SATAN TAHNRI, A UNGDI DB SBRPIIIT
Fresque dn Campo-Santo de Pise, xiv« siècle.
Ces dissertations sur l'emploi de la figure du serpent dans l'iconographie ont pu paraître quelque peu s'éloigner de mon sujet; mais, par une pente insensible, elles semblent m'y ramener. Je prie donc le lecteur d'y revenir avec moi.
La sculpture de l'éghse de Saint- Lô est certainement une de ces trois choses :
Ou une allégorie mystique ; ou le souvenir d'une légende locale ; ou, moins encore, le fruit du caprice d'un artiste. Ainsi que je l'ai déjà dit, la tradition est complètement muette à ce sujet.
Des trois hypothèses que je viens d'indiquer, la dernière me semble la moins admissible. Il peut paraître excessif de voir du symbolisme partout dans les représentations du moyen âge, et de supposer que la société et les artistes de ce temps étaient par trop enfoncés dans le spiritualisme et le mysticisme pour que la pure fantaisie ne se fît jour quelquefois, ne prît de temps en temps la
licence de guider le pinceau du peintre ou le ciseau du sculpteur; cependant, je trouverais difficile d'admettre que cette licence eût pu aller jusqu'à étaler ses productions sur une place aussi importante, aussi solennelle ( qu'on me passe l'application de ce mot) que la façade d'une église, surtout d'une église établie sous l'invocation de la sainte Croix.
Personne n'ignore que le tympan de la porte principale des églises était destiné à recevoir une peinture ou une sculpture représentant quelqu'un des plus grands mystères du christianisme. La Trinité, le Christ trônant comme juge entre les évangélistes ou leurs attributs caractéristiques ; tels sont les sujets qui figurent le plus ordinairement sur les basiliques romanes, de même que la représentation dramatique du jugement dernier décore généralement l'entrée des basiliques gothiques. Seraitr-il donc convenable qu'on eût toléré que le sculpteur donnât pour couronnement de l'une de ces imposantes images une décoration d'arabesque? Non, ce n'est point ainsi qu'on procédait alors. Ce singulier ajustement, qui, artistiquement parlant, n'est point sans élégance, et qui ne s'expHque par aucun analogue, appartient donc incontestablement au symbolisme ou à la légende. La place qu'il occupe me le fait attribuer sans hésitation au genre symbolique; mais, maintenant, que signifie-t-il? Le champ des conjectures est vaste. Probablement on en fera plus d'une avant de saisir la véritable. Peut-être, lorsque de semblables faits se rencontrent, est-ce agir sagement que de les laisser tout simplement à l'état de faits inexpliqués, jusqu'à ce que d'autres découvertes ou d'autres observations, provoquées par les premières, mettent sur la voie d'interprétations plausibles. Cependant, comme la plupart des lecteurs ne sont que médiocrement satisfaits quand on leur propose une énigme sans mot; comme ils pensent généralement qu'un archéologue doit toujours savoir rendre raison de tout, je vais hasarder modestement une opinion que je suis loin de donner comme incontestable, mais qui me paraît au moins assez spécieuse pour mériter quelque attention : elle aura peut-être pour avantage, en engageant la controverse, de faire jaillir quelque lumière plus positive.
Elle m'est venue dans l'esprit à la lecture de ces quelques lignes de l'excellent ouvrage publié par les PP. Martin et Cahier sur les vitraux de la cathédrale de Bourges : « On trouve, vers le xvr. siècle, des représentations du mystère de r « Incarnation » sous l'allégorie d'une chasse (celle de la licorne dont j'ai parlé plus haut). La bête est lancée par deux paires de limiers accouplés que suit un ange sonnant du cor, et la licorne (figure de Jésus-Christ) se jette dans le sein de la Vierge qui l'attend assise. Les deux paires de chiens sont la «Miséricorde» et la «Vérité» (ouïe Droit), la «Justice» et la «Paix» (Ps. lxxxiv, 11);
le piqueur ailé est l'archange chargé de V « Annonciation ». — On aperçoit sans peine quelques rapports entre cette chasse du xvi* siècle et notre sculpture du xii* : l'animal, l'objet de la chasse, les chiens, le piqueur. Mais les différences sont plus nombreuses encore; elles tiennent moins peut-être à Téloignement des temps qu'à la différence de l'objet, que les artistes des deux époques se sont spécialement proposé de figurer. Serait-il impossible de voir, dans la chasse de Sainte-Croix, non plus V « Incarnation » , mais la t Passion »? La béte enchaînée tiendrait la place de la licorne poursuivie, si même ce n'en était une, ce dont on ne peut plus juger, puisque la tête est entièrement ruinée. Par la même raison, on ne peut savoir si elle avait la « coe torte comme porcel » . Quant à ses pieds, ce ne sont pas des « pies d'olifant ' » ; mais, d'une part, les artistes du xir siècle n'étaient pas bien ferrés, on le sait, sur l'étude de la zoologie; de l'autre, il n'y aurait rien d'exorbitant dans la supposition que le sculpteur, voulant, d'après de nombreux exemples, représenter le Christ, non avec un caractère de beauté conventionnelle, mais comme chargé des iniquités du monde, aura pu substituer à la licorne un animal quelconque, réel ou fantastique, mais le plus capable de rendre sa pensée. Les chiens qui aboient après lui seraient alors, non pas des « Vertus » , mais, si l'on veut, les « Pharisiens » et les c Publicains », ce qui expliquerait leur nombre. Nous n'avons plus un veneur ou un piqueur ailé, mais un homme (ou des hommes) du peuple. Or ce sont, en effet, des hommes du peuple qui se sont emparés de Jésus-Christ*, et qui ont crié à Pilate : « Crucifige » .
Les serpents, emblèmes de la vie, dont la queue en se tortillant forme une espèce de T, ou de tau, et qui descendent plus bas que le socle sur lequel est porté le veneur, c'est-à-dire « plus bas que la terre » , pourraient être les emblèmes de la vie, pénétrant dans les abîmes de la mort, de la résurrection étemelle. Le tau était pris, on le sait, dans l'ancienne emblématologie, comme le symbole de la vie génératrice; il formerait le complément de la pensée, et il aiderait à compléter l'idée de la régénération. Ne considérât-on le T que comme la figure de la croix, cela ici ne changerait rien au sens: la croix c'est r « arbre de vie » .
Si ces interprétations ont quelque fondement, la présence de la décoration, à laquelle elles se rapportent, s'explique dès lors très-bien sur la façade de l'église dédiée à la sainte Croix, et l'on conçoit parfaitement qu'elle a pu