VILLES NEUVES DU XIIP SIÈCLE ET DE LA RENAISSANCE
Dans notre dernier article sur l'architectare civile^, nous avions décrit la ville d'Aigues-Mortes comme si nos lecteurs en avaient le plan sous les yeux j mais cette gravure ne put paraître alors. Quoiqu'elle arrive un peu tard maintenant, les abonnés des « Annales » ne Texamineront pas sans intérêt. Nous avons , du reste , une occasion de revenir sur Tirréguiarité relative de cette bastide de saint Louis, et particulièrement sur l'absence de tout type générateur que nous y avions remarquée. M. Lagarde , correspondant des Comités historiques à Tonneins, nous a en effet envoyé , par l'entremise de M. Didron , les plans de deux bastides de son département : Montflanquin et Villeneuve-sur-Lot ^, l'une et l'autre de fondation française, l'une et l'autre empreintes partout du type ordinaire des villes anglaises du sud-ouest.
Pour s'attacher au point le plus saillant, pourquoi Aigues-Mortes n'offret-elle pas de rues couvertes , tandis que Villeneuve et Montflanquin en ont ? C'est sans doute , comme nous l'avons dit , que le type de nos bastides régulières est sorti de l'Agenais ; et, peut-être aujourd'hui, au moyen des documents nouveaux que M. Lagarde nous fournit, parviendrons-nous à préciser encore mieux son origine. Nous allons définir de nouveau ce type ; nous énumérerons une fois de plus les caractères qui le constituent. C*est
4 . Voir les « Annales Ài^hiéologiques », vol. iv, p. 464 ; vol. vi, p. 74 ; vol x, p. 270.
3. Montflanquin et Villeneuve sont des villes du département de Lot-et-Garonne ; elles ont cinq mille et douze mille habitants.
toujours la même description pour chaque bastide ; il nous faut la recommencer cependant. Puisque nous avons besoin des analogies plutôt que des dissemblances , il ne suffirait pas de dire ce que Villeneuve-d'Agen et Montflanquin ofiFrent de particulier.
Comme Villeneuve-d'Agen devait être une bastide des plus considérables, on Ta commencée à la fois sur les deux rives du Lot. La principale moitié de la ville a été fondée sur les dépendances de l'abbaye d'Eyssès. Elle est carrée, et seule elle a une place entourée de rues couvertes. Il ne devait y avoir qu'une commune, qu'une ville, partant qu'un Forum. Il va sans dire que les rues sont larges, bien alignées, et se coupent à angles droits. Les quatre grandes rues abordent la place par les coins et passent encore aujourd'hui sous les maisons dont elle est bordée. Toutes sont à égal intervalle, de manière à ce que la ville soit découpée en emplacements de même profondeur. Ce n'en est pas assez pour faire un plan absolument régulier, comme celui de Montpazier ; mais on égale au moins la régularité de Beaumont et on approche de celle de Sainte-Foy. Il faut rappeler ici, d'ailleurs, que Villeneuve-d'Agen a été créée en 1253 par Alphonse de Poitiers , vingt ans avant Beaumont, trente ans avant Montpazier; plus tôt enfin qu'aucune bastide anglaise. La seconde portion de Villeneuve-d'Agen, fondée sur les terres du seigneur de Pujols, qui exigea en échange le titre de premier baron de la nouvelle cité, est moins régulière encore que l'autre, mais elle l'est Son enceinte , qui parait dater, comme le reste des remparts , du commencement du xiv*^ siècle , s'étend en demi-cercle de manière à embrasser presque autant d'espace que les quartiers situés en deçà du Lot. Mais les maisons ne remplissent pas et n'ont jamais rempli ces murs.
Le pont de pierre, qui réunit ces deux moitiés de ville, n'a été commencé qu'en 1282, sous la domination des rois d'Angleterre, et terminé qu'en 1289. Tout indispensable qu'il puisse paraître, il fallait, avant de l'entreprendre, laisser la ville se bâtir et se peupler. Les habitants devaient en faire les frais, et Edouard P"*, pour les indemniser de leurs dépenses, leur accorda seulement la perception de certains droits. Comme le pont de Calendre à Cahoi*s , celui de Villeneuve était autrefois chargé de trois hautes tours. C'était évidemment un genre de luxe , d'autant mieux que les deux têtes de pont étaient des villes; mais nous reviendrons plus tard sur ce point, à propos des monuments d'utilité publique. Les tours, dans lesquelles sont percées les deux principales portes de la ville, sont aussi d'une hauteur excessive et restent présentes à notre souvenir, depuis treize ans , tout comme la régularité générale de cette bastide agenaise.
MoDlflanquin n'est pas, à propremeat parler, une bastide, une fondation entièrement neuve. Mais, ce qui revient au même, on a rebâti cette ville sur un « plan plus régulier », à ce que nous dit la « Guienne Monumentale ». En fait , elle ne diffère point des vraies bastides. Non-seulement il y a eu des rues couvertes à Montflanquin , mais cette disposition caractéristique a été respectée ou reproduite jusqu'à nos jours , comme l'atteste le plan que nous avons sous les yeux, et qui a été levé en 1828 par M. le géomètre Gardés. Ces rues couvertes , ou portiques, sont encore en ogive, et c'est naturellement l'état actuel que M. Gardés a rendu, mais il ne s'éloigne guère de l'état primitif. L'église est placée à l'angle nord -est de la place, comme à Montpazier, mais un peu plus en arrière. Comme à Montpazier, l'église n'a qu'une nef, assez large et terminée par une abside pentagonale. Le milieu de cette place du marché est planté d'arbres. On y voit un puits, public encore, comme à Montpazier, mais point de halle : les rues couvertes en tiennent lieu, à ce que dit la légende du plan. Les quatre rues maîtresses sont un peu coudées ; cela peut tenir à l'emplacement exceptionnel qu'occupe la ville de Montflanquin. Comme le château de Biron, dont elle fait le pendant, en quelque sorte, elle est située au sommet d'un mamelon isolé de toutes parts. Les remparts , flanqués jadis de douze tours rondes, d'après la carte de Cassini, mais détruits aujourd'hui, bordaient partout l'escarpement et décrivaient une ellipse fort irrégulière. Il fallait donc songer, en traçant les rues, à ménager l'accès des portes qui devaient les terminer. Au reste, cette irrégularité-là est assez ordinaire dans les premières bastides.
Nous recommandons par-dessus tout à l'attention de nos lecteurs ces « andronnes » qui courent entre les rues, d'une extrémité à l'autre de la ville. C'est grâce à cette ingénieuse invention qu'aucune parcelle de terrain n'est perdue ; que tous les emplacements sont abordables en arrière comme en avant; que les maisons enfin peuvent être rangées dans un ordre parfait.
Le plan de Montflanquin est, en somme, celui de Montpazier, cette merveille de régularité dont nous nous sommes longuement occupé déjà, et dont nous nous occuperons encore. S'il reste à perfectionner, à épurer ce type naissant, à en mieux étudier les détails, du moins il n'y a plus rien à inventer. Mais tandis que Montpazier est de 1284, Montflanquin remonterait à la première moitié du xiir siècle, entre 1240 et 1250. Si ces dates, données par la « Guienne Monumentale » , se trouvent exactes, et rien en tout cas ne nous autorise à les contester, Montflanquin aurait précédé , non-seulement les bastides anglaises, mais Villeneuve-d'Agen , mais Aigues-Mortes
elle-même. Ce serait le point de départ incontestable de ces beaux plans de villes que nous nous appliquons à faire connaître.
Nous admettrions d'autant plus volontiers cette hypothèse, que nous avons vu, l'on s'en souvient, Gauthier de Rampoux, le bailli de Mont* flanquin précisément , présider, de concert avec Pons Maynard , à la construction de Gastillonnès ' en 1259; et, décidément, les ageats les plus élevés de. l'autorité , les sénéchaux comme les baillis , Amaury de Craon ^ et Jean de Grailly, comme Gauthier de Rampoux, ne dédaignaient pas , il faut le croire, de se faire ingénieurs pour la fondation des bastides^.
Après ce retour vers l'origine des bastides , nous retenons le cours de notre travail, et nous allons maintenant chercher dans les siècles suivants des termes de comparaison à nos villes du xiii* siècle.
Le XIV* siècle , sauf les premières années on Ton a cottthiué sur quelques points l'œuvre commencée des bastides, ne présente rien à nos éttt<tos. Cest, pour la France, un temps d'accablante fiscalité, puis de guerres désastreuses. La prospérité nationale n'était point alors en progK^ ; et il en est encore ainsi au xv* siècle, dont 4p secoiide moitié a été employée à réparer les mines de l'invasion anglaise : il faut arriver h la renaissance pour voir reparaître des bastides. — La première notis est signalée par M. Ghoisy, architecte de Yitry^le-François, et n'est autre que la ville même qu'il habite. Un extrait de la coutume de Vitry donae des détails authentiques sur la fondation de cette bastide de François I".
a La paix faite, le roi François P% connoissant que les montagnes voisines (de Yitry en Perthois) commandoient cette place, la rebâtit dans la plaine, sur une petite éminence au-dessus d'un village appelé Maucour ou Montcour, lui donnant une forme carrée qui décline de vingt-deux degrés et demi du midi ; tellement que les quatre principaux vents y sont rompus par les angles des rues et s'y purifiait avant qu'ils arrivent au cœur de la ville, où l'on voit une grande place d'armes en même forme régulière , du centre de laquelle sortent quatre principales ruas, qui en produisent de moindres, et celles-ci d'autres plus petites; le tout paroissant comme un parterre quarré «t découpé à droite ligne en chaqpie quartier; faisant pente
4 . Inutile de dire que Castillonnèa a aussi des rues couvertes , et qu'elle ressemble parfaitement à Montflanquin, sa voisine.
t. Nous n'avons pas expliqué dans notre précédent article pourquoi cet Amaury de Craon , parent d'ailleurs des rois anglais , avait été appelé à fonéar ia iraotide de Craon , bie» loin de l'Anjou, sa patrie. C'est qu'il était possessioané en SainkA^, comme héritier d'une grande maison de ce pays.
sur la rivière de Marne , un quart de lieue au-dessus de Tembouchure de celle de Sault qui descend de Yitry en Perthois. Ce plan fut ainsi tracé par un excellent architecte romain j qui voulut lui donner quelque ressemblance à ce que Julius Solinus dit de l'ancienne Rome, quœ facta erat ad cequili^ briunij pourquoi Plutarque Tappeloit TeTpoywvov, comme Petrus Crinitus a très-bien observé, L. ir, de honest. disciplin.y cap. IX. Ce grand prince appela celte nouvelle ville de son nom propre, Vitry-le-François , et lui donna pour armes sa devise, qui est une Salamandre entre des flammes ; la gratifia , par ses patentes du mois du mai 1 544 , de grands privilèges, foires et marchés, avec juridiction sur les forains n^ociants pour les contrats qui s'y passent, à l'instar de la ville de Lyon. »
L'histoire est curieuse et la description fort claire; mais c'est un panégyrique, et nous devons, nous, faire une petite part à la critique. D'après le plan, très-joli et fort bien fait, et d'après les autres documents que M. Choisy a eu l'obligeance de nous procurer, nous voyons que les deux rues maitresses de Yitry ne se croisent pas au milieu de la place d'armes, parce qu'on a voulu, avec raison, qu'une portion de ce vaste espace fût interdit aux voitures pour l'agrément des promeneurs. Alors pourquoi ne pas diriger d'abord ces rues vers les angles, comme au moyen âge, puisqu'il faut s'y rendre en faisant le tour de l'enceinte réservée? Il n'était pas inévitable de changer ainsi de direction quatre fois, à angle droit, pour traverser la ville. Quatre rues moins larges se coupent à des intervalles réguliers et partagent la ville en seize quartiers d'égale étendue; mais toutes les voies secondaires^ qui subdivisent ces quartiers, n'offrent guère de régularité dans leur disposition et ne se correspondent presque jamais. On dirait qu'on s'est volontairement écarté de la symétrie en ce point, si l'on pouvait trouver à cela quelque motif. Peut-être cet « excellent architecte romain » avait-il tout simplement négligé de tracer les petites rues que les habitants auraient pu ouvrir à leur fantaisie, sans règle et sans plan.
On vivait en pleine renaissance, en 1544, et la mode était aux Italiens : le roi ne pouvait manquer de faire choix d'un ingénieur de ce pays. Ce premier fait établi , il n'est pas étonnant qu'en fondant une ville i*égulière et carrée, on se soit flatté d'imiter Rome. Il fallait, tant bien que mal, tout rattacher à l'antique. L'influence de Yitruve est d'ailleurs évidente dans ce récit de la fondation de Yitry, calque fidèle de la pensée de l'architecte romain. Sans les préceptes du maître, aurait-on songé à se garer des quatre principaux vents du ciel !
Yitry-le-François n'était pas une bastide, en ce sens qu'on n'avait pas à
la peupler : elle succédait immédiatement à une ville déjà considérable. Aussi le nouveau plan a-t-il été construit sur de vastes proportions. Le carré qu'il forme n'a pas moins de six cents mètres de côté, sans compter les remparts munis de sept bastions à la moderne. — Une autre ville neuve, vraie bastide cette fois, existe en Champagne, non loin de Vitry. C'est Charleville, fondée en 1606, dans le Rbételois, par Charles de Gonzague, duc de Nevers. Œuvre considérable d'un grand seigneur, comme Henrichemont dont nous allons nous occuper bientôt, elle nous semble appartenir à la renaissance plutôt qu'aux temps modernes.
Au centre de Charleville se trouve une place d'armes semblable à celle de Vitry. Les rues maltresses l'abordent par le milieu et sont bordées de maisons régulières, à toitures d'ardoises. En arrière des maisons, comme à Vitry, se trouvent de grands terrains inoccupés, ce qui n'avait pas lieu au moyen âge. Un seul point mérite une attention particulière : c'est que le plan général est en octogone. Est-ce encore par déférence pour Vitruve? Ne serait-ce pas plutôt pour rendre meilleure et plus forte l'enceinte bastionnée? Nous ne savons au juste, mais Charleville est incontestablement une bastide des mieux réussies, à laquelle ne manque ni la grandeur, ni la population. Peut-être doit-on s'en étonner, en songeant qu'elle est du xvii' siècle et que la royauté, pas plus que la centralisation, n'ont rien à revendiquer dans ce succès. Une exemption d'impôts, octroyée par les Gonzague, maintenue par les Condé, a suffi pour attirer dix mille habitants à Charleville.
Deux ans après la fondation de Charleville, en 1608, le duc de Sully tentait la même entreprise dans ses terres du Berry, mais avec un succès différent. Il y a du reste entre les deux bastides autre chose qu'un rapport de dates, car Charles de Gonzague, l'auteur de l'une, vendait, en 1605, au prix de deux cent dix mille livres , les seigneuries où l'autre fut fondée. Le plus riche des deux fondateurs augmentait à propos ses ressources pécuniaires et son futur imitateur diminuait d'autant les siennes. M. de Girardot a bien voulu nous communiquer d'abord le plan projeté pour cette bastide de Sully, nommée « Henrichemont » , puis tous les marchés relatifs à sa construction, ainsi que l'analyse qui en a été faite par M. Raynal dans son ce Histoire du Berry ». Nous ne saurions mieux faire que de transcrire tout simplement cette partie du travail du savant procureur général de Caen.
a Au milieu de tant de seigneuries , il en était une, le franc-aleu noble ou principauté de Boibelle, qui jouissait de tous les privilèges d'un État souverain. Le duc de Sully forma le projet d'y construire une ville. Il voulait
évidemment, grâce au pouvoir saas contrôle qu'il exerçait dans ce petit royaume , assurer un lieu de refuge à ses co-religionnaires , et créer un asile où le culte protestant pût librement et impunément s'exercer.
« Le 24 décembre 1608 , au bourg de Boibelle , en présence de François Le Mareschal, sieur de Gorbet, trésorier-général des finances, que nous avons vu jouer un assez grand rôle à Bourges pendant la Ligne , et de Pierre Éverard, secrétaire de la chambre du roi, il conclut un marché pour la construction de la nouvelle ville, avec Hugues Cosnier, entrepreneur du canal de Briare, Jouas Robelin, maître maçon de Paris, René Besnard et René Yillette, marchands de Tours. J'ai cette convention, revêtue de la signature de Sully, sous les yeux; et certes, il existe en Europe bien peu de villes ou de bourgades qui puissent ainsi montrer leurs titres d'origine. L'emplacement choisi par le duc était un plateau peu élevé, auprès de l'ancien bourg de Boibelle, dans le voisinage de la Petite-Saudre; et, en souvenir de son maître, Sully lui donna le nom d'Henri-Mont ou HenrichemonL On devait élever d'abord l'enceinte de la ville , sous la forme d'un vaste carré : chaque côté aurait 256 toises d'étendue et serait protégé par de autes murailles et de larges fossés. Dans cette enceinte , Sully voulait que l'on construisit d'abord une église, un temple, un collège, seize corps de logis , une hôtellerie et une halle. A Textérieur, ces bâtiments devaient être « embellis de grands pilastres de briques, comme aussy les portes , fenestres « et entablement garnis de briques , suivant le plan qui en seroit baillé. » Il n'était permis à personne de commencer à bâtir avant que toutes ces constructions ne fussent achevées.
a La première pierre fut posée le 13 avril 1609, au logis de M. Descures, intendant des turcies et levées des rivières de Loire , Cher et Allier, et qui semble avoir été chargé par Sully de la direction de ces importants travaux. Ce logis était sur la grande place, à laquelle on donna le nom de place de Béthune. Les quatre portes de la ville reçurent les noms de la reine et des jeunes princes, porte Marie, porte Dauphine, portes d'Orléans et d'Anjou. On dit qu'au-dessus de la principale entrée , on avait le projet de graver, sur une table de marbre, la pompeuse inscription suivante :
» L'an 1609 de la mort d'un seul pour le salut de tous, le xx*" du règne ff plus fleurissant de Henry IV* du nom , monarque des François, Roy des a batailles, toujours auguste et victorieux, père et restaurateur de Testât en a France et de la paix au monde, au troisième mois de l'an, dont le nom est c' sacré à sa mémoire, Maximilien de Béthune, duc de Sully, marquis de « Rosny, sire d'Orval, prince souverain de Boisbel, pair et grand-maistre