‹ Annales archéologiques (volume 5)Chapitre 23 sur 82 · J.-P. SCHMIT · texte numérisé non relu

J.-P. SCHMIT

En juillet 1837, une feuille qui n'existe plus, le « Journal de Paris » , donna un long feuilleton sur les artistes du moyen âge et de la renaissance. L'auteur, se faisant l'écho de tous les historiens et antiquaires venus avant lui , déclara que les artistes du moyen âge , complètement désintéressés dans leurs œuvres, travaillaient seulement pour l'amour de Dieu et de ieur art, et non pas, ainsi qu'il arrive aujourd'hui, pour la gloire de ce monde. Il disait donc que l'art chrétien étant tout impersonnel , il ne fallait pas s'étonner si l'on ne trouvait jamais le nom de l'artiste sur son monument ni le chiffre de l'ouvrier sur son œuvre. Je venais de terminer, fin de 1836, un voyage de plusieurs mois dans le centre et dans le midi de la France, et comme, chemin faisant, j'avais recueilli sur les monuments eux-mêmes une certaine quantité de noms d'artistes, je fis insérer dans let Journal de Paris »une réponse au feuilleton. J'y disais :

t L'étude de l'art chrétien commençant à peine , il n'est pas étonnant qu'on connaisse encore peu de noms d'artistes; cependant quelques-uns déjà sont sortis de l'oubli. Le nom, de Jean de Chelles, le constructeur du portail sud de Notre-Dame de Paris, est sculpté en grosses lettres du xiir siècle, au soubassement même du portail. Le nom et l'éloge de Pierre de Montereau étaient gravés sur la tombe qui couvrait son corps dans la chapelle de la Vierge , à labbaye Saint-Germain-des-Prés. On connaît tous les architectes de la cathédrale d'Amiens, tous les architectes de la cathédrale de Reims, tous les architectes des cathédrales de Cologne et de Strasbourg. On a ceux de la cathédrale de Rouen et de l'abbatiale de Saint-Ouen. On possède la série ininterrompue des cent soixante-dix-neuf architectes et ingénieurs qui furent employés à la construction ou à l'embellissement de la cathédrale de Milan, depuis l'an 1386 jusqu'à l'an 1832, depuis Marc de Campione jusqu'à Pierre Pestagalli. Si on

en faisait le relevé, on se trouverait posséder peut-être plus de mille noms d'artistes, qui ont vécu depuis les premiers siècles de Tère chrétienne jusqu'au XVIII* siècle. Je doute que l'antiquité soit, en ce genre, beaucoup plus riche que nous.

« Dans le voyage que je viens de faire, j'ai relevé à Châlons et à Troyes l'inscription d'un sculpteur et six chiffres différents de peintres verrriers qui ont peint les fenêtres des églises. A Bourges, Fauconnier n'a presque jamais fait une verrière qu'il n'y ait mis une date au bas de son monogramme : L. F. — A la porte Saint-Urcin de Bourges, seule partie conservée de l'église, j'ai lu au centre du linteau : girauldus fecit istas portas. Le dessus de cette porte est occupé par la personnification de chaque mois de l'année, par une chasse au sanglier et au cerf et par des arabesques. Cette porte est en roman pur, un peu brut même , et ne saurait être postérieure à la première moitié du xir siècle. A Auch , j'ai lu le nom d'Arnaut de Moles, cet illustre peintre verrier qui a fait les vitraux de la cathédrale. A Albi , parmi les peintures murales qui tapissent Sainte -Cécile, j'ai lu, en signature : llcretia cantora bolognesa. Dans l'église byzantine de la cité, à Périgueux, est le tombeau d'un évêque Jean, mort en 1169. Au-dessus de l'épitaphe, en un endroit élevé et très-apparent , on lit en caractères du xii* siècle : coisstantinus de jarnac fecit hoc opus. A Tours, dans l'église de Saint-Julien, bâtie au commencement du xir siècle, j'ai vu écrites au pinceau, sur trois portions différentes de la voûte, trois inscriptions finissant chacune par feut, en caractères du xiii* siècle, second tiers probablement. Je n'ai pu lire ce qui précède, tant c'est élevé et effacé. A Saint- Benoît-sur-Loire, sur un chapiteau, est gravée cette inscription : lmbertus me fecit. Enfin , à Toulouse , on a transporté dans le musée une porte romane du xir siècle, venant de la chapelle canonicale de Saint-Étienne. Aux parois de cette porte sont dressées les statues des apôtres; sous celle de saint Thomas, on lit, en caractères romans : gilabertus me fecit. Le sculpteur ne s'est pas contenté d'une seule inscription, car, aux pieds de saint André, il a écrit : vir NON incertus gilabertus ME CELA VIT. Ce « vir non incertus » , un homme que tous connaissent fort bien , me paraît un peu orgueilleux. Je ne sache pas que Phidias ou Praxitèle aient jamais signé leurs œuvres d'une aussi fière épithète. Voilà quelques-uns des noms que j'ai relevés dans mon voyage sur les monuments mêmes; mais, avec le temps, on peut espérer d'en découvrir bien d'autres » .

En effet, depuis huit ans, les études archéologiques ont fait des progrès inouïs , et des découvertes , aussi nombreuses qu'importantes , ont amené au grand jour une foule d'artistes inconnus jusqu'alors. Déjà M. de Saint-Mémin,

directeur du musée de Dijon , membre non résident du Comité historique des arts et monuments, avait, devancé , comme sur bien d'autres points, les études relatives aux artistes du moyen âge. Dans une séance de la Commission des antiquités de la Côte-d'Or, tenue le 27 avril 1832, il y a plus de douze ans, M. de Saint- Mémin disait à propos des monuments de l'ancienne Chartreuse de Dijon :

« Quoique les registres de nos archives semblent nous assurer que la statue de la Vierge , celle de saint Jean et celle de sainte Catherine soient sorties de Tatelier de Claux Sluter et de son ciseau , nous sommes tenté de penser que cet artiste en a seulement dirigé l'exécution... Il est possible qu'elles soient de la main des statuaires que Claux Sluter avait sous sa direction pour l'assister dans les travaux du portail : Claes Vandevbrbe (son neveu) , Hennequin Prin- DALE, WuiLLEQL'irv Smont, IIennequin Vascoquien l'aidèrent dans la partie de la figure ; il fut secondé dans celle de l'ornement par Perrin Beaul , Pierre ÂPLEMAiN, Pierre Linquerque, Jehan Hulst et autres, dont les noms sortent de la tombe et seront désormais sauvés de l'oubli par les soins du savant conservateur de nos archives , à qui nous devons la communication des documents qui nous ont fourni les moyens de donner quelque intérêt à notre récit » . — Depuis cette époque , M. de Saint-Mémin n'a cessé de faire par lui-même et de provoquer chez les autres des recherches sur les anciens artistes de la Bourgogne. Ce zèle a été couronné d'un heureux résultat. En 1841, M. de Saint-Mémin adressa au Comité historique des arts et monuments des renseignements sur trente-quatre architectes, statuaires et peintres employés aux travaux de la Chartreuse de Dijon et à l'exécution des tombeaux des ducs de Bourgogne. Le nom de ces artistes, la désignation de leurs œuvres, le taux de leurs honoraires ou salaires avaient été trouvés par M. de Saint-Mémin dans les archives de Dijon. Ces renseignements éclairent d'une vive lumière tout le XIV siècle, période importante de l'art gothique en Bourgogne. Parmi ces trente-quatre noms , il y en avait treize de statuaires , quatre de sculpteurs d'ornements, un de maître architecte, quatre de tailleurs de pierre, un de menuisier, un d'ouvrier en ivoire, neuf de peintres, un d'orfèvre. M. de Saint- Mémin envoyait en outre un glossaire des termes de construction, d'architecture, d'iconographie, de sculpture et de peinture usités en Bourgogne aux xiV et XV* siècles. On apprend, dans ce glossaire qui est composé avec les titres authentiques, comment, au xv* siècle, on nommait une abside, un transsept, une base, un chapiteau, un trumeau, une colonne, un pinacle, un clocheton, un nimbe. A chaque terme est joint le passage de la pièce d'où ce terme est extrait. Un pareil travail, entrepris sur toutes les époques du moyen âge et dans les diverses

ARTISTES DU MOYEN AGE. Ul

provinces de France, donnerait un dictionnaire historique complet de Tarchéologie française. 11 ne sera possible de fixer définitivement la terminologie archéologique que quand ces recherches auront été faites. Le Comité lit donc un appel à MM. les archivistes et attira leur attention sur un sujet d'investigations aussi importantes et aussi neuves. Les archives des divers départements, les comptes des municipalités et des établissements ecclésiastiques renferment une multitude de documents analogues à ceux que M. de Saint-Mémin a eu le mérite de fournir le premier. Déjà, en 1839, M. Dusevel d'Amiens, membre non résident des Comités historiques, avait envoyé au Comité des arts et monuments des documents du plus haut intérêt sur la construction , la décoration et Tameublement des monuments publics du xv* siècle. La presse périodique s'est emparée de ces précieuses découvertes faites dans les « Registres aux comptes et aux délibérations de la ville d'Amiens » ; elle leur a donné une très-grande publicité.

Le 13 janvier 1841, je fis, au Comité des arts et monuments, la proposition de publier des instructions sur les artistes du moyen âge. Le « Bulletin archéologique » (1" vol., 2" partie, p. 141) a rendu compte de ma proposition en ces termes : « M. Didron pense qu'il serait utile d'ajouter aux instructions du Comité une partie importante, dont il n'a pas été parlé. Cette section concernerait les artistes du moyen âge, les architectes et tailleurs de pierre, sur lesquels une grande obscurité est répandue aujourd'hui; il semble urgent d'éclairer la condition de ces hommes, aussi bien que les procédés mis en usage par eux pour bâtir nos monuments du moyen âge. 11 existe des dessins originaux de ces architectes, tracés sur le parchemin et gravés dans la pierre. Des dessins palimpsestes ont été trouvés dans un manuscrit de la bibliothèque de Reims, qui provenait de la cathédrale de cette ville; ces dessins datent des premières années du xm* siècle. M. de Verneilh de Périgueux vient de découvrir, sur les terrasses dallées en granit qui couvrent les bas-côtés de la cathédrale de Limoges, des épures de piliers et d'arcades, des projections de voûtes et des profils de moulures; ces dessins, qui ont jusqu'à dix mètres de longueur, sont gravés profondément dans le granit et à la pointe sèche. En démolissant l'église de Saint-Pierre-aux-Bœufs, des dessins ont été trouvés sur les tambours des piliers et gravés comme points de repère. Sur plusieurs dalles funéraires de Reims, Châlons-sur-Mame , Laon et Troyes, sont figurés aussi des dessins d'architecture. Un plan, auquel on n'a fait aucune attention jusqu'à présent, est gravé dans la cathédrale de Freybourg en Brisgau. Dans la maison de recette de l'œuvre de la cathédrale, à Strasbourg, existent vingt-deux dessins originaux, sur parchemin, et qui sont des xiv% xv* et xvi' siècles. On a retrouvé des

Ità ANNALES ARCHÉOLOGIQUES.

dessins originaux de la catliédrale de Cologne et de celle de Barcelonne ; on possède le projet manuscrit et inédit du portail de la cathédrale de Clermont. I! y aurait donc lieu de publier quelques-uns de ces dessins, surtout les palimpsestes de Reims et les épures de Limoges, et de les faire accompagner d'un texte qui donnerait la clef de ces lignes diverses, et mettrait sur la recherche de nouvelles découvertes. Ceci ferait une première partie. — Une seconde partie comprendrait les inscriptions relatives aux architectes et à leurs constructions, aux sculpteurs et aux peintres dont le nom, le pays, la qualification, la date de T œuvre sont tracés au bas des portails, sur des chapiteaux ou des tympans, comme à Notre-Dame de Paris, à Saint-Gilles en Provence, à la cathédrale d'Autun, à Notre-Dame-de-l' Épine. Cette inscription de Notre-Damede-l'Épine, lue inexactement par M. Sulpice Boisserée, et comme si c'était une inscription latine, avait fait croire à ce célèbre antiquaire que des artistes venus de Cologne avaient bâti ce chef-d'œuvre de la Champagne; mais l'architecte est bien champenois, et il s'exprime sur son inscription en patois du pays. C'est un nom national de plus à enregistrer dans la liste , longue déjà, que nous possédons de nos artistes chrétiens. Des noms entiers ou des fragments de noms, des initiales ou monogrammes ont été relevés, par M. Didron, à Périgueux, à Bourges, à Arles, à Vaison, à Bâle, à Freybourg en Brisgau, à Worms. Un texte étendrait les indications fournies par deux ou trois planches qui donneraient les plus importantes de ces inscriptions, lesquelles seraient choisies différentes d'âge et de pays. — Enfin une troisième partie comprendrait quatre ou cinq planches reproduisant quelques-uns de ces signes innombrables dont sont gravées toutes les pierres des murailles de la cathédrale de Strasbourg, les pierres des murailles d'Aigues-Mortes et d'Avignon, des églises d'Arles, de Vaison, et plusieurs parties des cathédrales de Reims, de Chartres, de Cologne, de Worms, etc. Ces marques sont quelquefois des signes d'appareilleurs ; elles indiquent la place à laquelle il faut mettre telle pierre; plus souvent, ce sont des signes de tâcherons et de simples tailleurs de pierre. A Strasbourg, on reconnaît assez souvent des monogrammes dans ces espèces d'hiéroglyphes. M. Didron soumet au Comité une grande quantité de ces signes qu'il a relevés lui-même en Auvergne, en Provence, dans le comtat Venaissin, à Troyes, à Reims, en Suisse, sur les bords du Rhin et à Cologne. Cinq grandes feuilles sont remplies de signes dont est marquée la cathédrale de Strasbourg ; elles ont été envoyées par M. Klotz, architecte de ce monument et correspondant du Comité. Dans la loge de Strasbourg, on conserve, peintes à l'huile et sur bois, les marques dont se servaient les architectes des cathédrales de Colmar, Zurich, Vienne, Nuremberg, Strasbourg, etc. Ces architectes se sont

réunis en congrès en 1658, et, avant de se séparer, ont fait peindre ces marques pour s'en assurer la propriété. M. Klotz a envoyé le calque d'un tableau qui comprend trente-deux monogrammes encadrés chacun dans un écusson, avec le nom des architectes et le lieu de leur pays en légende. Il conviendrait de reproduire ces signes d'appareils, ces marques d'ouvriers, ces emblèmes d'architectes, et de dire, dans un texte explicatif, le lieu où on les trouve particulièrement, la forme qu'ils affectent, la manière de les dessiner exactement, et les inductions qu'on peut en tirer. Les instructions sont destinées non-seulement à mettre MM. les correspondants sur la trace de nouvelles découvertes, mais aussi et surtout à jeter du jour sur toutes les branches de l'archéologie nationale. Or, il n'en est pas de plus importante, peut-être, mais surtout il n'y en a pas de plus nouvelle et d'un accès plus difficile que celle qui se rattache aux artistes du moyen âge. En conséquence, un texte restreint, mais suffisamment étendu, serait nécessaire pour obtenir un bon résultat. A ce texte seraient attachées au moins douze ou quinze planches de dessins.

« Sur la proposition de M. le président, le Comité décide que M. Didron rédigera ce texte, et que le Comité, après que lecture en aura été faîte, arrêtera le nombre des planches qui seront jugées utiles pour l'accompagner. »

Une fois l'impulsion donnée, le mouvement devait s'accroître considérablement. En 1841, au mois de juin, je fis, à la Bibliothèque Royale, un cours sur les artistes du moyen âge ; je demandai à tous mes amis et à différents correspondants du Comité historique des arts et monuments tous les renseignements qu'ils pourraient posséder ou connaître sur les différents artistes non-seulement de notre pays, mais encore de l'Angleterre, de l'Allemagne, de l'Italie et de l'Espagne. On voulut bien m'envoyer un assez grand nombre de communications au moyen desquelles je pus donner à mon cours un certain intérêt. Je publiai dans différents journaux les découvertes qui se firent sur les artistes et le nom des auteurs de ces découvertes. En juin 18/iâ, le Comité des arts avait reçu des documents plus ou moins détaillés sur des artistes de toute nature et de toute époque, dont le nom était oublié ou totalement inconnu. Ces documents avaient été envoyés par trente-deux correspondants dont les noms suivent : MM. le comte de Mellet, à Chaltrait (Marne) ; de Coussemaker, à Bergues; Du Seigneur, à Paris; Nouveau, à Montmorillon ; Henry, bibliothécaire à Perpignan ; Auguste Aymard, au Puy ; Vallet de Viriville et Dussieux, à Paris; le comte de Beaurepaire, à Louvagny (Calvados); Teste d'Ouet, à Paris; Auguste Moutié, à Rambouillet; Lucien de Rosny, à Melun; Doublet de Boisthibault, à Chartres; de la Saussaye, à Paris; Duvivier, à Nevers; deContencin, secrétaire général du Nord, à Lille; te Glay, archiviste général du

Nord, à Lille; Comoy, architecte à Saint-Claude; Désiré Monnier, à Lons-le- Saulnier; baron de Guilhermy, à Paris; Fériel, procureur du roi à Langres; L. Schneegans, archiviste à Strasbourg ; Rédet, archiviste à Poitiers; Quantin, archiviste à Auxerre ; Texier, curé de Saint-Bonnet (Haute-Vienne) ; Arnaud^ peintre à Troyes ; Louis-Raynal, avocat général à Bourges; Dusevel» à Amiens. MM. Fabry-Rossius, docteur ès-lettres et en philosophie, à Liège; baron Ferdinand de Roisin, docteur à l'Université de Bonn ; Thomas Wright, correspondant de r Institut et des Comités de France, ont donné des documents sur la Belgique, l'Allemagne et l'Angleterre.

M. de Saint-Mémin envoya 86 noms; M. Texier, 106; M. Dusevel, 172; M. Quantin, 216; M. le baron de Girardot, 276. M. le baron de Guilhermy communiqua en outre une liste de 391 noms, sur lesquels il offrait au Comité de donner des renseignements. Les autres furent moins heureux et ne trouvèrent qu'un plus petit nombre d'artistes; mais cependant, fin de juin de l'année dernière, on avait obtenu le chiffre de 1,559 artistes, sur lesquels on possédait des renseignements quelquefois fort détaillés.

Depuis cette époque jusqu'à ce jour, c'est-à-dire en un an, les découvertes ont doublé ; quarante-cinq membres ou correspondants du Comité ont fourni les plus curieux documents sur 1,764 artistes de toutes les provinces de la France. L'Allemagne, par M. de Lassaulx, architecte du roi de Prusse à Coblentz; la Belgique et l'Allemagne encore, par M. le baron de Reiffenberg, directeur de la Bibliothèque Royale à Bruxelles; l'Angleterre, par M. Albert Way, directeur de la Société des antiquaires de Londres, ont répondu à l'appel du Comité. Je me contenterai, ne pouvant faire mieux pour le moment, d'ajouter quelques noms à ceux de nos compatriotes qui se sont dévoués avec bonheur à ce genre de recherches. Ce sont MM. Albert Lenoir, de Paris ; baron de la Fons, du Pas-de-Calais; Félix de Verneilh, de Nontron; Louandre père, d'Abbeville; abbé Cochet, de Rouen; Gensoles, curé de Soliès-Ville (Var) ; Tilleul, de Dreux; Emmanuel Woillez, d'Amiens; de Chergé , de Poitiers; A.chille Deville, de Rouen; Porte, d'Aix; marquis de la Goy, de Saint-Remy; Godard-Faultrier, d'Angers; Goze, Jourdain et Duval, d'Amiens; H. Géraud, de Paris; Emile Jolibois, de Sedan; Belhomme, de Toulouse; Barthélémy, de Rouen; Mgr l'évêque de Meaux; Tournai, de Narbonne; Lassus, de Paris; abbé Pie, de Chartres; L. de Ruville, des Andelis; Mangon de la Lande, d'Avranches; Th. Foisset, de Beaune; Henri Baudot, de Dijon; Jules Renouvier, de Montpellier. Ces généreux investigateurs voudront bien nous pardonner si nous citons aussi sèchement leur nom en ce moment. Qu'il nous suffise donc de dire aujourd'hui que l'on possède enfin des documents précieux sur les

hommes de génie auxquels nous devons nos édifices religieux, militaires, civils et privés. M. le baron de Girardot a eu le mérite, je serais presque tenté de dire la gloire, de fournir la plus considérable de toutes les nomenclatures d'artistes. En 1842, il envoya au Comité une notice sur la construction de la tour septentrionale de la cathédrale de Bourges, durant une période de trente-quatre ans, de 1508 à 15&.2. Il tira de trente volumineux in-ft.** manuscrits, conservés dans le^ archives de la préfecture de Bourges, soixante-deux pages de docuxnents sur les artistes du Berri, qu'il trouva d'abord au nombre de 272. Au mois de février 1844 , il adressa un nouveau rapport de cent vingt-cinq pages, in-folio, contenant le nom de 496 artistes ou artisans qui ont fait des travaux importants dans le Berri depuis l'an i486 jusqu'à l'an 1792. Ce rapport est rempli de faits souvent importants et toujours curieux.

Ce qui précède est donc une sorte de préface aux recherches sur les artistes, et nous y mettons en épigraphe la célèbre tombe de Libefgier, architecte de Reims, mort au xiii* siècle, en 1263. Libergier a construit à Reims une église, un chef-d'œuvre, Saint-Nicaise, qui n'existe plus, et dont j'ai vu démolir les dernières arcades; le fait est incontestable et gravé sur la pierre tumulaire même de Libergier. Lorsqu'on détruisit le bel édifice, vendu comme bien national, on transporta la tombe de Libergier dans la cathédrale de Reims, où elle repose dignement. D'abord placée à l'entrée de la grande nef, où elle était usée sous les pas des fidèles et des nombreux visiteurs, elle a été transférée à l'entrée d'une chapelle, dans le croisillon méridional; il conviendrait peut-être de la reculer encore, en arrière d'une grille où elle serait protégée. C'est alors qu'on y fit quelques réparations et que l'on coula du plomb, enlevé autrefois, dans les ciselures du dessin.

La gravure que nous donnerons plus bas, a été exécutée d'après un dessin extrêmement remarquable de M. Paul Durand, et qui est d'une fidélité scrupuleuse : on a compté le nombre des plis des vêtements, le nombre des boutons du petit manteau. On a consulté un estampage exécuté par M. le comte de Mellet, avec un tampon frotté de mine de plomb, pour donner au dessin toute l'exactitude possible. Libergier ne foule aux pieds ni lion, ni chien, ni dragon, comme les autres personnages gravés ou sculptés sur des tombes gothiques ; il a les pieds sur des nuages et la tête en plein dans le ciel, où deux anges l'encensent comme s'il était un saint. Il tient à la main gauche le bâton de l'architecte, la verge géométrale ( « virga geometralis» ) , si souvent nommée dans nos anciennes légendes, et dont l'architecte de Théodoric, roi des Visigpths, était déjà armé au VI* siècle. Cette règle est divisée en demi-traits au-dessous et au-dessus de la main, en traits pleins à l'endroit même où la main se pose. L'intervalle de I. 19

ces divisions, la partie où elles existent, celles où il n'y en a pas, la longueur totale et la forme du bâton pourr.aient donner lieu à des considérations dont le résultat jetterait peut-être du jour sur les dimensions et les proportions des édifices du xiii* siècle. C'est un sujet d'investigation que nous livrons à nos lecteurs. Aux pieds de Libergier, à sa gauche, est la louve qui a monté les pierres de l'église; à sa droite, l'équerre sous laquelle se sont alignées les assises. Libergier porte enfin de sa main droite, la main puissante, le modèle idéal de l'église qu'il a bâtie; il l'appuie contre sa poitrine comme son œuvre chérie. N'aurions-nous que cette tombe d'un architecte du xin* siècle, que nous serions en droit de croire, par tous ces caractères, à la beauté des édifices du moyen âge, comme nous croyons à la beauté de la musique gothique, en considérant les monuments analogues à celui que nous avons donné.

Libergier était laïque, ainsi que le prouve son costume purement civil. Au xm* siècle, l'artiste, clerc ordinairement jusqu'alors, se sécularise et se marie: il a femme, comme Pierre de Montereau ; femme et enfants, comme Erwin de Steinbach. La niche où Libergier se dresse est du xnr siècle : encore énergique par les crochets du pignon, par les trèfles cintrés du tympan, mais déjà gracieuse par les bases à moulures nombreuses, par les consoles à riches feuillages, par les chapiteaux chargés d'une abondante végétation. Nous sommes au xiii* siècle, dans la seconde moitié, et il ne nous reste plus qu'à lire l'inscription pour asseoir définitivement les caractères que nous venons d'indiquer.

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Libergier fut donc trente-quatre ans à Saint-Nicaise. Est-il mort jeune, comme oh pourrait le croire à sa jeune et imberbe figure, d'après fea tombe; ou bien cette jeunesse ne serait-elle pas plutôt un emblème du bonheur des saints qu'il a dans le ciel? Un homme, porté sur les nuages et que deux anges ehcensent, est en paradis; là, il n'y a plus de sexe ni d'âge, mais une jeunesse éternelle. C'est ainsi que les élus sont représentés au portail occidental de Notre- Dame dé Paris.

DIDRÛN.

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