‹ Annales archéologiques (volume 4)Chapitre 70 sur 103 · FAÇADE ET PORCHE DE LTÈGLISE LATINE · texte numérisé non relu

FAÇADE ET PORCHE DE LTÈGLISE LATINE

La façade du monument, que nous appelons la vieille église, Téglise latine de Périgueux, s'élève encore à plus de vingt mètres. Sa largeur était aussi d'environ vingt mètres; c'est celle des trois nefs latines avec leurs'murs latéraux. Cette façade s'ouvre, dans le porche qui la précède, par une haute arcade en plein cintre dans laquelle, à la fin du xn® siècle, on en a

4 . Dans ce volume XI des a Aunales », en regard de la page 87, nous avons donné le plan général de Saint-Front de Périgueux. Au pied du plan, c'est-à-dire, au bas de la croix à branches égales qui constitue l'église proprement dite, ou le monument byzantin voûté de ses cinq coupoles on remarque des bâtiments disposés en carres longs et qui s'alignent irrégulièrement avec l'édifice byzantin. Ces constructions, espèce de base étroite et complexe, où semble s'implanter l'église à coupoles, ne sont rien moins que la première église, de style latin, à laquelle est venue se souder la seconde église, de style byzantin. Ce monument latin, auquel s'adosse un des côtés du cloître, se composait d'un porche, d'une triple nef, d'un sanctuaire et de trois petits édifices qui peuvent se nommer des Confessions. Tout cela est mutilé et bien dénaturé aujourd'hui ; cependant, ce qui en reste, le porche et sa façade, les Confessions et une partie des nefs, appelle un intérêt certainement supérieur à celui qu'excitent, même aujourd'hui, le monument dit le Baptistère de Sarat-Jean, à Poitiers, le monument dit la Basse-Œuvre, à Beauvais. Dans son important travail sur Saint-Front, M. Félix de Verneilh devait s'appesantir sur ce précieux ensemble de constructions qui composent l'église latine, ou la vieille église de Saint-Front. Un chapitre entier, le cinquième de l'ouvrage , renferme l'histoire et la description de l'intérieur, des Confessions, de la façade et du porche de cette église latine ; nous en prenons la description de la façade et du porche, parce que M. de Yerneflh en oiïre à nos abonnés la curieuse gravure, si finement exécutée, placée en tète de cet article, et parce que la rareté extrême des monuments latins en France nous impose l'obligation de montrer, un jour ou l'autre, les plus précieux spécimens de ce genre d'architecture. Jusqu'à présent, le gothique a défrayé à peu près exclusivement les « Annales » ; on nous saura donc gré de reposer un instant nos études sur le latin. Après cette planche de la façade latine, nous donnerons l'originale, la remarquable gravure qui représente l'ensemble du monument byzantin. On aura

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inscrit une autre en ogive. Un second rang de longs et minces voussoirs , à présent martelés, parait avoir été destiné à porter les moulures de Tarchivolte primitive. Plus haut, sont deux grandes fenêtres dont on ne voit que Tembrasure intérieure et non les ornements extérieurs. Il y en aurait certainement une troisième, si la voûte, le toit et le fronton du porche n*a» valent pas dû la masquer. A la place qu'elle occuperait, les assises en petits moellons carrés de Tintérieur de la façade se continuent avec une régularité parfaite. Ce n'est qu'au-dessus que la façade prend ou plutôt conserve des ornements. Là règne sur toute sa partie centrale une arcature, comprise entre deux corniches, qui se continuait évidemment sur ses ailes. Dans les intervalles des petites arcades feintes sont des pilastres cannelés à chapiteaux corinthiens, qui s^élèvent jusqu'à la corniche supérieure sans apparence d'architrave. La disposition des pilastres, leurs chapiteaux, leurs cannelures, les archivoltes des arcades feintes, composées de trois fasces et d'un bandeau, annoncent un siècle très-rapproché de Tantiquîté romaine; comme la bizarrerie et la mauvaise exécution des détails révèlent une époque déjà barbare. Les ailes de la façade étaient couronnées par cette arcature, car les deux dernières arcades sont brisées par le milieu, à Taplomb du fronton central. Au-dessous, de chaque côté, devait se trouver une grande fenêtre semblable à celles des murs latéraux et du milieu de la façade. Mais ces

ainsi les plus curieux exemples que la France nous offre encore d'un monument latin et d'un édifice byzantin des plus nettement caractérisés. — Nous n'avons pas besoin, après l'article de M. de Verneilh, de retenir l'attention de nos lecteurs sur l'iconographie du monument latin. Dans le pignon du porche, Jésus-Christ, le corps enveloppé dans une nuée ovale que semblent soulever deux petits anges ou que devaient occuper les quatre attributs des évangélistes, monte au ciel, comme on le représente encore, même sur les monuments gothiques, le jour de l'Ascension. Deux anges, plus grands, figurent ces deux êtres célestes, vêtus de blanc, qui dirent aux apôtres : a Hommes de Galilée, pourquoi vous arrêtez-vous à regarder en haut? Ce Jésus, qui vient de s'élever du milieu de vous, dans le ciel, en reviendra de la même manière que vous l'y avez vu monter. » Ces hommes de Galilée, ces apôtres, sont sculptés plus bas, à la frise du porche. Us sont debout, séparés alternativement par des pilastres et des arbres. Ces arbres sont les oliviers qui s'élevaient sur la montagne d'où le Sauveur monta au ciel. C'est ainsi que sur les sarcophages chrétiens et sur les coupoles des églises byzantines, notamment à la petite Sainte-Sophie de Salonique, est figurée l'Ascension. Mais que signifient ces statues , assises ou debout, qui décorent le pignon de la façade latine? Id, comme M. de Vemeilh, nous verrions volontiers les premiers ou les principaux évoques de Périgueux, et nous pourrions asseoir notre opinion sur un motif très-analogue, quoique mis à une autre place et datant d'une époque plus récente, qui se voit à Reims, Amiens, Meaux, et peut-être à Chartres. Mais c'est une hypothèse qu'il ne faudrait pas convertir en affirmation. Nous laissons à de plus habiles, à de plus heureux, le mérite d'en faire la preuve ou d'y substituer une conjecture plus vraisemblable. Quoi qu'il en soit, comme le dit M. de Verneilh, ces statues comptent parmi les plus anciennes de l'art chrétien. (Note du Directeur.)

aao ANNALES ARCHÉOLOGIQUES.

ouvertures ne pouvaient exister à la hauteur des autres qu'autant qu'il y avait un narthex; autrement elles auraient donné sur les naissances des voûtes. Du reste, cette partie des constructions est depuis longtemps détruite et a fait place à des maisons particulières. Une autre maison s'était aussi élevée sur le porche, et en avant de la partie centrale de la façade qu'elle avait masquée sans la détruire ; elle laisse voir encore la curieuse arcature que nous venons de décrire. Naguère elle laissait voir de même le reste de la décoration. M. de Mourcin , MM. Vitet et Mérimée l'avaient étudiée à loisir et nous-méme après eux. Mais le propriétaire a voulu embellir et rendre habitables les greniers de sa maison, dont la vieille façade de Saint-Front n'était plus qu'une dépendance. Il a donc martelé toutes les sculptures et couvert d'un enduit la plus intéressante partie de l'antique monument.

Heureusement M. de Mourcin avait autrefois mesuré exactement toute la façade : il l'avait soigneusement décrite et en avait pris un croquis autre que la gravure informe des « Antiquités de Vésonne ». A l'aide de nos souvenirs et des notes qu'il a bien voulu nous communiquer, nous avons pu en donner une élévation où , malgré l'incertitude nécessaire de quelques détails, on pourra du moins retrouver les dispositions essentielles et l'effet du monument.

Au-dessus de l'arcature que nous avons décrite et qui existe encore intacte, quatre corniches très-saillantes se pressaient dans le sommet de la façade et jusque dans le tympan du fronton : la première était ornée de torsades ; la seconde, d'une sorte de grecques ; la troisième, de modillons ; la dernière, sculptée de palmettes, s'élevait sur une petite frise décorée de la même manière. Dans les intervalles, d'autres corniches de même saillie et pareillement sculptées tantôt de modillons, tantôt de glyphes ou d'autres ornements, se brisaient et dessinaient de larges zigzags sur le nu de la muraille : la combinaison de leurs brisures produisait une série de losanges, et il en résultait sur le haut de la façade une espèce d'opus reticulatum. Ce système, plus étrange encore qu'original, de corniches horizontales et de corniches brisées, se complétait par une fenêtre feinte, en forme de croix, percée sous le grand fronton, tout au travers des losanges. Deux figures, de bas-relief, étaient sculptées au-dessus de la croix ; six autres, d'un relief plus fort et que l'on doit appeler des statues, étaient encadrées par les losanges. Le dessin seul peut faire comprendre cet arrangement.

Ces statues, les plus vieilles certainement que le moyen âge nous eût laissées, n'avaient rien du travail précieux et de la manière minutieuse des

prétendus artistes byzantins. Point de broderies , point de plis longs et pressés. Dans la simplicité de leur attitude, dans la forme et rajustement de leurs draperies , on reconnaissait j malgré la grossièreté de l'exécution, un ciseau encore romain. Le temps avait effacé leurs traits et émoussé leurs contours ; mais on voyait qu'elles n'avaient jamais figuré un sujet connu. C'étaient des personnages isolés. Assis la plupart et appuyés sur des crosses mutilées, on eût dit saint Front et ses premiers disciples tenant à la main le bâton pastoral des premiers siècles du christianisme. Le Christ en croix s'élevait au-dessus du fronton. Nous avons vu cette sculpture ; elle n'atteignait pas deux pieds de haut et était, on le conçoit, fort dégradée. Ce n'en était pas moins un débris précieux. Elle est restée longtemps déposée dans le grenier du boulanger; elle a été récemment détruite.

Au-dessus de l'arcade ogivale qui, de la place de la Claulre, conduit, à travers des ruines, jusqu'au clocher de Saint-Front, on voit encore une frise entrecoupée de pilastres corinthiens. Elle couronnait le porche de la ce vieille église », et c'est le seul débris de cet antique monument qui reste intact ou ne soit pas dérobé aux regards par des échoppes. Ce porche était carré; sa longueur était de lO'^SO; sa largeur de 9°"65. Sa façade principale était percée d'une arcade en plein cintre. Deux autres s'ouvraient dans ses murs latéraux, mais à leur extrémité de l'ouest; l'une est maintenant complètement masquée. Dans le plein cintre de l'autre, les boutiques, qui ont envahi l'intérieur du porche, laissent voir une ogive plus étroite ; c'est le produit d'une ancienne restauration. Le sol de la Clautre montait sans cesse, et les percées du porche s'abaissaient ; on leur fit subir, vers la fin du XII'' siècle, un remaniement général. La principale fut refaite en ogive; on l'élargit et on l'exhaussa jusqu'à la frise. Au contraire, on diminua la porte qui s'ouvrait au nord et que les échoppes serraient déjà de près, peutêtre par un motif qui nous échappe aujourd'hui. — La frise dont nous avons parlé règne entre deux corniches analogues à celles de la grande façade. L'une est sculptée de modillons, l'autre de grecques. Les pilastres ne sont point cannelés et ne sont pas accompagnés de petites arcades feintes. Ils supportent des plates-bandes; mais, comme on l'observe à l'autre arcature que nous venons de décrire, l'architrave et la frise se sont fondues dans la corniche. Un « arbre », car c'est un véritable arbre en miniature, avec son tronc noueux, ses racines solidement empâtées et ses branches touffues, partage en deux parties égales les entrecolonnements des pilastres et faisait . place à autant de figurines en bas-relief. La façade du porche n'est pas démasquée sur tout son développement; mais on peut calculer qu'il y avait

dans la frise une douzaine de figures au moins. Elles ont été martelées à la révolution, maison voit très-distinctement leurs silhouettes qui se détachent sur un fond semé de petits fleurons gravés en creux.

Au-dessus de la frise commence la maison moderne qui , bâtie sur les murailles du porche, est adossée à la façade de la « vieille église ». Mais il n'est pas probable que le porche îdt terminé carrément par une frise. — En effet, dans le mur de la maison on distingue beaucoup de sculptures jetées dans la maçonnerie, mais avec une certaine symétrie. De ces débris, les uns sont évidemment chrétiens , les autres passent pour romains. C'est d'abord un grand bloc carré, placé entre deux fenêtres, et sur lequel on remarque la silhouette d'une «gloire » dont le cadre, orné jadis de moulures, est formé de deux segments de cercles. Tout le bloc est martelé ; mais, avant la révolution, il s'y trouvait une figure assise et vue de face, qui ne pouvait être autre que celle du Christ. Pour les angles , ils contenaient apparemment les symboles des quatre évangélistes. A la même hauteur, sur les côtés, sont deux autres blocs plus allongés et sur lesquels étaient deux anges. — Audessus des fenêtres, se déroulent les deux moitiés d'une longue frise en rinceaux. L'une est écourtée; l'autre, plus développée, garde à son extrémité un fragment de la corniche rampante d'un fronton, le long de laquelle venaient mourir les derniers spirales des rinceaux. Enfin, le pignon du toit s'appuie sur deux autres morceaux triangulaires, qui ont nécessairement fait partie d'un fronton.

Ces derniers fragments et particulièrement la frise avaient paru à M. de Mourcin de la bonne antiquité romaine. Us auraient dû , selon lui , être découverts récemment, au xvi* siècle, par exemple, et ensuite on les aurait placés là par le seul effet du hasard. Réellement, à ne considérer que le dessin des rinceaux, que la régularité des enroulements et les masses des feuillages, on pourrait concevoir cette opinion. Mais, avec de bons yeux, ou une bonne lunette, on ne tarde pas à se convaincre que ces sculptures ne sont qu'une mauvaise et imparfaite copie d'excellents modèles. Il faut voir surtout les branchages des fragments les plus élevés, tout comme les «arbres » sur lesquels prennent naissance les rinceaux de la frise et les feuillages qui en ornent les enroulements. Jamais les Romains n'ont ainsi sculpté l'acanthe. — Ces rinceaux sont taillés dans le même bloc qu'une corniche rampante : a-t-on jamais, dans la bonne antiquité romaine, sculpté des rinceaux pareils dans le tympan d'un fronton? Ces bas-reliefs, ce personnage entouré d'une « gloire », ils sont chrétiens apparemment : comment se trouveraient-ils à cette place?

D'ailleurs, il est une observation qui doit lever tous les doutes. Si on rassemble ces fragments dispersés , on trouvera un fronton complet et entier; à peine la pointe en sera-t-elle un peu émoussée. En effet, ce fronton c'était celui qui couronnait la façade du porche ; le Christ, dans une « gloire » et accompagné de deux anges en adoration, en occupait le centre. Dans la frise qui se trouvait au-dessous, ces douze figures, c'étaient celles des apôtres. Ainsi ont commencé ces grandes pages si sublimes qui, du style latin au style roman, du style roman au style ogival, allaient toujours en se complétant, et rassemblaient autour du Christ une foule de plus en plus nombreuse.

Comme pièces à Tappui de notre ambitieuse restauration, nous avons naturellement recommandé au crayon de M. Gaucherel tous les fragments encore subsistants de cette riche façade, et nous en avons entouré le dessin principal.

Au n"" 1 , l'on a l'entrecolonnement le mieux conservé de cette sorte de frise qui surmonte l'ogive moderne du porche , et sert de base à la maison d'un boulanger. C'est le premier objet qui frappe la vue quand on entre à Saint- Front; mais on n'accorde point à ses détails toute l'attention qu'ils méritent. Nous avons nons-méme été longtemps à distinguer ces fleurons creux à six lobes, avec un bouton saillant au milieu, dont est semé le fond des basreliefs. C'est un trait presque imperceptible de cette sculpture latine , mais que l'on ne retrouve nulle part au monde, si ce n'est dans les morceaux dispersés du même fronton. Us servent à mieux circonscrire les silhouettes des figurines, très-apparentes du reste^ parce que le maçon de 93 allait vite en besogne, et se contentait d'abattre au marteau les reliefs sans les polir, comme l'étaient les fonds. Il semble donc que, s'il y avait eu des nimbes à ces images d'apôtres, on le verrait. Dans les sculptures chrétiennes des premiers âges, en Occident, jusqu'au vi* siècle, selon M. Alfred Ramé (« Annales Archéologiques », t. XI, p. 32), on réservait à Dieu lui-même ce (c rayonnement » dont les Orientaux se montraient plus prodigues ; aussi bien n'y avait-il peut-être, dans toute cette façade latine de Saint-Front, d'autre auréole que celle qui environne le Christ. Nos souvenirs ne nous disent point, et les notes écrites ou dessinées de M. de Mourcin ne nous disent pas non plus que les grandes figures de saints, du haut de la façade, en aient eu; elles étaient d'ailleurs assez en relief pour détourner de leur mettre des nimbes, même aux époques où cette distinction était le plus en usage.

L'arbre en miniature, qui dédouble l'entrecolonnement, est le seul qui ait trouvé grâce devant les ciseaux révolutionnaires : il y en avait partout

de pareils. Les pilastres corinthiens, d'une simplicité si barbare, se répètent sans modifications sur toute l'étendue de la frise; on en voit encore cinq formant autant d'entrecolonnements. Les grecques en relief, qui revêtent les corniches, sont d'un joli dessin et d'une assez bonne exécution; celle d'en bas semble tracer de petits modillons. C'est une étrange architecture, mais presque aussi romaine que celle des premiers sarcophages chrétiens.

On peut en dire autant de l'autre frise, plus grande, qui renferme de petites arcades feintes dans les intervalles de ses pilastres ; mais sa corniche en damier, avec ses modillons arrondis par en bas, qui ressemblent tant à des billettes, fait déjà pressentir l'ornementation purement romane. Ces moulures capricieuses et celle en torsades , que l'on observait dans la corniche immédiatement supérieure, datent de loin, comme on sait, peut^tre des Thermes de Dioclétien. Les vrais Romains les avaient inventées dans la décadence de l'art antique; aussi peut-on trouver à toutes les époques ce qui semble appartenir en propre au xi"" ou au xii' siècle. L'église byzantine de Saint-Front a de même des damiers, des torsades arrangés d'une façon presque analogue, et je ne sais pourtant si l'architecte s'est proposé d'imiter son prédécesseur. En général , il est fort supérieur et procède tout différemment : l'un recherchait la richesse minutieuse et couvrait toutes les surfaces d'une décoration confuse ; l'autre laisse presque nues ses façades latérales, plus importantes et plus vastes , et se contente de quelques ornements grandioses. Le latin prodiguait les représentations sculptées de la figure humaine; le byzantin les proscrit absolument. Le dernier venu est moins romain, sans doute, mais plus savant, plus habile; il se garde mieux de la grossièreté , de la barbarie ; il sait créer à propos et faire exécuter largement. Si l'on voit que le temps lui manque, la sûreté de la main , la vigueur du ciseau et sa dextérité ne lui font jamais défaut. Enfin , autant vaut son architecture , autant valent ses rares sculptures. Inutile de répéter que tout ce n'' 2 a été dessiné d'après nature. Lors des funestes réparations qui ont récemment envahi cette maison adossée à la façade latine , une seule pièce , contenant le magasin à farine , n'a pas reçu d'enduits et de papiers peints ; c'est justement celle qui correspond à notre arcature. On s'est contenté de percer çà et là des fenêtres, d'incruster des châssis tout au travers des pilastres, et de blanchir à la chaux ce qu'on n'abimait pas autrement. En attendant de nouvelles dégradations, chacun peut voir, au risque de s'enfariner un peu , ce que nous avons fait dessiner et dessiné nous-même. La corniche inférieure, ornée de petits filets et de modillons carrés, qui supportait les pilastres , a disparu , depuis M. de

Mourcin , dans un plafond ; mais il reste les pilastres en entier et des portions suffisantes de la corniche supérieure. Tous les chapiteaux, hormis un seul, qui n'a rien de corinthien, sont faits sur ce modèle, sans évidements, presque sans relief; tous les fûts ont trois cannelures ; toutes les archivoltes retombent ainsi sur des sortes de consoles carrées. Cest, en somme, le même système qu'à l'autre frise : la plate-bande y domine en souveraine.

Le n° 7, qui vient après dans la gravure, est consacré, comme nous l'avons expliqué, à la Confession du nord, dépendance du même édifice. Le n** 4 est le morceau le plus curieux : cette fois, c'est une véritable frise à rinceaux, semblable à celles que faisaient les architectes de Rome au temps des Antonins. Mais on l'avait mise, contre l'usage le plus invétéré, dans le tympan du fronton. Son extrémité de gauche le prouve nettement. Des arbres^ à peu près pareils à celui du n"* 1 , donnent naissance aux rinceaux , et marquent le point central du fronton. Mais il est douteux que la moitié qui semble complète le soit en effet : il faudrait un enroulement de plus pour que tout s'ajustât bien , et l'on ne sait trop si la faute remonte au sculpteur, ou si elle ne provient pas plutôt du maçon moderne qui a eu , d'ailleurs , l'esprit de replacer, à peu près dans leur ordre naturel, ces sculptures, précieuses à tant de titres. Quoiqu'il en soit, il y avait certainement un fronton au-dessus du porche, et, quelle que fût sa largeur, cinq mètres ou six, il était loin de régner sur toute l'étendue du mur de façade , lequel dépasse neuf mètres. Plus grand, le fronton aurait masqué toutes les fenêtres , tandis qu'il n'en supprime qu'une; quant à s'en passer tout à fait, on ne pouvait y songer, à cause de la voûte en berceau dont on voit les naissances aux murs du porche , et aussi à cause du toit.

Tout bien considéré, ce fronton ne pouvait diflerer beaucoup de celui que nous figurons. Les trois grands blocs qui le remplissaient existent. Nous n'avons eu qu'à les rapprocher, tels quels, avec leurs informes silhouettes et à les encadrer au moyen des morceaux mieux conservés qui ne contenaient que des feuillages. Nous ne donnons comme détail, n"" 3, que l'un des blocs martelés; il laisse voir non-seulement la silhouette, mais presque le mouvement d'un ange ailé dans l'attitude de l'adoration; le fond est garni de fleurons creux qui prouvent nettement l'origine et la destination de ces fragments épars, en les rattachant à la frise inférieure. Un des morceaux triangulaires, n** 5, porte un enroulement d'acanthes tout semblable à ceux de dessous. II est aussi sculpté en creux, de sorte que ce n'est pas précisément la corniche rampante qu'il conserve à son extrémité. Ce rebord, comme celui qui termine obliquement la frise à rinceaux, donne cependant

l'inclinaisoD da fronton. L'autre encoignure, n^ 6, au lieu d'acanthes fantastiques, présente des feuillages faits d'après nature : un cep de vigne entier. Le sommet du fronton nous manque et nous le laissons en blanc, encore avons-'nous à y mettre un quatrième bloc arrondi par le haut, auquel on a fait l'honneur de le marteler comme aux trois autres.

La seule chose de quelque importance qui reste incertaine, c'est de savoir si la frise à pilastres s*étendait sur toute la façade du porche ou si elle ne dépassait pas l'extrémité des deux rampants. Nous avons opté pour ce dernier parti, qui fait justement place aux douze apôtres, et qui est, ce nous semble, un peu moins bizarre, un peu moins disgracieux. Mais nous avons laissé les deux corniches se continuer jusqu'au bout. Il fallait un couronnement quelconque pour cacher le toit ; et, sur les retours, nous supposons qu'il formait balustrade. Comment s'ajustait-il avec les contreforts des angles, très-peu saillants du reste? il faut encore, sur ce point, s'en tenir aux suppositions, à moins de faire démolir toute une maison.

Voilà donc le porche retrouvé, moins l'archivolte et les pieds-droits de l'arcade qu'il est d'ailleurs facile de se figurer. Nous avons de même la façade qui s'élevait en arrière , moins l'encadrement des fenêtres. Nous savons qu'elle était couronnée sur les ailes par l'arcature coupée de pilastres cannelés. Nous pouvons , d'après la hauteur et l'inclinaison sensible de la voûte des bas-côtés , savoir encore que des terrasses régnaient au-dessus, précisément derrière celle arcature. Enfin, nous nous rendons assez bien compte de tout dans ce monument dévasté. Mais, ce que nous ne comprendrons jamais, c'est comment on l'a laissé dévaster ainsi. Quand la fabrique de Saint-Front a vendu à des particuliers le droit de bâtir sur l'avant-porche, en adossant leur maison à la façade occidentale, sans doute le porche principal, inachevé ou ruiné, était déjà, comme à présent, une cour inutile. Pourquoi, néanmoins, sacrifier à je ne sais quelle misérable rente, le vénérable frontispice de la basilique ? Pourquoi vendre tant de saintes images? On n'en connaissait plus le sens, peut-être, je le veux bien ; on n'y tenait plus, à coup sûr. Mais, lorsqu'on traite ainsi les monuments, les institutions, qui vivent aussi du respect des vieux âges, sont bien près de disparaître. Espérons qu'avec des présages meilleurs, l'avenir sera moins triste que le présent !

Mais revenons à la pure archéologie. — Selon nous, l'ensemble de la vieille façade de Saint-Front n'est pas sans analogie avec les édifices religieux que l'on attribue sans hésitation à une époque antérieure à l'an mille. A l'église de la Basse-Œuvre deBeauvais, on retrouve la grande croix

figurée dans le sommet du pignon. A celle de Saint-Jean de Poitiers, de petits frontons triangulaires qui rappellent un peu les losanges ' de Saint- Front : dans l'un et l'autre des deux monuments, les nombreuses corniches qui se pressent au sommet des façades et jusque dans le tympan des frontons. Du reste , l'appareil de la vieille église ne dément pas l'origine reculée que concourent à lui assigner sa position à l'égard de la grande basilique à coupoles, sa petitesse relative et le style de ses décorations. Il est le plus souvent de pierres de taille , et plus soigné que dans les autres églises de la même période que l'on connaît en France. C'est à cause de l'abondance des matériaux et de la commodité des carrières. Mais il montre fréquemment de petites pierres carrées, disposées par assises, dans les Confessions, dans les bas-côtés, au-dessus des ^cades transversales et au-dessous du cintre des voûtes , au revers de la façade, enfin. Au même endroit, juste au point où commence le pignon, et dans les piliers des Confessions, on voit aussi quelques cordons de briques. Elles sont en si petite quantité, qu'au lieu d'avoir été fabriquées tout exprès, elles semblent provenir des ruines romaines; mais elles jouent encore le rôle qui leur appartenait dans les constructions du III* et du IV* siècles, puisqu'elles sont employées à maintenir des niveaux, à marquer des naissances. De plus on remarque, dans les Confessions seules ment, les joints relevés et saillants de la Basse-Œuvre de Beauvais; mais ce détail de construction ne caractérise pas toujours, il faut le dire, des édifices extrêmement anciens. Le clocher de Saint-Julien à Tours, où on l'observe, n'appartient, par exemple, qu'aux premières années du xi* siècle, quoique son ornementation soit d'ailleurs plutôt latine que romane. Jusqu'au XII* siècle , on rencontre des joints en saillie, mais rarement : et si cet usage s'est conservé tard, en certains lieux, il peut néanmoins aider à faire reconnaître les constructioDS antérieures à l'an mille.

Ces divers caractères de l'appareil de la vieille église ne se reproduisent pas dans le monument à coupoles, où les pierres de taille même sont d'un échantillon différent et beaucoup plus fort. Les imitations du petit appareil romain que l'on y remarque encore sont infiniment moins généralisées, et n'offrent nullement le même aspect. — Si la plus récente des deux constructions avait suivi l'autre à un court intervalle ; si , pour ainsi dire , l'on avait changé seulement de plan et d'architecte, mais non d'ouvriers, de pareilles différences ne devraient pas exister. Nous en dirons autant pour tous

4. Dans la décoration de la tour saxonne d'Earls Barton, on a de véritables losanges, mais non point omés comme à Périgueux.

les ornements, pour toutes les moulures de l'église latine, à une exception près. — Les sculpteurs avaient donc eu le temps de les oublier.

Telle était la primitive église de Saint -Front. Bien qu'elle ne se rattache qu'accessoirement à notre plan, elle avait, à notre point de vue particulier, une haute importance, en ce qu'elle nous empêchait de trop reculer la date de la basilique à coupoles, en ce qu'elle attestait aussi la brusque et tardive introduction dans le pays de cette architecture byzantine, étrangère aux habitudes locales, aux traditions du Périgord comme à celles de toute la France. Nous avons donc mis tous nos soins à donner une sorte de restauration de la vieille église. S'il y a de la hardiesse à restituer un dessin d'un monument aussi mutilé, les artistes, qui restaurent les ruines grecques et romaines, nous donnaient l'exemple ; et l'on tiendrait au moins autant à connaître les monuments des premiers siècles du christianisme que ceux de l'antiquité classique. — Après la Basse-Œuvre de Beauvais et le Baptistère de Poitiers , nous n'avons que des fragments, reconnaissables par l'appareil seulement, de nos églises antérieures à l'an mille ou latines , que nous avons toujours appelées ainsi, en un seul mot, bien que l'expression de ce roman primordial», proposée par M. de Gaumont, soit assurément plus juste. — La vieille église de Saint-Front , si évidemment plus ancienne que la grande basilique à coupoles, est une de ces églises ', la plus intéressante, à cause des trois Confessions dont elle est accompagnée, et qui nous reportent au temps des martyrs; la plus riche, la mieux construite, la seule qui ait reçu une ornementation soignée; la seule qui fût décorée de statues. — Quelle importance n'ont donc pas ses moindres débris ?

FÉLIX DE YEK^EILH.

4 . Un autre monument, antérieur à l'an mille, existe à Périgueux : c'est la petite église ruinée de Saint-Pierre-ès-liens, que Ton trouve au côté gauche du chemin, en allant de la place Francheville à la fameuse tour de Vésonne. Elle n'avait pas de forme ni d'ornements ; mais son appareil, tantôt en petites pierres carrées, tantôt en arêtes de poisson, quelquefois entremêlé de poteries grossières, est caractéristique. C'était une longue salle carrée sans voûte. A Textrémité de l'est on déterra, il y a déjà plusieurs siècles, une tombe avec cette inscription laconique, leo papa, qui donna lieu à une méprise relevée depuis par l'abbé de Lespine et par M. de Mourcin (aAnt. de Vésonne», n, 583). Au lieu du grand pape saint Léon, il s'agissait tout simplement d'un évoque de Périgueux, nommé aussi Léon ou Léonce, et qui mourut au iv' siècle en odeur de sainteté. La trouvaille n*en est guère moins extraordinaire et valait certes la peine d'être mentionnée. Au côté droit du même chemin, on remarque une autre église, aussi simple de plan et aussi exiguë de dimension, mais en pierre de taille et moins ancienne sans doute. Elle était dédiée à saint Jean-Baptiste. L'emplacement, désert aujourd'hui, qu'occupent ces deux petits monuments, porte le nom significatif de cimetière des Pendus, et s'étendait jusque sur la place Francheville. On a fait sur ce dernier point la découverte de quelques pièces de monnaies, dont nous parlerons bientôt et qui semblent indiquer qu'avant d'être le cimetière des Pendus, c'était celui des étrangers.

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