DANS LES ARTS
La religion chrétienne a excellé dans Tart, quel qu'il soit, architecture , sculpture ou peinture , drame , musique ou poésie. Les onze volumes, dont se compose déjà la collection des a Annales Archéologiques », et ceux qui, d'année en année , viendront encore grossir notre recueil , sont et seront , de la première à la dernière page, la glorification de ce fait , un des plus beaux de l'histoire du monde. Mais ce que, littérateurs ou archéologues, nous décrivons par de longues phrases ; ce que nous délayons dans des pages nombreuses et presque interminables, les dessinateurs, les peintres le condensent sur une feuille de papier , sur une toile que la vue embrasse d'un seul coup d'œii. C'est ainsi que l'illustre peintre Overbeck a recueilli , sur un tableau de médiocre grandeur , ce sujet immense qui nous demande , à nous, des volumes sans fin. On voit, au musée de Francfort-sur-Mein , un cadre d'une dimension fort ordinaire, mais d'une composition trèsvaste, qui s'appelle « le Triomphe de la Religion dans les Arts » (« Triumph der Religion in den Kûnsten » ). Ce cadre, exécuté en Italie, fut noblement acheté par l'Institut des Arts de Francfort, dont il enrichit aujourd'hui les salles. La réputation de ce tableau est des plus grandes et des mieux méritées : des poëtes et des philosophes en ont fait la description ; des artistes en ont exécuté des fac-similés et des gravures. C'est l'œil fixé sur l'une de ces gravures , la dernière , la plus remarquable , que nous écrivons ces lignes. On doit ce beau travail à Amsler, de Munich, que la mort vient d'enlever malheureusement à l'art. Certes, le tableau d'Overbeck est une œuvre magistrale ; nous l'avons vue de nos yeux et admirée à Francfort. XI. 30
Mais elle est pâle et molle, an peu indécise de dessin et de ton; Amsler, heureusement infidèle, en a vivifié les couleurs et accentué les lignes. Plusieurs personnes , dont nous partageons le goftt , préfèrent la gravure à l'original.
Le sujet, nous le répétons, est le «Triomphe de la Religion dans les Arts »; il est figuré par quatre-vingt-dix-sept personnages distincts, partagés en deux sections, dont l'une est posée sur la terre, tandis que l'autre trône dans le ciel.
En fait d'art, comme dans le reste, l'humanité peut se diviser en deux parties fort différentes : l'une, celle des délicats, aime les sujets restreints; l'autre, celle des forts appétits, préfère la quantité. A la première, dans un tableau, un personnage suffit; à la seconde, il faut donner la foule. Les délicats se pâment : en musique, pour une note; en poésie, pour un hémistiche ; en peinture de paysage , pour un brin d'herbe ; en sculpture , pour un buste; en architecture, pour une moulure ou une feuille de chapiteau. Il faut aux autres, pour les émouvoir et les transporter, un poëme complet, une grande composition, un édifice entier. Le mieux serait, comme Salomon , de s'intéresser à la fois à l'hysope et au cèdre , au ver de terre et à l'étoile du ciel ; mais ces facultés , qui embrassent les infiniment petits et les infiniment grands, étant rares comme toutes les choses surhumaines, du moins, entre les deux extrêmes, celui de la grandeur, celui du nombre et de la quantité nous parait le plus enviable. Quoi qu'il en soit, enviable ou non, le goût de l'abondance et de la foule est le mien. Un chanteur qui ne pousse qu'une note n'est pas mon homme, et un sonnet sans défaut, tout merveilleux que le sobre Boileau l'ait proclamé, me produit l'effet d'une mouche pour la gueule d'un lion. Les spectacles que je n'oublierai de ma vie sont ceux qui m'ont fait voir, du sommet d'une tour, une grande ville ; delà cime d'une montagne, une vaste forêt; d'une côte élevée, l'Océan sans fin. En musique, je suis rebelle à la plus belle voix, mais je m'exalte au bruit d'un chœur. En peinture, un portrait de Raphaël ou de Titien me séduit médiocrement, mais je me laisse prendre par un « Jugement dernier » . De tous les poètes, celui que je préfère, celui que j'admire entre tous, c'est Dante, probablement parce qu'avec lui je parcours tous les mondes, l'enfer, le purgatoire et le paradis. Enfin , une cathédrale, où je vois sculptée ou peinte l'histoire universelle depuis la création jusqu'à la fin du genre humain, me paraîtra toujours, par cela même, supérieure à un temple grec où l'on voit un , deux, trois sujets se cherchant l'un l'autre. Le nombre, à mon sens, est le premier, le plus puissant élément de la
beauté dans Fart; une chose médiocre , qui se répète souvent , comme les arcades de la rue de Rivoli, finirait presque par devenir belle.
Je devais dire ces quelques mots pour expliquer Tadmiration sans bornes que je professe pour certaines œuvres d'art où la foule abonde. Entre plusieurs centaines d'autres, trois tableaux fort analogues me plaisent, quoique à des degrés divers. Ces tableaux sont, la « Fête de l'Agneau », par Van Eyck; la « Dispute du Saint-Sacrement », par Raphaël ; le a Triomphe de la Religion dans les Arts », par Overbeck. Mais celui des trois que je préfère est précisément le plus peuplé, la a Fête de l'Agneau», tandis que, j'en demande pardon à Raphaël, la « Dispute du Saint-Sacrement », où il n'y a pas foule, m'attire beaucoup moins.
Du reste, ces trois grandes pages sont fort semblables de sujet et de disposition. Un objet central (Agneau divin, chez Van Eyck; Ostensoir eucharistique, chez Raphaël; Marie avec Jésus, chez Overbeck), à qui la multitude s'empresse de faire fête, est le pivot autour duquel circule la composition entière. Si je devenais riche un jour, je prierais M. Gaucherel de nous exécuter une grande gravure de la « Fête de l'Agneau » , et alors j'en donnerais la description; aujourd'hui, je me contenterai de quelques lignes pour faire connaître le tableau d'Overbeck.
Dans le haut du cadre, le ciel; dans le bas, la terre.
Au milieu du ciel, entourée d'un arc lumineux où rayonnent de petites têtes d'anges, est assise sur des nuages la Vierge, portant l'enfant Jésus. De la main droite, Marie tient une plume avec laquelle elle parait avoir écrit sur une banderole le « Magnificat » , que déroule Jésus. Marie est la personnification la plus haute de la branche la plus sublime de l'art, de la poésie. Le premier de tous les arts, en date comme en importance, c'est la poésie chantée ; et c'est à bon droit qu'Overbeck a fait de Marie , auteur du « Magnificat » , la reine de cette source d'où les autres arts vont découler. Marie abandonne sa plumeau monde, pour qu'on écrive des poëmes d'où sortiront les architectures, les sculptures, les peintures, les musiques chrétiennes.
A gauche , se développe l'Ancien Testament où Melchisedech , Moïse et Aaron représentent la liturgie, pendant que David, avec sa harpe, désigne la musique, et que Salomon , qui tient la mer d'airain soutenue par douze grands bœufs de bronze, personnifie la sculpture. Noé, avec son arche, indique le rudiment de l'architecture. Mais c'est à droite, où brillent le Nouveau Testament et les générations chrétiennes , que l'architecture , par saint Jean évangéliste , le constructeur prophétique, le bâtisseur de la Jérn-
salem céleste, conquiert son titre le plus élevé. Entre ses puissantes serres, Taigle de saint Jean déroule le plan de la cité divine, tandis que le bœuf sert de chevalet, pour ainsi dire, à saint Luc qui dessine la « Madone » et qui crée la peinture chrétienne. A la musique juive du roi David répond la musique chrétienne de sainte Cécile. Aux iiturgistes de FAncien Testament, aux patriarches éloquents de la vieille loi, répondent les orateurs, les poètes, les Iiturgistes de la loi nouvelle, c'est-à-dire saint Pierre, saint Paul , saint Jérôme, saint Augustin. Le poëte musicien, saint Thomas d'Aquin, qui a écrit et noté l'office du Saint -Sacrement , regarde Melchisedech qui a offert au patriarche Abraham le pain et le vin. Eve, qui nous a perdus ; Abraham , qui a construit l'autel du sacrifice sur le mont Moriah ; Sara , cette mère si* douce du bel Isaac, semblent se contempler, comme dans un miroir qui les embellit encore et qui les complète : dans Hélène , qui a retrouvé la croix instrument de notre salut; dans le pape saint Fabien, qui a construit tant d'autels et d'oratoires sur les catacombes des martyrs; dans saint Sébastien, le jeune, le chaste et beau martyr du v* siècle.
On se détache avec peine de ces profondes pensées faites chair, pour ainsi dire, et qui montrent l'art dans ses manifestations les plus divines. L'Architecture par saint Jean, la Sculpture par Salomon, la Peinture par saint Luc, la Musique par David approchent le plus près de la Poésie par excellence , le plus près de Marie. Au second plan , c'est le Cérémonial , la Liturgie, l'Éloquence. Plus loin encore, et dans les profondeurs des nuages, les artistes secondaires, ceux qui ont plutôt inspiré l'art qu'ils ne l'ont créé. Tel est le tableau qu'offre le ciel.
De ce sommet de la composition , nous descendons sur terre , où s'agite la foule des artistes, architectes, sculpteurs , peintres et poètes. Quelquesuns, jetant les yeux en haut, semblent écouter cette parole que l'art a recueillie : « Regarde et fais selon le modèle qui t'a été montré sur la montagne ». Cette montagne, c'est la région céleste d'où sortent de la Vierge Marie, de saint Jean, de saint Luc, de Salomon et de David, toutes les branches de l'art.
Sur la terre , comme dans le ciel , deux sections principales qui rallient autour d'elles toutes les subdivisions. A gauche, précisément au-dessous des personnages de l'Ancien Testament, cette dure loi du monde ancien, s'avance l'Empereur qui tient, il est vrai , l'olivier symbole de la paix , mais aussi et surtout le glaive, symbole de la justice. A droite, sous les saints du christianisme, cette loi d'amour, est debout le Pape, qui porte ses yeux au ciel et regarde avec tendresse Marie, source et but de l'art chrétien. Autour du
Pape et de l'Empereur se groupent, selon leurs affinités diverses, les artistes du monde occidental , de l'Europe chrétienne. Le pape rallie autour de lui principalement les architectes ; car c'est du pape qu'est sortie l'Église , nonseulement comme réunion spirituelle, mais comme construction matérielle, et l'Église est le produit le plus noble, le plus gigantesque de l'architecture. L'Empereur, lui, parle aux sculpteurs; car la]^politique et la guerre donnent surtout naissance aux individualités, aux grands hommes en l'honneur desquels s'élèvent les tombeaux et se dressent les statues. N. Pisano, Luca délia Robbia, Laurent Ghiberti et P. Vischer entourent l'Empereur; ils étudient des sculptures, comme maître Pilgram, Erwin de Steinbach, Brunelleschi , Bramante, entourent le Pape et considèrent des plans de basiliques.
Quant aux peintres , ils sont distribués à peu près également des deux côtés; mais les ardents, les laïques, se rangent plus volontiers du côté de l'Empereur, tandis que les doux , les religieux , se sentent attirés vers le Pape. Jeune et fier, Raphaël se tient debout en avant de Pérugin, de Ghirlandaio et de Masaccio, tandis que le vieux Michel- Ange, accablé de génie autant que de fatigue, est assis tout pensif sur les débris d'un basrelief antique. L. Signorelli semble lui parler; mais Michel-Ange, solitaire, n'écoute que sa propre pensée. Dante, couronné comme un triomphateur, adresse la parole à Giotto; et Francia, Fra Bartholomeo, Simon Memmi, Orcagna^ écoutent religieusement cette conversation divine. Tel est le groupe impérial. — Vers le Pape, ce sont les âmes plus douces, les femmes mêmes, Marguerite Van Eyck et Sabine de Steinbach. Le vieil Albert Durer et Martin Schœn applaudissent à la rencontre de Lucas de Leyde et de Mantegoa, qui se donnent la main. Jean Van Eyck a le bras affectueusement appuyé sur l'épaule d'Hubert, son frère. Jean, le peintre immortel de la a Fête de l'Agneau », écoute, ainsi que le doux Hemling et le pèlerin Schoreel, ce que dit, ce que chante plutôt le mélodieux Fra Angelico de Fiesole. Ce sont là les âmes tendres, les affectueuses natures de l'Allemagne, comme du côté de l'Empereur se rangent plus volontiers les caractères énergiques, les vigoureux Italiens, Dante et Michel-Ange. Mais on passe des uns aux autres par plusieurs transitions : Holbein, Gorrège et Gentil Bellin conduisent aux Allemands proprement dits^ comme Léonard de Vinci et Titien, Pordenone et Garpaccio mènent aux purs Italiens.
Ces sept derniers artistes, qui font le passage de l'Italie a l'Allemagne, se groupent autour d'une fontaine mystique, en style de la renaissance, qui coule au milieu de ce paradis de l'art, comme coulaient dans le paradis terrestre les quatre fleuves bibliques. Dans le bassin de cette claire fontaine,
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deux enfants se mirent; ils voient s'y refléter les peintres dits primitfSy Gentil Bellin, entre autres , qui se penche altéré sur les ondes sacrées. Assis sur les marches du petit monument, deux religieux feuillettent les pages de manuscrits où, sur le vélin, sont peintes les plus fines miniatures. Rien n'est plus charmant que ces deux paisibles épisodes. On est en pleine campagne, au milieu du silence et du recueillement. Cette fontaine rafraîchit le paysage où se voient des arbres, des rochers, des montagnes, deux châteaux forts, une petite ville et une église ou du moins un porche. Ce porche est mi-partie d'architecture romane, comme celle des bords du Rhin, et d'architecture ogivale , comme celle qui fait la gloire de notre France.
La France, M. Overbeck l'a sacrifiée. Elle ne lui a donné, qui le croirait? ni un architecte, ni un sculpteur, ni un peintre, ni un musicien, ni un poëte, ni un liturgiste. En vérité, c'est un étrange oubli. Le pays où sont les plus nombreuses, les plus grandes, les plus belles cathédrales du monde, les Notre-Dame de Chartres, de Reims, d'Amiens, de Paris, les Saint-Sernin de Toulouse et les Sainte-Cécile d'AIbi, les Saint-Ëtienne de Bourges et les Saint-Ouen de Rouen-, le pays où, même dans un seul monument, on voit deux et trois mille statues, trois et quatre mille figures peintes sur verre; où empereurs et rois composaient, comme notre Charlemagne et comme notre Robert , des hymnes et des parties d'office dont ils faisaient les paroles et le chant, un pareil pays ne méritait pas une pareille exclusion. Et cependant cet Empereur d'Overbeck, qui fait pendant au Pape, pourrait fort bien être non pas seulement une personnification , mais une personne vivante, mais Charlemagne lui-môme, car il en porte la couronne. Pourquoi, lorsqu'on veut réunir dans un tableau tous les artistes qui ont fait triompher l'art chrétien, omettre Robert de Luzarches, Pierre de Montereau, Jean de Chelles et Libergier, les sublimes architectes d'Amiens, de Paris et de Reims? Overbeck, il est vrai, a personnifié l'architecture française. Dans un groupe, qui juge un plan de basilique posé sur le tailloir d'un chapiteau corinthien, nous voyons un enfant de quinze ans, assis sur le tronçon d'une colonne cannelée; cet enfant écoute l'enseignement de maître Pilgram, et, dit Overbeck, c'est l'architecture française personnifiée. Mais ce maître Pilgram, d'une si terne réputation, qui est -il pour nous? Est-ce que, par hasard, la France n'aurait eu ni architecture romane, ni architecture gothique, ni architecture de la renaissance, si maître Pilgram ne nous avait donné des leçons? Il faut dire encore que l'Angleterre, que l'Espagne elle-même ne sont pas mieux traitées que nous. Ce jeune élève du Midi, aux cheveux noirs et bouclés, et ce pâle enfant du Nord,
aux cheveux longs et blonds, qui s'agenouillent près du chapiteau corinthien^ représentent, l'un Tarchîtecture espagnole, l'autre l'architecture anglaise. C'est quelque chose, mais c'est trop peu. Nous laissons à nos voisins d'outre- Manche et d'outre-Pyrénées le soin de venger les cathédrales de Cantorbéry, d'York et de Salisbury, les cathédrales de Séville, de Tolède et de Burgosj mais nous regrettons que M. Overbeck , pour tracer le tableau général de l'art chrétien, n'ait étudié ni l'art espagnol, ni l'art anglais, ni l'art français. En vérité, l'Italie et l'Allemagne, ce n'est pas l'Europe entière, pas plus en art qu'en autre chose !
Nous aurions plus d'un reproche à faire encore à Overbeck. Nous pourrions lui contester, non-seulement ses oublis, mais encore ses choix qui sont quelquefois injustifiables; cependant nous craindrions d'être accusé, après avoir formulé un éloge presque sans bornes au commencement de cet article, de faire une critique sans ménagement à la fin. D'ailleurs, les reproches, ce n'est pas uniquement à Overbeck qu'il faut les adresser, mais bien plutôt à l'époque où il a atteint l'âge viril, à l'éducation qu'il a reçue, au pays où il vit depuis longtemps et qu'il habite encore. Overbeck passait mailre peintre en 1814, c'est-à-dire au moment où, ennuyée du grec, du romain et de notre style impérial si insipide, l'Europe artistique se réfugiait dans les xv* et xvi* siècles , dans les dernières années du gothique, dans les premières de la renaissance. On était plein d'aspiration plutôt que de science; on se passionnait pour les troubadours et les idées chevaleresques , sans trop savoir ce que les uns avaient écrit , ce que les autres avaient fait. Au lieu de remontera la source pure de l'art du moyen âge, on s'arrêtait à son embouchure, un peu bourbeuse comme elles le sont toutes , et chargée en outre des différentes impuretés de la renaissance. Comme tousses contemporains, comme ses amis, Overbeck se passionna pour les défaillances de l'art gothique à l'agonie et pour les excès du xvi* siècle naissant. Il vivait d'ailleurs dans une contrée , en Italie , où cette période avait été illustrée par d'éminents artistes , par Michel -Ange et Raphaël, par Bramante et Brunelleschi. Overbeck est allemand , et l'Allemagne des XV' et XVI* siècles jeta un éclat assez vif pour obscurcir, nous en conviendrons facilement, non pas l'Espagne, mais un peu la France et l'Angleterre. Peintre , enfin , Overbeck ne pouvait guère aimer que les arts du dessin et surtout la peinture. Toutes raisons qui peuvent expliquer la prépondérance des peintres dans ce « Triomphe des arts », puisque, sur quatre-vingt-dixsept personnages, historiques ou allégoriques, il y a quarante -quatre peintres , sans compter un certain nombre de petits élèves ; tandis qu'on
ne compte, même avec saint Jean, que dix architectes et, avec Salomon, que cinq sculpteurs. De tous les poètes du moyen âge, il n'y a que Dante. Sans David et sainte Cécile , qui appartiennent au ciel, la musique ne serait pas représentée. Du reste, sur terre, il n'y a pas un seul musicien , pas un seul orateur, pas un seul liturgiste. Tout cela, on le voit bien, sent le pays où vit Overbeck, la profane Italie ; tout cela respire la période qu'il affectionne , la païenne renaissance. Assurément, si le grand peintre avait notre âge , lui , qui pressentait de loin la résurrection du véritable art chrétien ; lui, qui est peut-être encore le fils des païens du xviii' siècle , mais qui est déjà le père des gothiques du xix% il aurait poussé comme nous, plus loin et plus haut sans doute, la rénovation de l'art du moyen âge; mais, tyrannisé par son époque et par son pays d'adoption , il a dû peindre le « Triomphe de la renaissance dans les arts », plutôt que celui de la religion. Comme Chateaubriand qui , croyant et voulant écrire le « Génie du Christianisme », composa en réalité le génie des xvi'et xvii* siècles, Overbeck aussi a été victime de la période où il est venu au monde. Aussi disionsnous , avec justice , que nos critiques et nos reproches s'adressaient moins à l'homme qu'à son époque et à son pays.
Ces réserves faites , nous n'en répéterons pas moins que le « Triomphe de la religion dans les arts » est l'œuvre d'un grand homme, et qu'Overbeck a bien fait de se représenter lui-même dans son tableau, à côté de Cornélius et près de Dante. Nous eussions voulu seulement que ce génie si doux se fût placé près du Pape, dans le groupe d'Hemling et de Fra Angelico, en laissant son énergique compatriote, le peintre Cornélius, avec Michel-Ange. Mais l'affectueux Overbeck aura voulu faire preuve d'amitié, en accompagnant Cornélius jusque dans le groupe des impétueux.
Tel est ce tableau d'Overbeck, telle est cette magnifique gravure d'Amsler.
Nous avons eu , pendant quelque temps , la pensée de reproduire sur un grand vitrail cette vaste composition ; nous sommes assuré qu'il en serait résulté un admirable tableau transparent. Mais les nombreuses lacunes et les singulières préventions, qui déparent et décomplètent cette peinture, ont fini par nous détourner de ce dessein. Un jour, si nous exécutons sur verre une composition semblable, ce qui est un de nos plus chers désirs, nous aurons soin, tout en conservant la donnée principale d'Overbeck, de la compléter par tous les faits européens que nous fournissent l'esthétique et 'l'histoire. Si nous peignons sur verre le « Triomphe de la Religion dans les arts » , nous voulons que tous les arts, tous les siècles et tous les pays y soient représentés dans la proportion la plus équitable ; nous ne garde-
rons même pas rancune ni aux Italiens ^ ni aux Allemands, qui devront y occuper une très-belle place.
Qu'on nous permette , en finissant , de faire connaître que le chef-d'œuvre d'x4msler appartient en ce moment à la veuve du regrettable artiste , dont c'est toute la fortune. M. Rudolph Weigel^ de Leipzig, le savant et généreux éditeur des plus beaux ouvrages à planches qui se publient en Allemagne , a voulu venir en aide à la veuve d'ArasIer, en s'occupant de placer cette grande page. 11 nous en a envoyé, rue Hautefeuille, 13, quatre exemplaires, dont deux sur Chine. Nous voudrions que cette belle planche tiii placée dans quelque établissement public , dans une école des beaux arts, dans une galerie de musée, dans une bibliothèque, dans une salle de conférences, dans un cabinet d'amateur, dans un salon même. Il n'y aurait pas, à notre avis , de décoration plus instructive et plus belle. Quiconque possède les gravures exécutées d'après Raphaël , la « Dispute du Saint -Sacrement » , ou a l'École d'Athènes » , ou même le « Parnasse » , s'enrichirait d'un tableau semblable et qui leur sert de complément , en acquérant le « Triomphe de la Religion dans les arts ». Comme toutes les œuvres magistrales^ cette gravure est d'un prix élevé, 110 francs sur papier de Chine, 96 francs sur papier blanc; mais, à elle seule, une pareille page peut décorer une pièce d'appartement autant que le feraient dix gravures ordinaires.
DIDRON aîné*.
1 . Un grand malheur de famille , la perte d'une sœur qui vient de mourir à l*âge de quarantesept ans, et qui laisse deux enfants après elle, ne nous a pas permis de composer, dessins et texte, cette livraison des « Annales » comme nous l'aurions désiré. Toute liberté d'esprit et tout loisir nous ont manqué.
Grille Ap. réglise S;<inte-Foi de Conques. — Les Paysans du xiii* siècle. —Moralités dramaliqucs. — itude» et Congrès arciiéolot^iques. -^ Fonts baptismaux de Charles Y et de Charles VI. — Altération du chant religieux. — Résurrection du chant de l'Églisie. — Un semblant de concours pour une église nouvelle.
Grili.b de l'église Sainte-Foi de Conques. — En janvier dernier, page 4 du volume Xî des « Annales Archéologiques » , nous avons donné une porte en fer battu, à jour, qui ferme le chœur de rég;lise de Conques. Cette grille, on a bien voulu nous le faire savoir de divers côtés, a produit une grande sensation ; on y a vu allié , à un degré notable , l'utile au beau , à tel point qu'une grille semblable s'est déjà exécutée pour deux églises différentes. Aujourd'hui, nous donnons la portion de la grille qui surmonte un des murs du chancel. M. Alfred Darcel , qui Ta dessinée comme la première, a joint à son dessin les lignes suivantes : — « Construite d'après les mêmes principes que celle de la première planche, cette grille donne lieu aux mômes observations. Elle offre, comme elle, ce juste équilibre entre les pleins et les vides , qui ne laisse pas une partie trop dégarnie de fers , tandis que , dans une autre partie , ils seraient trop accumulés. Le réseau est également réparti : ni trop resserré en un point , ni trop lâche en un autre. Nous ferons remarquer l'extrême élégance de l'élément en forme de palmettes, à quatre boucles de chaque côté, qui lui sert d'amortissement. En même temps que ses volutes rappellent celles des éléments inférieurs, l'enroulement de plus en plus rétréci de celles qui s'épanouissent de chaque côté de la tige centrale et la direction oblique des tiges, qui les embrassent, servent d'heureuse transition entre les éléments du « tissu » de la grille et les fers de flèche qui la couronnent. Ces fers de flèche , qui sortent de la forme banale à laquelle l'école impériale nous avait habitués , se dardent aussi à l'extrémité des tiges qui, dirigées obliquement vers le sol, sortent en avant du plan de la grille. Cette muraille de fer se trouve ainsi hérissée d'un double rang de pointes aiguës. Rien n'est plus riche, même encore aujourd'hui , que le Trésor de Conques , mais rien n'était mieux défendu contre les voleurs. — Remarquons cette espèce de croix , bizarre et non pas cependant dépourvue de grâce , qui surmonte le tout. Elle rompt la ligne horizontale de l'extrémité des flèches ; elle semble un hommage rendu au système vertical qui va naître ou même qui se développe déjà, puisque nous sommes au xii« siècle. — Au côté gauche de la planche , nous avons figuré la grille en profil , afin de montrer l'agencement et l'ornementation des pointes verticales et obliques. Au côté droit , nous avons reproduit , en profil , un amortissement un peu différent du premier par des têtes de dragons qui viennent encore augmenter le nombre des obstacles à l'escalade. En outre , cet amortissement termine la tige des dards obliques plus heureusement que ne le fait la simple soudure ou le léger enroulement de l'autre profil. » — Nous remercions M. Darcel de nous avoir donné ainsi en détail ces curieux exemples de la plus importante grille ancienne qui existe maintenant en France. Nous le remercions surtout de nous avoir montré deux modèles différents de couronnement. Il en
est des grilles comme des statues : à beaucoup, la tête est partie. La magnifîque grille que nous possédons et dont nous avons donné la gravure dans le X*^ volume , pa^e H 7 des « Annales » , n'a plus de couronnement, et celui que nous avons proposé, quoique pris dans les éléments de la grille même, n'est pas du goût de tout le monde. Nous sommes donc heureux d'offrir des couronnements anciens, authentiques et qui ne ressemblent pas plus aux pommes de pin ni aux fers de pique ou de lance , qui surmontent les grilles de nos cabarets et même de nos monuments publics , que l'architecture du moyen âge ne ressemble à celle de l'empire. — Quant à ces chevaux ou plutôt à ces petits dragons de frise qui hérissent la grille de Conques, il nous semble que rien n'est mieux entendu , au point de vue de la défense , pour préserver le splendide Trésor des châsses de l'église. Ceux qui aiment la symbolique , et c'est un goût que nous ne désapprouvons pùs toujours , pourraient même trouver qu'une pensée véritable, plutôt qu'une vague fantaisie, a voulu placer ces petits monstres sur les grilles de la riche église. Un dragon à cent tètes gardait les pommes d'or du jardin des Hespérides ; pourquoi cent petits dragons n'auraient-ils pas gardé l'or et les pierreries du sanctuaire de Conques ? Nous n'entrons dans la symbolique , surtout dans la mythologie , qu'avec toute espèce de précautions ; mais nous aimons à jeter des hypothèses pour que d'autres veuillent bien les recueillir, afm de les détruire ou de les confirmer. C'est, dans l'un et l'autre cas , rendre service à la science.
Les Paysans du xiii® siècle. — L'Académie des inscriptions vient d'accorder, dans sa séance solennelle du 22 août, présent mois, le grand prix de 9,000 francs à M. LéopolJ Delisle , pour l'important ouvrage qui a pour titre : a Études sur la condition de la classe agricole et l'état de l'agriculture en Normandie, au moyen âge ». Ce gros volume in -8", de plus de 800 pages, avait déjà été couronné par la Société d'agriculture d'Ëvreux; malgré son titre, il appartient, par plus d'un côté, à nos études archéologiques On connaît notre admiration pour le XIII* siècle. Monumentaliste d'abord, nous avons proclamé que la période qui s'étend de 1450 à 4250 était incomparable en architecture; nous avons prouvé et nous prouverons longtemps encore notre opinion inébranlable sur ce point. De l'architecture, nous avons passé à la sculpture, à la peinture, à la poésie, à la musique même; et nous avons donné des preuves, qui finiront par se multiplier singulièrement, de l'excellence qui distingue cette même période sur celles qui l'ont suivie et même précédée. D'abord, à l'origine, nous avons posé une sorte d'axiome. Une fois la supériorité de l'architecture établie par toute espèce de démonstrations , esthétiques et scientifiques , nous avons dit : aux xii* et xiii® siècle , l'architecture ,* le premier, le plus grand , le plus difficile de tous les arts , fut portée à une perfection inconnue jusqu'alors ; les autres arts, ses satellites, durent par conséquent le suivre dans son ascension sublime. C'est pour notre commodité et pour venir en aide à notre faiblesse , que nous décomposons l'art en fractions appelées par nous architecture, sculpture, peinture, etc.; au fond , il n'y a qu'un art , celui qui les comprend tous sous le terme générique d'expression de la beauté. Quand donc une époque excelle en an art quelconque, on peut déclarer, sans crainte, qu'elle excelle dans tous les autres, parce qu'elle possède le sentiment le plus élevé de la beauté et qu'elle doit la réaliser en perfection. On a dit que les gens d'esprit ne pouvaient rien faire de bète, et qu'un homme de génie non-seulement pensait et parlait mieux que tous, mais encore ne pouvait marcher, manger ni même dormir qu'en homme de génie. L'esprit qu'on a, on le porte dans tous ses actes; rien n'est plus vrai. Si donc le génie se révèle dans une forme d'art, on peut dire qu'il se montrera dans toutes les autres formes. Si un peuple, à un moment donné, a le génie de l'architecture, on peut être certain qu'il aura le génie des autres arts. De là, même avant la preuve, avions-nous déclaré que les xii* et xiii« siècles, si sublimes pour exprimer la beauté par l'architecture, par la ligne, n'avaient pu être médiocres quand ils l'ont traduite par la couleur ou par le son. Telle architecture, telle sculpture; puis , telle poésie , telle musique. Ce que
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nous proclamions avant la preuve , nous le déclarons bien plus haut, depuis qu'un commencement de démonstration est déjà fait. Mais nous allons plus loin encore , et nous croyons que les peuples et les siècles de génie , auxquels nous devons nos prodigieuses cathédrales , devaient avoir des habitations et des costumes , des pensées et des mœurs en parfaite concordance avec ces cathédrales mêmes. Telle cathédrale, pour continuer la même formule, tel château et même telle maison privée. Que les châteaux se comparent, pour leur grandeur et leur beauté spéciale, aux plus grands de nos monuments religieux; qu'on dresse, par exemple, le château de Coucy en regard de la cathédrale de Laon, personne, aujourd'hui, n'y contredira. Quant aux villes entières du XIII' siècle, déjà, grâce à M. de Vemeilh, nous en avons donné quelques-unes qui ne sont vraiment pas trop laides. Les maisons d'alors , comme celle de Saint-Irieix , par exemple , qui a paru dans les « Annales », comme celles du bourg de Cluny, qui pourront y paraître un jour, nous les croyons fort belles, même en face des plus belles d'aujourd'hui. De la maison, si nous passions à l'habitant, et surtout à son costume, nous dirions, sans crainte d'être démenti, que les hommes d'autrefois s'habillaient mieux que ceux d'aujourd'hui. Certes, ce ne sont pas nos lecteurs qui croient que les hommes du moyen âge étaient des grossiers et des sauvages; mais peut-être n'oseraient-ils pas affirmer que cet ensemble de recherche et de commodité, appelé aujourd'hui le confortable, existait dès le xiii« siècle, dès le xii«. Et cependant, quand on bâtissait villes, cathédrales, châteaux, maisons, comme ce qui nous en reste encore; quand on ornait de sculptures et de vitraux, que nous admirons aujourd'hui, ces mêmes monuments publics, ces mêmes constructions privées; quand les orfèvres et les joailliers, les serruriers et les menuisiers modelaient l'or, l'argent, le fer, le bois, comme sont modelés les fragments que nous avons déjà publiés; quand des briquetiers faisaient des carrelages en terre cuite comme ceux de Saint-Omer et de Saint-Pierre-sur-Dive; quand les tisseurs et les tisserands exécutaient ces belles étoffes historiées dont nous n'avons offert encore que des lambeaux insignifiants, alors les peuples, qui se logeaient dans ces constructions , qui s'enorgueillissaient de ces joyaux , qui marchaient sur ces carreaux , qui s'habillaient de ces étoffes, ne pouvaient être des ramassis d'êtres grossiers ni des foules barbares. Quant à nous , embrassant ainsi l'ensemble du moyen âge , nous avons déclaré hardiment que , doué de génie pour l'architecture , ce peuple du xiii<> siècle avait du génie pour tous les arts ; que possesseur de belles maisons, vêtu de beaux habits, il avait des jouissances, il aimait le confortable au moins autant, pour ne pas dire plus, que nous-mêmes. Ainsi donc, en ouvrant le livre de M. Léopold Delisle, bien qu'il s'y agisse des agriculteurs et des paysans, nous étions certains , a priori , que ces paysans et ces agriculteurs valaient au moins les nôtres. C'est en effet ce que nous avons constaté avec bonheur, mais sans étonnement. Un esprit sérieux et savant devait conclure , ainsi que l'a fait M. L. Delisle , par ces lignes de sa préface : — « Un fait important , c'est l'état stationnaire dans lequel est restée notre agriculture depuis près de huit siècles. Presque toutes les pratiques, que nous décrivons d'après nos cartulaires, sont encore aujourd'hui suivies par nos laboureurs, tellement qu'un paysan du xiii« siècle visiterait sans grand étonnement beaucoup de nos fermes.... Il nous semble donc que notre agriculture avait, dès le XIII* siècle, atteint un degré de perfection qu'elle n'a, pour ainsi dire, pas dépassé dans les siècles suivants. » — Nous espérons bien lire et relire avec la plus grande attention ce savant ouvrage , qu'une juste et grande récompense nationale vient d'aller chercher, pour en donner à nos lecteurs quelques extraits plus spécialement accommodés à nos études; mais nous ne saurions recommander trop instamment la méditation d'un pareil ouvrage qui , sur un point où d'autres que nous ne l'auraient peut-être jamais soupçonné, prouve que le xiii« siècle paysan , laboureur et vigneron , vaut le xiii« siècle ecclésiastique et noble , artiste et guerrier. Voici , du reste , l'indication des chapitres dont se compose ce livre, unique jusqu'alors en France et en Europe, mais qui certainement en suscitera beaucoup d'autres , et probablement bientôt : — t État des personnes. État des terres et tenures. Redevances et services. Charges publiques et ecclésiastiques. Police
MÉLANGES ET NOUVELLES. 2il
rurale. AfTranchissements et communautés. Population. Instruction. Mœurs. Crédit. Bétail. Engrais. Prairies. Landes. Marais. Travaux de culture. Espèces cultivées. Forêts. Vignes. Cidre et Bière. Jardins et Vergers. Moulins. Mesures. Prix. Chronique agricole. » — Au chapitre du bétail , nous trouvons les sections suivantes : — « Propriété du bétail. Bétail des seigneurs. Bétail du clergé. Étalons banaux. Race chevaline. Haras des seigneurs. Haras des abbayes (fait curieux). Rac>e arabe (fait plus important encore). Nourriture, éducation et soins des chevaux. Race bovine. Bœufs du Cotentin. Race ovine. Race porchine. Beurres et fromages. Fromage anglais. Agriculture anglaise perfectionnée par les Normands. Art vétérinaire. Basse-cour. » — Ces simples indications montrent l'immense intérêt que présente un pareil livre. Nous regrettons que notre spécialité ne nous permette pas d'entrer dans plus de détails. Cependant , comme les jardins sont un peu de notre ressort, car, sous le souffle de la nature, la beauté s'y révèle vivante, pour ainsi dire, par les formes, les couleurs, les parfums, absolument comme elle éclate dans un monument d'architecture et sous la main de l'homme , nous pourrons analyser rapidement , dans la livraison prochaine, le chapitre que M. L. Delisle a consacré à cet appendice des maisons dont nous parlions tout à l'heure. On pourra y pressentir que les jardins du moyen âge ne valaient pas moins que les nôtres , et n'étaient peut-être pas moins nombreux que ceux d'aujourd'hui.
Moralités dramatiques. — M. le baron de la Fons-Mélicoq nous écrit : « Voici quelques documents nouveaux pour l'histoire du théâtre en France. Le jeu de barres était fort réputé au xv« siècle. Dans les « Ducs de Bourgogne », M. le comte de Laborde nous apprend que le duc de Bourgogne faisait donner, en 4438-39, viii liv. viii s. à messire Robert Alart, prêtre, et à ses compagnons, prieurs de barres. En 1432, les jeunes compagnons de Béthune ayant gagné à Lens, au jeu de barres, une coupe d'argent à pied et couvercle, pesant un marc, et qui était le « maistrç pris » desdites barres , donnèrent à leur retour un jeu où ils représentèrent « Qui au monde a plus ce grant paine, de ung poures parfaits gloux contens, ou ung riches parfaits convoiteux. » Le dimanche suivant, ils jouèrent : a Auquel des trois estas l'orne humain poent plus légièrement a acquérir son salut. Et tout ensuite mettre en vray langage, o Déjà ils avaient remporté le prix offert par les gens de la cour de madame la comtesse de Namur : « Au mieulx remonstrant en jeu « de personnaiges, en juste mettre et vray langaige, par quelle manière l'omme poet mieux à tout « compte. »
Études et congrès archéologiques. — Le lundi 48 août, MgrBuissas, évêque de Limoges, a présidé les exercices et la distribution des prix du petit séminaire du Dorât. Cet établissement, que dirige M. l'abbé Texier, notre savant collaborateur et ami, est certainement le premier de France pour la variété des études. Ainsi, ce qui n*a lieu nulle part ailleurs, même dans les plus grands lycées, ou y enseigne, outre le dessin de paysage et de figure, la peinture et même la gravure. Cette année, dans la salle de distribution, étaient exposées des gravures exécutées sur métal par des élèves, et que nous avions fait tirer chez notre imprimeur. Deux prix de gravure ont été décernés aux jeunes artistes, en présence même de M. Gaucherel, qui avait donné des conseils et qui s'était rendu au Dorât sur la bienveillante invitation de M. Texier. Comme nous le disions Tannée dernière, à pareille époque, M. Texier ne se contente pas de diriger ce vaste établissement. Il y fait lui-même un cours d'archéologie. Cette année il a donné, aux élèves de philosophie, de rhétorique, de seconde, de troisième, des notions sur l'histoire de la sculpture, surtout de la sculpture du moyen âge ; mais l'enseignement principal a roulé sur Tépigraphie, et voici le programme des matières que M. Texier y a traitées. — «Paléographie ou science des anciennes écritures. Origine de récriture. Origine des alphabets grec, romain, moderne. Division gréographique et historique des écritures modernes. Division chronologique : 1® époque romaine jusqu'au xiii« siècle; t^ époque gothique finissant vers le milieu du xvi* siècle. Subdivisions de ces deux époques :
capitale, onciale, minuscule, cur&ive, diplomalique, etc. Travaux des Bénédictins. Services qu'ils ont rendus à l'histoire. Comment récriture monumentale est sortie de l'écriture des manuscrits. Notions générales sur les inscriptions. Les inscriptions se distribuent en quatre systèmes, correspondant à quatre époques chronologiques : 4? romaines, jusquau vii« siècle; 2° romanes, jusqu'au xiip; 3° gothiques-arrondies, jusque vers 4360; 4° gothiques-carrées, jusque vers 4540. Pendant ces quatre époques prédominent : 4** la majuscule romaine; 2" l'onciale; 3" la majuscule gothique; 4® la minuscule gothique. Pour posséder la science des inscriptions, il faut avoir appris : 4° à les relever; 2« à les lire; 3° à les interpréter; 4'» à les classer. I. Transcription. Son importance. Estampages. Calque. Chambre claire, etc. II. Lecture des inscriptions. Formules romaines. Abréviations. Sigles. Notes de Tiron. Formules romanes. Style gothique. Vers léonins, ffl. Interprétation. Langue romaine, grecque, romane, française ou langue d'oil. IV. Classification. Moyens divers de reconnaître la date d'une inscription : 4" par la forme du monument dont elle fait partie ; 2" par le style ; 3*» par la langue ; 4° par les formules ; 5® par les noms propres ; 6® par l'orthographe ; 7* par la chronologie; 8" par les synchronismes ; 9° par la forme des caractères. Lecture des principales inscrip- 'tions du Limousin, au nombre de 280 ». — Les Élèves ont eu entre mains 26 planches spécialement dessinées et gravées pour ce Cours. — Nous ne savons pas bien ce qu'on fait à l'École nationale des Chartes, mais nous doutons fort qu'on y fasse mieux qu'au petit séminaire du Dorât. En tous cas, dans nul autre séminaire, dans nul collège, dans nul lycée on n*enseigne la paléographie ou l'épigraphie, et M. l'abbé Texier aura eu l'honneur d'introduire cette branche importante de l'archéologie dans les études classiques. Nous avons transcrit en entier le programme qui précède, pour qu'il puisse servir à d'autres établissements qui voudraient suivre les traces de celui du Dorât. Nous avons même l'intention de donner, peut-être dans notre livraison prochaine, une planche d'alphabets gravés sous notre direction pour un a Manuel d'épigraphie » que M. l'abbé Texier va publier très-prochainement.
Au 1 septembre prochain, l'Association bretonne, section d'archéologie, ouvrira un congrès dans la ville même de Nantes, où conduit directement, aujourd'hui, un très-beau chemin de fer. M. Aymar de Blois est le président du congrès; MM. V. Audren de Kerdrel et Arthur de la Borderie en sont les secrétaires, et M. Paul Delabigne-Villeneuve le trésorier. La place nous manque, nous le regrettons, pour donner le programme entier de questions qui doivent être traitées dans le Congrès. Nous donnerons du moins celui de la section spéciale d'archéologie; on verra que bien des matières, mises à l'ordre du jour dans les « Annales », excitant un grand intérêt en Bretagne, comme les vitraux et peintures murales, la rénovation des ornements sacerdotaux et du mobilier des églises , les recherches sur les anciens artistes. Toutes les sociétés archéologiques devraient fare leur profit d'un programme aussi intéressant.
cf Signaler et décrire les monuments celtiques du département de la Loire-Inférieure, en rapportant les traditions populaires qui s'y rattachent. Quellie était l'importance de la ville de Nantes sou* les Romains? Décrire les diverses antiquités romaines qui y existent encore ou que Ton y a découvertes en différents temps. Signaler et décrire les voies et établissements romains (villes, camps, villas, etc.), dont il reste des vestio;es sur le territoire actuel du département de la Loire- Inférieure. Signaler et décrire les édifices religieux à date certaine^ existant dans ce même département , dont les caractères peuvent servir à fixer la marche de l'art en Breta.;nc du xi« au XTi« siècle. Histoire et description des édifices religieux et civils élevés dans la ville de Nantes, du XI* au XVI* siècle inclusivement, soit qu'ils existent encore, soit qu'ils aient été détruits. Architecture militaire du moyen âge. Histoire et description des anciens châteaux et enceintes urbaines existant dans le département de la Loire-Inférieure. Présenter au Congrès la carte monumentale du département de la Loire-Inférieure. Examiner de quelle manière et avec quel succès s'est exercée jusqu'à ce jour, dans la province, Factio n des Sociétés archéologiques et du gouvernement touchant la conservation des monuments historiques. Indiquer, s'il y a lieu, les mesures à
prendre pour rendre cette action de plus en plus efficace. Signaler et décrire les vitraux anciens et les anciennes peintures murales existant dans les églises ou autres édifices du département de la Loire-Inférieure. Signaler et décrire les principaux morceaux de sculpture, soit en bois, soit en pierre, existant dans le même département, t«ls que tombeaux, autels, rétables, fonts baptismaux, stalles, bahuts, etc. Existe-t-il , aux archives départementales de la Loire-Inférieure, des documents relatifs à la construction du tombeau de François 11 par Michel Colomb ? Les présenter au Congrès. Signaler et décrire les anciennes pièces d'orfèvrerie, telles que châsses, reliquaires, calices, chandeliers, croix processionnelles, etc., existant en Bretagne et particulièrement dans le département de la Loire-Inférieure. Faire connaître les documents concernant les artistes bretons, architectes, peintres, sculpteurs, orfèvres, et<;., depuis les temps les plus reculés jusqu'à Tépoque moderne. Quelles modifications pourrait-on désirer, au point de vue de Tart et de l'histoire , dans les vêtements et ornements sacerdotaux, l'orfèvrerie et le mobilier des églises? Quel rôle doit jouer la peinture dans la décoration des églises? Serait-il bon de l'appliquer à la statuaire? Quelle est l'importance des collections d'objets d'art , publiques ou particulières , formées dans le département de la Loire- Inférieure? En donner, autant que possible, des catalogues raisonnes. Faire connaître l'importance et la situation actuelle des archives départementales^ municipales , paroissiales, judiciaires, hospitalières et même particulières, existant en Bretagne. »
Enfin, le 12 septembre, s'ouvrira à Orléans la dix-huitième session du Congrès scientifique de France. Le programme des sections d'archéologie, d'histoire, de littérature et de beaux-arts pourrait être plus riche et plus neuf; cependant nous y avons remarqué les questions suivantes qui sont très-dignes d'intérêt : — «Les villes gallo-romaines ont-elles eu des plans réguliers et des rues se croisant à angles droits ? Quelle a été la part prise par les bénédictins dans le développement des études et des arts dans l'Orléanais? Quelle a été l'influence de la domination anglaise sur l'architecture, les mœurs et les lois du moyen âge dans le sud-ouest de la France? Caractère et destination des constructions souterraines. Importance des œuvres de Théodulphe, abbé de Fleury et évêque d'Orléans. Caractère de la langue française parlée dans les contrées riveraines de la Loin», de Gien à Saumur. La centralisation est-elle un avantage pour Part en général et spécialement pour l'architecture? Quel avenir préparent à l'architecture les progrès de l'industrie ? Quel rôle jouent en musique les instruments organisés? Quelles sont les causes de la décadence actuelle du théâtre?» — Heureux sont nos confrères qui pourront assister à ces réunions agréables et discuter des questions si attrayantes !
Fonts baptismaux de Charles V et de Charles V!. — «Mon cher ami, après avoir vénéré dans l'église de Poissy la pierre, à peu près informe aujourd'hui, qui nous reste de la cuve sur laquelle fut baptisé saint Louis, je suis allé, il y a très-peu de jours, faire un pèlerinage dans les curieuses églises dont les rives de la Seine sont couvertes jusqu'à Mantes. La plupart de ces églises datent du xii« siècle. Celle dont je veux vous parler n'appartient pas, il s'en faut, à une antiquité aussi reculée, mais elle renferme un monument des plus intéressants. Il s'agit de l'église paroissiale du petit village de Médan. C'est une cathédrale en miniature. Deux tours, surmontées de campanilles en pierre, accompagnent la façade. Le vaisseau est en ogive. Des clefs armoiriées décorent les voûtes. Une inscription, gravée sur un marbre noir, nous apprend que ce joli édifice a été construit aux dépens de messire Jean Bourdin, chevalier, seigneur de Médan et de Beaulieu. Il fit a bastir cette église l'an de grâce m. vi« xxxv, par son grand zelle envers Dieu et son ardente charité pour ses paroissiens ». Jean Bourdin mourut en 4636 ; il repose sous une dalle, au milieu de la nef. Il s'était acquis « durant sa vye Thonneur d'être père et aumônier des pauvres, et par ses bienfaits les a obligez charitablement à prier Dieu pour le repos de son âme ». Mais ce qui le recommande surtout à la reconnaissance des archéologues, c'est le soin qu'il a mis à faire apporter dans sa nouvelle église les fonts baptismaux placés dans l'ancienne, et la curieuse
inscription qui en expliquait l'origine. Cette inscription a été gravée à la fin du xv« siècle, en caractères gothiques, sur une pierre étroite et longue. Elle est fixée contre la muraille par des crampons de fer, à côté des fonts. En voici le texte parfaitement lisible encore, mais qui cessera de l'être d*ici à peu d'années, à cause de l'état de dégradation de la pierre dont quelques parties commencent à s'exfolier.
A ces fons furent vne fois Baptisez plusieurs ducs et rois Princes contes barons prélatz Et autres gens de tous estatz Et afin que ce on congnoisse Ils servoient en la paroisse Royal de Saint-Pol de Paris Ou les rois se tenoient jadis Entre autres y fut notablement Baptize honnourablement Le sage roy Charles le quint Et son filz qui après lui vint Charles le large bien ame VI"* de ce nom clame Or furent les dessusditz fons Fait aporter je vous respons En ce lieu icy de Medan Par le seigneur du lieu en lan Qu'on disoit iiii>> xiiii
Son ame en paradis repoze Henry Perdrier fut son nom Dieu lui sache gre de ce don Icelui seigneur comenca Depuis un peu de temps enca A rediffier ceste église Qui en poure estât estoit mise Tellement que coihe jen tends Il y auoit près de cent ans Quon ny auoit messe chantée Tant estoit le lieu mal hante Or a il si bien procure Quil y a depresent cure Et grant foison paroissiens Dieu lui multiplie ses biens Et nous doint faire telz prières Pour Perdriers et Perdrieres Quen paradis ou na soucy Puissent aller et nous aussi.
Le vers, « Qu'on disoit quatre-vingt-quatorze », eût été trop long avec le millésime; ce millésime, on l'a gravé ainsi, à côté du iiii" xiiii : — m iiii*^. On le voit, ces braves gens du xv* siècle étaient consciencieux ; ils tenaient à ce qu'on sût bien la date, à ce que, dans lavenir, on ne prit pas un siècle pour un autre. Au-dessous du texte étaient trois écussons qu'on a mutilés. Mais les armoiries des Perdriers se retrouvent à un dossier du banc-d'œuvre, qui date aussi du xv* siècle et qui a été conservé. La famille de Perdrier fut considérable aux xiv« et xv' siècles. L'église des Blancs-Manteaux, à Paris, renfermait autrefois plusieurs tombes gravées, représentant des personnages de ce nom. L'inscription que je viens de transcrire n'a pas besoin de commentaires. Elle n'a oublié qu'un seul point : c'était de nous apprendre pourquoi les vieux fonts de Saint-Paul furent expulsés, en 4 494 , de la paroisse royale. Il est probable qu'un curé, nouvellement installé et peu soucieux des souvenirs qui s'attachaient à cette pierre, ne les aura pas jugés suffisamment de mode, comme cela n'arrive encore que trop souvent aujourd'hui. Par bonheur, le seigneur de Médan se trouvait là tout juste pour leur donner asile, en souvenir sans doute des rois que ses pères avaient loyalement servis. Ces fonts vénérables sont d'une extrême simplicité. Ils consistent en une grande cuve ovale, cernée de deux petites moulures rondes, sculptée sur chaque côté d'un cartouche carré , et montée sur un pied qu'entoure une moulure plus grosse que celles du bassin. Ce monument n'est pas antérieur aux premières années du xiv* siècle. Je l'ai considéré longtemps avec une vive émotion. Je me demandais si cette vieille pierre, qui s'est vu apporter tant de gens de a tous estatz », fils de rois et fils de pauvres, ne renferme pas le secret de la seule fraternité qui puisse s'établir parmi les hommes, et qui ne sortira jamais, quoi qu'on fasse, des articles d'une constitution politique. — Tout à vous. « F. De Guilhermt. »
Altération du chant religieux. — M. Alfred Ramé veut bien nous communiquer le docu-
ment qui suit; c'est une nouvelle pièce justificative à joindre à celles que nous avons déjà données sur la nécessité d'expulser de Téglise la musique proprement dite, et d*y faire rentrer exclusivement le plain-chant pur, tel qu'on l'exécutait au xiii* siècle. Nous n'adopterions peut-être pas en tout point les observations du vieux doyen de Noyon , et nous ne croyons pas , malgré le concile de Laodicée, qu'on doive défendre au peuple de chanter dans les églises : c'est le contraire que nous soutenons, et c'est le contraire que le catholicisme a pratiqué toujours et partout. Mais l'influence du chant, la puissance de la musique sur les âmes, démontrée par l'histoire de l'hérétique Bardesanes, prouve qu'on ne saurait apporter trop de soin aux choses qu'on chante et à la manière dont on les chante. Si l'influence est mauvaise entre les mains d'un homme mauvais, elle sera excellente dans celles des honnêtes gens. — M. A. Ramé nous écrit : « Les pages suivantes sont tirées d'un ouvrage peu connu, intitulé « Annales de Noyon ». Elles ont été écrites par Levasseur (a Vas-Âureum » dit son épitaphe], doyen du chapitre de la cathédrale. Elles sont curieuses , comme l'une des dernières protestations faites en faveur du chant du moyen âge contre l'introduction de la musique moderne dans les églises. Quoique l'auteur appartienne au xvii« siècle parla date de son ouvrage (4633), il se rattache bien plutôt au siècle précédent par celle de sa naissance (1574), et surtout par la manie des citations, par le style et les idées. C'était un grand admirateur de tout ce que le moyen âge avait légué à son église, et un défenseur ardent de tous les anciens usages consacrés par le temps. Il félicite la cathédrale de Noyon d'avoir conservé avec soin le vieux chant ecclésiastique, et fait des vœux pour que ce dépôt précieux soit fidèlement gardé. Nous doutons fort que les désirs du respectable chanoine se soient réalisés, et nous croyons que Noyon ne tarda pas à suivre les exemples contre lesquelles son doyen s'éleva avec un entraînement tout juvénile et une verve qui frise parfois le grotesque. On le voit, les archéologues ne datent pas d'hier. — Voici l'extrait des « Annales de Noyon », par Levasseur, livre III, chapitre 19.
« Pourquoy on dit Noyon bien sonnée et bien chantée , et que la modestie, l'ordre et belle police de son église, soit pour le chant et Thabit , mesme des serviteurs et des bannières de livrées, doit se rapporter à Charlemagne. — ... Mais pourquoi bien chantée? D'autant que le mesme saint roy (Charlemagne] ordonne le chant selon la réforme romaine, un chant grave et modeste; un chant tellement chant, qu'il est aussi une parfaite lecture, qui est tout ensemble mélodie et psalmodie : « Carolus rex (dit Sigebert] , honestati ecclesiasticœ omnino intentus, legendi et psallendi disciplinam diUgenter correxit. » ( « Le roy Charles , ayant esgard entièrement à Thonnesteté de l'Église, reforma de tout son pouvoir la discipline de la lecture et de la psalmodie »). Où est à remarquer ce mot honestati , « honnesteté » , d'autant que tout l'honneur de l'Église gist à bien lire et bien chanter, je dis chanter gravement , révéremment , et non histrioniquement. Saint Jerosme expliquera mieux que moy quel doit être le chant de l'Église : Voicy un lambeau de son Commentaire sur le cinquiesme chapitre aux Éphésiens : « Que les jeunes gens , dit ce docteur, « prestent l'oreille , et ceux qui d'office doivent psalmodier et chanter en l'Église , qu'ils scachent « qu'ils doivent chanter les louanges de Dieu, non tant de la bouche que du cœur, et qu'il ne faut, f à la façon des tragédiens , user de syrop trochisques , et autres compositions liquides et guttu- « raies pour adoucir la gorge , afin de faire entendre dans l'Église des motets , et chants fredonn?z a et fretillans comme en plein théâtre ; mais qu'il faut chanter avec crainte , chanter d'œuvre et « suivant la cognoissance des escritures. Quand quelqu'un auroit une voix discordante (qu'on « appelle cacotarie), s'il est de bonne vie, il est bon chantre devant Dieu. Le serviteur de Jesus- « Christ doit chanter de telle sorte que les paroles qu'il profère soient agréables et non sa voix : ce afin qu'en vertu et par la force d'icelles , l'esprit qui étoit en Saiil soit jette hors de ceux qu'il « possède, et qu'il ne puisse entrer en ceux qui de la maison de Dieu font un théâtre populaire. » — Voilà l'ancienne manière de chanter en l'Église, introduite partout selon la reformation de Charlemagne , longtemps observée et gardée en l'église de Noyon si exactement , avec tant d'ardeur et
de soin, qu'elle a donné lieu au proverbe (proverbe glorieux ! ) Noyon bien chantée , Noyon bien sonnée. A l'opposite de ceux de Mets qui, par une légèreté naturelle, eschangeants la gravité à la légèreté du chant, méritèrent d'eslre par luy reformez : « Metenses (dit Sigehert) sola natura tt levitate paululum quid dissonare perpendens, per cantores, rursus sibi ab Adriano papa, a Roma « directos, dissonantiam cantus correxit. » 0 saint Charles, où est ta censure maintenant en tant d'Églises qui justifient celle de Mets, qui ne font plus que fredonner au lieu de chanter ! chatouiller la chair, au lieu d'exciter l'esprit ; chanter pour charmer l'oreille , au lieu d'eslever le cœur ! Que diroit sainct Augustin s'il entendoit quelques musiques d'à présent , lui qui , de son temps , faisoit tant d' estât de la modestie du chant , que de dire : a Je souhaiterois quelquefois que la mélodie des « airs charmants sur lesquels on adapte le Psautier de David fust bien reculée de mes oreilles et « de l'Église ; et me semble bien plus seur de practiquer c^e que j'ay souvenance d'avoir souvent a ouy rapporter d'Athanase, évesque d'Alexandrie, qui réglait tellement la lecture de la psalmodie, « que le lecteur, ne changeant que fort peu sa voix , semblait plustôt prononcer que chanter. a Néantmoins, me remettant en mémoire les larmes que j'ay versées au chant de ton Église, lors tt du recouvrement de ma foy (celte apostrophe va à Dieu), je m'en sens encor tout esmeu, non a du chant , mais de la lettre des choses chantées : et en cela je remarque le grand profit de cette « façon de chanter, lorsque la modulation est coulante et qu'elle est plus approchante de son sujet.» Et conclud ce grand Docteur, fort au désadvantage de la démangeson des oreilles et des charmes du chant, comme il s'ensuit : « Cum mihi accidit ut me amplius cantus, quam res quae canitur, « moveat, pœnaliter me peccare confiteor; et tune vellem non audire cantantem. » Il blasnie donc le chant qui provoque à délectation , non à dévotion ; une musique de parade et d'ostentation , non d'une saincte et sincère affection. Aussi nos anciens devanciers ont tousiours fort estimé un beau chant grégorien, un chant grave et distinct, qui fust un re veille-matin de l'esprit, non de la chair ; un chant honneste et modeste , ainsi le nomme Philon Juif; et telle a tousiours esté la musique de Noyon. De là le tiltre d'honneur donné et continué iusques icy à uostre Église d'estre bien chantée, c'est-à-dire, modestement et sans affetterie.... Face le ciel que jamais nostre chœur ne dégénère de ccste simplicité primitive, et que nous y voyons tousiours practiquer l'ordonnance du synode de Milan tenu sous saint Charles Borrhomée : « Cantus et soni graves sint, pii, ac distincti , et domui a Dei ac divinis laudibus accommodati , ut simul et verba intelligantur, et ad pietatem auditores « excitcntur. » ( « Que les chants et les tons soient graves, dévots et distincts, correspondants à la « majesté de la maison de Dieu et aux louanges divines, en sorte que Ton entende les paroles et que
a les auditeurs soient excitez à la piété. » ) Le chant notamment de la psalmodie doit estre grave,
pourquoy il n'est permis aux enfants de psalmodier en nostre chœur, n'ayants l'ordre appelle des Canoiiistes (« Psalmistatus » ) , qui est un nom d'office auquel ne sont admis les enfans, ny mesmes les laicques, « propter eorum inconcinnitatem » , non plus que les femmes, à cause de leurs voix efféminées, de laquelle tient celle des enfants. 11 doit estre pieux et dévot; de là est que l'Antéchrist , monstre d'impiété et ennemy capital de toute dévotion , abolira la psalmodie. Le chant ne doit estre voluptueux ny lubrique, tel que fut celuy de Harmonius Bardesan, hérétique et fils d*hérétiquc , qui par ses accents ravissants charmoit le monde , et attiroit les plus rusez dans les filets de sa piperie , et dans les rets de leurs malheurs. Le chant doit estre distinct et non confus; et pourtant on chante la psalmodie à deux chœurs pour éviter la confusion des voix. Et pour la mcsme raison fut iadis interdit aux laïques de psalmodier à l'Église, cela ayant esté réservé aux seuls Clers et Chantres par le concile de Laodicée. Bref le chant doit rapporter à la gloire et sainteté du lieu , et non au prurit des aureilles et cœurs mondains. Chanter autrement en l'Église et y introduire les fredons des théâtres , n'est-ce pas donner gain de cause aux hérétiques Henriciens , qui enseignoient que chanter à l'Église estoit se mocquer de Dieu ? Chantons-y doncques, mais avec toute révérence , avec crainte , avec larmes ; et ainsi chanter, c'est pleurer, adorer, s'humilier, se confesser, se rtsigner à Dieu , ne penser qu'en luy, n'ouvrir la bouche que pour luy, ne s'escouter
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de peur de Toffenser. Bref, chanter de la sorte, c*esl attirer les au(iiteurs au ciel. Au contraire, énerver, entrecoupper, mignarder, mollifier, rouler par trop sa voix , c>st attirer les auditeurs aux créatures , les destoumant du Créateur ; c'est énerver la vertu , ramollir les courages et corrompre les âmes les plus sainctes. Ce qui occasiona jadis les payens de rejetter tels chantres et de proscrire leur musique. » (V. Cicer. , de Ixg. ; — Plutarch. , de Music.) — Pour répondre au vœu de ce brave doyen de Noyon, et pour qu'on revienne enfin à a bien sonner et bien chanter » les messes de nos cathédrales, nous publierons dans toute sa pureté le chant qu'on exécutait au xiii* siècle, à Tépoque même où s'élevaient ces cathédrales. Dans la livraison précédente, nous avons donné deux « Gloria » ; voici maintenant six « Kyrie » . On voit qu'il y a du choix ; car, pour les « doubles complets » , on nous donne quatre mélodies. Ces « Kyrie » sont rigoureusement liturgiques , tels qu'on les chante aujourd'hui ; ils ne s'allongent pas des paroles qui accompagnent le a Kyrie » des trois Rois publié autrefois dans les a Annales ». Nous n'insisterons plus sur l'exactitude et la beauté de nos fac-similés. Rien n'est plus rigoureux ; sauf la couleur, c'est le manuscrit même. Les grandes lettres et les rubriques laissées en blanc sont rouges dans le manuscrit ; les grandes lettres et les ornements « hachés » sont bleus. Chaque grande lettre , nous prions nos lecteurs d'y faire attention, pour cette planche, comme pour les autres, est précédée d'une petite lettre pareille. L'écrivain du texte et des notes n'était pas celui des grandes lettres et des ornements ; le scribe était différent du miniaturiste. Le scribe faisait d'abord son manuscrit ; puis il le remettait aux mains du miniaturiste. Mais, pour que ce dernier ne pût se tromper et ne dessinât pas un G où il fallait un K , un D où il fallait un A , il lui mettait en petit , comme une vedette , cx)mme un moniteur, la lettre qu'il devait dessiner en grand. C'est ainsi qu'à la dernière planche un petit g annonce au miniaturiste qu'il aura à peindre un grand G pour ouvrir le « Gloria » , comme ici on lui donne un petit K pour l'avertir qu'il aura un grand K à dessiner. Ces petites remarques nous livrent le secret des procédés et des habitudes des écrivains et des enlumineurs. M. Martel , notre graveur consciencieux , n'avait garde d'oublier ces petites lettres qui sont souvent imperceptibles et se perdent à côté des grandes et même quelquefois dans elles.
RÉSURRECTION OU CHANT A l' ÉGLISE. — Au momout OÙ l'on imprimait les lignes qui précèdent sur les doléances du doyen de Noyon , relatives à l'altération du chant religieux , nous recevions un magnifique ouvrage du R. P. Lambillotte sur « l'Ântiphonaire de saint Grégoire » et un prospectus du a Livre choral » que M. Fanart , maître de chapelle et directeur du Conservatoire de Reims, va publier. L'âme du doyen de la cathédrale de Noyon doit tressaillir de joie; car, à aucune époque, on n'a fait plus d'efforts, dans toute l'Europe catholique et surtout en France, pour ramener le chant religieux à sa pureté ancienne , à sa gravité primitive. L'ouvrage du R. P. Lambillotte a pour titre : a Antiphonaire de saint Grégoire. Fac-similé du manuscrit de Saint-Gall, écrit vers l'an 790, accompagné d'une notice historique , d'une dissertation donnant la clef du chant grégorien , de divers monuments et tableaux neumatiques inédits. » C'est un fort beau volume in-8°, du prix de 30 francs, et comprenant 9^ pages de texte et 450 planches de fac-similés. Voici l'extrait du prospectus publié par le R. P. Lambillotte ; nul mieux que l'auteur ne pouvait expliquer le plan de cet important ouvrage. — « Depuis quelques années, on s'occupe beaucoup, dans un certain public musical, de l'Antiphonaire de saint Grégoire le Grand, qu'on regarde avec raison comme la source la plus pure des mélodies sacrées. Or, on sait que la copie autographe du saint pontife , longtemps conservée à Rome, s'est perdue, il y a déjà plusieurs siècles. Le monument le plus ancien qui soit parvenu jusqu'à nous, en fait de chant grégorien, c'est le manuscrit de saint Gall , apporté dans cette abbaye vers l'an 790 , environ deux siècles après le pontificat de saint Grégoire , et qui est une copie exacte de l'autographe, alors précieusement gardé dans la ville étemelle. Jusqu'ici, ce monument, unique dans le monde, était demeuré renfermé dans la bibliothèque du vieux monastère, et c'est à peine si l'empereur d'Autriche avait pu, en 1827, en obtenir un fac-similé pour sa
bibliothèque de Vienne. C'est ce même manuscrit que des circonstances providentielles nous ont remis entre les mains, et dont nous annonçons aujourd'hui la reproduction intégrale et parfaitement conforme à l'original . Tout le monde pourra désormais étudier, non plus dans quelques fragments insignifiants, mais dans un ensemble de 4 32 pages, ce mystérieux système de notation, dont l'explication doit amener la réforme si désirable des chants liturgiques. Chacun pourra constater désormais jusqu'à quel point nos éditions modernes ont conservé la phrase grégorienne. La publication seule de ce monument suffirait, nous aimons à le croire , pour attirer l'attention des artistes distingués, des savants archéologues et liturgistes, des directeurs des séminaires et surtout des évéques qui désirent remonter aux vénérables sources des mélodies grégoriennes *, mais, nous l'avons entouré de recherches qui , ce nous semble , en augmentent encore l'importance. Avant tout, il fallait démontrer l'authenticité du manuscrit de Saint-Gall. Tel est l'objet d'une dissertation préliminaire assez étendue, qui, par les détails historiques qu'elle renferme, par les planches et les pièces justificatives dont elle est accompagnée , est peut-être de nature à répandre quelque jour sur ces graves questions. Nous avions ensuite à donner la méthode qu'il faut suivre pour utiliser ce monument. C'est le but que nous nous sommes proposé dans une seconde dissertation, placée à la fin du volume. Là , nous essayons de faire voir que l'unique moyen de retrouver le chant grégorien, est de confronter ensemble les manuscrits des différents siècles et PATS. C'est ce qui résulte évidemment d'un fait incontestable, à savoir, que les neumes n'eurent
JAMAIS de valeur TONALE PRÉCISE, ET QU'ON NE PUT JAMAIS, PAR LEUR MOYEN, APPRENDRE UN AIR QUELCONQUE SANS LE SECOURS d'uN MAITRE QUI LE SUT PAR COEUR. NoUS donnODS ensuite,
dans le plus grand détail et avec précision, la valeur de chaque signe neumatique et des lettres significatives qui déterminent le caractère , le mouvement et le rhythme de la phrase musicale. Enfin, ce travail est suivi de divers tableaux neumatiques plus ou moins anciens , inédits jusqu'à ce jour, et d'une application détaillée de notre méthode de confrontation, faite au répons-graduel de Noël, yiderunt^ etc. Dans cette étude comparée de divers monuments, on voit comment la phrase grégorienne, d'abord si suave, si mélodieuse et si bien cadencée, s'est insensiblement corrompue, jusqu'à disparaître à peu près complètement dans le lourd et fastidieux plain-chant des temps modernes.
« Voilà Touvrageque nous présentons au public. Il est le fruit de longs voyages et de laborieuses recherches. Nous aimons à nous persuader qu'il peut être de quelque utilité pour hâter une solide restauration des mélodies sacrées. C'est l'unique vœu que nous formons en ce moment et la seule récompense que nous attendons de ces premiers travaux. »
C'est avec une grande joie que nous voyons le R. P. Lambillotte se livrer à de si graves études. Après avoir sacrifié longtemps à la musique moderne, cette nature énergique se voue maintenant à la résurrection du chant vraiment religieux, et nul, plus que le laborieux jésuite, n'aura contribué à la renaissance d'un art qu'on pouvait croire anéanti. Ainsi les « Annales » d'aujourd'hui s'ouvrent et se ferment par l'annonce de deux publications capitales : a l'Histoire de Tharmonie au moyen âge », par M. de Coussemaker ; « l'Antiphonaire de Saint-Gall », par le R. P. Lambillotte. Ces deux publications sont, à proprement parler, purement scientifiques ; mais celle de M. Fanart, « le Livre choral », est pratique avant tout. Le but est nettement défini par le titre : « Livre choral, « adapté aux moyens les plus restreints comme aux chœurs les mieux organisés, contenant les par- « ties les plus usuelles de l'office divin selon le chant romain authentique et primitif, mise en faux- « bourdon ou contrepoint dénote contre note, à une, deux, trois, quatre ou cinq voix, avec ou sans « accompagnement d'instrument, suivant le style chrétien, et adapté à la voix générale des fidèles. » Ce livre contiendra , en 4 30 ou 4 30 planches gravées, les diverses parties de l'office divin ; il ne coûtera cependant que 4 0 fr. Nous recommandons le prospectus joint à la présente livraison des « Annales » ; on y saisira dans tout son développement la pensée de M. Fanart. Cette pensée diffère de la nôtre sur quelques points , surtout en ce qui concerne Palestrina et les musiciens de la re-
naissance , que nous aimons peu. Mais M. Fanart est de Técole archéologique : ce qu'il veut, l'exécution grave et religieuse du vrai plain-chant , nous y applaudissons de toutes nos forces et nous regardons comme un honneur d'y avoir poussé avec énergie et constance. Ce que, archéologue et esthéticien, nous avons étudié et discuté, M. Fanart le réalise, comme M. Félix Clément Ta déjà réalisé. MM. Fanart et Clément peuvent différer, même assez profondément , sur certains détails, mais leur but est le même. Ainsi, en présence des deux théoriciens d'aujourd'hui, MM. de Coussemaker et Lambillotte, nous pouvons poser deux praticiens , MM. Fanart et Clément ; c'est un grand honneur pour nous d'être l'ami de lous les quatre.
Un semblant de congoubs pour une église nouvelle. — La fabrique de l'église Notre-Dame de Valenciennes vient de donner l'exemple d'une partialité sans antécédents. Un concours doit être entouré de garanties sérieuses : c'est une lutte , après laquelle l'artiste, dont l'œuvre a été jugée supérieure à celle de ses concurrents , doit recueillir le fruit de son travail et de son succès. A Valenciennes , on ne pense pas complètement ainsi , comme le prouvent les faits suivants. Une église fut projetée, sous l'invocation de Notre-Dame-du-Saint-Cordon. Le conseil de fabrique, désirant qu'elle ajoutât encore , par la beauté de sa construction, à la gloire artistique de la ville de Valenciennes, appela, par la voie des feuilles publiques, les architectes étrangers, aussi bien que ceux de la localité , à concourir à l'érection de cet édifice. L'église projetée devait être en style ogival du xiii" siècle. Les conditions de terrain étaient seules données ; on ne disait pas un mot de la « dépense à faire, ni des ressources dont on pouvait disposer ». Dix concurrrents répondirent à cet appel et, le 25 mars dernier, dix projets d'église étaient déposés au conseil de la fabrique. Us furent tous transmis à Paris, à la Commission des arts et édifices religieux, qui siège au ministère de l'instruction publique et des cultes, et qui avait mission officielle de juger le concours. Sept d'entre eux furent préalablement écartés, et, après un examen plus approfondi des trois projets qui restaient encore, celui portant le numéro 6, dû à M. Henri de Baralle, fut déclaré, suivant les expressions du rapporteur de la Commission , « de beaucoup supérieur aux autres ». Un seul reproche « sérieux » était fait à ce projet. M. le rapporteur en évaluait la dépense à deux milliom>, et ce chiffre excédait de beaucoup la somme affectée à la construction de l'édifice. Sans chercher à contester ici ce chiffre de deux millions , ne semble-t-il pas que cette décision de la Commission devait être d'un grand poids, auprès du conseil de fabrique, en faveur de M. H. de Baralle? L'dquité ne commandait-elle pas de demander à cet architecte un nouveau plan réduit, qui concordât avec les ressources disponibles, dont ne parlait pas le programme? c'eût été au moins lui tenir compte de l'avantage qu'il avait remporté. Messieurs les fabridens n'ont point été de cet avis ; ils ont déclaré que le concours était mis au néant , comme n'ayant pas abouti. C'était trancher la question d'une manière absolue ; puis , donnant la préférence à un des concurrents évincés , ils lui ont demandé un second projet accompagné d'un devis qui en assurât la possibilité d'exécution. C'était blesser tout le monde à la fois : l'architecte, dont le projet avait été jugé supérieur aux autres; la Commission, qui l'avait jugé tel; et tous les artistes enfin, qui avaient pris part à la lutte. Plusieurs d'entre eux s'en sont émus, et ont écrit pour protester contre un pareil manque de convenance et d'équité. Mais ce n'était pas assez ; le nouveau travail de l'architecte préféré , soumis à la Commission des arts et édifices religieux , motiva de sa part un arrêt non moins sévère que le premier : il fut déclaré inadmissible. Le conseil de fabrique ne s'est pas découragé pour si peu, et n'en a été que plus favorable à l'architecte de son choix ; une troisième fois le projet d'église lui a été demandé, et l'on paraît vouloir quand même lui confier le plan et l'exécution de l'édifice. Quelle a donc été l'uUlité de ce concours? Puisque ces messieurs voulaient quand même cet architecte, que ne l'ont-ils choisi tout d'abord? Leur conduite eût été plus nette, et ils eussent épargné aux artistes , qui ont pris la chose au sérieux , beaucoup de peine et de temps perdu.
BIBLIOGRAPHIE ARCHÉOLOGIQUE
Antiphonaire de saint Grégoire , fac-similé du manuscrit de SaintOall exécuté vers l'an 790. Avec une notice historique, une dissertation donnant la clef du chant grégorien dans les antiques notations, divers monuments et tableaux neumatiques, i>ar le R. P. Lambillotte. Grand in-4* composé de 92 pages de texte et de 450 planches 30 fr.
MOTBrr AGE ET RENAISSANCE EN ALLEMAGNE ,
par C. Becrbr et J. de Hefnbr. Livraisons 5* et 6^. Une feuille et demie de texte et douze gravures coloriées à la main. Ces gravures représentent des ornements de manuscrits, et des ivoires historiés des x" , xi*' et xiii« siècles ; des serrures et marteaux de porte du xv*' ; des coffrets filigranes ou couverts de pentures ; des poteries émaillées, des coupes en orfèvrerie, des harnais de chevaux des xv* et xvi« siècles ; une sculpture en bois de 4516; un vase en orfèvrerie de 4590 à 4640. Cest d'une rare beauté d'exécution, mais les xii* et xiir siècles n'y sont pas assez représentés. Chaque livraison , d'une feuille et de 6 planches coloriées. ... 4 4 fr.
L'ÉRtJDiTioN , bibliothèque universelle, a Revue » mensuelle, dirigée par M. Charles Barthélémy, correspondant des Comités historiques. Livraisons de juillet et août, contenant, outre la suite et la fin des travaux précédents : Origines fabuleuses de Paris ; Recherches historiques sur les chars, carrosses , fiacres , omnibus , etc. ; le Royaume d'Yvetot ; Vandalisme et catholicisme dans Tart; Maisons du xv* au xvi« siècle; Re- j cettes pour teindre et parfumer les fleurs naturelles. Les gravures représentent l'ancien pavé de Morhfeix et le tombeau de François II, dernier | duc de Bretagne. Par an, 4 2 livraisons de 3 feuilles chacune, à deux colonnes, et de 42 gravures sur ' acier. Dix livraisons 'ont paru. Abonnement an- j nuel , 8 fr. Avec les douze gravures. . . 40 fr.
Annales de l'Académie d'archéologie de Belgique. Tomes VU» et VUI». Chaque volume, de 450 à 550 pages, avec gravures et lithogra- P*^'es 42 fr
Bulletin des Comités historiques. Livraison d'avril 4854. rn-8*» de 4 feuiUes, contenant les procès-verbaux des Comités et divers documents historiques et archéologiques , transmis par les correspondants. Par an, 9 livraisons. Al)onnement annuel 9 fr.
Mémoires de la Société historique et archéologique de Langres. Livraison 7«. In-A*» de i feuilles de texte et de 5 planches. Texte : Études héraldiques , par M. l'abbé Boitouzbt ; Saint-Étienne de Vignory, par M. Girault de Prangby; Épitaphe métrique du xiir siècle, par M. J. FÉRIEL ; Jeanne d'Arc et Domremi ; Chronique. — Planches : Armoiries des villes du département; Église de Vignory, plan, coupe, intérieur et détails ; Dalle tumulaire du xiii« siècle 3 fr.
Bulletin de la Société archéologique et historique de la Charente. MM. Cu. de Chancel, président de la Société, Z. Rivaud, vice-président, ËusÈBB Castaigne, Secrétaire, remplissent cette publication de travaux fort curieux sur l'histoire et les monuments de l'Angoumois. Quatre volumes in-8" ont paru. Chaque vo- »""^ 5fr.
Bulletin de la Société des sciences historiques et naturelles de l'Yonne. Volume IV«. ln-8» de xx et 544 pages et 42 planches, dont 7 pour l'histoire naturelle et 5 pour l'archéologie. Ces dernières représentent l'église de Coulanges-la-Vineuse, les cryptes de la cathédrale d'Auxerre, des tombeaux chrétiens découverts à Auxerre. MM. Lemaistre , Quantin , Déy , Cornât, Ribière, Courlaut, Jossier, Robineau-
BIBLIOGRAPHIE ARCHÉOLOGIQUE
Desvoidy enrichissent ce recueil. Nous citerons , comme dignes d'un intérêt spécial : une Notice de M. Aimé Ciierbst sur les musiciens nés dans le département de l'Yonne; un Discours de M. l'abbé Duru sur les écrivains de la ville d'Auxerre jusqu^au xii<^ siècle ; une Histoire de rinstruction publique et des Écoles de la cathédrale d'Auxerre par M. l'abbé Cabbé; une Restitution, par les texles, des cathédrales élevées sucx'essivement à Auxerre avant le xni* siècle , par M. QuANTiN. Quatre volumes sont complets. Chaque volume 5 fr.
Dissertation sur les nouveaux documents trouvés dans les archives du département du Nord , concernant l'église de Brou , depuis 4 505 jusqu'en 1527, par M. Dufaï, membre des sociétés savantes de l'Ain, de Lille et de Dijon. In-8' de 26 pages. Documents fort précieux sur les travaux et les artistes de cette importante église de Brou 3 fr.
Notice sur Brou, à l'occasion de sept nouveaux documents trouvés dans les anciennes archives de Flandres, pour servir à l'histoire de cette église et à celle du couvent de Saint-Nicolas de Tolentin, par M. Dupay. In-S** de 46 pages 2 fr.
Recherches sur le sculpteur Biardeau, originaire d'Anjou, par Ph. Béclard, secrétaire tic la Commission archéologique d'Angers. In-8° de 8 pages 75 c.
Le Bibliophile troyen, par M. Gadan, tiré à cent exemplaires, sur papier vélin. Deux cahiers ont paru. Dans le premier est publiée, en texte latin et traduction , la « Vision de l'empereur Charles le Gros » , espèce de petit poê'me dantesque antérieur à Dante; dans le second, sont recueillis les « Comptes de l'œuvre de la cathédrale de Troyes » , depuis l'an -1 375 jusqu'à l'an 1385. Le compte de 1375-1376 est rendu par deux chanoines chargés des travaux de la cathédrale. Ces publications, la seconde principalement, sont d'un immense inlérêl : c'est avec des documents de ce genre que l'on comprend comment se construisaient, se décoraient de sculptures et de peintures, se meublaient et s'ornaient toutes nos cathédrales. Dessinateurs, architectes, maçons, peintres, sculpteurs, verriers, menuisiers, charpentiers, serruriers, organistes, musiciens, scribes, enlumineurs, relieurs, orfèvres, fondeurs, tapissiers, teinturiers, M. Gadan lésa tous recueillis; artistes et ouvriers, il a enregistré les travaux qu'ils ont faits, l'ar-
gent qu'on leur a donné. Ces documents, publiés d'après les textes originaux , sont complétés ou éclaircis par des notes très-courtes. Nous mettons cette publication au nombre des plus importantes, pour l'histoire de l'art au moyen âge, qu'on ait encore faites jusqu'à présent. La Vision, 2 fr. 50 c. ;.les Comptes. . . 6 fr. 25 c.
MÉMOIRES fournis aux peintres chargés d'exécuter les cartons d'une tapisserie destinée à l'église collégiale de Saint-Urbain de Troyes , représentant les légendes de saint Urbain et de sainte Cécile, publiés et annotés par Pu. Guigna RD, archiviste du département de l'Aube. In-S" de XIX et 96 pages. Iconographie , noms d'artistes peintres et brodeurs. . 2 fr. 25 c.
MÉMOIRE archéologique sur l'église paroissiale de Saint-Jean au Marché , à Troyes , par M. l'abbé Tridon. In-S» de 38 pages. 1 fr. 25 c.
L'hôtel de ville de Bordeaux , par L. La- MOTHE, correspondant des Comités historiques. In-8" de 25 pages 1 fr. 50 c.
Excursion archéologique à la cathédrale de Bayeux, suivie d'une Notice sur les Antiquités romaines, découvertes dernièrement à Bayeux, par M. Ch. Bourdon, membre de la Société des' antiquaires de Normandie. In-S° de 23 pages avec 38 gravures sur bois , représentant le carrelage émaillé du chapitre et l'armoire du trésor de la cathédrale 1 . fr. 50 c.
Histoire de la ville d'Auch, depuis les Romains jusqu'en 1789, par P. Lapforgue. Commune , institutions , comtes d'Armagnac , chronique, mœurs, usages, archéologie, statistique, édifices, biographie. Avec plans et pièces justificatives. Ouvrage qui a obtenu une mention onorable, en «847, de l'Académie des Inscriptions. Tome premier, comprenant l'Histoire proprement dite , depuis les Romains jusqu'en 1789. In-8" de xi et 426 pages 7 fr.
Histoire de Bar-sur-Aube , par L. Chevalier. In-8o de iv et 334 pages , avec 6 planches lithographiées par Fichot et Bailly, représentant les monuments romains, romans et du moyen âge de cette ville. L'histoire prend la ville à l'époque romaine et la conduit jusqu'en 1848. Un chapitre curieux est consacré aux personnages célèbres nés dans cette ville, depuis sainte Germaine et le bienheureux Simon, comte de Bar, jusqu'aux hommes de notre temps. Ce n'est pas sans émotion que nous y
avons trouvé feu Dusommerard , un de nos mattres les plus affectueux et les plus vénérés en archéologie 7 fr. 50 c.
Études sur la condition de la classe agricole et l'état de Tagriculture en Normandie au moyen âge, par Léopold Delislb, ouvrage couronné, en 4854 , par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. In-8<> de li et 758 pages. 42 fr.
Rechbrghbs sur le Tiers-État au moyen âge dans les pays qui forment aujourd'hui le département de ITonne, par Quantin, archiviste de TYonne. In-8® de iv et 447 pages. Savant mémoire, auquel l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres a donné, en 1850 , une mention honorable 2 fr. 50 c.
Histoire et archéologie locales , par l'abbé Decorde; Compte -rendu par l'abbé Cochet sur les Essais historiques et archéologiques concernant les cantons de Neuchâtel-en-Bray, Blangy et Londinières , par l'abbé Decorde. Deux brochures in-8 de 8 pages chacune. Les deux 4 fr.
Hypoth^bs étthologiques sur les noms de lieux de la Picardie , par l'abbé Corblet, membre de plusieurs Sociétés savantes. In-8<» de 20 pages 2 fr. 50 c.
Notes pour servir à la topographie et à r histoire des communes du département de l'Eure au moyen âge, par Auguste le Prévost, membre de l'Institut, ln-8® de 133 pages à deux colonnes. Savant travail qu'on doit étudier comme un modèle parfait pour l'histoire de nos communes de France 3 fr. 25 c.
La Réforme etla Ligue à Chàlons-sur-Mame, par M. Edouard de Barthélémy , correspondant des Comités historiques. In-8® de 23 pages 4 fr. 25 c.
Notice sur l'armure dite de Philippe le Bel, exposée au musée de la ville de Chartres , par M. DouRLET DE BoiSTHiRAULT , Correspondant des Comités historiques. In-8<» de 4 4 pages et une planche 2 fr.
Emblèmes municipaux du moyen âge, par Alexandre Schaepkbns. In-8<> de 4 4 pages et trois planches qui représentent six sceaux des xiii«, XIV* et XV* siècles 2 fr. 25 c.
Recueil de documents et de mémoires relatifs à l'étude spéciale des sceaux du moyen âge, publiés par la Société de sphragistique, et accompagnés de planches gravées d'après les documents originaux. Bulletin mensuel , par livraisons de deux feuilles in-8o, avec gravures sur bois. Trois livraisons ont paru. Abonnement annuel 42 fr. 50 c.
Morale chrétienne , suivie d'un essai sur l'étude de l'histoire, par Mignard, membre de plusieurs sociétés savantes. Cette épigraphe, « Mieux vaut instruire le petit enfant que lui amasser du bien », indique le but de cet excellent livre. Les devoirs envers Dieu, envers la famille , envers la société, envers soi, se complètent et s'éclairent par une savante et substantielle étude sur l'histoire générale. . 3 fr.
Nouvel épisode de l'aflaire Libri, par Achille JuBiNAL. In-8® de 8 pages 4 fr.
Encyclopédie d'Architecture, journal mensuel, publié sous la direction de M. Victor Calliat, architecte. Par livraisons, grand in-4^ de 40 planches gravées ou chromolithographiées. Livraison de septembre , comprenant : Gargouilles de la cathédrale de Paris , Rose de la galerie du chœur, du même édifice , Ornements des chapelles de la cathédrale d'Albi , Clôture d'une chapelle de l'église Saint-Merri de Paris, Porte extérieure d'une maison du XVII* siècle. Planchers en fer du quai Jemmapes de Paris. Ainsi , architecture des xii« et xiii« siècles, peinture du xvi*, menuiserie des xvi* et XVII*, serrurerie du xix*, telles sont les sections de l'art architectural qui composent cette livraison et qui méritent, à juste titre , à cette publication importante, la qualification « d'Encyclopédie d'Architecture ». — L'abonnement annuel, ou 42 livraisons composées de 420 planches , 25 fr. Six mois ou six livraisons de 60 planches 43 fr.