‹ Annales archéologiques (volume 4)Chapitre 7 sur 103 · AUTEL DU XII" SIÈCLE A LA CATHÉDRALE DE MARSEILLE · texte numérisé non relu

AUTEL DU XII" SIÈCLE A LA CATHÉDRALE DE MARSEILLE

On s'occupe aujourd'hui, plus sérieusement qu'on ne le fit jamais en France , d'établir une certaine harmonie de style entre l'ameublement religieux et les édifices destinés à le recevoir. Que ce mouvement se propage avec raison , comme soutiennent les uns , à tort , comme prétendent les autres , ses progrès sont incontestables. On peut encore discuter, dans des dissertations académiques , sur leur opportunité au point de vue du développement de l'art moderne ; on ne peut plus , dans l'application, se soustraire à leur influence. Cette transformation du goût public, qui , d'un pur caprice de la mode, est devenu un fait sérieux, a créé à l'archéologie un rôle nouveau; elle lui a conféré, à côté des études théoriques, une mission plus active, celle que poursuivent les « Annales Archéologiques » . Il devient ainsi chaque jour d'une plus grande utilité pratique de signaler les objets échappés à la destruction, qui pourraient inspirer nos artistes dans les œuvres exécutées pour satisfaire ce-désir nouveau. Le chœur, qui est le lieu le plus vénérable des églises , est aussi celui dont la décoration exerce la plus notable influence sur le caractère des édifices ; à ce titre , nous présenterons successivement, dans les « Annales », des spécimens des stalles qui le garnissaient , des grilles de métal qui servaient à le clore , des carrelages émaillés qui rehaussaient le sol de couleurs éclatantes , aux belles époques du moyen âge.

L'autel , à raison de son importance dans les cérémonies du culte , mérite une attention particulière; c'est peut-être aussi de tous les accessoires d'une église celui dont le besoin ou le goût du jour réclament le plus fréquemment le changement. Les modèles ne manquent pas, pour les périodes les plus

rapprochées de nous ; la dévastation de nos édifices religieux n'a pas été si complète, que nous ne possédions encore en France une multitude de types magnifiques, appartenant soit à la Renaissance, soit au style du xvi* ou même du xv* siècle. Mais ceux du xiv* siècle sont déjà moins communs; ceux du xm*, malheureusement, moins nombreux encore. Pour les époques antérieures, les spécimens sont devenus d'une véritable rareté. On trouve assez souvent , dans les églises du xii* siècle , même les plus importantes , des massifs en maçonnerie régulière , supportant des tables de pierre dont le bord est taillé en biseau; ces autels sont contemporains des édifices , mais ils sont trop simples pour satisfaire à nos exigences modernes en matière d'ornementation. C'est aux anciens sièges d'abbayes et d'évêchés que les recherches seraient utiles, si elles étaient plus souvent couronnées de succès. Là se trouvaient des monuments supérieurs , par l'exécution et la richesse des matériaux, à ceux que pouvaient renfermer les églises paroissiales. On est parvenu, à grand'peine, à rencontrer ainsi , dans certaines abbatiales bien éloignées des grands chemins et des variations de la mode , quelques spécimens de la période romane ; mais nulle part on n'a signalé en France un maître-autel de la même époque, appartenant à une cathédrale. C'est qtie dans ces sortes d'édifices , comme partout où l'abondance des revenus le permettait, le siècle de Louis XIV, le grand siècle, s'est montré impitoyable pour tout l'ancien ameublement ecclésiastique ; il ne pouvait admettre , dans son dédain superbe pour le moyen âge , qu'il y eût des artistes à cette époque, et surtout que ces artistes fussent les gens du monde les plus ingénieux pour mettre en harmonie avec le monument les accessoires nécessaires à l'exercice du culte. Ils n'eussent pas élevé sans doute , au-dessus de l'autel , ces gigantesques et massifs baldaquins , qui font l'orgueil du xviii* siècle et le désespoir des archéologues, qui remplissent le sanctuaire et rompent brutalement l'ordonnance des lignes et la perspective de l'édifice. Le moyen âge , j'entends la belle période qui s'étend du xii« au xiv* siècle , avait trop de goût pour cela , bien qu'attribuer du goût aux maçons et imagiers de cette époque soit encore, suivant beaucoup de personnes, une hérésie peu honorable. Avec ces préjugés, la manie du gros baldaquin ne nous permet plus guère de constater de quelle manière les anciens artistes comprenaient la décoration d'un maître-autel et quelles dimensions ils lui donnaient. Il n'y a d'exception que pour une pauvre église calcinée et mutilée, peu digne à coup sûr du titre de cathédrale, malgré l'intérêt que peuvent présenter son plan , sa coupole de pierre et le robuste appareil de son abside. La Major, à Marseille, a le privilège de nous conserver ce modèle

introuvable ; mais on le chercherait vainement au milieu du sanctuaire , à la place d'honneur qu'il occupa jadis. Depuis qu'un autel d'un roman fort suspect a pris possession du chœur, l'ancien maitre-autel a été relégué dans l'une des petites absides latérales , la plus obscure chapelle d'une des plus sombres églises de France. Là il est invisible , à vrai dire : ce n'est qu'à certaines heures du jour, quand un rayon de soleil glisse par l'étroite ouverture de la voûte, que l'œil peut apercevoir confusément les vagues contours d'un bas-relief. Il faut, pour en distinguer les détails, pour en apprécier l'intérêt , avoir recours à une lumière factice. Aussi M Mérimée , tout inspecteur des monuments historiques qu'il était, n'a pas été plus heureux que le commun des visiteurs : il a passé à côté de cette rareté archéologique, sans se douter qu'elle existât; il n'a pas, dans ses «Notes d'un voyage dans le midi de la France » , accordé un mot à la seule œuvre importante que le moyen âge ait laissée à Marseille. La faute en est moins à M. Mérimée qu'aux ténèbres perpétuelles dans lesquelles le monument est plongé , et moins encore à l'obscurité du lieu qu'aux membres de la fabrique , qui ont dérobé aux regards le plus précieux ornement de l'église.

Ce qui frappe d'abord dans l'autel de Marseille , c'est l'exiguité de ses proportions. Elles semblent très-réduites, même pour un chœur étroit, court et sans collatéraux, comme celui où il se trouvait, car cette cathédrale de Marseille atteint à peine les dimensions d'une église paroissiale un peu considérable. L'autel est d'un beau marbre blanc, qui offrait de grandes ressources à la sculpture. Sa conservation est parfaite dans toutes ses parties, à l'exception d'un personnage dont on a fait sauter la face avec un soin qui dénote une intention coupable. Le mutilateur doit être proche parent du touriste malfaisant qui vient de décapiter ' à son profit , dans le cloître de Saint-Trophime, le Moïse recevant les tables de la loi, et qui a fait ainsi disparaître l'une des têtes les plus remarquables de l'édifice. A Marseille , l'autel semble sufGsamment protégé par la sainteté du lieu où il se trouve ; mais la ville d'Arles ne pourrait-elle , par un moyen bien simple , prévenir les mutilations auxquelles sont exposées sans cesse les merveilleuses galeries de sa cathédrale? Si l'on ne peut y interdire la circulation, ne serait-il pas désirable au moins qu'un surveillant protégeât par sa présence toutes ces fragiles et précieuses sculptures contre les attaques d'un vandalisme cupide ou envieux?

Sur la face antérieure de l'autel de la Major , des archivoltes chargées de

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