‹ Annales archéologiques (volume 4)Chapitre 6 sur 103 · L. DESGHAMPS de PAS · texte numérisé non relu

L. DESGHAMPS de PAS

Correspondant du MinJscère de rinstraetion pobliqie-

4. En terminant cet article, je ne puis me dispenser d'adresser ici mes remerciements à MM. Alex. Hermand et Albert Legrand, archéologues de Saint-Omer, pour leur obligeance à mettre à ma disposition les exemplaires de divers carreaux provenant de Thérouanne.

Nous serions tentés de nous féliciter du peu d'importance des travaux archéologiques exposés cette année, si Ton devait en conclure que les architectes, au lieu de perdre leur temps en des travaux faits pour l'œil du public, sont occupés plus utilement pour eux et pour les monuments, objet de leurs études. Cette raison pourrait bien être la bonne, à en juger par ce mouvement remarquable qui se propage sur toute la surface du pays , et nous entratne vers l'étude et la restauration de notre art national.

Quelle que soit cependant cette indigence du Salon, nous devons nous estimer heureux d'avoir pu y contempler les beaux dessins de M. Manguin et ceux de M. Hérard.

La crypte de Saint-Laurent, à Grenoble, exposée par M. Manguin, monument latin égaré sur le sol de la France , qui semblerait quelque salle d'un balnéaire antique transformée en édifice religieux , est traitée par le jeune architecte avec une telle franchise de pinceau, que nous croyons impossible de rendre avec plus de vérité le brillant des marbres, par les moyens seuls dont l'aquarelle dispose. Nous citerons entre autres , pour son exécution et pour sa rareté, une table d'autel en marbre précieux , ainsi que son pied et la large base où il s'insère, exemple des autels monostyles reproduits au moyen âge sur les sceaux, les bas-reliefs et les vitraux. Dans la restauration de l'église Saint-Laurent, M Manguin a supprimé le large bandeau qui surmonte les modillons de la corniche , bandeau qu'indique la vue de l'état actuel , sans préciser s'il est contemporain de l'édifice , ou si c'est une addition plus moderne. Par suite de cette suppression , la corniche semble écrasée par le toit en pierre que l'on a substitué, avec raison sans doute, à l'ancien toit en tuiles rondes. Enfin nous ne saurions approuver l'addition de

deux bas-côtés symétriques pour donner accès à la crypte , et encore moins l'invention de deux portes percées dans les murs où l'abside s'arrondit , là où l'Église primitive plaçait le diaconicon et l'epistonome , et l'Église latine deux autels presque majeurs. Quant aux ferrures de ces portes, ainsi que celles de Notre-Dame de Calma (Drôme), elles nous semblent appartenir à la période ogivale plus qu'à l'art roman, qui caractérise les deux églises , malgré les quelques ogives de la seconde.

Que M. Manguin, qui possède un merveilleux pinceau, se garde d'en abuser, comme il l'a fait pour la porte Saint-Marcel , à Die , car l'ensemble perd ce que chaque partie gagne à être trop minutieusement décrite.

Pour être moins éclatant que M. Manguin, M. Hérard nous semble plus dans le vrai pour le ton de couleur convenable aux études archéologiques , où la prédominance doit appartenir à la ligne et non à la couleur. De toutes les feuilles , trop haut placées pour la plupart , qui composent l'étude complète de l'abbaye de Maubuisson , nous préférons celle de la grange qui , avec ses nombreuses colonnes supportant la charpente du toit , ressemble à une église, moins cependant que certaines églises modernes ne ressemblent à une grange.

Ce sont de curieuses et consciencieuses études que celles des fresques de Nohant-Vicq par M. Regnauld-Bréon. Ces fresques , que nous croyons du XII* siècle, offrent une sainte Cène peinte en rouge , avec quelques tons jaunes et rouge brique dans les draperies ; deux prophètes portent des banderoles ; puis , scènes légendaires , au trait rouge seulement. Si la reproduction en est exacte , ces figures , tracées d'une main sûre d'elle-même , appartiendraient, par leur contour un peu arrondi , à un art en décadence. Mais que ces fresques ne nous fassent pas oublier la façade que M. Regnauld-Bréon a eu le tort d'ajouter à l'église de Nohant-Vicq, du moins sur le papier.

Si nous avions le malheur d'aimer le gothique officiel de l'ancienne liste civile, nous n'aurions qu'à nous arrêter devant les plans, coupes, élévations et détails de la chapelle Saint-Louis, à Carthage ; mais nous préférons passer outre.

L'église Saint-Baudille , à Neuilly-sur-Marne, appartient par toutes- ses parties au style qui, au xiii* siècle, florissait plus spécialement dans l'Ile de France, ce qui n'a pas empêché M. Duval de la restaurer et de la compléter en style roman. Si, pour aller du mot « romain » au mot <r roman » , il n'y a qu'une lettre à retrancher, il faut croire qu'il n'y a aussi que quelques rinceaux et quelques guirlandes à supprimer, pour aller d'un style à l'autre, et que l'Ecole n'en est pas offensée, à en juger par la pratique de ses élèves. Mais XI. 4

que ces messieurs , par grâce, continuent de bâtir, sous le climat du Nord, des temples destinés au ciel de TAttique ou du Latium, et qu'ils laissent du moins en repos nos monuments du moyen âge. Sur une tour percée, à sa base, de baies ogivales, M. Duval a construit un dernier étage en plein cintre. Derrière l'abside il a élevé une sacristie également en plein cintre avec des antefixes (des antefixes!) au-dessus des contre-forts. Il a orné d'un bandeau saillant , avec têtes de diamant , le pourtour de l'église et l'archivolte des fenêtres qui n'en avaient pas dans l'état actuel. Puis, enfin, il a substitué un œil-de-bœuf à la fenêtre carrée de la façade qui éclairait les combles. Quant à la décoration polychrome de l'intérieur, d'un ton assez sobre, elle ne semble pas suffisamment étudiée, non plus que l'ameublement.

C'est aux mêmes autels que sacrifie M. Magne , qui décore d'une façade romane une église qu'il reconnaît lui-même appartenir aux xiii* , xiv* et xv* siècles, et dans le livret et sur son dessin. De traces du xr siècle , il n'en montre pas une ; et cependant il élève, devant la nef ogivale qu'il rétablit , une porte en plein cintre , surmontée de trois fenêtres de même style. On concède, il est vrai, deux petites portes en arc-aigu, mais avec toute l'ornementation romane.

C'est un bien mauvais sujet d'étude que le portail de Saint-Maurice de Vienne, choisi par M. Arrat-Balêche. Nous ne professons qu'une fort médiocre estime pour ce gothique froid et allongé , de forme incertaine , qui marque l'extrême décadence de ce style. Quant à la fontaine en gothique anglais, projetée pour le parvis du même Saint-Maurice, d'un style par en bas , d'un autre par le milieu , et d'aucun style par les consoles renversées de son amortissement, c'est un des funestes exemples de l'influence de l'école anglaise dans notre pays.

En citant la cour du collège de Toulouse , avec laquelle nous eussions désiré voir la façade en brique et pierre de ce remarquable édifice ; en regrettant que M. Bertrand n'ait pas plus accentué les ornements qu'il nous fait connaître , nous en aurons fini avec l'archéologie en architecture. C'est peu, comme on voit.

La peinture semble avoir abandonné, à tort ou à raison, la voie où quelques artistes étaient entrés naguère avec une jeune ardeur ; elle ne présente non-seulement aucune intention archaïque, mais encore aucun sujet religieux qui soit traité dans les conditions hiératiques du moyen âge. Il y a seulement de sérieuses études archéologiques dans les deux tableaux de MM. Jollivet et A. Lefebvre , qui représentent saint Denis donnant une médaille à sainte Geneviève, et la mort de Guillaume le Conquérant.

La statuaire au xiir siècle n'est pas si sèche que l'a sculptée M. Fontenelle dans son saint Joachim , ainsi que peut le montrer Notre-Dame de Paris , à défaut de Chartres, de Reims, d'Amiens ou de Rouen. Cependant cette œuvre est estimable ; elle annonce, comme l'ange exposé par M. Duseigneur, que leurs auteurs s'inspirent des meilleurs modèles. C'est là aussi qu'a puisé M. Perrey pour une statuette de saint Paul , traitée dans un excellent sentiment.

Nous n'en saurions dire autant du « Massacre des innocents », malgré le talent avec lequel taille le bois M. Glerts. Cet artiste cherche à ressusciter la sculpture allemande du xv« siècle , aux plis nombreux et cassés , où il y a plus de manière que d'art véritable.

Si fidèles qu'ils soient, et ils doivent l'être beaucoup , les fac-similés des peintures murales de la Sainte-Chapelle, par M. Steinheil, sont fort étranges ; il est impossible d'en comprendre l'utilité.

Le daguerréotype n'eût pas copié avec plus de finesse le tableau de Van- Eyck, représentant la Vierge dans une église, que ne l'a fait M. Ledoux. Seulement nous demanderions à l'habile artiste plus de transparence dans les chairs de Marie qui tient l'enfant Jésus.

La gravure nous offre la Porte Sainte-Anne de la cathédrale de Paris , et un porche de la cathédrale de Chartres; magnifiques planches, l'une de M. Ollivier, d'après M. Bœswilwald, l'autre de M. Guillaumot, d'après M. Gaucherel. La vigueur et la précision y sont unies avec un rare bonheur.

Nous voudrions terminer par cet éloge si mérité ; mais il nous faut fuir deux verrières anonymes, pâles copies des œuvres des Jean Cousin et des Pinaigrier , et fuir encore plus loin un carton , roman par les ornements , xvi*" sièxle par les figures, d'aucun style en somme, qui sert à faire d'assez mauvais vitraux que nous avons vus à Toulouse.

Alfred DARGEL.

Page 1