut donc de nouveau défait en 1753, circonstance qui, jointe aux sépultures qui l'ont bouleversé à diverses reprises, donne une série de remaniements funestes et pendant lesquels plusieurs dalles ont disparu.

Le nombre de fragments de dalles est assez considérable , en comparaison de celles qui nous sont parvenues entières. Voici comment on pourrait se rendre compte de ce fait. Lors du premier exhaussement du chœur, les dalles devaient avoir encore un certain mérite, puisque les chanoines se donnèrent la peine de les faire replacer avec un peu d'ordre dans l'église. Mais, lors du second exhaussement , on comprend que le goût des chanoines d'alors n'était plus le même, et que ces braves ecclésiastiques, enthousiasmés du style Louis XV, ont dû laisser prendre les dalles sortant du pavé dans l'endroit exhaussé, pour les refendre, les repiquer et en faire des carreaux ordinaires. Quelques parties étant dénature, à cause de leui-s dimensions , à se replacer sans être retouchées , on les dissémina dans les endroits les moins apparents de l'église, entre autres sous l'orgue et dans les bas-côtés.

Les dalles composant ce qui reste du pavé de Saint-Omer sont de trois espèces : les premières ont 1 " 45 de côté ; les secondes, que nous considérons comme pierres d'accompagnement, ont en moyenne 0" 88 ; enfin , la troisième espèce comprend les petites dalles d'entourage ou de remplissage, qui ont environ 0" 285. Les côtés de ces dalles sont donc entre eux dans la proportion de 1 : 3 : 5, nécessaire pour faciliter leur assemblage. En dehors de ces trois catégories, se trouvent de grandes pierres à sujets religieux, ou autres, servant peut-être de centre à une composition d'une partie du pavage. Parmi ces dernières , on remarque la Nativité de Jésus- Christ; elle devait faire partie d'un sujet plus complet et dont on a rogné les bords pour pouvoir la faire entrer dans le pavé de l'église. On voit encore le Christ mis au tombeau, grande composition religieuse, où se distinguent plusieurs personnages, et qui , complète , devait avoir environ 3" 25 de Ion-

gaeur sur 1 " 60 de hauteur. Cette pierre parait avoir été donnée par ceux des bourgeois de Saint-Omer, qui s'intitulaient : «Frères de la Ghilde », FRATRES DE GiLDA, c'est-à-dire , membres de l'union conmierciale connue sous ce nom au moyen âge. Enfin, le troisième grand sujet, qui, s'il était entier, devrait avoir plus de 3" 25 de côté, représente, autour d'un sujet central, plusieurs petites niches à plein cintre, encadrant des personnages qui sont probablement les donateurs dont les noms auraient été, dans ce cas, inscrits sur les bandeaux desdites niches '. Plusieurs portent les insignes du pèlerinage : le bourdon, l'escarcelle, les sandales, les coquilles répandues dans le champ et autour d'eux. Le sujet central manquant presque complètement, il est impossible desavoir si l'ofTre de cette dalle avait été faite à l'église, sous l'invocation d'un saint particulier. L'apparition du plein-cintre pourrait porter à penser que cette pierre est antérieure au XIII* siècle. Mais, indépendamment de ce qu'il est probable que, dans le nord de la France , la transition du plein-ciotre à l'ogive s'est faite plus tard que dans le centre, je ferai remarquer que l'abside de l'église de Saint-Omer, abside incontestablement du xiif siècle, porte, à l'intérieur des carolles, de petites arcades cintrées, soutenues par des colonnettes, semblables en tout à celles qui se trouvent sur la dalle dont il est ici question. Les artistes n'auraient donc fait qu'imiter, dans leur composition, l'architecture de l'église qu'ils avaient sous les yeux.

Les dalles de la première catégorie portent presque toutes l'indication qu'elles ont été offertes à Saint-Omer : istum lapidem dédit sancto audomaro , ou bien : istum lapidem dédit ad honorem beati audomari episcopi. Elles offrent en général l'efQgie du donateur avec son nom inscrit dans la légende. Plusieurs ont leurs inscriptions effacées ; mais il est probable qu'elles por* taient une dédicace analogue. Elles sont, sauf deux exceptions , destinées à être placées en losanges, et devaient probablement figurer dans un même assemblage ou dans plusieurs compositions établies dans le même système. Parmi ces grandes dalles, je compte aussi celles de mêmes dimensions ne portant que des arabesques, mais qui devaient primitivement offrir des légendes, ainsi qu'on en remarque encore des traces ; de même que la dalle dont il reste un fragment, sur lequel on voit écrit sgvtvm wilelmi castellani, donnée par un châtelain de Saint-Omer. Cette dernière devait porter trois autres écussons , formant ainsi un tout complet.

J'ai dit que deux dalles de la première catégorie, par leurs dimen-

4. Voir la restauration supposée, d'une manière assez plausible, dans Touvrage do M. Wallet, planche II, n*" 5.

sioDSy n'avaient jamais été destinées à être posées diagonalement , mais bien carrément. Elles représentent également des chevaliers , le bouclier au bras gauche, et au poing la lance munie d'un pennon. L'un d'eux est remarquable par l'armoirie qu'il porte sur le bouclier. Cette armoirie est un « rais d'escarboucle », armes de Guillaume Cliton, comte de Flandre, représentées sur la pierre tombale % lesquelles armoiries devinrent plus tard celles de l'abbaye de Saint-Bertin. Ces deux dalles devaient faire partie d'un autre système de composition ; on pourrait en composer le centre d'une des chapelles latérales. L'inscription manque à toutes deux.

La seconde catégorie de dalles, que j'ai désignées sous le nom de pierres d'accompagnement, parce que, suivant mes idées et celles des auteurs qui en ont parlé avant moi , elles ne devaient servir que comme entourage des sujets principaux, est actuellement très-restreinte, tandis qu'autrefois elle devait être fort nombreuse. Aujourd'hui il n'en reste que peu d'intactes, et encore fort usées ; d'autres ne sont représentées que par des fragments. Les premières, que je citerai, sont les signes du zodiaque. Il n'en reste plus que cinq sur douze ; ce sont : l'écrevisse, la vierge, la balance, le scorpion et le sagittaire. Divers autres fragments , retrouvés épars sur le sol de l'église , ont pu provenir des autres signes. Viennent ensuite les travaux des mois de l'année. Six seulement existent incontestablement; ce sont : janvier, février, mars, juin, octobre et décembre. On pourrait admettre encore parmi ces derniers un fragment qui présenterait le mois de novembre *. Trois dalles représentent des arts libéraux : la musique, l'astronomie et l'arithmétique. Il en manque par conséquent quatre pour compléter le nombre de sept arts libéraux connus au moyen âge et qui se trouvaient figurés sur les pavés mosaïques de Saint-Remi de Reims et d'Ainay à Lyon, et en sculpture sur le portail de la cathédrale d'Auxerre ^. Elles pouvaient faire partie de la même composition que les signes du zodiaque ; cependant je n'oserais l'affirmer. Les autres pierres d'accompagnement portaient des arabesques, des animaux fantastiques, des éléphants armés en guerre, etc. Enfin, deux dalles triangulaires représentent la fable du Renard et de la Cigogne.

La troisième espèce de dalles contient toutes les petites pierres carrées sur lesquelles sont sculptés les objets les plus divers. Des arabesques, des rosaces variées à l'infini., des animaux fantastiques ou chimériques dans les

4 . Représentée daos Touvrage de Devrée, sur les sceaux des comtes de Flaudres.

2. J'adopte entièrement les raisons que M. Wallet a données, à l'appui de son explication des signes du zodiaque et des mois de Tannée. Voir son ouvrage.

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