‹ Annales archéologiques (volume 4)Chapitre 79 sur 103 · A M. LE BARON DE ROISIN · texte numérisé non relu

A M. LE BARON DE ROISIN

DOCTEUR DE L*UN1VERSITÉ DE BONN, CORRESPONDANT DES COMITÉS HISTORIQUES DE FRANCE

Mon cher ami.

Pendant les quinze jours, trop vite écoulés avec vous et des personnes qui vous sont si Chères, dans votre riante habitation de Kîirens, en vue de Trêves et des Martyrs de Saint-Paulin , nous avons bien souvent parlé de votre Notre-Dame. Nous étions, le matin, dans le charmant édifice; le soir, nous y étions quelquefois encore, et, de retour à Ktirens, nous causions du beau xm* siècle et du gracieux monument que cette époque incomparable a légué à Trêves. Laissez-moi vous en parler encore; ce sera tromper Tabsence et me faire croire que je suis toujours avec vous. Reprenons donc un instant nos conversations sur l'art chrétien et sur Notre-Dame de Trêves.

Vous le savez , toutes les églises, en Orient comme en Occident , se résument en deux types principaux. Les côtés qui les circonscrivent, les murs qui en arrêtent le plan sont : ou égaux entre eux, ou inégaux. L'égalité parfaite des côtés, c'est le carré; l'égalité plus absolue encore, puisque alors il n'y a plus qu'un côté, pour ainsi dire, c'est le cercle. Les églises Ion-

gues , surtout celles qu'on uomnie des basiliques , parce qu'elles semblent dériver des basiliques romaines, réalisent l'inégalité des côtés. Les flancs sont allongés ; l'entrée et le sanctuaire sont étroits.

En Orient, on a toujours affectionné l'égalité des côtés; Sainte-Sophie de Constantinople en est un exemple double , car c'est une église carrée où s'inscrit un cercle que surmonte un dôme. Quelquefois, comme à la Rotonde de Salonique, c'est un cercle seul. Dans une foule d'églises byzan* tines, on a attaché, à ce cercle, au nord et au sud, des ailes ou transepts; à l'ouest, un narthex intérieur; à l'est, un sanctuaire. Mais ces quatre appendices, qui donnent au monument l'aspect d'une croix, sont égaux; ils forment la croix qu'on appelle grecque, c'est-à-dire, à branches égales : tête, bras et pieds ont la même longueur. Ainsi, en Orient, prédominent les églises à côtés égaux : les églises carrées ou circulaires, les églises en croix grecque ou en quatrefeuilles.

En Occident, c'est l'église à côtés inégaux qui l'emporte. L'église est longue, comme les basiliques de Rome, comme nos cathédrales gothiques: les flancs s'allongent, tandis que les petits côtés, c'est-à-dire le grand portail et l'abside, sont resserrés. Nos églises ne sont pas en croix grecque, mais en croix romaine : la hampe, formée par les nefs, est longue ; elle porte des croisillons et un sommet très -courts relativement à la nef, comme la cathédrale de Reims particulièrement.

Mais, de même qu'en Orient, à Salonique par exemple, existe une longue, très-longue église, la basilique de Saint-Démétrius; de même, en Occident, nous avons quelques églises à côtés égaux, des églises carrées, circulaires, en croix grecque. Pour l'une comme pour l'autre région, ce sont des exceptions , mais des exceptions dignes du plus haut intérêt. Là où les idées et les hommes de l'Occident ont régné, comme en Âchaïe, en Morée, dans l'île d'Eubée, dans l'Ile de Rhodes , ces idées et ces hommes ont mar^ que leur séjour ou leur passage par des constructions religieuses à côtés inégaux. Chez nous aussi, où des influences orientales ont pu se glisser, comme à Périgueux et Aix-la-Chapelle, et surtout comme sur les bords du Rhin et de la Moselle, on rencontre des églises à côtés égaux. Sur le Rhin, Saint-Géréon de Cologne, sur la Moselle, Notre-Dame de Trêves, sont des églises à plan oriental , à côtés égaux. Saint-Géréon et Notre-Dame offrent en plan un cercle à pans. Or, le cercle est l'absolu de l'égalité des côtés; ce n'est qu'un même côté qui se continue, sans qu'on voie où il commence, où il finit. Le porche et le sanctuaire , qui sont appliqués à Saint-Géréon , comme le sanctuaire l'est à Notre-Dame, ne modifient pas plus l'ensemblQ

27i ANNALES ARCHÉOLOGIQUES.

du plan et n'en détruisent pas plus l'aspect qu'un anneau destiné à atta« cher une médaille ou une croix pectorale ne change la forme de la médaille ou de la croix. Toute Notre-Dame de Trêves se concentre dans ce disque autour duquel rayonnent ses quatre portes et ses huit chapelles.

Pour nous, cette église est orientale de plan, au même titre que la Rotonde de Salonique. Mais, ce qui l'en distingue, c'est que la Rotonde est romane, presque romaine, ou en plein cintre, et que Notre-Dame est gothique et du plus beau style ogival.

Un cercle à douze pans ou côtés, quatre grands et huit petits, tel est le plan de Notre-Dame. Les quatre grands pans marquent exactement les quatre points cardinaux : à l'occident, s'ouvre l'entrée principale, le grand portail ; au nord et au sud , se forment, au second étage , les croisillons dont nous allons parler; à l'orient, s'allongent le chœur et le sanctuaire. Ces quatre côtés sont percés de portes; c'est comme un temple de Janus <c quadrifronsM, regardant les quatre points du monde. Entre chacun de ces côtés sont saisis deux pans, où se creusent des renfoncements qui servent de chapelles, aujourd'hui encore, du moins vers l'est. Ces huit petits côtés, comme les quatre grands, s'arrondissent sur le modèle de l'église entière; ils réfléchissent, par une partie de leur circonférence, par trois ou quatre côtés, le plan général ou central. Notre-Dame est un grand disque où s'attachent, en l'échancrant , douze disques plus petits. Plan compliqué, quand on le décrit; simple à Textréme, quand on le voit.

Ceci est au rez-de-chaussée. Au premier étage, le plan change; il se fait croix, mais croix grecque ou à branches égales. Les huit petits côtés, qui entament le disque central et arrondissent l'édifice, s'arrêtent au premier étage. De là montent quatre croisillons égaux ou à peu près, qui vont porter la coupole centrale. En traçant sur une même feuille de papier le plan du rez-de-chaussée et celui du premier étage, on voit se projeter en image un nimbe de personne divine, un nimbe timbré d'une croix grecque. La croix coupe le disque en quatre parties. Je viens de dire que les croisillons étaient non pas absolument, mais à peu près égaux : c'est qu'au premier étage, comme au rez-de-chaussée , le sanctuaire allonge de quelques tra* vées le croisillon de Test ou la tête de la croix. Mais, comme je le faisais remarquer plus haut , ce prolongement ne détruit pas Taspect du plan d'ensemble, pas plus que le long sanctuaire de Saint-Géréon n'empêche cette ^lise d'être bfttie sur un plan circulaire.

Ainsi, disque au rez-de-chaussée , croix grecque au premier étage; telle est Notre-Dame de Trêves. « Orientale » par le second plan , comme par le

premier : rotonde soutenant une croix à branches égales. En symbolique chrétienne, ce serait la perfection (le cercle) portant la croix; ce serait Jésus lui-même portant l'instrument de notre rédemption. Je ne serais pas étonné qu'en Allemagne, où les idées mystiques ont une si grande puissance, même aujourd'hui encore,' on n'eût conçu cette pensée et adopté cette explication. Ce qui est certain , c'est qu'on attache à l'église Notre- Dame la plus haute valeur; car on a considéré ce bel édifice comme l'idéal des monuments religieux du moyen âge, et on en a donné le plan comme celui du temple qui renfermait le Saint-GraaI. Ainsi, en tête d'un petit ouvrage publié à Magdebourg assez récemment, et intitulé « DerHeilige Gral », on a placé le plan de Notre-Dame, « Grundriss der Lieb-Frauenkirke zu Trier», comme celui du monument qui répondait sans doute le mieux à l'édifice favorisé qui devait recevoir la coupe mystérieuse où s'accomplit la Cène, et où fut recueilli le sang du Sauveur.

Si, de cette géométrie monumentale, nous passions à l'arithmétique, au nombre proprement dit, nous pourrions consigner des observations analogues et qui ne manqueraient peut-être pas d'intérêt.

L'aire, que circonscrivent et que couvrent la rotonde et la croix, est partagée en trois nefs : une grande au centre, deux petites ou deux ailes sur les côtés. Ces trois nefs s'avanc^ent, chacune par trois travées, d'occident en orient. A la travée du milieu, viennent se rencontrer les trois nefs, également une grande et deux petites, qui marchent du nord au sud. Ces six nefs, égales de longueur et qui dessinent sur le sol la croix grecque accusée par les voûtes et les toits, portent, au point d'intersection, au centre même de l'église, la coupole. Cette coupole s'élève d'un étage qui s'ajoute aux deux que nous avons décrits et qui, pour ainsi dire, lance le nombre trois en l'air, dans le ciel.

Quatre gros piliers, composés chacun d'un noyau circulaire que cantonnent quatre colonnettes, soutiennent la coupole. Autour d'eux se rangent huit colonnes monostyles, comme, autour des quatre portes « cardinales », se rangent les huit chapelles qui ourlent la circonférence du plan. Ces douze appuis sont les seuls libres : tous les autres sont engagés contre les murailles. Nous ne savons pas s'ils portaient autrefois , au xiu'' siècle , des sculptures oo^des peintures qui leur donnaient une signification symbolique; mais, aujourd'hui, on y voit peints, dès la fin du xv* siècle, douze grandes figures d'apôtres au pied desquelles se déroule une des douze propositions du symbole. Saint Pierre, adossé à un des grands piliers, celui qui reçoit aujourd'hui la chaire, dit : « Credo in Deum patrem omn^potentem creato-

rem celi et terrae. » Ainsi des aatres, jusqu'au dernier, saint Mathias, appliqué contre la dernière colonne isolée de l'occident, et qui dit: « Et vitam eternam. Amen. » On se rappellera , pour le dire en passant, que les jugements derniers, qui nous font entrer dans la vie éternelle, sont presque toujours sculptés ou peints à l'occident.

Donc, aujourd'hui , ces douze piliers et colonnes ont une profonde valeur symbolique ; mais il est probable , pour ne pas dire presque certain , qu'il en était ainsi dès le xui® siècle, époque où fut bâtie Notre-Dame de Trêves. A la Sainte-Chapelle de Paris, contre les douze principaux piliers, où on les replace aujourd'hui , étaient adossés les douze apôtres, portant des croix de consécration. A Saint-Denis, Suger fut plus complet encore. Il bâtit son édifice sur vingt-quatre piliers, douze pour les prophètes, douze pour les apôtres : « Médium duodecim apostolorum exponentes numerum, secundario vero totidem alarum columnae prophetarum numerum significantes ' ».

Il semble donc incontestable que les douze piliei's d'un édifice, comme ceux de Notre-Dame de Trêves, qui portent le poids de la construction, disent que le monument matériel est l'image sensible du monument spirituel ; ils paraissent signifier que l'église Notre-Dame, qui est appuyée sur douze colonnes, représente l'Eglise de Dieu portée par les douze apôtres et par les douze articles du symbole. 11 n'y a pas de sens à forcer ici, pas de symbolisme violent : car, d'un côté , c'est la tradition des constructeurs de la Sainte-Chapelle et de Saint-Denis ; de l'autre, à Notre-Dame de Trêves même, se voient aujourd'hui encore les douze apôtres peints en pied , incorporés en quelque sorte aux douze piliers et proclamant les douze articles du u Credo » ou du symbole qui porte leur nom.

Passons des pleins aux vides, des colonnes aux fenêtres. Dans le projet primitif, l'église devait être à jour comme une vaste lanterne; mais on s'aperçut qu'un édifice ainsi percé ne pourrait tenir, et l'architecte aveugla plusieurs ouvertures. C'est au second étage surtout qu'on construisit de ces fenêtres murées : là , sauf au portail occidental et aux extrémités du nord et du sud , toutes les fenêtres sont aveuglées depuis leur base jusqu'à la nais* sance des ogives. Les seules pointes des ogives et la rose qui les surmonte sont à jour ; la tête seule voit clair. Cependant, malgré ce remède héroïque, en plusieurs places , des lézardes fendirent le monument dans toute sa hauteur. A Notre-Dame de Trêves, comme à Saint-Pierre de Beauvais, comme à

4. DucHESNE, Script,, vol. IV, p. 341, cité par M. Schnaase, Geschichte der bildenden kùnste^ vol. IV, première partie, page 296.

Saint-Urbain de Troyes, on pécha par excès de légèreté. La forme de Notre- Dame de Trêves n'est pas dénaturée par cet aveuglement partiel des fenêtres, puisque ces fenêtres existent toujours , mais la physionomie en est altérée. Les yeUx se voient, mais eux-mêmes ne voient pas. Toutefois, ce défaut, très-sensible aujourd'hui, surtout à Tinlérieur, pourrait, au moyen de peintures à fond brillant, s'atténuer beaucoup.

En additionnant toutes les fenêtres, ouvertes ou non, nous en avons, dans le bas : trois au portail occidental , trois au grand côté nord , trois au grand côté sud , trois à chacun des huit polygones qui cernent la circonférence du monument, six au chœur, sept au sanctuaire. En total : quarante-six. — Dans le haut : trois à chaque extrémité de l'ouest, du nord et du sud; quatre à chacun des croisillons des mêmes points cardinaux; six au chœur, à l'est; sept au sanctuaire. En total : trente-quatre. — Â la coupole, ou au deuxième étage, huit, c'est-à-dire deux sur chaque face.

Ainsi quatre-vingt-huit fenêtres, chacune à deux jours et quelques-unes à trois, comme celles des extrémités de l'ouest et du sud, toutes surmontées de roses à six et huit redents, éclairent cet édifice. C'est une des plus belles carrières où l'iconographie chrétienne puisse courir en vitraux peints. Sur les fenêtres aveugles, l'iconographie pourrait elle-même se développer, comme elle le fait à la cathédrale de Limoges, en sujets qui commenceraient ou continueraient les sujets des fenêtres à jour.

Pour achever cette arithmétique, il faudrait donner les mesures de l'édifice, dans son ensemble et dans toutes ses parties, en hauteur, largeur, profondeur. De ces mesures, il faudrait extraire chaque proportion, car la proportion est la signification et comme l'âme des nombres ; mais tous ces chiffres, indispensables dans une monographie, seraient fastidieux dans un simple article, dans une sorte de travail à vol-d'oiseau, comme est celuici. D'ailleurs, je n'ai pas eu le temps de prendre moi-même ces mesures; j'en emprunte donc le résultat à l'ouvrage de M. Wilhelm Schmidt (« Die Lieb* frauenkirche zu Trier» ). Hors d'œuvre, l'édifice a 174 pieds 9 pouces du Rhin, en longueur; en largeur, 143 pieds. Dans œuvre, 155 pieds en longueur ; 1 20 pieds 8 pouces en largeur. Hauteur, du sol à la frise du toit de la tour, 137 pieds; avec l'ancienne tour ou flèche, telle que la montrent de vieux dessins, 274 pieds. Hauteur sous clef des chapelles, 48 pieds 2 pouces; sous clef des bras de la croix, 81 pieds 1 0 pouces ; sous clef de la coupole, 117 pieds 10 pouces. De quoi il résulte des proportions un peu courtes, et trapues : trop de largeur pour la longueur, trop de longueur pour la hauteur. Ce n'est pas la cathédrale de Reims, ce n^est pas la Sainte-Chapelle de Paris,

ce n'est pas la cathédrale de Cologne. Les proportions romanes pèsent sur ce monument gothique ; mais, si elles manquent d'élancement, elles donnent à rédifice un air de calme et de bonhomie qui agréent singulièrement.

Ce serait maintenant à un architecte de dire comment, avec quels matériaux et par quels procédés de construction ces proportions et ces formes ont été réalisées. A nous, quelques mots suffiront.

C'est des montagnes de Trêves que tous les matérieux de Notre-Dame ont- été extraits. Tout l'appareil est en pierres régulièrement taillées. Ce& pierres sont de grès, d'une couleur d'un jaune-vert, et pour quelques-unes, légèrement rosé. Les assises ont en général de 25 à 35 centimètres de hauteur. Les pierres ont, de longueur, 50, 60, 95 centimètres, 1 mètre, et même 1"»50. Elles sont percées, à peu près au milieu, d'un petit trou carré ou mordaient les branches des pinces qui devaient les monter à leur assise. Outre ces trous remplis de ciment et que le temps a souvent débouchés, on voit ces marques d'appareil et de tailleurs de pierre dont nous avons déjà donné de si nombreux exemples dans les « Annales Archéologiques » , notamment aux volumes III et YI. Ces marques, comme celles de la cathédrale de Cologne et de nos cathédrales françaises, se composent des diverses lettres de l'alphabet, de croix, de triangles, de carrés, de quatrefeuilles , d'étoiles à cinq pointes, de traits bizarres. J'en ai relevé cinquante différentes. La seule de ces marques, que je n'avais pas encore vue ailleurs,représente un petit arc dont la corde est bandée. Si ces marques appartenaient aux tailleurs de pierre ou tâcherons, et si chacun avait la sienne en propre, comme il est probable, cinquante ouvriers au moins équarrissaient k la fois pour Notre-Dame de Trêves. Si, au lieu de quelques jours, j'avais pu séjourner quelques mois, à Trêves, abrité dans votre charmante habitation, mon cher ami , j'aurais voulu étudier, une à une, toutes les pierres de votre église ; j'en aurais relevé tous les signes , et peut-^étre aurions-nous pu déterminer des régions , des parties de l'édifice où les mêmes ouvriers , à l'exclusion de tous autres , portaient leurs pierres ; peut-être aurions-nous pu évaluer le nombre des ouvriers, tailleurs et poseurs, travaillant ensemble au même monument; peut-être aurions-nous résolu un certain nombre de belles questions que soulèvent ces petits signes auxquels personne, avant moi , n'avait encore fait attention , et qui doivent cependant jeter un certain jour sur le mérite , la condition sociale , l'éducation des artistes et ouvriers du moyen âge. Ainsi, ailleurs, où j'ai vu parmi ces signes un grand nombre de lettres de l'alphabet, j'ai pu conclure assez légitimement que les ouvriers savaient lire ; ailleurs, où dominaient les signes géométriques , j'ai

pu induire que la science des lignes était avancée ; ailleurs , où les marques capricieuses l'emportaient , où la forme de ces caprices était plus ou moins parfaite , j'ai pu conclure à un certain désordre d'esprit y à l'indépendance individuelle 9 au sentiment personnel et poétique. L'architecte de Trêves^ M. Wilhelm Schmidt , qui a fait un important travail sur Notre-Dame , croit , dit-on, que des architectes français ont construit ce monument; et vous, mon ami, qui avez prouvé l'influence que la France exerça sur l'Allemagne, surtout au xiir siècle % l'influence du langage, de la littérature, des cos-^ tûmes, des usages, vous adopteriez sans trop de peine cette opinion. La preuve , si elle est possible , serait singulièrement facilitée par l'étude comparative de ces marques de taille et d'appareil. Ajoutez que la forme des lettres, ainsi gravées sur la pierre, apporte un puissant secours pour dater l'édifice. Cette paléographie monumentale jouit d'une valeur au moins égale a celle des manuscrits , et les manuscrits se datent par la forme des lettres. Je me contente d'indiquer ces questions ; à vous de les approfondir et de les résoudre. Quoi qu'il en soit , les bâtisseurs de Notre-Dame étaient sans doute aussi lettrés que géomètres , car 4'alphabet est représenté sur les pierres de l'édifice aussi complètement que les formes de la géométrie. Cette Allemagne du xin* siècle est donc, comme celle du xix*, un pays où tout le monde sait lire et où le compas est en grand honneur.

Jusqu'à présent , je n'ai parlé que de la construction de Notre-Dame ; je n'ai examiné que le tissu, pour ainsi dire, et que l'étoffe dont elle est faite; un mot donc, maintenant, sur les ornements qui parent ce tissu et brodent cette étoffe solide; un coup d'œil sur la décoration qui enrichit ces pierres et tapisse ces murailles.

Cette décoration est de trois espèces : géométrique , végétale et vivante. Elle comprend les trois règnes de la nature, les minéraux, les plantes et les animaux.

L'ornementation géométrique appartient surtout aux moulures , aux bases et aux tailloirs des colonnes , aux archivoltes des arcades et des fenêtres , aux divisions des divers étages, aux nervures et arcs-doubleaux des voAtes. Les formes en sont énergiques et douces à la fois : énergiques comme au commencement du xiii* siècle, douces comme à la fin de la même époque. C'est, en résumé, uu creux, une scotie encaissée entre deux tores ou moulures saillantes arrondies , que borde un filet plat. Tel est le type ; mais il

4 . a Lettre au président de rAcadémie de Reims », par M. le baron FerdinapTd d« RoIsin, imprimée dans les 5éafic«f et travaux de C Académie de Reims^ années lS48-48i9, pages S5-<0a.

se modifie suivant la place qu'il occupe. Aux nervures, la scotie, pour apporter plus de force, se change en tore; aux arcs-doubleaux , la même scotie, qui eût été trop large, se divise en trois parties : la centrale se remplit d'un filet, les latérales restent creuses. Notre-Dame doit être de la seconde moitié du xiir siècle , et les attaches ou griffes qui , au xii* siècle et dans la première partie du xm^ , sortent de la base pour agrafer le dé de la colonne, ont disparu. Cependant, à la porte du croisillon nord, en dedans de l'église, on en voit encore aux deux colonnettes qui portent l'archivolte de cette baie. A l'extérieur , dans la sacristie actuelle , les bases devaient avoir de ces pattes ; mais les bases sont enterrées jusqu'à la dernière moulure, et rien n'est plus visible aujourd'hui.

Ces attaches , qui sont ordinairement végétales , nous conduisent par la plus naturelle des transitions, à Tornementation de feuilles, de fleurs et de fruits , qui abonde à Notre-Dame. Aidé de la science botanique de M. Ph. Schmitt, curé de Saint-Paulin de Trêves, nous avons pu déterminer quelques-unes de ces plantes qui tapissent les parois et les tympans des portes, qui remplissent les gorges des voussures et des frises, qui sont piquées sur la corbeille des chapiteaux. La vigne et le raisin abondent; le houblon et son fruit, cet autre raisin du Nord, est souvent opposé à la vigne. Le pommier et le poirier, le figuier et le chêne ont donné leurs feuilles et leurs fruits. M. Schmitt, qui venait de recueillir, sur la place de la cathédrale, une feuille de platane, tombée des arbres qui abritent Notre- Dame, pour ainsi dire, a cru reconnaître cette feuille sur plusieurs chapiteaux de l'église et du cloître. L'acanthe sans épines et le chardon épineux; la camomille {« matricaria chamomilla » ), la pivoine, le céleri, l'artichaut même et la sagittaire paraissent avoir apporté leur contingent dans cette botanique de pierre. Le lierre , comme dans la nature, grimpe sur les jambages et les frises; il rampe, animal-plante, sur l'astragale, la corbeille et les crochets des chapiteaux. Dans cette végétation , c'est la vigne qui l'emporte; elle est représentée par quatre ou cinq espèces différentes; ensuite, c'est le rosier. Les tiges et les fleurs de rosiers abondent; on semble même avoir donné des roses à des feuilles qui ne sont pas celles de l'arbrisseau. C'est à la porte nord, surtout, dont le tympan présente le couronnement de la sainte Vierge , que le rosier et les roses s'offrent en grand nombre. On ne peut s'empêcher, quelque peu symboliste qu'on soit, de songer à la rose mystique que Jésus-Christ couronne , et qu'il va faire respirer dans le ciel aux anges et aux élus. Je ne saurais non plus m'empêcher de croire que. le pommier et le figuier, dont le fruit a perdu nos premiers parents , ne signi-

fieraient pas ici qoe Marie, la seconde Eve, TËve innocente, nous a rachetés de cette perte. La vigne, si nombreuse et si féconde à Notre-Dame, pourrait rappeler à la fois la mère et le fils : d'un côté, la fécondité d'une Vierge ; de l'autre, le sacrifice sans cesse renaissant de Jésus-Christ.

Quand on connaît l'amour des Allemands pour la nature , on ne saurait s'étonner de voir, dans Notre-Dame , cette grande variété de plantes si finement, si amoureusement sculptées. En Allemagne, et même à Trêves, à Cologne et partout, voyez les livres d'adresses des diflFérentes villes. Bien des familles y portent des noms très-fleuris et très « naturels », comme, par exemple : Rayon-de-Lune, Clair-de-Soleil , Vallée-de-Lys , Montagne-des- Fleurs, Jardin-de-Fleurs , Jardin-de-Roses , Buisson-de-Roses , Bouton-de- Roses, Branche-de-Roses (Rosen-Zweig), Vallée- de-Roses (Rosenthal). Il semble donc tout naturel que ces Jardins et Boutons de roses viennent entendre la messe sous ces chapiteaux, près de ces archivoltes où sont sculptées tant de roses; ils sont là comme chez eux, comme dans un jardin préféré. Pas de peuple, h mon avis, qui porte à la nature un amour plus vif. C'est en Allemagne, à Strasbourg, à Fribourg, à Cologne, que se voient des vitraux uniquement composés de feuillages et de fleurs ; l'homme, souverain sur les vitraux de France, est comme perdu dans ces forêts de végétation de l'art allemand. Pour choisir un exemple entre beaucoup, je citerai les généalogies de Jésus-Christ peintes sur les vitraux et dans les manuscrits. Chez nous, comme en Allemagne, un arbre, ayant Jessé pour racine, monte, portant dans ses branches les ancêtres du Sauveur et se couronnant d'une large fleur, d'un grand rinceau qui reçoit et encadre la Vierge et Jésus. Mais en Allemagne, le feuillage est plus touffu et, comme dans une miniature allemande du xu* siècle, dont je dois un calque au talent et à l'obligeance de M. de Wilmosky, chanoine de la cathédrale de Trêves , on trouve les charmantes inscriptions qui suivent sur les banderoles que tiennent les personnages de la généalogie. On lit : — « Sub umbra illius quam desiderabam sedi». — a Christus Dominus sub cujus umbra vivimus in gentibus ». Le Sauveur dit de lui-même : « Ego flos campi » . C'est comme un enivrement de l'ombre, des arbres, des fleurs et de la campagne.

Il en est des monuments du moyen âge comme des œuvres de la nature. Il y a des plantes qui sont déjà des êtres vivants , et des animaux qui sont encore des plantes. On passe , d'une transition insensible , d'un règne à un autre. Ainsi , aux consoles où retombent des colonnes qui vont porter arcsr doubleaux et nervures des nefs, on voit des masques humains tout enfeuillagés; ce sont comme des zoophytes. Ce qui est remarquable, c'est que,

dans les beaux et grands travaux qu'il fait exécuter à la cathédrale de Trêves , M. le chanoine de Wilmosky a trouvé un admirable chapiteau romain, du Bas-Empire, où des masques ainsi tapissés de feuillages font saillie sur les angles. Ces masques , nous les retrouvons à peu près sem* blables à Notre-Dame ; ce serait à croire que le gothique a connu et imité le romain. A d'autres consoles, se voient de petits personnages, des Atlas nains , qui portent avec effort quelques colonnettes. De ces charmantes figu* rines , nous pouvons donc passer à la statuaire proprement dite.

Il faut sortir de Téglise; car la statue de pierra, qui résiste aux intempéries, est faite principalement pour l'extérieur.

Au portail occidental , là où se développent , dans nos principales églises , l'histoire et les dogmes de la religion par personnages et par allégories, on a posé quelques faits principaux. La place manquait, et l'on ne pouvait s'étendre comme dans une cathédrale; on a dû faire un choix limité, mais on l'a fait intelligent. L'église est une Notre-Dame, et l'on a extrait de la vie de la sainte Vierge les principaux traits relatifs à Marie. Près de la fenêtre qui s'ouvre au-dessus de la porte, deux statues, un ange (ses ailes ont disparu ou n'ont jamais existé) et une femme, la sainte Vierge, représentent l'Annonciation. Sur les contreforts, au même étage, quatre prophètes, dont trois coiffés de la calotte juive et un tête nue, probablement Jacob , Ézéchiel , Daniel et Isaïe, prédisent qu'un Dieu va naître d'une Vierge. Ces quatre figures sont vraiment remarquables et inspirées. Au tympan, l'Homme-Dieu est descendu sur la terre, et un ange annonce à deux bergers qu'un petit Enfant est né. Cette manifestation , faite d'abord aux pauvres , aux hommes du peuple , parvient ensuite aux rois ; les Mages , éclairés et conduits par l'étoile flamboyante , viennent adorer l'enfant que sa mère, assise sur un trône et foulant le dragon de ses deux pieds, tient contre son sein. Le premier roi s'agenouille du genou droit; il a ôté sa couronne et offre à Jésus une sorte de pixide où doit se trouver l'or. Les deux autres sont debout et se préparent à faire leur offrande de myrrhe et d'encens. Marie présente au temple son divin enfant, que saint Siméon reçoit précieusement dans ses bras. Saint Joseph est derrière, tenant de la main droite un cierge , et de la main gauche un panier en osier tressé où se voient deux petits oiseaux. Toutes les figures sourient dans cette scène et n'annoncent pas le terrible drame qui suit. Inquiété de la venue des Mages, Hérode a ordonné le massacre des enfants , et deux soldats vont égorger un Innocent tout nu, que sa mère, habillée en femme du monde, veut arracher aux bourreaux. Total de ce tympan, seize figures humaines, dont la sainte

Yîerge, plus grande que toutes les antres, occupe le centre. C'est elle, en effet, qui est la patronne de l'église et qui doit être ici le personnage principal. Elle reçoit donc les hommages des statuettes qui occupent les cinq cordons de la voussure. Au premier, en allant du dedans au dehors, du centre à la circonférence , huit anges encensent le groupe de Marie tenant lésus, ou lui offrent des couronnes. Au second, huit papes, la tiare conique en tète, crosse à la main gauche, regardent les fidèles qui entrent dans l'église et les bénissent de la main droite , certainement en l'honneur de la Vierge. Au troisième, huit docteurs ( peut-être des évêques ; mais ils portent un bonnet, plutôt qu'une mitre, à deux lobes arrondis), tiennent des livres où ils ont lu, où ils lisent (car un seul a son livre fermé), comme dans le « Cantique des cantiques » , les merveilleuses louanges que Salomon chantait à Marie. Si ce sont des docteurs , on pourrait y trouver saint Bonaventure et saint Bernard , et leurs livres contiendraient les offices, les sermons où Marie est exaltée. Au quatrième, huit rois; ils chantent chacun avec un instrument de musique, un psaltérion , une harpe, une clochette, des cymbales, un tambourin, une flûte, les louanges de Marie. Enfin, au cinquième, est tirée des paraboles la signification symbolique de toute cette sculpture. A droite , les cinq Vierges sages, la tête couverte du voile de la modestie, tiennent allumée la lampe vigilante qu'elles peuvent offrir à leur reine, la Vierge par excellence. A gauche, les cinq Vierges folles, dont les traits sont comme hébétés, renversent, honteuses de leur négligence, toute l'huile de leur lampe. Femmes du monde , filles évaporées , elles n'ont ni voile , ni manteau, tête nue, cheveux un peu flottant à l'aventure. Le petit drame des Vierges folles et des Vierges sages est là représenté avec une grande élégance et des détails qui mériteraient, si la place ne nous manquait, d'être décrits.

Les sages sont à droite et les folles à gauche, mais à la droite et à la gauche du spectateur, non à celle de Marie. C'est une exception , une sorte d'atteinte aux lois de Ticonographie chrétienne. Sur un tympan , dans une voussure , la droite et la gauche s'ordonnent presque toujours relativement au personnage principal du tympan, surtout quand ce personnage est Jésus-Christ ou la Vierge. Ici , on a considéré les fidèles entrant dans l'église et non la sainte Vierge. Est-ce une erreur du statuaire ou de l'appareilleur ? je le croirais volontiers; car, aux grandes statues des parois de la porte, Tordre est rétabli. A droite, relativement à la Vierge, on voit l'Église personnifiée dans une femme dont les attributs sont cassés , mais qui , habillée en reine, tenait de la main droite la croix de résurrection , et, de la gauche

haut levée y le calice où Jésus versa et consacra son sang. Femme forte , fière d'attitude et de physionomie. A gauche , toujours relativement à la Vierge, la Synagogue, tables de la loi renversées, yeux aveuglés par un bandeau, couronne presque tombée, manteau parti, sceptre ou étendard (aujourd'hui disparu), cassé en plusieurs morceaux. Elle incline tristement la tête, comme une souveraine dont le règne est fini. Sa figure a les traits contractés , tandis que celle de l'Église est pleine de sérénité. Près de la Synagogue, un grand personnage , un prophète sans doute, semble annoncer la ruine du judaïsme; comme près de l'Église, un autre prophète ou un apôtre, aujourd'hui disparu, devait prédire l'avènement des Gentils. La place de ce second personnage est occupée en ce moment par une vilaine statue moderne, de saint Laurent , sous l'invocation duquel l'église Notre-Dame, comme paroisse, est maintenant consacrée.

Dans le tympan, nous avions la naissance de Jésus; en haut, dans le pignon , nous voyons sa mort, sa mort qui a tué la Synagogue , qui a mis au monde l'Église. Jésus est étendu sur l'arbre de la croix, entre Marie à sa droite^ et saint Jean évangéliste à sa gauche. Il dit à l'un : a Voilà votre mère » ; à l'autre , « Voilà votre fils ».

Le sacrifice est consommé. Pour l'Incarnation on a les prophètes qui l'ont annoncée ; de même pour le Sacrifice de la Croix , on a d'abord Noé qui , après le déluge, après le salut de la terre, ofi^re sur un autel des animaux étendus sur des morceaux de bois que le feu va consumer; puis Abraham qui se prépare à sacrifier Isaac, image de Dieu qui a sacrifié son fils, et que la voix d'un petit ange arrête. Noé est un vieillard coifié d'unç calotte; il porte une longue barbe comme les ascètes de la Grèce. Sa main gauche est appuyée sur une canne en tau; sa main droite tient la colombe qui annonça la fin du déluge. Abraham mettait sa main gauche (qui est cassée) sur le petit Isaac dont lès mains sont liées. De la droite , il tenait le glaive que l'auge arrêta ' .

Voilà ce portail. En quelques mots, si l'on peut dire ainsi, en soixante* quinze statuettes et statues , seulement, l'artiste a chanté la gloire de Marie ; tout en restant dans l'histoire de la sainte Vierge , il a montré la naissance

4 . Dans le travail publié par M. Tarchitecte W. Schmidt sur Notre-Dame de Trêves, lisez la description qu'a donnée de ces sculptures Mgr Muller, aujourd'hui évéque de Munster, alors vicaire général de Trêves. Plein de sens et de science, Mgr MuUer avait bien vu que Noé n'était pas Melchisedech, qui n'a rien à faire ici, et il avait déjà observé, à la main droite du patriarche, une colombe, celle de l'arche, bien que les ailes en fussent cassées , et que tout le corps, mutilé par le temps ou les hommes, fût à peu près informe.

de rÉglise chrétienne , depuis l'incarnation jusqu'à la mort de Jésus-Christ.

 la porte du sud , celle qui donne dans la sacristie actuelle , du côté même tourné vers cette sacristie, le tympan offre le Couronnement de la vierge Marie par Jésus-Christ. Au lieu d'être assis et d'avoir, assise aussi , sa mère à sa droite, ainsi que les textes ( <f sede a dextris meis » ) et les lois de l'iconographie le voudraient, Jésus est debout, comme sa mère, qui est à sa gauche '. A l'aide d'un ange, il pose une couronne sur la tête de Marie. Deux autres anges, debout également, tiennent ou tenaient chacun une couronne (l'un de ces anges a les bras cassés) , tandis que, dans deux cordons de la voussure , seize anges offrent encore des couronnes , encensent Marie, tiennent deux flambeaux en son honneur, portent deux vases à parfums, enfin, un bénitier et un livre pour l'accomplissement liturgique de la solennité. L'un d'eux tient un objet circulaire, un disque, qui pourrait être un soleil , et qui dirait à la Vierge : a Electa ut sol ».

Les quatre autres cordons de cette voussure sont remplis de vigne ordinaire, de vigne laciniée, de houblon et de rosiers où les roses abondent. C'est une grande fête que cette assomption, que ce couronnement de la Vierge; on n'y a épargné ni les guirlandes ni les fleurs. — Dans les angles du tympan, à droite, monte un petit chêne; à gauche, un figuier où deux colombes paraissent s'embrasser. Ce figuier indique-l-il l'arbre de la chute, et cet amour des colombes l'amour de Jésus pour sa mère, la charité de Dieu pour l'homme?

A l'intérieur du monument, c'est la peinture qui faisait éclater ses couleurs et ses images sur les murs, sur les vitraux, sur le pavé, sur les voûtes. Cependant, outre les petites figures ou consoles, outre les masques feuillages dont j'ai dit un mot, on voit, à la retombée des colonnes qui portent les archivoltes de la coupole, quatre anges qui paraissent tenir des couronnes, sans doute et comme toujours, en l'honneur de la sainte Vierge. La hauteur, l'obscurité ne nous ont pas permis, vous le savez, mon ami, de bien distinguer encore ce que tiennent ces petits anges. Dans les deux travées du chœur et dans la première du sanctuaire, entre les nervures et les clefs de voûte, six petits anges, tournés trois à l'ouest, trois à l'est, prient à mains jointes, avec une ferveur admirable et charmante. Au fond du sanctuaire, une figure, que je crois, autant que mes yeux armés d'une lunette l'ont soup-

4. A roccident, comme je l'ai déjà dit, les vierges sages et folles occupent une autre place que celle assignée par riconographie. Ces deux faits exceptionnels méritent d'être notés ; il faut probablement rejeter la cause et la responsabilité de cette erreur sur Tignorance ou l'inattention des artistes.

çonné, être celle de Jésus couronné comme un roi, est placée de même entre ia clef et les nervures, à la rencontre des sept travées de Tabside. Elle devait bénir de la main droite qui est cassée aujourd'hui, cassée entièrement, comme la main gauche. C'est là, au-dessous, que s'élevait l'autel ; c'est là que devait être, toute brillante de pierreries et d'or, la statue triomphale de la sainte Vierge. Alors, de la voûte, comme du ciel même, les anges invo* quaient Marie que son fils bénissait affectueusement.

Ces statuettes étaient et sont encore peintes. Si les révolutions, sî lee modes ridicules et inintelligentes, si le malheureux goût du badigeoft et des verres blancs n'avaient pas ravagé Notre-Dame, nous aurions dû passer de cette peinture en ronde-bosse, ou de cette statuaire en couleur, à la peinture plate, à la peinture proprement dite, étendue sur les voûtes, sur les murailles droites, sur les vitraux, sur le sol même. Mais, hélas! tout cela a disparu depuis cent ou deux cents ans , et n'a plus laissé que des nuages de couleur, que des traces fugitives. C'est là surtout qu'il faudrait réparer les désastres ; c'est pour ces quatre-vingt-huit fenêtres, ouvertes ou aveugles, qu'il faudrait trouver un système complet d'iconographie. Aidés de la science de M. SchœfTer, docteur en théologie et doyen de Trêves, nous chanterions, à notre tour, les louanges historiques et symboliques de la vierge Marie. M. Schœffer, votre ami, étudie avec zèle l'art chrétien et me fait l'honneur,

en ce moment même, de traduire en langue allemande le « Manuel d'iconographie chrétienne » que j'ai rapporté du mont Athos. Quand ce travail sera terminé ; quand , au désir de Mgr Arnoldi , le savant et généreux évéque de Trêves, nous entrerons dans Notre-Dame pour dresser un projet de restauration de ce gracieux monument , nous tâcherons de montrer ce que l'étude des Écritures saintes, des Pères de l'Église, des écrivains et des monuments du moyen âge , peut offrir de ressources ou de secours pour donner, a«x voûtes, aux murailles droites, aux fenêtres, au carrelage, aux autels et à tout l'ameublement d'un pareil édifice, une signification précise, une et variée , homogène et complète»

Prions donc, mon cher ami, pour que les révolutions politiques cessent enfin et qu'avec la paix elles nous laissent réaliser tranquillement les idées que nous avons puisées, ensemble ou séparément, dans l'étude et l'admiration de notre Xiii* siècle allemand et français.

A vous , mon cher ami , de tout coeur et en tout.

DIDRON atné.

Lorsqa'en 1S50 M. le baron de Roisio, qui avait assisté au congrès de Nancy , se chargea , comme il en avait Thabitude , de rendre compte dans les « Annales Archéologiques » des travaux accomplis dans cette session , nous avions Fespérance qu'il prendrait en 1851 sa part du congrès d'Orléans. Ainsi , une plume autre que la sienne ne serait pas venue tenir le public au conrant de la continuation de ces grandes assises provinciales , qui ont le privilège de provoquer les intelligences sur les divers points du pays. Notre espoir a été déçu ^ et si je donne , à la place de M. de Roisin , une esquisse rapide des travaux du congrès d^Orléans, dans ce qui touche plus particulièrement à Tarchéologie et aux beaux-arts, je ne le ferai point sans exprimer tout à la fois mes regrets de l'absence de mon savant ami et ma crainte que les lecteurs des <i Annales » ne trouvent une grande différence entre ma plume et la sienne. Aussi bien , la besogne n'est point tous les ans pareille , et chaque congrès prend une physionomie différente suivant le milieu dans lequel il évolue; je puis donc dire que si le congrès de 1851, très-sagement ordonné par l'habile et méthodique secrétaire général, M. de Buzonnière, a été rempli par des travaux érudits et consciencieux , en revanche , le congrès de Nancy l'a emporté par le nombre des membres présents , par l'entrain et par la vivacité des discussions orales.

Le congrès d'Orléans, commencé le 1 2 septembre et terminé le 22 , a été inauguré par Mgr Tévéque, qui avait bien voulu accepter la présidence de la séance d'ouverture. Tous eussent été heureux de lui déférer avec spontanéité la présidence définitive pour toute la durée de la session ; mais les nombreuses occupations du vénérable prélat, rendues plus fatigantes par l'assiduité de sa présence à la retraite ecclésiastique qui avait lieu dans le mfême temps , ne lui ont pas permis de se rendre au vœu général. Qu'il me

soit loisible ici , puisque j'en trouve l'occasion , de payer un tribut d'hommages personnels à l'illustre et savant évêque, auquel je suis attaché depuis tant d'années par les liens de la plus haute vénération et du plus tendre dévouement. Dans cette séance d'ouverture , à laquelle assistaient toutes les autorités de la ville, Monseigneur, dans une improvisation vive et sentie, a relevé le mérite et les avantages de ces grandes réunions scientifiques qui fonctionnent sans interruption dans notre France, et poursuivent le cours de leurs luttes pacifiques, tandis que le sol tremble sous les pas, et malgré les ardentes préoccupations de la politique. Il a regretté de ne pouvoir, à cause des devoirs de sa charge pastorale, s'associer à des travaux pour lesquels il éprouvait tant de sympathie. « Que ne puis-je, s'est-il écrié, que ne puis-je dire : Deus nobis haec otia fecit ». Enfin, en terminant, le prélat a exprimé cette pensée que si les suffrages du congrès étaient disposés à se porter sur lui avec tant de bienveillance et d*unanimité, c'était moins à sa personne qu'ils s'adressaient, qu'à cette religion dont il était le représentant et le ministre : à cette religion, devenue plus que jamais le palladium du bonheur de la patrie ; si indignement méconnue au xviii* siècle , mais avec laquelle tous les hommes de science et de réflexion sentaient et proclamaient qu'il fallait par-dessus tout sceller un pacte d'indissoluble union. Après ces paroles, dont l'écho se trouvait au fond de tous les cœurs, M. le baron de Stassart a été nommé président général , et dès lors les travaux du congrès ont suivi leur marche accoutumée.

Si l'on excepte quelques sujets d'un intérêt local, peu de questions générales et destinées à faire avancer les connaissances actuelles ont été soumises à la section d'archéologie : il en est une pourtant , relative à l'architecture souterraine du moyen âge et qui a provoqué, de la part de M. de Caumont, des développements intéressants. Il a établi d'une manière claire et précise que, sauf exception, l'architecture des cryptes et souterrains reproduisait, d'une manière plus simple et avec une plus grande sobriété d'ornements ou même avec absence totale de ceux-ci , l'architecture des parties supérieures , eu égard à l'époque des constructions. Une course des membres de la section, à Saint-Benott-sur-Loire^ leur a permis d'admirer une des plus curieuses églises de France , réunissant dans son vaste ensemble les diverses périodes romanes et offrant, dans une riche collection de chapiteaux historiés , les scènes de l'Apocalypse et les faits principaux de la vie du saint fondateur des Bénédictins. Chemin faisant, les voyageurs archéologues s'étaient arrêtés entre Orléans et Saint-Benoit, pour visiter l'église de Germigny-des-Prés , l'une des plus anciennes de notre pays , puisqu'elle

remonte à l'an 906, et que son abside est enrichie d'nne mosaïque qui suffirait seule pour constater son antiquité. Je ne quitterai point le chapitre relatif à l'archéologie, sans rappeler ici que pendant la durée du congrès la Société Française po4ir la conservation des monuments a tenu , sous la présidence de M. de Gussy, une séance très-fructueusement remplie, et dans laquelle les questions de pratique actuelle , celles relatives aux architectes, aux restaurations, aux peintures murales, etc., ont donné lieu aux plus utiles développements. Dans cette séance, M. de Caumont, tout en rendant justice entière au rapport sur nos cathédrales de M. de Contencin , a fait sentir la nécessité de n'adopter qu'avec une excessive réserve les projets de restauration de nos grandes églises qui y sont provoqués.

La section des beaux-arts et de la littérature a entendu des communications intéressantes, et dont plusieurs ont été renvoyées à la séance générale pour y être lues. D'abord, hâtons- nous de parler de Jeanne-d'Arc, de l'immortelle héroïne, de la vierge guerrière qui, dans la ville où se tenait le congrès , ne pouvait manquer de faire battre les cœurs et réchauffer le patriotisme. Placés dans un milieu qui rappelait si bien les gloires et les douleurs de la Vierge inspirée, M. Pernot, M. Dupuis, vice-président du tribunal civil d'Orléans, et M. Huot, substitut du procureur de la République, auprès du même tribunal , ont lu à des reprisés différentes des morceaux historiques et commémoratifs , dans lesquels ils ont rivalisé de zèle pour la mémoire de celle qui sera l'éternel honneur de la France. Ces travaux , dont deux ont été renvoyés à la séance générale, ont été accueillis avec des applaudissements enthousiastes, au milieu desquels il eût été difficile d'assigner un rang au mérite de leurs auteurs , mais qui ont abondamment prouvé que l'honneur national est vivace dans notre pays, et que les lauriers ne cesseront de tomber aux pieds de celle qui résuma dans sa personne l'amour ardent de la patrie et la constance inébranlable des martyrs. Dans une de ses séances générales, le congrès a émis le vœu que, conformément au double caractère religieux et guerrier de Jeanne-d'Arc, les pompes de la religion revinssent désormais s'associer, par une procession extérieure, à la cérémonie militaire qui célèbre tous les ans , dans Orléans , l'anniversaire de la levée du siège de cette ville par les Anglais. Dans la section des beaux-arts, une question d'esthétique sur les conditions du beau, au point de vue matériel et moral, a donné lieu à une brillante improvisation de M. Paul Lenormant, premier avocat général à la cour d'appel d'Orléans, et l'un des vice-présidents de la section. Dans un travail plein de verve et de spirituelles saillies sur la décentralisation, M. Pillon, d'Orléans, a stigmatisé la manière dont se traite

aajoard'hui Fart dans la capitale. A Paris , dans ce rendez-vous général , affluent bien des talents précoces et destinés, s'ils Teussent voulu , à une carrière honorée ; mais ils viennent s'étioler el se perdre dans des œuvres incohérentes 9 sans tradition, sans conscience. Leur but n'est point de se livrer à ces études qui lèguent un nom à la postérité, mais bien d'exploiter la veine qui conduit à l'argent, en flattant les tristes tendances d'un siècle abâtardi. Dans un ordre d'idées analogues, la question des causes de la dégradation du théâtre a conduit M. Onésime Seure à flageller les dévergondages de la littérature actuelle et les immondices de la scène. M. Seure a prouvé, avec entraînement et chaleur, que le respect du principe d^autorité et le retour à la croyance vivace du catholicisme étaient les seuls moyens par lesquels la société pftt sortir des bas-fonds dans lesquels elle tend tous les jours à s'enfoncer davantage.

Je pourrais m'arréter à cette vue d'ensemble du congrès sur les parties de ses travaux qui rentrent plus spécialement dans le cercle que parcourent les « Annales Archéologiques » ; il est pourtant un ordre de faits qui leur appartient également, et par lequel je dois terminer cette courte analyse. Je veux parler d'une imposante cérémonie, d'une messe solennelle qui, sur la demande des membres du congrès, a été célébrée le dimanche, 14 septembre, dans la cathédrale. Ce jour était celui auquel l'Église célèbre TExaltation de la Sainte-Croix, fête patronale delà cathédrale d'Orléans, qui est dédiée sous ce vocable. Mgr l'évêque ne célébra point en personne le sacrifice de la messe; mais il y fut suppléé par un de ses vicaires généraux, et lui-même y assista sur son trône épiscopal , revêtu de la chape , accompagné de tous les insignes de sa juridiction ; il était entouré d'un clergé dont le nombre et la richesse des ornements rehaussa cette cérémonie de toutes les pompes de la religion. Le congrès, auquel des places avaient été réservées dans le chœur, y assistait au complet, et jamais, dans des circonstances analogues, n'avait montré autant d'empressement pour qu'aucun des membres n'y manquât. Pendant la messe , un orchestre considérable, composé de musiciens instrumentistes et des ouvriers d'Orléans , qui suivent les cours de l'Orphéon , exécuta avec verve et ensemble les chants du xin* siècle que nous avons entendu retentir pour la première fois sous les voûtes de la Sainte-Chapelle. Ces chants, rappelés avec tant d'à-propos dans cette occasion, Turent accueillis avec une vive satisfaction par le congrès. H est impossible , en voyant cette naïve et fière harmonie du xiii* siècle se populariser ainsi dans nos villes de France, de ne pas saluer cette rénovation générale d'une glorieuse époque qui s'étend sur toute la ligne, et qui aura bientôt repris par-

tout, en architecture, en sculpture, en peinture, en musique, la place qu'elle n'aurait jamais dû perdre. Deux particularités, dont nous avons été témoins, signalent le rite dans lequel la cathédrale d'Orléans célèbre la fête de l'Exaltation de la Sainte-Croix. Pendant la célébration de la messe et après le chant du « Credo », Monseigeur ayant, ainsi que ses deux prêtres assistants , quitté la chape dont ils étaient couverts , est venu , simplement vêtu de l'aube, se placer au centre du chœur, où bientôt tout le clergé l'a rejoint et s'est rangé en double file, se faisant face, et en avant de lui. L'évêque a récité le « Confiteor »; puis s'est rendu dans le sanctuaire avec tout le clergé. Alors a commencé Tadoration de la croix, au milieu du chant des hymnes et avec toutes les préparations usitées, au Vendredi-Saint, pour cette cérémonie. L'évêque s'est prosterné le premier pour l'adorer; il a été suivi par tous les membres du clergé , jusqu'aux simples enfants de chœur. Après l'adoration, Monseigneur a repris sa place sur le trône pontifical, a revêtu sa chape, et la messe a continué. La seconde particularité , postérieure à la première , consiste dans la bénédiction d'un plat d'argent chargé de grappes de raisin. Cette bénédiction a été faite par l'Ëvêque, pendant le saint sacrifice. Autrefois, les grappes, après avoir été bénies, étaient portées dans la sacristie : le jus en était extrait au moyen d'un pressoir d'argent, que Ton conserve encore dans la cathédrale. Le vin nouveau, qui était ainsi produit, servait à la consécration dans cette même messe. Cet usage a cessé; mais il paratt que quelques gouttes de ce vin nouveau ont été mêlées devant nous, dans le calice, avec le vin ordinaire qui y était déjà. La messe terminée. Monseigneur a donné sa bénédiction solennelle à la nombreuse assistance qui remplissait l'église, et s'est retiré processionnellement. Le soir j'assistais aux vêpres , dans la cathédrale ; après le chant de celles-ci et avant celui des complies^ une procession solennelle a eu lien dans l'intérieur de l'église ; la croix, portée par quatre acolytes en dalmatique , et précédée de tout le clergé, en a fait le tour, pendant que l'on chantait en même temps le w Vexilla régis prodeunt ».

Tels ont été les principaux incidents religieux et scientifiques , au point de vue des beaux-arts et de l'archéologie, de ce congrès, qui est le dixhuitième dans la série de ceux qui se succèdent annuellement sur la surface du pays, et dont les résultats féconds sont dus au puissant organisateur, à l'homme illustre dont le génie ne connaît point d'obstacles qui le lassent et dont il ne lui soit donné de triompher.

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