‹ Annales archéologiques (volume 4)Chapitre 4 sur 103 · XI · texte numérisé non relu

XI

abattre Tanimai ; un chêne semble indiquer qu'on est dans une forêt. Sur l'autre, se trouve un personnage assis, la tête couverte d'un capuchon, maid gauche levée et comme donnant uû ordre, main droite sur une sorte de battoir. Le reste de la surface est couvert d'inscriptions dont je n'ai pu deviner le sens. Il est probable qu'il fallait plusieurs pièces pour former une légende complète. D'après la forme des lettres, ces carreaux doivent être de la On du xiu* siècle. Ils appartiennent aujourd'hui au musée de la ville de Troyes.

On retrouve peu de pavages émaillés complets ; la raison en est facile à concevoir. Le vernis qu'on étendait sur les matériaux préparés, et qui est à base de plomb, est peu dur; aussi, quelque faible qu'ait été le passage sur ces carreaux, le vernis a dû s'user promptement, puis les carreaux se casser. Dès lors , dans les réparations successives que l'on en fit, on ne s'inquiéta plus de raccorder le dessin primitif; peut-être même , ce qui est assez probable , les divers échantillons manquant pour rassortir, on se contenta généralement de ceux que l'on avait sous la main, ou bien même de carreaux unis. Je n'insisterai pas davantage sur les carrelages complets qui ont été donnés dans les « Annales Archéologiques». Je me contenterai d'y renvoyer le lecteur ^ L'inspection des planches, qui accompagnent les notices, suffit pour faire voir la différence qui existe entre ces carrelages et celui de Saint- Omer. La disposition en losanges de ce dernier tient probablement à un fait particulier à l'église collégiale de cette vil le.. Nous verrons plus loin, lorsque nous parlerons des dalles gravées, qu'il existait à Saint-Omer, suivant toute apparence, un pavage formé avec de grandes dalles entourées d'une bordure de plus petites, unies ou gravées. La forme de ces dalles, les dessins qu'elles portent, indiquent qu'elles étaient primitivement placées en losanges. En conséquence, rien d'étonnant que l'artiste, qui composa le carrelage émaillé représenté sur les planches ci-jointes, se soit inspiré de la disposition du pavage en dalles gravées qui existait antérieurement dans l'église. Les carreaux vernissés qui faisaient partie du sol de la deuxième église de Saint- Bertin , détruite en 1 326 , étaient eux-mêmes distribués en losanges , ainsi que nous l'avons dit. En connaissant la jalousie et la rivalité qui existaient entre les chanoines de la collégiale et les habitants de l'abbaye , jalousie qui portait les premiers à imiter tout ce qui se faisait à Saint-Bertin , on ne sera

4 . Aimales Archéologiques, — Pavage de Saint-Denis, tome IX , p. 73 et suivantes. — Pavage de Tabbaye de Breteuii et du prieuré de Merles ( Oise ) , tom. X , p. 4 8 et suivantes. — Pavage de l'abbaye deFoigny (Aisne), tomeX, p. 61 et suivantes.

pas surpris qu'on ait imposé à Tartiste , auteur du pavage de la chambre destinée aux archives du chapitre , la condition d'imiter , en le modifiant légèrement, le pavage de Saint-Bertin. Je suis pourtant loin de vouloir dire que cet agencement soit spécial à Saint-Omer ; car dans celui de Saint-Denis, décrit par M. Viollet-Leduc, on remarque également cette disposition en losanges , dont l'intérieur est formé par une espèce de marqueterie en carreaux unis, ainsi que dans le pavage, cité plus haut , de la crypte de Saint- Michel d'Anvers. Il est à croire, au reste, que de nouvelles découvertes de carrelages en terre émaillée , viendront montrer encore la disposition précitée, qui est assez rationnelle, eu égard aux dimensions des carreaux '.

Nous avons vu précédemment que le peu de dureté des matériaux employés était cause que l'on ne retrouvait que très-peu de carrelages entiers, mais, par compensation, on rencontre presque partout des carreaux isolés plus ou moins bien conservés. Il est assez curieux de constater, par la comparaison qu'on en peut faire, combien les dessins variaient suivant les points où ils ont été retrouvés. On peut dire en général que, dans le nord de la France, ils sont plus grossiers que dans le midi. J'ai eu sous les yeux des dessins envoyés au directeur des « Annales » par M. Jabouin aîné, sculpteur de Bordeaux , et qui ont été faits d'après des carreaux émail lés existant à la cathédrale de Bordeaux. Ces carreaux sont à ornements jaunâtres sur un fond d'un rouge brun. On y voit des fleurs de lys, des oiseaux, une tour crénelée , divers personnages, des cavaliers , des lions et des coqs. Les fleurs de lys sont assez remarquables : les espèces en sont fort variées, et aucune n'a la forme héraldique. Ta base ou la racine de l'une d'elles semble être formée par un ognon de lys, duquel sortent deux feuilles qui , en se croisant et se recourbant, donnent au dessin l'apparence d'une façon de fleur-de-lys héraldique. D'autres carreaux portent des dessins qui ne sont complets que par la jonction de quatre carreaux semblables , comme dans le pavage de Saint-Omer. Enfin quelques-uns, plus longs que larges, paraissent destinés à servir de bordures.

Les pavés de Troyes sont d'une exécution plus soignée encore que ceux de Bordeaux. Mais les dessins que nous connaissons des carreaux émaillés trouvés en Normandie , et dans l'Ouest de la France , accusent au contraire

4 . Effectiveinent , depuis la rédaction de cet article , M. le docteur Eugène Woillez a envoyé au directeur des « Annales » te dessin d'un magnifique carrelage , antérieur d'un demi-siècle, probablement, à celui de SaintrOmer. La disposition en losanges se retrouve également sur ce carrelage, qui sera publié dans les « Annales Archéologiques ».

une forme plus grossière ; ils se rapprochent beaucoup de ceux du Nord. Quelques-uns ont été gravés dans le • Bulletin monumental » '. Enfin, nous citerons encore les carreaux émaillés venant de l'église abbatiale de Redon (Ille-et-Vilaine) , dont les dessins ont été envoyés par M. Alfred Ramé, correspondant des Comités historiques. Ils représentent une belle rosace formée par la réunion de quatre carreaux.

On rencontre dans les pays voisins de la France plusieurs pavages en terre cuite émaillée, ce qui démontre combien Tusage en était répandu aux xiii* et XIV* siècles. Une note assez remarquable, sur les pavés qui se trouvent en Angleterre, a été insérée par M. Llewellynn Jewit dans le journal de l'Association archéologique de la Grande-Bretagne*. Je crois utile d'insérer ici textuellement une partie de ce mémoire ; les lecteurs des « Annales » pourront s'y intéresser, d'autant plus qu'on peut appliquer aux carrelages du Nord de la France ce que le mémoire dit de l'Angleterre. — « Les dessins, imprimés sur la surface des carreaux , consistent en feuillages gracieux , croix, quatrefeuilles , etc., entremêlés de figures, ou autres types d'une grande beauté. On en voit ainsi à Salisbury , Great-Malvern , Landhurst , Stone-Church, dans le comté de Kent; àRudford, dans le Gloucestershire ; à Chinnor, dans l'Oxfordshire , etc. Outre les feuillages, on rencontre trèsfréquemment les pièces héraldiques, les armes, les mentions des fondateurs et bienfaiteurs des édifices , des rois et des seigneurs ; la rose et la fleur de lys , le lion et l'aigle y sont très-communs. Les monogrammes religieux, et les emblèmes, les ms, la croix, l'agneau, le m, le poisson, les triangles entrelacés, le pélican, le lys, etc., s'y voient souvent, comme à Gloucester, Evesham, Haccombe et en plusieurs autres lieux. Les lettres sont très-rares sur les carreaux : quelquefois elles y sont seules , comme à Beaulieu ; ou bien, presque tout l'alphabet est tracé sur des carreaux de petites dimensions, peut-être dans l'intention de former des légendes lorsque les morceaux sont distribués avec intelligence, les uns à côté des autres. Quelquefois on rencontre des mots complets , des inscriptions , des rébus; on en voit des exemples à Gloucester, Malvem, etc. On retrouve quelques rares maisremar-

4 . Année 4 8 48, p. 478 et suivantes. — C'est aux gravures du « Bulletin monumental » et non aux pavés qu'il faut attribuer cette imperfection. En ce moment on exécute, pour les « Annales Archéologiques » , des chromolithographies d'après les carrelages dessinés en Normandie , notamment à Saint-Pierre-sur-Dives, par M. Alfred Ramé,' et rien n*est vraiment plus noble et plus élégant tout à la fois que les ornements figurés sur ces carreaux.

( Noie du Directeur.)

1, Année \ 846 , p. 264 et suivantes.

quables spécimens de costumes. Des représentations de chevaliers se voient à Tintern, Romsey et Margam. Mais les plas beaux sont ceux qui proviennent de l'abbaye d'Haughmond et surtout de Pipewel. Quelquefois Tornement consiste dans des arcs gothiques, agencés de manière que quatre carreaux forment un élégant quatrefeuille. On en voit de bons exemples dans l'église de Holy-Cross (Shrewsbury), etc. On rencontre aussi des figures grotesques, des bétes, des oiseaux ; les plus remarquables de ce genre sont à Saint-Alban , Beaulieu , Evesham , Romsey, Salisbury , Shrewsbury, Kirkstall , etc. Fréquemment le dessin s'étend sur quatre, neuf, seize carreaux, et même sur un plus grand nombre : il représente alors des cercles , des carrés, des quatrefeuilles , ou des losanges entrelacés ; ou bien de grands cercles avec des oiseaux , des chiens, des cerfs, des dragons , ou des figures grotesques avec des espaces remplis de feuillages, comme on en voit à Shrewsbury et Haughmont, et même à Westminster, Evesham, Ghinnor, Holy-Cross, Saint- Âlban, Haccombe, etc. » — J'arrête ici l'emprunt que j'ai fait au mémoire de M. Llewellyn Jewit. Ainsi qu'on le voit, les types qu'on rencontre en Angleterre sont , à peu de chose près , les mêmes que ceux représentés sur les planches ci-jointes, et la facture des dessins s'en rapproche beaucoup , du moins à en juger par les exemples donnés par l'auteur précité. Le voisinage des deux pays explique cette ressemblance. Mais, en Angleterre ^ de même qu'en France , bien qu'on retrouve beaucoup de carreaux isolés, on rencontre très-peu de pavages intacts. Ainsi M. Llewellyn Jewit ne cite en ce genre que ceux de Westminster , Neath , Ely , Salisbury , et celui découvert à Woodpenny.

L'usage des carreaux émaillés a subsisté très-longtemps. En Normandie , vers le milieu du xvii* siècle, un ouvrier de Rouen établit à deux lieues de Lisieux, dans un endroit où passe actuellement la route de Gaen, une poterie de pavés émaillés. Les produits en étaient nommés « pavés Joachim », du nom de ce fabricant. On en voit employés à un tombeau en forme de voûte, pratiqué pour un évêque de Lisieux, dans le mur du croisillon de la cathédrale. Une chambre entière du château de Saint-Hippolyte, à une demi-lieue de la ville, en est carrelée '. Dans la partie du nord de la France qui avoisine la Belgique, on rencontre fréquemment, dans les maisons, des carreaux de cette espèce, non employés en pavage, mais appliqués contre les murs et dans les cheminées. Ils représentent généralement un lioii dans la pose héraldique , ce qui semble accuser une origine flamande.

4 . Notice sur les pavés émaillés de CallevUle, par M. Rêver.

Mais 9 dès le xvi^ siècle , les carreaux en terre émaillée se trouvèrent en concurrence avec ceux en faïence , c'est-à-dire , formés d'argile ordinaire recouverte d'une couche de terre blanche, sur laquelle on appliquait un vernis. Sur ces carreaux de faïence, les dessins étaient quelquefois en couleur; d'autres fois tracés simplement en bleu. D'autres encore offrent les figures empreintes en creux, au simple trait.Tels sont ceux dont il est parlé dans un des derniers «Bulletins des Comités historiques»'. L'auteur de la note envoyée au Comité historique des arts et monuments , M. Mathon, bibliothécaire à Neufchâtel, semble croire que « ces pavés sont ceux mentionnés dans un ouvrage sur les constitutions de l'ordre de Citeaux, rédigé de 1230 à 1235, dans lequel on remarque le blâme infligé aux abbés deBeaubec par l'archevêque de Rouen, pour avoir laissé fabriquer des pavés ornés de figures indécentes ou diaboliques ». Il suffit de voir le dessus de ces pavés pour se convaincre qu'ils sont de la renaissance et non du xiu* siècle. D'ailleurs, j'en ai vu de semblables , affectant aussi la forme d'hexagone allongé , au musée d'Amiens ; ils provenaient également des environs de Neufchâtel, de la chapelle du prieuré de Sainte-Radegonde , au Ménil. La couverte de ces pavés est bleuâtre. Elle paraît plus solide que celle des anciens carreaux émaillés. Le Musée d'Amiens possède également des carreaux en terre rouge, portant simplement les dessins empreints en creux, et sans être vernis. Mais, dg tous les pavages en faïence proprement dite, le plus beau, comme ornementation, couleur et dessin, est sans contredit celui de l'église de Brou ; c'est aussi un des mieux conservés. Il date de la première partie du xvi* siècle ; il a été merveilleusement reproduit dans la « Monographie de l'église de Brou» que publie M. L. Dupasquier, avec un texte de M. Didron aîné.

Avant de quitter les carreaux vernissés , je dirai quelques mots de leur fabrication. Je ne parlerai pas de ceux en faïence, dont l'emploi est encore en usage dans le nord de la France, et où, par conséquent , il en existe des fabriques. D'ailleurs ils n'offrent pas plus de difficulté d'exécution que la poterie commune, connue sous ce nom. Je ne m'arrêterai donc que sur les anciens carreaux en terre rouge émaillée^.

Ou commençait par préparer les carrés d'argile d'une consistance convenable ; puis, avec une matrice portant en relief le dessin qu'on voulait figurer, on pressait l'argile, pour l'imprimer en creux; ce creux était rempli

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