XI. H
u des armées et tbrésor de France, après trente années de services rendus a à son Roy et à sa patrie, en toutes les plus importantes occurrences de a paix et de guerre, comblé d'honneur et de gloire pour avoir secondé les a plus hautes intentions de son généreux maistre, fait prospérer ses affaires, a banny la nécessité, restably Tordre, la paix et Tabondance ; pour mémoire « à la postérité de choses si augustes, a basty les solides fondemens de ceste « ville de Henrimont , dont la félicité doit estre étemelle, puisqu'en son front « reluit et en ses portiques est fondée la gloire du monarque, Thonneur des a règnes, Tespoir des François et l'eslite des hommes. »
<c Mais cette royale ambition de fonder une ville, et les projets qu'on supposait à Sully d'en faire un des remparts du protestantisme, excitèrent contre lui d'amères railleries de la part des catholiques. On fit circuler, on adressa même au roi, qui s'en amusa, un pasquil ou pamphlet assez piquant, sous le titre de « Privilèges, Libertez et Franchises de la ville capitale de Boisbelle ».
(( Dieu, y disait-on, sera servy en ladite ville à la fantaisie du prince « (ficelle, nonobstant le concile de Trente, auquel, quant à présent, sera « dérogé. — La foy et les cérémonies de la primitive Église seront bannies « comme surannées, ne servant qu'à tenir le peuple en honneur et obéissance,
« vices contraires à la réformation du temps qui court — Tous juifs,
« musulmans, anabaptistes, martinistes, zuingliens, puritains, calvinistes, et a autres tels gens de bien y seront admis, avec la liberté de conscience tant
a nécessaire pour maintenir au monde Tindévotion et l'irréligion — Tous
<c mariages se feront à ladite ville à discrétion, même se pourront consommer
« par procureurs, sans procuration — L'histoire fantasque du président
« de Thou, corrigée par Casaubon, y sera autorisée, et si autrement est dit à
a Rome, sera appelé comme d'abus — Le bonhomme Desdommagemcnly
« fondateur de ladite ville, sera à perpétuité honoré en icelle ' — Ladite
« ville servira de passage aux paquets qui seront portez de Genève à
« La Rochelle pour la tranquillité de la France — Et pour mémoire éter-
« nelle de l'heureuse édification de ladite ville, sera gravée sur le front «r d'icelle cette honorable inscription :
Par l*audace d'un Escossois , Poussé d'un insolent mérite ,
Cette ville a esté construite
Du sang le plus piv des François. »
I. « On entend ce que cela veut dire. A la suite de guerres civiles, il y a toujours un passif énonne à régler : des indemnités sont sollicitées de tous côtés. Les ennemis de Sully prétendaient que la liquidation de ces indemnités, dont il était chargé comme surintendant des finances, était la principale origine de sa fortune. » -^Journal de UstoiUe, anciennes éditions.
« C'est ainsi que les partis traitaient un des plus grands ministres qu'ait possédés la France : on allait jusqu'à lui dénier le titre de Français. Il est vrai qu'il partageait les insultes et l'impopularité avec son maître; mais, pour l'un comme pour l'autre, la justice de la postérité ne s'est pas fait attendre.
ce Henricbemont sortait à peine de ses fondements, lorsqu'Henri IV fut assassiné, le 14 mai 1610. Sully déserta la cour où sa sûreté pouvait être menacée par les influences qui allaient dominer le nouveau règne. Il se retira au château de Montrond , où il tomba malade, et qu'il s'occupait toutefois de faire fortifier, tant l'avenir lui inspirait de craintes! Il projetait même de vendre toutes ses charges , de faire de grandes économies sur ses revenus , et de placer tous ces fonds dans les pays étrangers , en Suisse , à Venise, en Hollande, pour s'assurer un asile et une existence, si l'on persécutait de nouveau les protestants. En de telles circonstances, les travaux d'Henrichemont furent suspendus pour n'être jamais repris. Et, bien qu'il soit resté dans cette ville, à peine tracée, bien peu de vestiges des projets primitifs , cependant on y reconnaît encore la grande place de Béthune et les quatre rues à angle droit qui devaient correspondre aux quatre portes. »
Nous ne savons trop si le crime de Ravaillac est réellement la seule cause de l'insuccès de Sully. Malgré toute notre admiration pour le grand homme, ami de Henri IV, et notre entière confiance dans ses calculs politiques, nous concevons fort bien que la ville d'Henrichemont ne se soit pas achevée et n'ait pour ainsi dire existé qu'en projet. Fondée par un duc , dans un petit royaume d'Yvetot, ouverte par un protestant, premier ministre, à ses coreligionnaires, l'asile qu'elle offrait pouvait certainement sembler précieux. Mais la part de travaux que se réservait le fondateur était si grande, que le moindre embarras d'argent devait tout entraver. Tous les prix , consignés dans le marché du 16 décembre 1608, semblent bien rapprochés de ceux qu'on donnerait aujourd'hui , et devaient être très-lourds pour une fortune privée, eu égard à ce qu'elles étaient alors. Charles de Gonzague de Clèves, duc de Nevers, était au moins un prince, tandis que le duc de Sully n'était qu'un haut fonctionnaire, un sujet du roi. Sully voulait donc bâtir trop de choses et les bâtir trop bien , avant même de laisser entreprendre les constructions particulières. Des événements, moins graves que la mort du roi, auraient pu tout aussi bien l'arrêter. D'ailleurs, malgré le règne réparateur d'Henri IV, malgré l'excellente administration de Sully, les temps n'étaient sans doute pas très-propices aux fondations de villes. Les guerres de religion avaient dépeuplé la France et l'on n'était pas près de manquer de
3fcl ANNALES ARCHÉOLOGIQUES.
maisons. Puis, peut-être, et quoique l'exemple de Charleville paraisse nous démentir, cette force créatrice, qui nous frappe au moyen âge, faisait-elle alors un peu défaut. Bref, une entreprise comme celle de Suliy n'était pas, selon nous, de nature à se terminer sans difficulté, ni surtout à trouver beaucoup d'imitateurs.
Cette ville d'Henrichemont , dont on voit ici le plan, nous parait plus défectueuse encore sous ce rapport que par la conception politique. A la vérité, elle est parfaitement régulière; mais d'une régularité bizarre. Pourquoi tant de places pour une si petite ville? en fallait-il donc neuf! Pourquoi ces rues qui coupent les pjaces en biais dans tous les sens ? Comment n'at-on pas senti l'inconv^ient qui résultait, pour les emplacements des maisons, de cette disposition première? Nécessairement ils sont irréguliers, d'inégale profondeur, de largeur inégale, et souvent de forme triangulaire. Or, le premier soin , quand ou trace des plans de ville , ne doit-il pas être de ménager des emplacements carrés , pour simplifier à la fois et la construction et la distribution intérieure ?
Les fortifications d'Henrichemont sont singulières et peu dignes en apparence d'un grand maître de l'artillerie française. Point de bastions et plus de tours. Si les angles du carré sont arrondis, l'enceinte est à peine renflée sur ce point, de sorte qu'elle n'est pas flanquée dans sa partie droite. Ces quatre pavillons circulaires, sorte de donjons intérieurs, sont étranges aussi. L'artillerie qu'ils auraient pu recevoir enfilerait par les rues diagonales les cinq grandes places de la ville. Une seule réflexion pour expliquer ce système tout particulier de fortifications : au cœur du royaume, en Berry, on
ARCHITECTURE CIVILE DU MOYEN AGE. 3i6
ne pouvait pas songer à faire une forteresse semblable à celle des frontières. Les protestants avaient assez de places de sûreté et n'étaient pas libres d'ailleurs d'en augmenter le nombre. Il ne fallait donc point à Henriche* mont beaucoup de fortifications, mais on ne pouvait non plus s'en passer tout à fait.
Ce maître Jonas Robelin , le maçon de Paris , était apparemment un des artistes distingués de son temps. Hugues Cosnier, l'entrepreneur du canal de Briare, devait être aussi un bon ingénieur. La ville d'Henrichemont, leur œuvre commune, aurait assurément offert un coup d'œil des plus séduisants, grâce à ses nombreux pavillons aux toits d'ardoise, grâce à ses façades de brique, coupées de pilastres et de chaînes de pierre. Elle aurait bien des fois reproduit en petit tantôt l'ancienne place Royale de Paris, et tantôt la cour de Harlay. Mais son plan était décidément mauvais. Inscrire trois carrés les uns dans les autres, de façon à ce que les angles du carré intérieur correspondent au milieu des côtés de l'autre; mettre des places aux points de jonction et les réunir par des rues : telle est la combinaison qui a séduit Robelin et Cosnier, et qui ne brille point par la simplicité. Si elle a le mérite incontestable de l'originalité; si elle rend joli, sur le papier, le plan d'Henrichemont, elle le rendait incommode à l'exécution et convenait beaucoup mieux à un jardin ou à un parterre d'alors qu'à une ville. Le plan de Sainte- Foy et de Montpazier est moins ingénieux, à coup sûr, mais autrement simple, autrement commode, autrement raisonnable.
Les faiseurs de bastides, au xiu^ siècle, se contentaient de reproduire toujours un type consacré en l'accommodant seulement aux convenances locales; ils ne se lassaient jamais des formes indiquées par l'expérience. Au XVI' siècle, au lieu de rechercher ce qui a été fait précédemment en France et par des Français, on va s'inspirer de Vitruve; puis chacun se livre à sa fantaisie : on invente des choses originales, rarement de bonnes choses ; on fait volontiers plus grand qu'au moyen âge, parce qu'on fait beaucoup moins et avec des moyens plus dispendieux. Mais, parfois, on tombe àans de prodigieux écarts de génie, comme, par exemple , cet illustre Bernard Palissy, que nous venons de relire. Lui, aussi, avait consulté Yitruve, sans parler de Ducerceau ; ensuite, il avait imaginé sa ville-forteresse^ imitée de je ne sais quel coquillage. Avec sa description, dont nous donnerons en note quelques morceaux ' , nous nous sommes amusé à dessiner ce plan , et le fera qui
4 . « Quelque temps après que j'eus considéré les horribles dangers de la guerre desquels Dieu m'avoit merveilleusement délivré, il me print envie de désigner et pourtraire l'ordonnance de quelque ville. Je regarday aussi les plans et figure de Victnive et Sébastiane et autres architectes Quoy
voudra, car c'est facile. Jamais grand esprit ne s'est égaré à ce point. Cela ressemble à un labyrinthe, à une toile d'araignée. Comme il n'y a qu'une rue, repliée toujours sur elle-même et barrée vingt fois par des portes, il faudrait faire une ou deux lieues lorsqu'on voudrait sortir de la place centrale, et encofe la ville ne serait guère plus imprenable qu'une autre.
Résumons-nous : Pour les plans de ville, comme en toutes choses , au moyen âge, la tradition purement nationale; à la renaissance, l'inspiration romaine, surtout la liberté et le caprice.
FÉLîX DE VËRNEILH.
voyant , ne trouvay rien meilleur pour édifier ma ville de forteresse , que de prendre exemple sur la forteresse du dit Pourpre , et pris quant et quant un compas , reigle et autres outils nécessaires pour faire mon pourtrait. Premièrement , je fis la figure d'une place quarrée, à Tentour de laquelle je fis le plan d'un grand nombre de maisons, auxquelles je mis les fenêtres, portes et boutiques, ayant toutes leur regard devers la partie extérieure du plan et riies de la ville ; et auprès d'un des anglets de ladite place, je fis le plan d'un grand portail, sur lequel je marquay le plan de la maison ou demeurance du principal gouverneur de la dite ville, à fin que nul n'entrast en ladite place sans le congé du gouverneur; et à Tentour de la dite place je fis le plan de certains auvans,(m basses galeries, pour tenir l'artillerie à couvert, et fis le plan en sorte que les murailles du devant de la gallerie serviront de défense et de batterie y ayant plusieurs canonnières tout autour , afin que si les ennemis entroient par mine en la dite place, que tout en un moment on eust moyen de les exterminer. Quoy fait , je commencay un bout de riie, à l'issue du dit portail, environnant le plan des maisons que j'avois marquées à l'endroit de ma dite place, voulant édifier ma ville en forme et ligne aspirale et en suivant la forme et industrie du Pourpre. Mais quand j'eus un peu pensé à mon
affaire, j'apperçus que le devoir du canon est de jouer par lignes directes par quoy jecommencay à
marquer le plan de la première riie près de la place , environnant à l'entour en forme quarrée , et ce fait je marquay les habitations à l'entour de la dite riie ayant toutes le regard, entrées et issues (levers le centre de la dite place : et ainsi se trouva une riie ayant quatre faces et environnant suivant la coquille du Pourpre , et ce toutefois par lignes directes. Je vins de rechef marquer une autre riie à l'entour de la première , aussi environnant , et après que ces deux riies furent pourtraites avec les maisons nécessaires à rentrée , je commencay à suivre le môme trait , pour pourtrairc la troisième riie : mais, parce que la place , et les deux riies d'alentour icelle, auoyent grandement eslongué le trait, je trouuay bon de bailler huit faces a la seconde riie, et ce pour plusieurs raisons. Quand la troisième riie fut ainsi pourtraite avec les maisons requises a l'entour, je trouuay mon invention bonne et utile , et vins encore à marquer et pourtraire une autre riie semblable à la troisième , sçavoir est à huit faces, et toujours environnant; ce fait, je trouvay que la dite ville étoit assez spacieuse j et vins à marquer les maisons à l'entour de ladite riie joignant les murailles de la
ville. Lors, ayant fait mon dessin, il me sembla que ma ville se moquoit de toutes les autres et en
chaque coin et anglet des dites riies y aura un portail double et vaste, et au-dessus de chacun d'iceux une haute batterie. Je me puis bien vanter à présent que si le roy vouloit eddifier une ville de forteresse en quelque partie de son royaume, que je lui donneray un pourtrait, plan et modelle d'une ille la plus imprenable qui soit aujourd'hui entre les hommes. » — o Œuvres complètes de Bernard Palissy », publiées par ànt. Cap. De la ville de forteresse , page 443.
Nous avoDS terminé la Création. Dans six articles qui précèdent celui-ci % nous avons successivement raconté en texte et montré en gravures les six jours qui la comprennent ; au sixième, nous avons vu Adam et Eve naître à la parole et au souffle de Dieu. Nous sommes donc arrivés à la porte du Paradis terrestre, où nos premiers parents vont entrer, mais où ils trouveront Tennemi de Thomme et Fennemi de Dieu, Satan, qui les perdra et les fera chasser de ce lieu de bonheur, dont l'entrée, à jamais interdite, sera gardée par un ange.
 ce point, nous rencontrons donc deux nouveaux acteurs dans le drame de rhumanité : le démon, qui est un ange déchu, et Fange lui-même. Ainsi donc, avant de pousser plus loin nos études, avant même de pénétrer dans le Paradis terrestre, il nous a paru nécessaire de tracer l'histoire iconographique de ces deux créatures, qui seront, jusqu'à la fin de l'humanité, constamment liées à nos destinées. D'ailleurs, en ce moment ^ où peintres et sculpteurs exécutent un si grand nombre d'anges de toute espèce, sans trop savoir ce qu'ils font, il qe sera peut-être pas inutile de leur indiquer les sources où ils devraient puiser des renseignements , afin de ne pas dégrader davantage ces êtres célestes, qui sont les plus sublimes créatures de Dieu. Le but pratique, auquel nous visons toujours, sera donc, ici encore, un motif de plus pour entreprendre cette étude sur les anges.
En racontant le second jour de la Création, nous avons dit que les commentateurs de la Bible et les théologiens étaient^ partagés d'opinion sur l'époque où les anges furent créés. Suivant les uns, suivant le plus grand
4 . « Annales Archéologiques », vol. IX, pages 44 , 99, 475, 232 ; vol. X, p. 339 ; vol. XI, p. 4 49.
nombre, les anges seraient nés môme avant le premier jour de la Création ; ces substances incorporelles auraient devancé Texistence du monde matériel. D'après d'autres, c'est au second jour, au moment où Dieu créa le firmament , le ciel proprement dit , que les anges auraient pris naissance. Cette seconde opinion, nous l'avons vu, était embrassée par le sculpteur de la cathédrale de Chartres. Enfin, suivant un troisième système, c'est après les six jours, après la création de tous les êtres matériels, que Dieu aurait fait les anges. En conséquence de cette troisième opinion, le progrès qui se remarque de jour en jour, dans toute la Création, progrès qui part d'abord des substances brutes pour monter aux êtres vivants, et s'élever de là jusqu'à l'homme, se serait continué après l'homme même par la création d'êtres bien plus parfaits que lui, par la création des anges.
Je ne suis ni commentateur, ni théologien ; par conséquent , je ne cherche pas à faire prévaloir ce dernier système plutôt que le second ou le premier. Cependant, parvenu au terme de la création de l'homme, au point même où nous allons voir Adam et Eve aux prises avec le démon et avec l'ange , il semble que le moment soit venu de donner le signalement et de raconter l'histoire de ces deux êtres qui se disputent l'homme et l'humanité.
Le diable étant un ange déchu, il convient, pour procéder par ordre chronologique, de faire d'abord l'histoire de l'ange. Cette histoire, nous la diviserons en neuf chapitres que nous rangeons dans l'ordre suivant : naissance.
SIGNALEMENT. — COSTUME. — NOM. — HIÉRARCHIE. — FONCTIONS. — ATTRI- BUTS. — HISTOIRE PARTICULIÈRE. — HISTOIRE GÉNÉRALE.