SYMBOLIQUE DE L'ARCHITECTURE DU MOYEN AGE
ânténeorement chez les Arabes ' ; mais la différence radicale de toutes les autres formes gothiques , et même de l'emploi de cet arc , comme encore la circonstance que ce style , sortant de la France septentrionale et de l'Aile* magne, ne se répandit que plus tard dans le midi, repoussent cette supposition. D'autres enfin ont pensé à une imitation de la voûte de feuillage et des hautes tiges de nos forêts, et enfin de ces v luggs » celtiques, où était célébré le culte mystique des Druides ^. Cette opinion se rattache à une propriété caractéristique du style gothique : sa ressemblance avec les formes végétales ; mais elle contredit l'histoire, puisque le culte druidique était oublié depuis des siècles quand ce style prit naissance. D'ailleurs, les réminiscences végétales se montrèrent faiblement et à la dérobée, pour ainsi dire, pendant sa plus haute splendeur; elles ne furent développées que vers sa décadence, et rarement avec préméditation.
L'opinion généralement répandue que le moyen âge , passionné pour les rapports symboliques , aurait eu aussi , dans l'adoption des formes architecturales, une pensée secrète de ce genre, présente du moins de meilleurs fondements. Les objets de la sculpture , surtout dans les églises romanes, semblent quelquefois véritablement choisis à cause d'une signification symbolique. On peut donc croire que la même chose avait lieu en architecture; ce serait un fait extrêmement important et curieux, si l'on parvenait a prouver que cette doctrine mystérieuse enfanta les splendides beautés du style gothique.
Pour résoudre cette question, il nous faut interroger les écrivains du moyen âge. Un secret, connu de tant de personnes et transmis à travers une suite de siècles, n'a pu rester inexprimé. Il se serait nécessairement déposé, soit dans un traité, soit dans les nombreux mémoires, lettres, etc., tirés de l'obscurité des clottres par nos savants. Dans le fait, les écrivains nous fournissent une telle symbolique. On peut la suivre depuis le viii* jusqu'au XIV* siècle , et voir comme elle garde fidèlement les mêmes idées , qu'elle développe seulement et embellit. Ces indications, données d'abord pour expliquer la description du temple de Salomon, appartenaient ainsi au vaste domaine du commentaire allégorique de la Bible ^ ; mais bientôt elles pas-
4 . Je nomme seulement Hirt, Rec. von Mûtuter; SinnbUdern in den Berl. fF'issenêchaJt Kritik; — Stieglitz, Altd, Baukunst^ s, 69, qui paraît pourtant s'être amendé et n'attribue plus qu'une influence insignifiante aux Arabes in der Gesch, de Banh^ s. 366.
%. Chateaubrund, Itinéraire^ ui, p. 384^ et beaucoup d'autres.
3. Ainsi , d'abord chez le célèbre Bède, nommé le Vénérable, au vhi« siècle, et dans un poème manuscrit (à Douai) du xii* siècle, qui parait être seulement la paraphrase des pensées de Bède. y. MoNB, Anzeiger zur kunde des teuUchen vorzait, 4835, «. 493.
sèrent dans les écrits dont le but était llnterprétatioa symbolique de tous les. usages religieux. Elles s'appliquèrent donc également aux églises contemporaines^ et prirent la forme d'une introduction à Tétude de cet objet. La tradition des rapports symboliques est encore ici constante, et elle se reproduit chez la plupart des auteurs ^ — Comme fondation, disent-ils, on place une pierre distinguée par une croix ; puis douze autres pierres , afin que rÉglise repose sur le Christ et les apôtres. Les murailles représentent les peuples. Il y en a quatre , parce que les nations viennent des quatre points cardinaux. Elles se rencontrent et se relient par devant dans les pierres des angles, comme le peuple juif et le peuple païen dans la foi à' l'Évangile; elles se dirigent en rond par derrière, pour indiquer l'unité de l'Église. Les pierres sont quadrangulaires, d'après la quadrature des vertus en sagesse, force, tempérance et justice. Leur poli annonce la purification des Saints par la souffrance. Leur position est diverse. Les unes portent et sont portées : ce sont les États moyens, « médiocres in ecclesia ». Les autres, qui joignent immédiatement la fondation , rappellent les prélats, soutiens de l'Église. Le mortier qui les relie est l'amour; quand elles sont unies, on n'entend plus le marteau ni la hache, parce que la persécution n'aura pas lieu à l'avenir^. Les colonnes signifient les apôtres et les pères de l'Église , qui s'élèvent énergiquement dans là foi et dans les œuvres. La porte, s'il n'y en a qu'une, représente le Seigneur, suivant sa propre comparaison. S'il y en a plusieurs, elles indiquent les voies de l'Église par l'entremise desquelles le peuple trouve accès auprès du Saint des Saints. Les fenêtres, qui arrêtent la pluie et le vent, et introduisent la lumière du soleil , se rapportent aux écrivains sacrés. Elles sont plus larges en dedans, parce que la signification intérieure mystique s'étend plus loin que l'apparence textuelle. Mais elles représentent encore les sens corporels, comprimés extérieurement « coarctati v, afin que la mort, la vanité, la frivolité du monde n'y puissent pénétrer; elles s'agrandissent intérieurement, afin que nous prenions plaisir aux choses spirituelles. Elles sont quadrangulaires vers le bas, parce que les docteurs des fidèles ont besoin d'une quadruple vertu, <c debent quadrari in virtu-
4 . Je prends pour guide un manuscrit du xii<* siècle, conservé dans les archives de la régence de Dusseldorf , sous le titre, ajouté plus tard, de Monnaie magistri Pétri Camotensis^ de mysteriis Ecclesia. Suivant le lexique de Jocher, Pierre de Chartres doit avoir vécu en 4300. Mais le manuscrit paraît plus ancien, et la comparaison de son contenu avec l'œuvre de Durand, évêque de Mende, conduit à la même conclusion, car celui-ci a adopté les explications de ce manuscrit en partie avec les mêmes paroles.
2. a Quod in futurum non habehit locum persecutio. » Texte du prétendu « magister Petrus ».
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tibus » ; arrondies vers le haut , pour servir Dieu en perfection. Elles se montrent inégales , plus grandes ou plus petites , parce que les capacités sont diverses ; elles portent le verre fragile, pour nous faire souvenir que nous gardons notre trésor dans des vases de terre. Les solives, sous la table du toit, sont encore les prélats qui, par le travail de la prédication, entre* tiennent la clarté. L'église se divise ensuite en deux parties : le chœur et la nef. Celle-ci doit être d'un niveau inférieur : elle contient les laïques , qui voguent encore sur la mer du monde. La clôture basse du chœur annonce l'humilité des ecclésiastiques. La chaire a un dossier, pour montrer le calme de la contemplation. L'autel représente le Christ et les Saints qui vivent len lui et lui en eux : «c quibus Christus induitur et ipsi Christo ». Il est quadrangulaire, par allusion aux quatres vertus. Les marches de l'autel indiquent donc aussi le progrès vers la vertu. Quant aux tours, le symbolisme ne leur connaît pas d'antre caractère général que celui des prédicateurs et des prélats, lesquels remplissent ainsi plusieurs fonctions. Mais il sait donner pour chaque détail , pour les cloches et même pour la girouette , des signi* fications spéciales que j'omets ici.
D'autres auteurs amplifiaient ces idées'. C'est pourquoi nous trouvons dans la grande collection de la symbolique ecclésiastique, publiée par Guillaume Durand, évêque de Mende, en France, des variantes, des contradictions au milieu de beaucoup de choses ingénieuses. La longueur de l'église est la longanimité qui supporte patiemment l'adversité, en attendant de parvenir à la patrie céleste. Sa largeur, l'amour, la charité agrandissant le cœur, et embrassant les amis et les ennemis en Dieu. Sa hauteur, enfin, l'espérance du pardon à venir. I^ fondation représente la foi, qui sait les choses cachées ; le toit, encore la charité, qui couvre la multitude des péchés ; la porte, l'obéissance; le sol, l'humilité. Les quatre bras de la croix désignent aussi les vertus; la grande nef, la fermeté; les trois autres bras, les trois vertus théologales".
A côté de ces systèmes généraux , nous trouvons quelquefois des rapports symboliques indiqués dans des constructions réelles. Le plus important -est « la sainte forme de la croix », qui se manifeste souvent par le plan des églises. Mais il faut se souvenir que déjà, dans les anciennes basiliques,
4. Bbbnhardus, abbas, contra fValdenses^ cap. 42. — Hurtbr, Innocent 111^ vol.TV-440.
2. On étendit encore davantage l'emploi de ces allégories ; voyez le poëme de Gillebertu^ Elnonensis sur Tincendie et la reconstruction du cloître de Saint-Aucand. La crypte reste et les tours tombent , comme exemples d*humi]ité et d'orgueil. On bâtit plus largement sur les anciennes fondations.
une large nef transversale précédait le chœur; que cette disposition présentait des avantages pratiques et esthétiques, et qu'elle devin.t par là une tradition commune. On s'en écartait sans scrupule, lorsque la localité ou Téconomie le demandaient. Ce rapport symbolique semblerait donc une chose très-accessoire ; il dérive de cette tradition et n'en est pas la cause déterminante. La seule autre trace qu'on rencontre, de ce plan constitutif symbolique, consiste dans l'emploi de certains nombres sacrés. L'exemple le plus significatif de ce genre serait l'abbaye « Gentula » en Picardie, qu'Angilbert, le favori de Charlemagne, rebâtit avec le secours de son puissant protecteur; exemple très-significatif, en effet , si nous devions nous en rapporter au document laissé par Angilbert lui-même et publié dans l'histoire de sa vie. Cet écrit est une espèce de testament religieux, donnant des instructions précises pour le rite clés chants du chœur.
L'auteur débute par la description de la disposition intérieure de ce lieu et des reliques déposées dans les différents autels. Il énonce expressément qu'il a érigé trois églises en l'honneur de la Sainte-Trinité , base de notre foi, et il fait ensuite des allusions plus éloignées au nombre « trois ». Tout le couvent figure un triangle ; trois cents moines devaient y habiter. Ils avaient charge d'instruire cent enfants , divisés en trois écoles , dont deux contenaient trente-trois élèves et la troisième trente-quatre. Il indique dans les églises tantôt trois , tantôt trente autels , trois ciborium , trois lectorium. Ces constructions elles-mêmes n'ont pas subsisté jusqu'à nous; mais pourtant Mabillon donne une idée suffisante de toute la disposition extérieure d'après un ancien manuscrit. Cette disposition montre clairement que la symbolique n'avait encore ici qu'une influence très-subordonnée , sinon absolument nulle. L'église principale est une basilique avec un transept et une préconstruction semblable au transept. Les deux autres églises ont la forme ordinaire, et même la figure triangulaire du cloitre n'existe pas, rigoureusement parlant. L'église principale constitue, dans sa longueur, un côté de ce cloitre. Deux ailes s'en détachent à angle droit et s'étendent, suivant cette direction, chacune vers une des deux autres églises, et l'angle aigu résulte seulement de ce que ces églises ne sont pas également distantes de l'église principale et de ce que le quatrième côté du cloître court, sans interruption et en droite ligne, de l'une à l'autre; mais l'ensemble ne forme pas de triangle, c'est plutôt une espèce de trapèze. D'après le biographe, les trois églises ne furent pas bâties en même temps ; elles s'élqyèrent peu à peu pendant l'administration d'Angilbert, de 793 à 814, et le dessin montre qu'un ruisseau rendit nécessaire cette terminaison en pointe rappelant le