‹ Annales archéologiques (volume 5)Chapitre 2 sur 82 · II INTRODUCTION · texte numérisé non relu

II INTRODUCTION

bâtie. Il peut y avoir de rintérêt à lire la description des statues qui décorent la cathédrale de Paris, à étudier les images peintes sur les vitraux de la cathédrale de Chartres et les tapisseries de Reims, à déchiffrer les figures d'Amiens et les chapiteaux de Vezelay ou d'Autun. Toute l'iconographie chrétienne, qui commence à la représentation des personnes divines et avant la création, qui se poursuit à travers l'Ancien et le Nouveau Testament, qui se continue dans les faits extérieurs et la pensée profonde du moyen âge, pour aboutir aux « jugements derniers » dont se décorent nos plus colossales églises, l'iconographie chrétienne offre un champ immense et presque en friche. Quant à l'iconographie civile, elle n'est égalée en importance que par l'iconographie militaire ; il n'y a certainement rien de supérieur en intérêt à la représentation peinte ou sculptée des arts et des métiers au moyen âge.

11 serait important de donner le résultat des recherches entreprises dans t(Hite la France, même à l'étranger, sur le nom, la patrie, la condition politique et sociale, les mœurs, le salaire, les procédés techniques, l'habileté, la vie entière des artistes du caoyen âge et de la renaissance ; sur les architectes, sculpteurs, tailleurs de pierre, peintres, noiniaturistes, orfèvres, émailleurs, muaiGienâ, à qui nous devons nos cathédrales, nos châteaux, nos hôtels de ville, nos maisons particulières, nos plus beaux manuscrits,, nos meubles les plus charmants^ nos chants les plus anciens.

Une grave question s'agite en ce moment, celle de la réhabilitation du plainechant pur dans les égUses, et l'expulsion, au moins temporaire, de la musique moderne, dont le système harmonique et mélodique même ne paraît pas convenir à la gravité des offices religieux. Cette question, déjà ébauchée par plusieurs journaux, a produit une certaine sensation. 11 faut donc absolument savoir ce qu'était le chant français aux xir et xiii* siècles, pendant la grande période de l'art ; il faut savoir si l'hannonie ou le faux bourdon d'alors ne vakit pas bien l'hannonie de notre temps. L'étude de la liturgie gagne aussi de jour en jour; on n'est pas d'accord sur la beauté des missels et des bréviaires qu'on a réformés depuis le xvir siècle. Les vêtements sacerdotaux sont eux-mêmes soumis à la critique, et leur fonioe actuelle, comparée à leur forme ancienne, est jugée avec séviéritéw Les costumes civils et militaires, que les artistes et les historiens doivent connaître pour composer convenablement des statues, des bas»4*eliefs, des tableaux et des récits, veulent être l'objet d'uae étude sérieuse*

Journellement on est consulté sur le style qu'il convient d'adopter dans la construction des églises nouvelles; sur la confection des autels, des stalles et des ehair^s ; sur le mauvais effet, dans un monument religieux, de tableaux à l'huile et dâtaobés de la muraille; sur l'inconvenanoe de réclairage au.ga£.et des pavés

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de salles à maiiger dans les eanctuaires; sur remploi ridicule et ruineux de& cimenls romains, mastics, asphaltes et bitumes pour raffermir des pierres go-* tliiques ou ramanes. Des conseils suivis sont à donner sur tout cela.

Enfin, Ton vient de fonder et d'ouvrir un musée national, un musée du moyen âg«, au palais de» Thennes et à riiôtel Cluny ; c'est, pour Tarchéologie chrétienne, une ère nouvelle et qui veut nécessairement un organe nouveau.

Des publications nombreuses et vouées à Tarchéologie existent déjà : mais les unes chancellent; les autres ne traitent que d'archéologie païenne ; celles-ci ne s'occupent que des intérêts d'une société d'antiquaires ou d'amateœrs; celles-là, comme le» Bulletin archéologique » du Comité historique des arts et monuments, n'admettent pas de dissertations, ont un caractère officiel et ne se trourent pas dans le commerce. Aucune ne paraît à époque fixe et ne donne les avantages d'une sérieuse périodicité; aucune ne cultive le domaine complet de l'archéologie, qui est de connaître le passé tout eotier pour deviner et préparer l'avenir.

Ici vient se résumer notre pensée sincère, et nous insistons particulièrement sur ce point impoi-tant. Nous voulons, en effet, étudier l'archéologie païenne et chrétienne, l'archéologie de l'Asie, de l'Egypte, de la Grèce, de Rome; celle de» nations de l'Europe occidentale sous les civilisations antiques et modernes, du paganisme et du moyen ftge. Le moyen flge, qui n'est pas le plus connu, malgré son puissant intérêt, sera étudié avec une prédilection particulière ; mais un tra* vail sur l'iconographie égyptienne, sur les cérémonies religieuses et la statuaire de la Grèce, sur les usages domestiques et les peintures des Romains, sur les médailles et les inscriptions antiques, sur les vases grecs, les monuments pelasgiques ou cyclopéens, et sur bien d'autres objets encore, sera toujours accueilli avec empressement, lorsque, nourri de savoir et surtout de bon sens, il sera con* venablement écrit. Noue deuïandonft à la science qu'elle se pare, et à l'érudition qu'elle se fasse littéraire ; nous voulons qu'un article d'archéologie soit clair, rédigé avec talent et facile à lire. La science ne perd pas à se vêtir élégamaïient, pas plus qif une belle personne à se bien habiller. Il ne peut pas y «voir d'incompotiWKté entie T érudition et la littérature; les pédants seuls ont proclamé le contraire.

Notre publication, à laquelle nous donnons avec intention le titre un peu grave d^* Annales Archéologiques », se divisera nécessairement en quatre parties.

Sous ce titre, Conservation, la première partie comprendra tout ce <fui est relatif, comme théorie et surtout comme pratique, à l'entretien, la réparation, la restauration, l'abandon, la mutilation, la destruction des monuments bâtis, sculptas, peints, même écrits et notés. €'est là que sera examinée en détail la restauration infligée à l'églîse Saint^Denis et celle qu'on prépare à Notre-Dtone

IV INTRODICTION.

de Paris. On peut considérer ce chapitre coname analogue à celui que les journaux politiques intitulent « Premier-Paris»; ce sera la partie de la polémique, le véritable champ de bataille de l'archéologie. Toutefois nous n'aborderons cette partie délicate qu'après la publication de nos premiers cahiers.

Le monument conservé, on l'examinera. Alors, sous le titre d' Étude, arrivera la seconde partie. On le répète, les œuvres de toute civilisation, de tout âge, de toute nature et destination prendront place ici. L'architecture, la sculpture, la peinture, la musique, -la poésie, la mimique ou l'orchèse, et les cérémonies seront successivement l'objet de travaux détaillés. Sous chacun de ces chefs principaux viendront se grouper les subdivisions. C'est ainsi qu'autour de la sculpture se rangeront l'orfèvrerie, la fonderie, la numismatique, la glyptique, la céramique, la menuiserie ; comme autour de la peinture, les fresques, les encaustiques, les vitraux, les émaux, les miniatures des manuscrits, les tapisseries et les broderies. Les anciens vêtements sacerdotaux, qui existent encore en France, seront décrits et dessinés dans un travail étendu. C'est aux cérémonies religieuses que reviennent la liturgie proprement dite et le plain-chant ou la musique sacrée, vocale et instrumentale, mélodique et harmonique. 1^'iconographie , la chrétienne particulièrement , rentre dans cette seconde partie ; nous y donnerons, escortées de notes assez détaillées, les observations que nous avons faites en Grèce, surtout à Mistra, aux Météores de Thessalie, à Salonique» à Constantinople et au mont Athos. La série des articles dans lesquels sera distribué notre travail composera un « Manuel d'Iconographie grecque et latine »; nous aurons soin que ce manuel soit réellement complet. Nous apporterons enfin sur les artistes du moyen âge et de la renaissance les renseignements déjà nombreux, qui sont en notre possession.

Savoir, c'est prévoir. Comment le passé peut-il être utile au présent et même à l'avenir? Le monument étudié et connu, que peut-on raisonnablement en extraire pour la construction et l'ameublement des monuments modernes, des édifices publics, des maisons et des églises? Le règne des styles grec et romain est définitivement aboli. Avec le Panthéon de Paris, le pseudo-grec, qui a eu la vie dure et longue, agonisait; il vient de mourir dans la Madeleine. Quant au style pseudo-romain, il est en train de se suicider à Saint-Vincent-de- Paul. C'est à l'art chrétien qu'on demande aujourd'hui des inspirations pour les monuments chrétiens. Mais cet art est latin et byzantin dans l'origine; puis roman vers le xr siècle; puis gothique jusqu'au xvf. Le xvi* est païen : c'est ce siècle libertin qui se laissa prendre et séduire par la renaissance. De tous ces styles divers, celui qui obtient la faveur à bon droit, c'est le gothique du xiir. Souvent prêtres, antiquaires, architectes, propriétaires nous écrivent

INTRODUCTION. v

de divers points de la France, pour nous dire qu'ils ont une église à bâtir, à sculpter, à paver, à voûter, à décorer de vitraux, à meubler d'autels, de stalles, de chaire, de bancs, de reliquaires, de châsses, de vases sacrés; qu'ils ne savent comment s'y prendre, ni quel style ou quel artiste adopter.

Les hommes pour exécuter et les modèles à choisir manquent. L'un des buts essentiels des « Annales Archéologiques » est précisément de donner ces modèles et de faire connaître les artistes instruits et habiles. Nous offrons ici, même, avec cette introduction, le plan et la coupe d'une église paroissiale bâtie à Nantes par M. Lassus. Le style de cet édifice est du plus beau xiii* siècle; antérieur à saint Louis, il répond à la fin du règne de Philippe-Auguste. Cette église sera sculptée, peinte et meublée selon les exigences de la même époque. La quantité et le prix des matériaux, bruts et travaillés, seront discutés dans des devis particuliers, pour qu'on puisse se rendre compte de ce que coûteraient à bâtir, en ce moment même, des églises de ce genre. En agrandissant les dimensions du type qui sera offert, on pourrait avoir une cathédrale ; en les amoindrissant, on obtiendrait une église de village. Les dessins et le texte seront exécutés d'après cette double vue. On aura soin également de comparer, dans le devis, le prix d'une église ogivale à celui d'une espèce de temple comme la Madeleine ou d'une sorte de basilique comme Notre-Dame-de-Lorette. L'orfèvrerie, les vêtements sacerdotaux et même les livres liturgiques pourront être décrits et dessinés comme complénïent de cette église modèle. Après ce type d'un édifice ogival, nous en offrirons d'autres en plein cintre et de pur style roman; M. Viollet-Leduc veut bien se charger de les bâtir, et M. Bœswilwald de les meubler. Telle est la troisième partie de nos « Annales ». Cette partie , que nous intitulons Pratique, est la conséquence forcée des deux premières; ce sera l'application de nos théories, la mise en œuvre de nos idées.

Dans la quatrième partie, qui comprendra les Mélâivges, nous donnerons toutes les nouvelles archéologiques relatives à l'étude, à la découverte et à la conservation des monuments. En outre, un article de bibliographie, suffisamment étendu , fera connaître toutes les publications importantes , périodiques ou non , d'archéologie ancienne ou du moyen âge, étrangère ou nationale. Les recueils périodiques ou les livres qui se publient à l'étranger, particulièrement en Italie, en Allemagne, en Angleterre et même en Espagne, pourront être l'objet d'un compte-rendu spécial. Nous tâcherons même de revenir sur le passé et de donner, petit à petit, le catalogue raisonné des livres étrangers ou français publiés depuis longtemps sur l'archéologie antique, et principalement chrétienne.

Voilà le programme que nous avons la ferme intention de remplir; nous

¥ï INTRODUCTIOIf.

offrons pour garant de notare volonté ce que noua avons publié jusqu'à ce jour dans plusieurs journaux, dans des revuee et dans des livres de longue haleine. Mais, grâce à Dieu, nous ne sonunes pas abandonné à nos seules forces. M. le baron de Guilhermy, avec lequel nous avons ^ns cesse étudié ei eonnbattu , nous prête un appui fraternel et constant De savants membres du Comité historique des arts et monuments nous promettent leur collabora^ tîon ; de ce nombre est M. le comte de Montalembert, qui n'a pas tout dit sur le vandalisme ni tout écrit mif Tart chrétien. Enfin, nous ferons connaître des architectes, des sculpteurs, des peintres, qui tiendront pour nous la plume et le crayon tout à la fois, quand il nous faudra un article ou un dessin. On est ordinairement, dans notre école, archéologue et artiste en même temps, coinme on Tétait au moyen âge. En province, nous avons pour collaboratews naturels les nombreux correspondants (pluç de cent cinquante) du Comité historique des arts et monuments ; presque tous sont nos amis. A Tétranger, le Comité se ramifie dans d'autres correspondants qui s'engagent à ôtre des nàiores.

Pour le plain-ehant et Thistoire de la musique ancienne, nous avons à nous M. Danjou, organiste de Notre-Dame de Paris; M. L. Fanart, organiste à Notre-Dame de Reims ; M. Félix Clément, organiste à la Sorbonne ; M. E. de Cottssemaker, que recommandent hautement Y • Histoire de Tharmonie au moyen âge » et un livre capital sur Hucbald; muneien franco-belge du ix* siècle.

Nous essaierons enfin de nou^ des relations avec des hommes et des pays qu6 nous ne connaissons pas assez en France. Nous devrons raconter ce que rittfatigable Pugin accomplit en Angleterre ; ce que les ingénieux de Lassaulx et Heideloff exécutent, l'un sur les bords de la Moselle et dû Rhin, l'autre dans les plaines de Nuremberg et de Ratisboiuie; ce que M. le baron Fer- (Mnand de Roisin et M. A. Reichensperger écrivent à Ronn, à Trêves ou à Cologne; ce que l'on entreprend en Ravière, où l'illustre Sulpice Roisserée tient le sceptre de l'archéologie chrétiwine. Nous ferons des excursions à Qsford et à Rirmingham, à Cologne et à Munich, capitales en Angleterre et en Allemagne de l'art et de l'archéologie du moym âge; ceux qui nous y guideront s'appellent eux-mêmes Pugin, Roisserée, de Lassaulx, de Roisin, Reîehensperger. Le pieux Overbeck, en qui renaissent la sainteté de Angelico de Fiesde et le génie du Pérugin ; M. Albert Way , directeur de (a Société des Aitti^aires de Londres, et surtout M. TticHnas Wright, promote«yr du Conpîté anglais des arts et monuments, nous donneront des renseignements écrits ou graphiques.

MaintoDiant donc qu'on nous vienne en aide, et qu'on nous accorde un

INTRODUCTION. vu

concours efficace pour donner plus de vie à nos opinions et pour traduire plus promptement nos idées en faits. Du reste, nous avons déjà reçu des encouragements honorables et nombreux; on nous a même dit qu'avec une publication comme la nôtre nous tenions dans notre main l'archéologie quant au passé, et Tart quant à l'avenir. Sans nous charger d'un orgueil ridicule, en prenant à la lettre un compliment pareil, nous avons du moins la conscience que nous entreprenons une œuvre utile, et qui doit exercer une certaine influence sur les artistes et les archéologues. Nous voulons que cette publication soit l'organe de l'apostolat archéologique et conune un instrument de la renaissance chrétienne dans l'art, qui préoccupe en ce moment tous les esprits. Ce n'est pas, on le voit, la confiance qui nous manque, et nous avons de notre œuvre une idée assez haute pour en être porté, comme nous allons la porter nous-même.

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PAR DIDRON AÎNÉ, A PARIS

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PAR DIDRON AÎNÉ, A PARIS

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HISTOIRE DD MIHBB

PAR DIDRON AÎNÉ, A PARIS

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BISTOIHE DO KIHBB

ANNALES

Avant d'entrer dans l'iconographie, il faut parler d'un caractère qui revient fréquemment en archéologie chrétienne et qui souvent, à lui seul, sert à définir le personnage qui en est décoré : c'est la gloire.

La gloire est un ornement que les artistes, peintres et sculpteurs, mettent» soit autour de la tête , soit autour du corps de quelques personnages; c'est un attribut qui sert à caractériser certaines figures, comme la crosse ou le sceptre désignent un évêque ou un roi. Lorsque cet attribut s'applique à la tête, il s'appelle NIMBE. Dans ce cas, il est analogue à la couronne pour la signification; mais il en diffère essentiellement pour la position , si ce n'est pour la forme. La couronne est ronde et le nimbe est presque toujours circulaire ; mais la première se place horizontalement sur la tête, que le second environne verticalement. Voyez à la planche d'iconographie, numéro 1, la tête de Gharlemagne. Cette tête occupe le haut d'un beau vitrail qui orne le collatéral gauche de la cathédrale de Strasbourg. Gharlemagne porte la couronne royale et le nimbe; on lit, dans la circonférence du nimbe : Karolvs. magnvs. rex. Ce vitrail, comme la série des quinze rois ou empereurs de ce bas-côté, est du xi* ou XII' siècle ; mais il a été restauré au xiv*. Les fleurons de la couronne et l'inscription du nimbe datent de cette restauration.

Le nimbe est un insigne qu'on pourrait quelquefois appeler microscopique quant à ses dimensions, mais qui est toujours majeur en importance. Un sculpteur qui fait ou refait une statue gothique, un peintre qui restaure un ancien I *

vitrail ou une vieille peinture à fresque , un antiquaire qui s'occupe d'iconographie chrétienne, doivent faire la plus scrupuleuse attention à ce caractère qui entoure la tête de certaines figures, sous peine, s'ils l'omettent, de rabaisser un saint et de n'en faire qu'un homme, et, s'ils en gratifient qui ne devrait pas l'avoir, de transfigurer un simple mortel en un dieu. Cette erreur est fréquemment commise par les artistes contemporains qui représentent des scènes religieuses. Ainsi , il y a quelques années, fut exposé un vitrail où l'on avait figuré des saints et Jésus. A l'un des saints, un simple évêque , on avait mis l'espèce de nimbe qui ne se donne qu'à Dieu, et Jésus avait été dépouillé du signe dont les artistes chrétiens ont constamment caractérisé sa divinité; en conséquence, de Jésus on avait fait un homme, et de Tévéque un dieu. Le nimbe est donc, en iconographie, ce que les doigts ou les mamelles sont en zoologie : un caractère assez petit pour l'œil , mais très-important pour l'idée.

Non-seulement le nimbe environne la tête , mais quelquefois aussi il orne le corps entier : dans ce cas , il doit prendre un autre nom , afin que deux ornements, toujours très-différents de dimension et presque toujours de forme, soient parfaitement distincts l'un de l'autre. Quant à présent, et cette dénomination sera justifiée plus bas, nous appelons auréole le nimbe du corps.

Le nimbe de la tête et l'auréole du corps diffèrent notablement. Cependant tous deux, composés des mêmes éléments, sont quelquefois figurés de la même manière. Us traduisent d'ailleurs la même idée : l'idée de glorification, d'apothéose, de divinisation. Il est donc nécessaire qu'un seul mot comprenne la réunion des deux ornements et soit l'expression générique de ces deux espèces de nimbe. En conséquence, nous avons dû appeler gloire le nimbe et l'auréole réunis ensemble. Pour nous, le nimbe est spécial à la tête, l'auréole est spéciale au corps, et la gloire s'étend à celle-ci et à celui-là tout à la fois. Voyez, à la planche , le n" 2. Ce dessin est tiré du « Spéculum humanae salvationis » , beau manuscrit italien du xrv* siècle, qui appartient à la Bibliothèque Royale. Le cercle elliptique, dans lequel est inscrit Jésus, est une auréole. La traverse qui coupe cette ellipse par le milieu est l'arc-en-ciel ou les nuages, tels que les Italiens les faisaient à cette époque. Cette traverse sert d'appui au Sauveur montant au ciel après sa résurrection. Jésus-Christ a le nimbe à la tête et l'auréole au corps; il est, par conséquent, enveloppé de la gloire complète.

Définition du nimbe. — Nimbe vient du latin « nimbus» , qui n'est pas sans affinité de consonnance et de signification avec le mot grec vwpaç, lequel a pour racine viçco. Le verbe vtçw, vtçetv, signifie neiger, arroser, mouiller; viçiç veut dire neige, ondée , rosée, goutte de pluie, et même grêle par extension, t Nimbus » a la même signification que le substantif grec viç«ç ; de plus, il veut dire

nuée, nuage; c'est-à-dire, le lieu où se forme la pluie, la grêle, la neige, que traduit le mot grec. Par extension, « nimbus » désigne le char aérien, la nuée qui, dans Virgile, sert de voiture aux dieux; par métaphore, il signifie un voile de femme, un voile fin et transparent, c'est-à-dire de l'air devenu étoffe, du vent tissu, un nuage de lin, comme auraient dit les anciens Grecs. Ainsi Isidore de Séville déclare, dans ses t Origines » , livre xix, chapitre 31, que le nimbe est une bandelette transversale , en or, cousue au voile et que les femmes portent au front : « Nimbus est fasciola transversa, ex auro, assuta linteo, quod est in fronte fœminarum. »

Les Romains disaient « nimbus florum, nimbus saxorum, nimbus sagittarum, nimbus equitum, nimbus numismatum, «pour désigner cette pluie de fleurs qui tombent des arbres, cette neige odorante du printemps , comme un illustre poëte, M. V. Hugo, a dit de nos jours; cette grêle de pierres ou de flèches dont on écrase et dont on perce l'ennemi ; cette nuée de soldats qui obscurcissent l'air par la poussière que soulève le galop des chevaux ; ces poignées ou cette grêle de monnaie qui se jetaient au peuple en signe de largesse et de joyeux avènement '. Cette pluie, cette neige, cette grêle, cette nuée, sont autant de métaphores qui complètent, en l'éclaircissant, le sens de« nimbus » et de vtçàç.

Les artistes ont peu respecté l'étymologie; car le nimbe, qui devrait toujours représenter, soit un nuage, soit des flocons de neige, se montre sous la forme d'un disque, d'un cercle, tantôt opaque, tantôt lumineux et quelquefois transparent. On le voit sous la forme d'un triangle ou d'un quadrilatère ; sous celles d'une ou de plusieurs aigrettes de flamme, ou d'une étoile à six, huit, douze rayons, ou à rayons sans nombre. On ne connaît pas un exemple de nimbe dont la forme puisse se ramener exactement au sens qu'emporte le mot.

Forme du nimbe. — Le nimbe est presque toujours circulaire et en forme de disque. On en voit dont le champ du disque a disparu et dont il ne reste que la circonférence. Ce nimbe est quelquefois décoré de trois rayons minces ou larges, et qui font comme les trois branches d'une croix grecque. Ces croisillons sont tout unis ou ornés de perles et de cabochons, ou marqués de lettres grecques

4. « Monarchie françoise», par le P. Montfaucon; Discours préliminaire, p. xx. — Servius, commentateur de Virgile, disait au rv* siècle, après ces vers du livre I de T « Enéide » :

Nimborum in patriam , loca fœta furentibus austris , .£oliam venit.

« Nimbus nunc ventos significat; plerumque nubes vel pluvias... Proprie nimbi repentinaB et « praecipites pluviae ». (Virgile, in-4», édit. de Genève, 4636, p. 176. )

k ANNALES ARCHÉOLOGIQUES.

OU latines; ils sont fomnés de lignes droites et géométriques, ou de lignes qui rappellent les mouvements et conmie les ondulations de la flamme.

La circonférence du nimbe, à l'extérieur, est simple ou frangée, c'est-à-dire munie d'appendices qui ont ordinairement la forme de rayons droits ou flamboyants; quelquefois, comme à Saint-Remi de Reims, dans la circonférence du nimbe, en dehors, sont piquées deux tiges de tournesol, plante qui, dans le règne végétal, symbolise le soleil ou la lumière dont le soleil est la source. C'est une espèce de plumet double qui surmonte cette coiffure symbolique. Voyez à l'abside de Saint-Remi, dans la tribune, ce vitrail, qui date du xii* siècle. Il représente la vierge Marie et saint Jean évangéliste qui assistent à la mort de Jésus en croix et qui pleurent cette agonie de Dieu. Marie et saint Jean sont nimbés ; du sommet de leur nimbe partent deux tiges qui se croisent et qui portent chacune un tournesol. La figure donnée n* 3 est celle de saint Jean. Ce motif, curieux d'ailleurs, rappelle ces figures égyptiennes de la tête desquelles partent ainsi deux tiges qui se dressent et qui se terminent par une fleur de lotus. Le grand ouvrage sur l'Egypte est plein de ces figures.

Le nimbe est triangulaire. Cette forme est extrêmement rare en France; elle est assez fréquente en Italie et en Grèce, surtout à partir du xv" siècle. Voyez, n*4, le Père éternel, qui est tiré d'une fresque du mont Athos; des rayons partent de tous les points de son nimbe triangulaire.

Il est bitriangulaire, ou formé de deux triangles qui se coupent et forment comme une étoile à cinq pointes.

Le nimbe est carré : carré parfait, à côtés droits ou à côtés concaves.

Carré long, carré rectangulaire et en forme de table, suivant l'expression de Jean le Diacre, comme on le voit dans le dessin du n* 5. Mais de plus, et cette forme se rencontre fréquemment dans les manuscrits italiens, le nimbe ressemble à un voLUMEN, à un rouleau de parchemin déployé par le milieu et roulé encore sur les bords, à un rouleau qui n'a pas pris entièrement la forme plane; on dirait d'un cylindre qui n'est pas complètement devenu une plaque et dont les extrémités, sur lesquelles ne s'exerce pas une pression suffisante, s'arrondissent et se replient sur elles-mêmes. Séroux d'Agincourt, « Histoire de l'Art» , (peinture), a donné ce dessin, planche S7.

. Le nimbe est en losange , à côtés droits, comme on le voit à la tête du Père éternel, dans la Dispute du saint-sacrement (tableau de Raphaël); il est à côtés concaves, d'après d'autres exemples.

Quand le nimbe est circulaire et qu'il appartient aux personnes divines, il est toujours, sauf omission ou ignorance de l'artiste, partagé par deux lignes qui aboutissent à la circonférence et qui se coupent au centre, à angle droit.

Ces lignes forment quatre rayons; mais l'un d'eux, Tinférieur, est caché par la tête. Cette croisure du nimbe est de la plus haute importance ; l'exemple n' 6 sera complété par des dessins semblables, que nous donnerons successivement. Ce dessin n' 6 est tiré du manuscrit « Biblia sacra » , n' 6829 ; il montre les personnes divines créant Adam qu'elles soulèvent de terre. Le Saint-Esprit, sous la forme d'une colombe, a le nimbe partagé par une croix aussi bien que les deux autres personnes. Cette croix est un excellent caractère archéologique ; elle est l'attribut invariable de la divinité. Quelquefois on ne conserve du disque entier que les rayons ou croisillons qui en partageaient le champ. Souvent ces croisillons, quand ils ont la forme de rayons lumineux , se rapprochent et tendent à recomposer le disque ; mais du sommet de la tête et des tempes partent des pinceaux plus longs que les rayons d'intervalle. Dans ce cas , la circonférence, brisée en trois parties, ne donne, à proprement parler, que la forme d'une croix grecque, plus large aux extrémités qu'au centre.

Le nimbe prend encore d'autres formes. Plus bas il sera démontré que le nimbe n'est autre chose que la représentation du rayonnement de la tête ; or, ce rayonnement a été figuré de diverses manières. Tantôt la tête entière verse des rayons égaux en nombre et en dimension sur tous les points ; alors on a le nimbe circulaire. Tantôt des sources plus puissantes, plus épaisses et plus longues, s'échappent des tempes et du sommet du front, tandis que les autres points rayonnent faiblement; alors, en tirant une ligne de circonférence, pour réunir ces rayons d'inégale longueur, on obtient une espèce de losange à côtés concaves , comme celui qui a été signalé plus haut. Cette ligne n'est presque jamais tirée, ainsi qu'on le voit dans le dessin n° 7. En unissant tous ces rayons par une ligne de circonférence, on aurait un nimbe en losange et à côtés concaves. Ce dessin est tiré du Ms. 920 de la Bibl. Royale. La miniature est du xvr siècle.

Tantôt l'espace intermédiaire entre les trois grandes sources lumineuses ne rayonne nullement; alors le nimbe se résume en trois aigrettes composées chacune ordinairement de trois rayons seulement. Souvent un cercle relie ces trois pinceaux et forme le nimbe crucifère qui est si commun ; mais d'autres fois les trois faisceaux luiTiineux dépassent énergiquement cette circonférence, qui ne peut les contenir. (Voir n* 8.) Cette belle figure de Jésus imberbe, mais sérieux et d'un âge assez avancé, a été reproduite par M. de Bastard, dans son grand ouvrage, c Peintures et Ornementé des manuscrits » . Les croisillons du nimbe sont formés de trois faisceaux à trois rayons chacun ; les faisceaux partent du front et des tempes.

On verra que ces rayons vont tous en divergeant du centre à la circonfé-

rence, c'est-à-dire qu'ils sont resserrés à la base, larges et diffusa leur extrémité.

On remarque, surtout dans l'iconographie païenne, des nimbes dont les rayons, larges à la base et aigus à l'extrémité, sont également espacés et sortent de tous les points de la tête. Montfaucon, « Antiq. expliq. » , donne plusieurs exemples de ces rayons, qui sont ainsi aiguisés au sommet.

(Voyez notre n'* 9.) Ces sept rayons, également séparés, dépassent la circonférence du nimbe qui entoure la tête. Cette figure représente le soleil ; elle est tirée de l' t Antiquité expliquée » de Montfaucon, t. 1, pi. liv, p. 118. — On fera attention que le nombre des rayons qui entouraient la tête du Soleil colossal de Zénodore est précisément le même que celui du jeune Soleil dont nous donnons la gravure; chaque rayon allume une planète dont le soleil est le centre. L'étoile de Jules César, dit Suétone, brilla sept jours de suite. Cette forme, semblable à celle que les artistes donnent aux étoiles, rappelle exactement les couronnes radiées si fréquentes sur les monnaies grecques et romaines. Ces rayons offrent un contre-sens avec les faisceaux de lumière dont il vient d'être parlé, et un contre-sens, il faut le dire, avec la nature physique du rayon lumineux ; car, du centre à la circonférence, la lumière est divergente et non pas convergente. Dans ce dessin, les rayons sont reliés, non à leur extrémité, mais à tni-longueur, par un cercle ou un fil qui semble les assujettir. Quelquefois ce filet de circonférence est plus rapproché de la tête, et alors les rayons, au lieu de sortir de la tête, s'échappent de cette circonférence même sur laquelle ils sont fixés. Le nimbe, avons-nous dit, est un disque dont le champ est quelquefois strié de rayons ; dans ce cas, les rayons sont à l'intérieur de la circonférence. Ici la circonférence est en dedans et les rayons en dehors : c'est absolument l'opposé. Notre n" 10 est une figure tirée d'une pierre gravée dite « Abraxas» , amulette à l'usage des gnostiques. C'est une espèce de divinité panthée. Ce génie du monde est céleste par le soleil et la lune qui brillent dans le champ où il est gravé, terrestre par sa tête de lion, aquatique par sa queue de reptile, divin par son nimbe rayonnant de deux fois sept traits lumineux. Voyez « l'Antiquité expliquée » de Montfaucon, t. IV, p. 362.

La circonférence du nimbe est ordinairement marquée par une ligne circulaire continue, par un cercle parfait; cependant, chez les Romains surtout, comme le prouvent les médailles des Antonins, et chez les Indoua ( «Symbolique de Creuzer, traduite par Guignant »), cette ligne et ce cercle sont brisés en zigzags, et ils ont la forme d'un ourlet en dents de scie. La pointe de ces dents peut être regardée comme l'extrémité de cette foule de rayons qui partent de la tête, qui sont compactes jusqu'à la circonférence et qui, arrivés là, se détachent et poussent des pointes de tous côtés.

Enfin une forme qui semble antique, et que Ticonographie de la renaissance a très-souvent adoptée, c'est celle d'une langue de feu placée sur le front des génies. A la translation des restes de Napoléon, le 15 décembre 18&0, nous avons vu cette langue de feu éclairant le front des génies placés sur le pont du Carrousel et sur l'esplanade des Invalides. C'est avec cette flamme au front qu'aux xvir et xviii* siècles on représente ordinairement les apôtres sur lesquels, è la Pentecôte, descend le Saint-Esprit; alors les apôtres sont transfiguréi^, et, d'hommes grossiers qu'ils étaient, sont devenus des génies. Cette langue lumineuse, c'est l'étoile luisant au front de la statue de Jules César, et dont parle Suétone, « Vie des douze Césars » .

Telles sont les principales variétés du nimbe : ce qui reste à dire sur ce sujet comprendra d'autres différences encore qu'il sera facile de remarquer.

APPLiCATioîN' DU NIMBE. — En iconographic païenne, le nimbe se donne ordinairement aux divinités; assez souvent aux empereurs romains; quelquefois aux rois de l'Europe orientale et de l'Asie ; communément aux magiciennes ou prophétesses; presque toujours aux constellations personnifiées, et aux puissances bonnes ou mauvaises de l'âme humaine, de la nature et de la société.

En iconographie chrétienne, on décore du nimbe les personnes divines représentées isolément ou réunies dans la Trinité; on en marque les anges, les prophètes, la vierge Marie, les apôtres, les saints. Quelquefois aussi, mais plus rarement, on le donne à la personnification des vertus, à des allégories d'objets naturels ou psychologiques, à plusieurs constellations, à certaines qualités ou affections de l'âme. La puissance politique, les forces de la nature, le génie du mal, sont rehaussés de cet attribut; mais c'est assez rare, et seulement quand l'esprit païen déteint, pour ainsi dire, sur le génie chrétien.

NIMBE DE DIEU. — Dieu, commc les anges, comme les saints, porte le nimbe circulaire ou en disque ; mais, pour distinguer le Créateur de ses créatures, on a divisé le champ du disque divin par deux barres perpendiculaires, qui se coupent au centre et qui forment comme une croix grecque. L'un des croisillons, le pied de la croix, est caché par la tête qui s'appuie dessus; les trois autres sont visibles, et semblent s'élancer verticalement du sommet du front et horizontalement de l'extrémité des tempes. (Voir n* 11.) Cette Trinité est du xiV siècle, ou plutôt de la fin du xiir ; elle est tirée du manuscrit qui porte le nom de Louis, duc d'Anjou, et qui est une mine inépuisable pour les iconologues. On fera observer, pour en tirer une conclusion plus tard, qu'il n'est pas possible de distinguer ici IXieu le père de Dieu le fils. La Trinité est au f" 18â du manu* scrit coté Lavall., 127.

Que l'on ait eu réellement l'intention de décorer d'une croix le champ du

aimbe de Dieu, cela semble douteux ; il se peut que cet ornement, qui marque le nimbe des personnes divines, ne soit pas, cotnme on pourrait le croire, une forme empruntée à l'instrument sur lequel Jésus-Christ est mort. On comprendrait bien que le nimbe du Christ en fût orné ; mais pourquoi le Saint-Esprit et le Père porteraient-ils cette croix? Serait-ce, en quelque sorte, la livrée du Fils qu'ils arboreraient? ce serait peu convenable. D'ailleurs les dieux indous, les dieux bouddhiques portent cette croix dans l'auréole qui entoure leur tête, et l'on ne peut pas dire que ce soit à la croix du Calvaire qu'ils l'ont empruntée.

Quand on est un saint ordinaire, un mortel qui a reçu les honneurs de l'apothéose ou de la canonisation, on porte le nimbe uni, l'auréole toute simple, qui est le signe de la sainteté ; mais quand on est dieu, cette auréole doit être plus puissante. Non-seulement le corps entier est nimbé , c'est-à-dire est cerné de l'auréole proprement dite, comme on va le voir, mais le nimbe de la tête est rayé par une croix dont un croisillon part du front, les deux autres venant des oreilles ou des tempes. La tête entière rayonne ; mais cependant de cette tête partent trois sources principales qui s'échappent des trois parties essentielles du crâne : l'une sort du front, le vrai réservoir du cerveau; les deux autres s'élancent des tempes, où la vie afflue, se concentre, où elle bat dans de grosses artères. Le front, les tempes sont comme les trois points cardinaux de la sphère cérébrale. Quand Dieu est environné de l'auréole et du nimbe, et que le champ de l'une et de l'autre est strié de rayons lumineux qui s'exhalent de tout son corps, on voit ces rayons sortir bien plus abondanmient de la tête que du tronc, parce que la tête c'est presque tout l'homme. Le front et les tempes rayonnent plus abondamment encore, parce que le front et les tempes sont à la tête entière ce que la tête elle-même est au tronc : ils en sont les organes essentiels. Ainsi le dessin n° 12 représente Maya, la déesse indoue, pressant ses mamelles, d'où coule à flots la mer de lait qui engendre et nourrit tous les êtres du monde. Le voile des idées , ou prototypes de la création , entoure la déesse richement parée. Maya est environnée d'une demi-auréole ou d'un grand nimbe ourlé de zigzags à la circonférence , et dont le champ est strié de pétillements lumineux. En outre, à la hauteur et des tempes et du front, jaillissent trois gerbes de rayons qui correspondent exactement aux croisillons du nimbe divin de l'archéologie chrétienne. (Voy. « Religions de l'antiquité» , Atlas, planche 19, n* lOâ.) Plus bas on verra un enfant Jésus dont la tête rayonne ainsi par trois aigrettes de flamme. Ces aigrettes, ces croisillons représentent donc l'énergie des trois principales sources de la tête, plutôt qu'elles ne figurent la croix divine.

Cependant quelquefois, mais très-rarement, par exception et seulement lors-

qu'il s'agit de Jésus-Christ, c'est bien une croix, l'instrument de la Passion, qu'on a figurée derrière la tête du Sauveur. Le fait est évident sur un ivoire du XI' siècle qu'on voit au Musée du Louvre. Le Christ, sculpté sur ce curieux monument, pose sa tête sur une croix dont le sommet est plus long que les croisillons. Les trois branches ne sont pas reliées entre elles par une ligne circulaire, en sorte que la réalité d'une croix est bien plus évidente encore.

A une ancienne époque, sur un très-vieux sarcophage du Vatican, on voit le Christ barbu, debout sur la montagne mystique, d'où s'échappent les quatre fleuves du paradis terrestre. Jésus donne aux apôtres ses dernières instructions; il leur dit d'aller prêcher et baptiser dans tout l'univers , d'aller prêcher la parole écrite sur le volumen qu'il tient à la main gauche et qu'il leur tend, d'aller baptiser avec l'eau des fleuves sacrés qui roulent leurs ondes à ses pieds. Les apôtres , dont on ne voit que six dans la sculpture , trois à gauche et trois à droite, sont figurés sous la forme d'agneaux. Jésus-Christ lui-même est accompagné de son agneau symbolique, comme le Férouer, ou le type symbolique de l'homme chez les Persans, accompagne l'homme lui-même dans lequel il habite. Ces agneaux ne portent pas de nimbe, et la personne du Christ n'en a pas non plus, parce que le monument est plus ancien que l'époque où le nimbe fut adopté ; mais le symbole du Christ, l'agneau divin, porte sur le front, comme on porte une aigrette, la croix où Jésus fut immolé. A Arles, dans l'église de Saint-Trophime, chapelle du sépulcre, un tombeau qui provient des Aliscamps offre un Christ barbu, enseignant l'Évangile, assis dans une auréole arrondie par le sommet. Sur la tête du Christ, et comme implantée dans le crâne, s'élève une petite croix parfaitement caractérisée. Dans un angle de cette croix, en haut et à droite, est un crochet qui forme un P, le rho des Grecs. La croix équivalant à un chi (X) , on a ainsi le monogramme du Christ, XP, Xpi(jToç. Ces exemples sont plus concluants que les autres encore pour démontrer que les rayons qui partent de la tête de Dieu , et qui sont reliés par un cercle, doivent représenter une croix, lorsque c'est le Christ qui en est orné.

De plus, l'agneau de Dieu, dont on a le dessin au n** 13, et qui est dans Bosio { « Roma sotterranea, » page 627) , porte un nimbe qui est d'abord crucifère comme celui de plusieurs autres agneaux ; mais qui , en outre , offre chaque croisillon recroisé. Si donc les croisillons indiquent l'énergie divine, comme il est probable, il faut dire que cette curieuse particularité d'un nimbe à croisillons recroisés élève cette énergie à la quatrième puissance en quelque sorte. Une peinture romane de Montoire (Loir-et-Cher), près de Vendôme , et qui décore un des transsepts de la croisée de l'église, offre Jésus-Christ dans une gloire ovoïdale. Le nimbe qui entoure la tête est partagé par des rayons ; mais I. %

la traverse , dont le centre est caché par la tête dans les exemples analogues, est ici surhaussée et se montre tout entière. Cette traverse, entièrement visible, imprime à ces rayons une forme de croix plus évidente qu'à tous les autres nimbes semblables. Cependant les branches et le sommet de cette croix (le pied de la croix, s'il existe, est couvert par la tête) sont reliés par un nimbe, en sorte gue la forme générale ressemble à la boule du monde, telle que Dieu la porte ordinairement dans sa main. Ces trois bandes, qui forment la croix de Montoire , ne paraissent pas autre chose que les cercles qui assujettissent la représentation du globe terrestre. Jésus semble donc soutenir le monde avec sa tête, et cette sphère cerclée nous ramène directement à Ticonographie égyptienne, où nous voyons des personnages, la Lune et le Soleil, portant ainsi un globe sur leur tête*.

Les branches de ces croisillons du nmibe divin sont plus ou moins larges, plus ou moins déliées : quelquefois ce n'est qu'une ligne, un simple filet; d'autres fois elles occupent en largeur la moitié de tout le champ. Dans ce cas, elles sont ordinairement relevées de perles, de pierres précieuses ou d'autres ornements variés. Chez les Grecs, chaque croisillon porte une lettre dont les trois réunies fonnent 6 cov, l'être. La disposition de ces lettres varie : l'omicron est à gauche, et c'est le cas le plus fréquent, ou au sommet, comme dans le dessin n** 15.

Dans le Guide de la Peinture on lit : « Sur la croix qui divise les couronnes (nimbes) des trois personnes, du Père, du Fils et du Saint-Esprit, écrivez ces lettres : 6 <5v. C'est par ces mots que Dieu s'est révélé à Moïse dans le buisson ardent : iyô eipii ô wv. Disposez ainsi ces lettres : que l'omicron se voie sur la partie droite du nimbe, l'oméga sur la partie supérieure, le ny sur la partie gauche. On voit quelquefois l'o à gauche, mais iavec le v au sommet et Tw à droite. » Les Latins ont quelquefois imité ce motif; mais, au lieu de 6 wv-, ils ont mis REX, en trois lettres aussi , une pour c"haque branche visible de la croix. Voyez Gori, « Thésaurus veterum diptychorum » , vd. IIÏ, p. 79. Le dessin représente un Christ inscrit dans une auréole ovale, et sculpté sur un ivoire qui servait de couverture à un livre d^évangiles. Ce curieux monttment, qui provient du musée des Camaldules de Satnt-Michel « de Muriano » , de Venise, est d'une date incertaine ; mais il a dû être exécuté par un artiste latin qui avait étudié et qui aimait l'art byzantin. A l'Hôtel de Cluny , sur un ivoire. Dieu est représenté avec un nimbe crucifère portant les trois lettres R. E. X. sur les croisillons.

4 . Voyez tout ile «nusée du Louvre ; fejgnand tiiwrage ear d'Egypte ; ^le zodiaque de Denilevah ; les planches 29, tttt, a2, 33, 34, 35, eiic., deTatlasdes Jleligious de Faiitiquilé. C'est d'après un dessin de M. Launay, peintre à Vendôme et correspondant historique, qu'a été exécutée la gravure n** 1*4, où est figuré ce Christ de Montoire.

Les artistes, comme tes copistes du moyen âge, étaient souvent assex peu instruits : les copistes passaient un mot, une phrase ; les artistes oinettaieiit un caractère constant, soit par négligence, soit par ignorance. Il ne faut donc pas s*étonner si Ton rencontre sourent une des personnes divines sans nimbe, ou avec un nimbe uni et non croisé. De pareilles erreurs sont extrêmement fré-quentes, comme dans le dessin n" 16, qui représente l'ascension de Jésus-Christ, et qui reproduit une sculpture en bois farte en Italie au xiv* siècle.

Une erreur contraire, mais beaucoup moins fréquente que la premièr^v attribue le nimbe crucifère ou divin à un simple morteK Un ancien manuscrit de la bibliothèque d'Amiens montre en tête, dans l'intérieur d'un grand B décoré d'arabesques, un jeune homme imberbe, ceint d'un diadème, assis, tenant un livre ouvert de la main gauche, et de te main droite trempant une plume dans un encrier '. Ce jeune écrivain porte un nimbe crucifère ; il est attentif k Finspiration d'une colombe qui lui souffle à l'oreille la poésie qu'il va écrire. Certain nement le miniaturiste s'est trompé : ce jeune homme est David écrivant ses psaumes, et ce serait tout au plus saint Jean évangéliste assisté de son aigle ; mais, dans l'un et l'autre cas, c'est un mortel et non pas Dieu. A. la bibliothè^ que de r Arsenal, une miniature * montre un prêtre officiant orné d'im nimbe d'or croisé. Ce personnage pourrait être Jésus lui-même exerçant les fonctions de prêtre; mais on remarquera qu'il a la tête chauve comme on représente saint Pierre, et que le Christ n'est jamais chauve. Au surplus, que ce soit Jésus en personne et que l'erreur n'existe pas en réalité, voici d'autres faits. Le missel de l'abbaye de Saint-Magloire de Paris 3, qui est du xv* siècle, montre à la Nativité de Marie la petite Vierge portant un nimbe d'or, lequel est divisé par trois croisillons noirs. Puis une grande auréole lui environne le corps tout comme à Dieu; la Vierge est presque Dieu. On conçoit, à la rigueur, qu'un de ses dévots exagérés l'ait revêtue d'un nimbe crucifère, et qu'il y ait une réelle intention et non pas une erreur dans ce fait ; mais l'erreur est manifeste et dou-

4. a Liber psalmorum v, noté comme du ix* siècle. M. le docteur Rigollot « Atlas de FEssai historique sur les arts du dessin en Picardie, depuis l'époque romaine jusqu'au xvi* siècle », in-8», Amiens, 4840, a fait dessiner par M. Duthoit cette grande lettre B, historiée d'arabesques et de personnages. C'est la première lettre du « Beatus vir » , qui ouvre le livre des psaumes. M. Rigollot, sans se décider, verrait volontiers, dans ce jeune homme à nimbe crucifère, révangéliste saint Jean ou David le psalmiste ; nous croyons que c'est le roi David inspiré par le Saint- Esprit. Fréquemment, et on en trouvera un autre exemple dans notre « Histoire du Saint-Esprit », la figure de David est ainsi peinte en tète de ses psaumes, tandis que le Saint-Esprit plane sur la tète du roi ou lui soufQe à l'oreille pour lui inspirer ses chants.

î. a Evangeliarium » , in-^, Théol. lat. , n° 20Î , fin du xiv» siècle. Cet officiant se trouve à l'évangile de la sainte Trinité, f» 439, verso.

3. Bibliothèque de l'Arsenal , Théo), lat., 488, P 307, verso : « In Nativitatebeatœ Mariae».

ble dans un autre manuscrit ' cpii est de la fin du xiii* siècle. On y voit le prophète Johel, jeune, imberbe, portant le nimbe crucifère. Johel écoute Dieu qui lui parle; ce qui est curieux, c'est que Dieu porte un nimbe tout uni. Il y a eu transposition, et la divinité a passé, avec le nimbe croisé, de Dieu au prophète, pendant que Thumanité allait du prophète à Dieu. Ces erreurs sont pleines d'intérêt; elles jettent du jour sur l'instruction ou l'attention des artistes*

Le nimbe de Dieu ne se croise pas de suite ; les premiers monuments chrétiens ne mettent pas le nimbe, comme on le remarque sur les sarcophages généralement, ou le mettent uni. Voyez, pour ce dernier fait, un vieil ivoire qui appartient à M. le comte Auguste de Bastard*, la Bible de Charles le Chauve ^, la première et la plus ancienne partie du manuscrit d'Herrade^. Dans ce dernier ouvrage, à l'exception de Dieu qui crée les anges, les autres représentations de la Divinité ont le nimbe uni et sans croix jusqu'au folio 5ft. Dans notre dessin 17, qui est tiré d'une fresque des catacombes de Rome ^, et qui représente Jésus-<]lhrist imberbe, assis entre ses deux apôtres debout, saint Pierre et saint Paul , Jésus porte le nimbe uni et non croisé , absolument comme les deux apôtres. L'âge de cette peinture est indécis; mais ce monument date des premiers siècles de l'Église, et cet exemple du nimbe chrétien est le plus ancien qu'on ait pu trouver. Les autres représentations de Dieu sont sans nimbe^ ainsi que celle du n* 18, où Jésus est encore imberbe et à longs cheveux ^.

Les anges, comme les saints de ce monde, portent le nimbe uni. Cependant

r « Officium ecclesiasticum », bibliothèque de TÂrsenal, Théol. lat., 423, f» 497, verso.

5. Cette sculpture , qui pourrait être du iv* ou v* siècle , représente le paralytique guéri par Jésus, rtiémorrhoïsse touchant les vêtements de THomme-Dieu , et les pourceaux se précipitant dans la mer à la voix du Créateur incarné. Jésus , dans ces trois scènes , est imberbe , orné d'un nimbe tout uni , et chaussé de sandales.

3. A la création, dans cette belle Bible, le Dieu qui crée est jeune, imberbe, à nimbe sans croisillons, pieds nus, un bâton à la main.

4. « Hortus deliciarum », Ms. rempli de superbes miniatures. C'est une encyclopédie compilée, dit-on, et môme peinte en 4180, par Herrade de Landsberg, abbesse du couvent de Sainte-Odile, en Alsace. Ce manuscrit appartient à la bibliothèque de Strasbourg.

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