DANS LA GRÈCE CHRÉTIENNE
Au mois de juillet 1839, j'informai M. le comte de Gasparin, alors ministre de rintérieur, du besoin que j'avais de faire un voyage archéologique dans la Grèce et la Turquie d'Europe. Je voulais compléter et contrôler, par l'art chrétien de la religion grecque, les études que je poursuis sur les antiquités chrétiennes de la religion latine; je voulais remonter aux origines du christianisme en visitant les églises byzantines, en assistant aux cérémonies du culte grec, en apprenant la liturgie de l'Orient. M. de Gasparin m'écrivit une lettre d'encouragement, m'accorda mille francs pour subvenir à quelques frais de voyage, et me fit obtenir, pour moi et le dessinateur qui devait m'accompagner, le passage gratuit sur un bâtiment de l'État , mais bâtiment à voiles. Je ne pus profiter de cette dernière faveur, parce qu'avec un bâtiment à voiles, on ne sait quand on part, on ne sait où l'on va, et encore moins quand on arrive ; d'ailleurs les bâtiments à vapeur, qui partent à heure fixe, qui arrivent à jour fixe, et qui vont en dix jours de Marseille à Athènes, sont institués précisément pour transporter les voyageurs de France en Orient. Comme je ne pus, malgré mes instances, obtenir le passage gratuit sur les paquebots à vapeur de l'État, je payai, sur les mille francs du ministère de l'intérieur, ma place sur l'un de ces bâtiments, pour l'aller et le retour.
Quelques jours avant mon départ, au mois de juillet, j'écrivis à M. Villemain, qui occupait le ministère de l'instruction publique; je lui demandai des instructions pour mon voyage. Je reçus de M. Villemain une lettre flatteuse. Le ministre regrettait vivement de ne pouvoir m' accorder une indemnité, même la plus minime et que, du reste, je ne demandais pas, parce que je comptais , et I. 6
tô ANNALES ARCHÉOLOGIQUES.
j'avais raison, sur la bourse de mes amis d'Athènes et de Constantinople ; mais il m'engageait à correspondre avec son ministère aussi activement qu'il me serait possible. M. Villemain obtint de M. le maréchal Soult, ministre des affaires étrangères, des lettres qui me recommandaient à nos agents, diplomatiques et consulaires^ dans les contrées que j'allais parcourir. Le 21 juillet, je m'embarquai, à Marseille, sur le « Rhamsès » , paquebot-poste français : j'étais à Malte le 28, à Syra le 31. Nous venions de passer devant l'île de Cythère, qui est un fort triste rocher, sans arbres ni herbes; c'est une terre usée comme la mythologie. Le « Maximilien » , petit paquebot grec à vapeur, m'emmenait de Syra le même jour, et, le 1*' août, j'entrais dans le port du Pirée, à une heure de l'après-midi ; à trois heures, j'étais dans Athènes. Trois amis , M. le comte Anatole de Sainte-Aldegonde, M. Paul Durand, M. Hippolyte Parfait, voulaient bien m'accompagner et concourir à rendre mon voyage moins incomplet en dessinant, mesurant et moulant ce que j'avais l'intention de décrire.
Il fallut employer des journées entières à parcourir Athènes, uniquement pour reconnaître l'emplacement et constater le nombre des églises qui smt disséminées dans tous les quartiers de l'illustre cité. Ce nombre est vraiment extraordinaire pour une ville qui n'a jamais été considérable : après toutes les^ guerres, tous les tremblements de terre, tous les siècles qui ont saccagé le sol d'Athènes, il restait encore, en 1839, quatre-vingt-huit églises, ou en entier ou en partie. On en démolit tous les jours ; car le plan d'alignement et les constructions nouvelles ont forcé de mettre la pioche dans ces monuments^ qu'on respecte beaucoup moins qu'une pierre où le paganisme aurait laissé une empreinte douteuse et même entièrement effacée. Pendant notre séjour, souô nos yeux, un de ces monuments a été rasé du sol et a coinpiétement dispara avec ses peintures '. Toutes ces églises d'Athènes sont peintes à fresque ou Ton^ été, depuis le pavé jusqu'aux voûtes, depuis le soubassement jusqu'aux cou»* pôles; mais les Grecs modernes, comme les Français d'aujourd'hui, comme: les Turcs de tous les temps, amoureux passionnés du badigeon, ont effacé les histoires et les légendes peintes sur ces murailles. Cinq églises seulemc^it, dont quatre abandonnées et l'autre convertie d'abord en bibliothèque publique, pui* en chapelle baptismale, ont échappé au lait de chaux et conservé à peu prè& tous leurs saints. Les autres sont presque entièrement décolorée^ de leurs peln^ tures et dépeuplées de leurs personnages sacrés. C'est à peine si l'on voit
4 . Nous pcNHTODS donnep, dans un numéro des « AimatoB Ancbéologique» », un& lettre que dou» avoB8 adr««8ée, en 4840, au roi Othon sur ïa eonservation des moi>uments kistoriques de la Grèce chrétienpe. Grâce- au roi de Bavière, Louis I^, père du roi Othon, cette lettre a pu sauver quelques églises qu'on allait démolir.
eiïcore une Vierge dans Tabside, un Pantocrator dans la coupole, un saint Démétrius ou un saint Georges sur quelque contrefort* A l'exception du Parthénon« où Ton admire, tracés à cru sur le marbre des parois intérieures, de longs personnages et des médaillons fleuris que peignirent les chrétiens, lors- ^'ils changèrent en église consacrée à Marie le temple dédié à Minerve, la vierge du paganisme; à Texception de ce temple et d'une chapelle taillée dans le roc, sur la colline de TÂréopage, Athènes n'offre aucun exemple de peinture réellement curieuse.
En architecture, au contraire, Athènes est très-riche : les quatare-vingt-huit églises qui la décorent sont très-variées de forme et de dimensions. Cependant Texiguité des dimensions en est le caractère général ; en outre, la multiplicité des formes, si Ton néglige certains détails, peut se ramener à deux seulement. La plus grande église d'Athènes, la Kamkaréa ou Kapnikaréa, n'est guère plus étendue que la chapelle de la Vierge qui termine, à l'orient, nos cathédrales de France ; l'ancienne métropole d'Athènes est une fois plus petite qpie la Kamkaréa '•
Quant & la forme des églises, elle accuse deux périodes dans l'existence politique d'Athènes. Avant l'invasion des Turcs, les églises sont nationales, byzantines, en croix grecque, surmontées d'un dôme élégant, appareillées avec soin; après les Turcs, elles sont longues, lourdes, sans croix ni grecque ni romaine, sans dôme et fort grossièrement appareillées : on les dirait exotiques. Elles ne portât plus de dôme, ou plutôt on partage en deux un dôme élevé sur un cylindre; on le coupe de haut en bas, verticalement, comme on ferait d'un fruit, d'une pomme, si vous voulez. Les deux moitiés se détachent : l'une se place à l'orient et devient le sanctuaire; l'autre, à l'occident, et fait le portail. On comble rasuite la séparation, en unissant l'intervalle de l'une à l'autre moitié par un mur latéral, par une courtine, et l'on a une église à une seule nef, rare^ ment à trois, une grange arrondie aux deux extrémités. Le portail ressemble à une abside, Tabside à un portail, et l'on pourrait faire virer de bord cette église, en établissant le sanctuaire dans l'entrée, et l'entrée dans le sanctuaire, sans
. 4. On a publié assez récemment un travail sur Tancienne cathédrale d*Athènes. L'artiste avait vu cette église, cette chapelle, et l'avait dessinée et mesurée sur les lieux. De retour à Paris, en revoyant ses cotes, il a pensé s'être gravement trompé , et il a remplacé les pieds par des mètres. £DConaéquence, il a fait graver, sous le plan, une échelle de 50 mètres et, de la sorte, a donné au Doonument trois fois plus d'étendue qu'il n'en a. Cette curieuse erreur montre, mieux que tout autre fait, quelle est la petitesse des monuments byzantins. La cathédrale d* Athènes, l'ancienne métropole de marbre, a 42 mètres de long ou 36 pieds sur 24 pieds de large, et le tout hors d'œuvre. Nous engageons à corriger ce travail qui fait partie des « Monuments anciens et modernes » publiés par M. Gailhabaud. La cathédrale d'Athènes a 36 pieds de long et non pas 36 mètres.
que le service du culte en souffrît aucunement. On pourrait à peu près en faire autant de la Madeleine de Paris ; nos architectes français ne se doutent certainement pas qu'ils possèdent les qualités turques à un aussi haut degré.
Nos travaux terminés dans la capitale, il fallut parcourir les différentes provinces de la Grèce et aller chercher, avec quelque fatigue, les beaux édifices qui nous étaient signalés sur plusieurs points. En France, en Occident, la recherche des monuments est facile, et l'archéologie pleine d'agréments ; mais en Grèce et dans tout le Levant, où il n'y a ni voitures, ni routes, ni auberges, au milieu de contrées arides, hérissées de grandes montagnes, creusées de précipices, coupées par des sentiers rocailleux, âpres, étroits et gardés souvent par des voleurs, les antiquaires ont plus d'un risque à courir. Sans croire aux bruits exagérés qui, à notre arrivée, remplissaient les journaux grecs et inquiétaient le gouvernement, relativement aux Rlephtes et aux Maïnotes voleurs, il fut décidé que nous continuerions nos travaux dans la Grèce continentale et l'intérieur de la Morée. Avec un guide pour nous montrer le chemin, un interprète pour traduire nos questions et les réponses qu'on y ferait, des muletiers pour nos bagages, nous montâmes à cheval, composant une petite caravane de dix personnes. M. Glarakis, ministre de l'intérieur et de l'instruction publique, m'avait donné une circulaire adressée aux dimarques, ou maires des villages, et aux gouverneurs des villes, pour nous recommander à leur hospitalité, et leur ordonner de nous fournir une escorte de gendarmes dans les passages réputés dangereux. L'hospitalité nous fut accordée partout, et nous avons toujours refusé les escortes, parce qu'elles nous parurent inutiles.
A un myriamètre d'Athènes, sur l'ancienne voie sacrée qui conduit à Eleusis, le monastère de Daphné lance son dôme dans le ciel. Très-belle église dont les Turcs, pendant les dernières guerres, ont fait à plusieurs reprises une écurie et une caserne. Ils ont mis le feu aux mosaïques à fond d'or qui tapissent toute la coupole et les absides; ils ont défiguré le visage du grand Christ-Pantocrator qui plane au fond de la coupole comme dans un ciel d'or, étoile de bleu; ils lui ont crevé les deux yeux à coups de fusil. Les Turcs en veulent surtout à la figure humaine. On dit que les autruches, en se cachant la tête, pensent, ne voyant pas, n'être pas vues du chasseur qui les poursuit; les Turcs, aussi intelligents que ces animaux, croient détruire un personnage entier lorsqu'ils l'ont défiguré. Malgré les dégradations commises à Daphné, c'est encore éclatant, et ces fonds d'or donnent toujours aux parois la teinte du métal. On reconnaît encore les douze prophètes au tambour de la coupole ; l'Annonciation, la Nativité, le Baptême et la Transfiguration aux pendentifs. Dans la grande abside, on distingue la sainte Vierge qui tient l'enfant Jésus. L'église de
Daphné, celle de Saint-Luc, dont je vais parler, et celle de Mégaspilœon sont les seules de la Grèce qui aient conservé des mosaïques.
A Eleusis, rien qu'une pauvre chapelle sans intérêt, et quelques fragments antiques recueillis et déposés précieusement dans un petit musée , créé par M. Pittakis, le savant, modeste et obligeant inspecteur des antiquités de la Grèce.
A Thèbes, rien qu'une foule d'églises et de chapelles ruinées, effondrées sous les bombes des Turcs et presque entièrement rasées par leurs boulets. L'une d'elles, l'ancienne cathédrale, renferme une longue inscription, encastrée dans le pourtour intérieur de l'abside, et qui relate l'époque et l'auteur de la fondation. M. de Sainte-Aldegonde l'a estampée et nous l'avons rapportée à Paris.
Rien à Livadie, grande ville, dont les mosquées venaient d'être transformées en églises et les minarets en clochers. L'antre de Trophonius n'est qu'un trou naturel dans le rocher, équarri et agrandi par la main de l'homme ; les chrétiens en ont fait ensuite une chapelle, dont le sanctuaire ou l'autel n'existe plus. Nous y sommes entrés sans la permission de l'oracle, et sans nous être baignés, suivant les prescriptions antiques , dans le fleuve Hercine , qui n'est pas même un ruisseau. Cependant l'oracle nous traita avec faveur ; il nous a dit assez clairement que les architectes européens, qui bâtissent à Paris et ailleurs des églises mythologiques, ne sont approuvés par Jupiter, Vénus et Mars, ni par Minerve, Diane et Apollon.
Au pied de l'Hélicon , à quatre lieues du Parnasse, qui n'en est séparé que par un ravin et une petite plaine, sur le penchant d'un mamelon qui regarde, au sud, le golfe de Lépante, dans une solitude parfaite, au milieu de rochers nus, ou vêtus de broussailles épaisses et dures comme des murailles , s'élève le couvent de Saint-Luc. Cette calme retraite, étendue au bord des précipices, domine un vallon de vignes et de maïs, que cultivent les moines et qu'arrose un joli ruisseau qui ne tarit pas. Au milieu de la cour, profondément encaissée par les bâtiments qu'habitent les caloières, est assise la grande église dédiée, non pas à l'évangéliste, mais à l'ermite saint Luc, qui vivait sous l'empereur Romanos le Vieux, et qui détermina l'empereur à bâtir l'église actuelle. C'est le plus riche édifice de la Grèce. Appareillé, au dehors, en pierres, briques et marbres ; au dedans, pavé de dalles de marbre et de mosaïques, ce monument est encore tout plaqué de marbres aux parois. Des marbres aux colonnes, des marbres à la clôture du sanctuaire, des marbres aux balustrades des tribunes et aux châssis des fenêtres, enrichissent la moitié inférieure de cette église» tandis que, dans la moitié supérieure, des mosaïques à fond d'or, représentant des personnages de l'ancien et du nouveau Testament, éclatent à la conque
des absides, aux archivoltes et aux pendentifs des arcades, au tambour et à la calotte de la coupole '. Saint-Marc de Venise est plus grand, mais n'est pas plus riche. Sur le flanc septentrional, l'impératrice, femme de Rcrnianos, fit bâtir une église aussi brillante, un peu moins grande, mais plus élancée, plos élégante, plus simple de plan, que celle de l'empereur son mari. Les deux églises impériales, s' appuyant ainsi l'une sur l'autre et se donnant le bras, pour ainsi dire, sont les plus belles de toute la Grèce. Celle de l'impératrice a beaucoup souffert pendant les dernières guerres : les murs ont été presque entièrement dénudés, les belles peintures à fresque se sont effeuillées, les clô* tures et les autels ont été renversés. Le monastère est très-pauvre ; sans on secpurs que lui a promis dernièrement le roi Othon, il ne pourra jamais réparer les désastres des hommes et les injures des temps.
A Delphes, au confluent des eaux qui sortent du fameux rocher bicéphale, et qui ont été légèrement dérivées sur la gauche, afin de ne pas les laisser » perdre inutiles dans le précipice qui fend le Parnasse en deux, un petit ooih vent se cache à l'ombre d'oliviers nombreux. L'église est obscuve , de petite mais gracieuse dimension ; elle est peinte à fresque et peuplée d'une multitude de saints. Nous en donnerons le catalogue et la description dans un autre numéro des « Annales Archéologiques » ; nous ne voulons ici que jeter un coup d'œil rapide sur la Grèce chrétienne.
A Salone, la ville entièrement détruite, se rebâtissait lors de notre passage; une mosquée ouverte à tout vent servait de cloaque public. On devrait respecter les monuments turcs comme les autres : un édifice n'est pas responsable des erreurs ou des crimes commis par les gens qui le bâtissent ou l'habitent.
Pour aller, de Salone, au couvent si renonmié de Mégaspilœon ou de la Grande-Grotte, il fallut traverser le golfe de Lépante et coucher sur le bord de la mer, à Acrata. Nous avions pour matelas les galets de marbre descendu» des montagnes voisines et roulés par les flots ; la mer, éclairée par une lune^ comme Diane elle-même en a peu vu, venait bruire et mourir à nos pieds. Notuf
4. Un journal qui s'occupe d'archéologie annonce que M. Buchon a communiqué à l'Acadén^e des Inscriptions et Belles-Lettres, dans une séance du mois de mars 4844, une note relative à des sculptures particulières observées par lui dans Téglise Saint-Luc. Suivant M. Buchon, ces sculptures auraient de Tanalogie avec des monuments persépolitains. Si la communication est réeHe, M. Buchon s'est grayement trompé. L'ornementation de Saint-Luc est purement byzantine et n'a aucun r8|^> port avec les monuments de Persépolis. Un seul chapiteau porte des reliefs ; il est sculpté de figures, chrétiennes de style comme de sujet, et qui représentent les attributs des évangélistes. M. Buchon a vu, dans le lion de saint Marc et le bœuf de saint Luc, le lion et le bœuf de Persépolis au même titre que d'autres retrouveraient l'ours de Berne et le léopard d'Angleterre dans les léopards et les ours de notre Jardin des Plantes.
tête s^adossait aux vignes de Gorinthe, qu'on vendangeait au moment de notre passage. Ces raisins de Corinthe, une des grandes sources de la richesse du pays, croissent sur des ceps de vignes assez bas , comme en Champagne, et sgnt entremêlés de myrtes sauvages. J'ai rarement eu de spectacle plus beau et plus parfumé que celui qui nous fut donné, pendant cette nuit, par la mer et les rives du golfe de Lépante.
Le lendemain, à deux heures de l'après-midi, nous entrions dans Mégaspiloeon, après avoir gravi pendant trois heures, et avec quelque danger, la mon-tagne difficile dans laquelle est creusé le couvent En effet , ce monastère est plutôt creusé que bâti. Une grotte naturelle, où fut trouvée une image miraculeuse de la Vierge, peinte en relief par Tévangélifete saint Luc, fut élargie, approfondie, disposée en étages, partagée en cellules comme les alvéoles d'une ruche. Là fut installé le plus riche, le plus peuplé et le plus célèbre de tous les monastères de la Grèce. Hais il faut dire qu'il est loin de mériter sa réputation : il est moderne; il a été reconstruit au xvir siècle, après un incendie qui n'y laissa pas pierre sur pierre, comme dit une inscription placée au-dessus de la porte d'entrée, et que nous avons rapportée. Les antiquaires n'ont donc rien à y voir. L'église est toute ruisselante d'or ciselé, d'argent et de cuivre historiés de sujets; elle est toute colorée de mosaïques, de pierres et d'ornements précieux. C'est riche, mais ce n'est pas beau. Les mosaïques sont enfumées, l'église est étroite et basse : il n'y a ni jour ni air dans cette grotte ténébreuse et puante. Aussi les voyageurs aiment-ils mieux coucher à l'air, ainsi que nous avons fait^ et sur les pavés de la cour, que sur les divans et dans les chambres. Les moines eux-mêmes , dont les yeux sont rougis et rongés par la fumée, éprouvent le besoin d'aller respirer un peu d'an* au dehors et de voir le soleil de temps en temps; en attendant qu'on ait ajouté quelques bâtiments nouveaux aux bâtiments anciens appliqués contre la grotte, les religieux se promènent sur la terrasse du cimetière et le long des pentes de la montagne, où ils ont planté de petits jardins extrêmement pittoresques.
Mégaspiloeon est en Achaïe, à quelques lieues de Patras. De là à Mistra, par Tripolitza, peu de villes, des villages rares, pas de monuments. La fertile Arcadie est dépeuplée; elle est sillonnée par des bandes de voleurs, attendus ou poursuivis par des brigades de gendarmes. Gomme Salone, Tripolitza se relève de ses ruines. L'AJphée est une jolie petite rivière qui fertilise les vallées de TArcadie; un cheval affamé ou poussif, et non habitué aux «courses» , saute facilement )' Alphée, epii ne vaut pas la Bièvre ; ainsi a fait lef mien et prestement. . Par la beauté et la grandeur des églises, Mistra est la rivale de l'Athènes moderne, comme Sparte fut en politique la rivale de l'ancienne Athènes. Pour
hS ANNALES ARCHÉOLOGIQUES.
des Français surtout, la ville de Histra est plus importante que celle d'Athènes. Une vieille fleur de lis, longue et légère comme celles de notre xiii* siècle, sculptée dans une église abandonnée ; un bas-relief en marbre blanc, représentant le Christ assis sur un trône, la seule figure que le christianisme grec ait sculptée, parce qu'il répugne à la forme et ne veut que la couleur, parce qu'il brise les statues et adore les images; un ornement en ogive, qui festonne l'extérieur d'une abside, dans un pays où le plein cintre règne exclusivement et en despote; des clochers collés contre les églises, dans cette Grèce où il n'y en a jamais, parce qu'on n'y connaît pas les cloches proprement dites; des églises larges, hautes, à plusieurs étages, là où les monuments religieux sont toujours étroits, bas et courts : tout cela rappelle la France, qui porte la fleur de lis dans son blason; qui a bâti les plus hautes et les plus longues églises connues; qui aime la sculpture à l'égal de la peinture ; qui a dressé toute une population de statues dans les cathédrales de Chartres et de Reims, d'Amiens et de Rouen; qui a inventé, pratiqué, développé, perfectionné le système ogival ; qui, pour recevoir ses cloches et ses bourdons, élance vers le ciel les plus admirables campanilles, les plus sublimes clochers qui existent. C'est qu'au xiii* siècle, en 1205, un Français, un Champenois, Guillaume de Champlite, débarqua en Achaïe, y bâtit des châteaux forts, s'empara de Patras, construisit à Andravida une église gothique et des halles à arcades ogivales, conquit l'Argolide avec un autre Champenois, Geofl'roy de Ville-Hardouin, neveu du grand historien et sénéchal de Champagne, lequel, devenu prince de Morée, fit construire un fort très-important qu'il nomma Mésithra, fort qui domine la ville actuelle et lui donne son nom. Mistra est donc une colonie française, et l'on ne doit pas s'étonner d'y rencontrer la fleur de lis, l'ogive, le clocher, l'ampleur des dimensions et la sculpture des Français. Cette alliance du génie français et du génie grec a donné naissance aux plus gracieuses, aux plus spirituelles églises que nous ayons rencontrées dans tout notre voyage.
A Arachova de Laconie, à Saint-Pierre près d'Astros, les monuments religieux , non ruinés par la guerre , sont de beaux échantillons des églises de village. Plus simples que celles des villes, à une seule nef comme les chapelles, elles sont traversées par des croisillons, comme les églises proprement dites. Celle de Saint-Pierre a conservé toutes les peintures à fresque qui couvraient ses parois et ses voûtes; elle est le type de l'architecture villageoise, elle l'est en même temps de la peinture des campagnes.
A Argos, l'église du fort, dédiée au guerrier saint Georges, et l'église du cimetière, consacrée à la mort de la Vierge, sont deux beaux exemples de l'appropriation des patrons à la localité qu'ils protègent , appropriation que les
Grecs font toujours avec une souveraine intelligence. Les chapelles funéraires • sont souvent dédiées à tous les saints , et saint Tryphon, le jardinier, est le patron des chapelles rurales. Rien n'est plus ingénieux que ce peuple.
k Corinthe, l'église, où la tradition veut que saint Paul ait prêché et dit la messe, est un rocher qui perce le pied de la montagne où est assise la citadelle ; ce rocher est tronqué par le haut, absolument comme ces gros arbres que l'on coupe au-dessus de leurs racines. Équarri et cubique à l'extérieur, il a été percé de trois nefs au dedans. Les nefs débouchent l'une dans l'autre par une ouverture pratiquée dans la paroi de refend, laquelle est pleine et non percée d'arcades. Chaque nef aboutissait à une abside qu'il avait fallu construire, parce que la longueur du rocher ne suffisait pas. Les absides n'existent plus. On descend dans cette église, au lieu d'y monter, et l'on y pénètre par un trou ouvert dans la voûte d'une des nefs latérales où venait aboutir un escalier très-rapide. Cette église n'est qu'une chapelle de petite dimension; elle est abandonnée aujourd'hui et remplie de foin et de paille. C'est assurément un des plus anciens monuments chrétiens, non-seulement de la Grèce, mais de toute la chrétienté ; il est contemporain des plus anciens monuments de la Palestine, peut-être même antérieur à eux, et, dans tous les cas, plus intact et plus pur de toute modification ultérieure. Au lieu d'aller de l'ouest à l'est, comme toutes les églises, il est dirigé du sud au nord, exactement au nord et au sud de la boussole, comme nous l'avons constaté ; le sanctuaire est au nord et l'entrée au sud. Il a donc précédé l'époque où l'on orientait les édifices religieux, et cette époque (on a dit le contraire à tort) date des premiers siècles de notre ère. Il est probable cependant que ce rocher était la tribune aux harangues, le pnyx des anciens Corinthiens. Cette tribune était là, au pied de la citadelle, comme le pnyx d'Athènes au pied de l'Acropole; elle s'élevait à trente pas du principal temple dont quelques colonnes subsistent encore debout et au centre de la ville antique dont on retrouve des débris tout autour. C'est de là que saint Paul, l'orateur chrétien, le tribun de la nouvelle loi, aura prêché le DiBU INCONNU, et qu'il aura organisé cette petite société chrétienne à laquelle il adressa ses épîtres. Les chrétiens de Corinthe auront ensuite consacré le rocher , l'auront excavé en nef, arrondi en abside vers l'extrémité septentrionale, troué en entrée sur la plate-forme, dans l'angle du sud-ouest, et y auront célébré les agapes primitives. C'est la première église de Corinthe; c'est la seule que les révolutions aient épargnée. Un baril de poudre placé dans l'intérieur par les Turcs, un obus tombé par hasard dans l'ouverture du sud et lancé du haut de l'Acro-Corinthe, que les Grecs occupaient, l'auraient fait éclater en pièces; elle a été protégée contre les Grecs et les Turcs. Mais la 1. 7
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paix qui, aujourd'hui, la bourre de paille et en fait une écurie, lui est plus fatale qu'une guerre acharnée de politique et de religion. Nous sommes descendus avec émotion dans cette église d'où saint Paul avait parlé. Au pnyx d'Athènes, Démosthènes inaugurait une éloquence moins nouvelle et moins grande que celle dont saint Paul jetait les bases sur le pnyx de Corinthe.
Mégare, coname Corinthe, possède une vieille chapelle où l'on descend et dont le sanctuaire dévie au nord-est. L'église principale, dédiée à la Vierge, n'a qu'une nef, un banc de pierre à l'abside, comme dans les anciennes basiliques, et une chapelle funéraire sur le flanc gauche ; c'est dans la crypte de cette chapelle qu'on jette les ossements des morts que l'on déterre après trois ans de sépulture. Des fragments antiques en marbre sont encastrés dans le mur du portail ; ainsi, la défroque du paganisme s'ingénie encore à décorer cette pauvre église.
Le temps nous manquait pour voir les îles de l'Archipel : Pathmos, où saint Jean a écrit son Apocalypse; Samos, peuplée de couvents d'hommes et de femmes; Paros, dont l'église aux cent portes (Hécatompyli) donne lieu à des récits merveilleux. Mais il fallait au moins visiter le célèbre monastère de Salamine, appelé Panagia-Phanéroméni, où le frère de M. Pouqueville, cru et copié par ce célèbre voyageur, avait vu « cent cinquante mille » figures pdntes à fresque. Ce nombre est en lettres, non en chiffres, dans le «Voyage en Grèce» » (vol. IV, p. 501) ; il n'y a pas moyen de croire à une erreur typographique, à un ou deux zéros de trop. L'exagération est effrayante, et cependant lorsqu'on entre dans la grande église du couvent, par un soleil de deux heures après midi, avec une lumière qui éclaire à peu près toute l'église, on la comprend Malgré l'habitude qu'on peut avoir de compter les figures d'un tableau ou les personnages qui tapissent un monument, on est étourdi à la vue de ces figures hautes de six pieds à six pouces, qui pullulent dans les parois et les tympans^ qui roulent sur les archivoltes, qui escaladent les tambours et les calottes <li% coupoles, qui se promènent au pourtour des absides, qui sortent de tous ks côtés et montent à toutes les hauteurs. L'effet est plus saisissant encore que dans la grande cathédrale d' Albi, où la foule des personnages peints et sculptés est si tumultueuse. Cependant il faut rabattre singulièrement du nombre de M* Pouqueville; car tous ces personnages, comptés avec la meilleure envie de n'en passer aucun, ne s'élèvent qu'à trois mille cinq cent trente-huit, à trais mille sept cent vingtKjuatre, en y ajoutant les cent quatre-vingt-six qui décorent la chapelle adjacente où les religieux psalmodient et chantent leuris offices. Mais ce nombre, ramassé dans un assez petit espace, vous enlève de surprise à la première vue ; il justifie M. Pouqueville qui n'avait pas le temps de compter
ces figures une à une comme je Tai fait. La quantité de ces personnages est du plus haut intérêt; mais leur disposition et Tarrangement de tous les groupes importent plus encore. La cathédrale de Chartres» Tunique en ce genre, est habitée à Tintérieur et à Textérieur par neuf mille figures peintes et sculptées. Tous ces êtres, créés par l'art, sont disposés dans un ordre merveilleux qui fait défiler régulièrement sous les yeux l'histoire universelle de la religion, depuis la création jusqu'à la fin du monde, en passant par les patriarches, les juges, les rois, les prophètes; par la sainte Vierge et Jésus-Christ; par les apôtres, les martyrs, les confesseurs et tous les saints. Eh bien, cet ordre est exactement le même, et il est aussi complet sur les fresques de Salamine. C'était naturel effectivement. Mais entre Salamine et Chartres se révèlent des analogies, se constatent des identités qui m'ont surpris, que je n'ai pas comprises d'abord et dont je n'ai trouvé l'explication qu'au mont Athos. Le nom du peintre qui a exécuté ces figures, celui de ses élèves qui l'ont aidé, l'époque où il a commencé son travail, celle où il l'a terminé, sont consignés dans une inscription que j'ai relevée avec le plus grand soin.
En retournant à Athènes, j'ai visité quelques-unes des nombreuses chapelles (il y en a cent à peu près) qui sanctifient le bois d'oliviers dont tout le cours du Céphise est ombragé. J'ai pris des notes dans le couvent du mont Pentélique, où la duchesse de Plaisance, cette lady Stanhope de la Grèce, venait d'établir sa résidence. J'avais déjà étudié Césariani, beau monastère qui se cache dans un pli du mont Hymette, sur la pente occidentale, au sein des oliviers, au confluent des meilleures eaux. J'avais déjà vu un autre petit couvent qui est situé entre l'Ilissus et le palais neuf que fait bâtir le roi Othon. Ce prieuré ou métochi, dépendant autrefois de Césariani, sert aujourd'hui de poudrière; mais l'église, qui est entièrement peinte à fresque, est libre, et nous l'avons visitée à loisir.
La Grèce continentale et la Morée étaient vues ; mais je n'étais encore qu'aux portes de l'édifice que je voulais étudier : restaient les Météores, fameux couvents de la Thessalie qu'aucun Français n'avait visités, où avait craint de monter M. Pouqueville lui-même, venu jusqu'au pied d'où il interrogea les moines, et où avait refusé de se faire hisser le terrible Ali, pacha de Janina; restait le mont Athos, que très-peu avaient vu et que personne, on doit le dire, n'avait étudié. Cependant le mont Athos est le sanctuaire de l'art grec; c'est la source puissante d'où le byzantin abreuva constamment la Grèce, l'Italie et la Russie.
M. le comte de Sartiges, chargé d'affaires de France, M. de Roujoux, directeur à Athènes des paquebots français, s'empressèrent, avec une obligeance
que je ne saurais trop reconnaître, de me faire obtenir des lettres de recom-^ mandation pour le gouverneur turc et les supérieurs ecclésiastiques du mont Athos. Le Père Nicéphore, qui vient de mourir et qui fut le chef de l'insurrection du mont Athos , me traça mon itinéraire. Notre petite caravane se remit donc une seconde fois en marche, pour un voyage plus long et plus difficile que le premier.
Près du champ de bataille de Marathon, s'élève un petit monastère qui nous donna l'hospitalité pour une nuit; un seul religieux l'habitait. Les chapelles étaient détruites. Ce couvent est l'un des trois cents que venait de condamner l'administration du roi Othon. Le religieux passait ses jours à fumer et ses nuits à dormir; du reste, il ne. travaillait pas des mains et ne lisait aucun livre, ni ne chantait aucun office.
AChalkis, capitale de l'île d'Eubée, la présence, l'occupation des croisés français se révèlent bien plus évidemment encore qu'à Mistra '. La grande église, dédiée aujourd'hui à sainte Paraskévi, est une basilique occidentale, longue , à trois nefs de sept travées de longueur, à chevet carré et voûté en arêtes; les arêtes sont doublées de nervures à boudins, comme à Saint- Germain-des-Prés. Ces nervures retombent sur des consoles sculptées de feuilles, à deux étages : feuilles de chêne, feuilles lancéolées, feuilles de vigne, feuilles de peuplier, comme à Reims, comme à Chartres, comme à Paris. Pas de dôme, car le dôme est oriental ; mais, sur le latéral du nord, au-dessus du chevet, un clocher carré comme en France. A l'occident, au portail, une rosace comme à Laon, comme à Amiens, mais plus petite. Toutes les baies en ogive^ comme si nous étions en Champagne, en Picardie ou dans l'Ile-de-France.
A Zeïtouni, l'ancienne Lamia, rien de chrétien, mais une belle mosquée convertie en école. Rien de chrétien dans Pharsale , si ce n'est une église grecque moderne et quelques sculptures et inscriptions en marbre blanc; elles sont
4 . Après nous, comme nous l'avons dit, M. Buchon a parcouru la Grèce pour y chercher les traces que les croisés avaient pu y laisser. Semblable aux antiquaires druidiques, qui veulent à toute force trouver des « tumulus » dans des mottes de terre et des dolmens dans des cailloux , M. Buchon a découvert des armoiries de croisés français dans de purs ornements qui ne sont d'aucun temps ni d'aucun pays : il a blasonné des croix, des fleurs et des animaux, en les assignant hardiment à des familles françaises qui en sont parfaitement innocentes. La cathédrale d'Athènes, édifice purement grec, a été, sans aucun motif, attribuée par notre compatriote à je ne sais quel prince de notre pays. L'archéologie, faite ainsi, peut bien être ingénieuse, mais elle manque de valeur. H faut constater le passage des Français là où les traces sont évidentes ; mais aller plus loin, c'est sortir de la science et de l'histoire, c'est se priver de toute autorité. Nous pourrons revenir sur ce voyage singulier de M. Buchon et sur les étranges attributions qu'on ne parviendra pas, espérons-le, à accréditer dans les bons esprits.
encastrées dans les murs de la mosquée d'un cimetière, et elles servent de tombes à des Musulmans.
L'église de Sophadès, village de la plaine de Pharsale, est entièrement peinte à fresque. Sur le mur occidental est représentée une allégorie complète du Monde, que tirent alternativement le Jour et la Nuit, qu'habite le Temps, qui dort au centre, pendant qu'à la circonférence s'agitent les hommes de tous les âges, depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse. Le manuscrit d'Herrade, de Strasbourg , 1' « Hortus deliciarum » , présente à peu près la même allégorie peinte en miniature. Elle est sculptée au portail nord de Saint-Étienne de Beauvais, au portail sud de la cathédrale d'Amiens. Nous reviendrons en détail sur ce curieux sujet, que MM. les abbés Duval et Jourdain viennent de discuter, dans un mémoire qui a pour titre : t Le portail Saint-Honoré de la cathédrale d'Amiens » .
Entre les deux villages grecs de Comadès et de Cortésion , dans la même plaine, au milieu des champs, verdit un beau cimetière chrétien, que protège un fossé profond, et qu'ombragent des chênes et des ormes magnifiques. Au centre de ce cimetière, une grande chapelle funéraire est peinte d'une foule de figures.
Les églises de Tricca ont peu d'intérêt. Dans l'une d'elles, un jeune homme turc , malade de la fièvre, avait été apporté par sa famille pour que les prêtres grecs le guérissent en priant sur lui ; les Turcs ont plus de confiance en Jésus- Christ qu'en Mahomet , lorsqu'il s'agit de la santé et de la vie.
La cathédrale de Kalabach , évêché placé au pied des Météores, est occupée par un trône exagonal, en marbre, où l'on monte par un escalier de sept marches , devant et derrière : c'est , dit-on , une chaire où saint Pierre aurait prêché , et qui reproduit la forme exacte des plus anciennes églises , de celles que saint Paul lui-même aurait fait bâtir. C'est plus probablement un trône taillé pour l'empereur Andronic , fondateur de la cathédrale de Kalabach , et qui , singularité curieuse , ressemble au trône dressé dans la cathédrale de Reims, pour le sacre de Charles X. Comme l'était le trône de Charles X, celui d' Andronic est placé au milieu de la grande nef, et l'on y monte par un escalier oriental et un escalier occidental. A Kalabach , cet escalier est simple ; il était double à Reims : c'est là toute la différence. L'église de Kalabach et la chapelle du cimetière sont entièrement peintes à fresque; le nom des peintres, la date où ils ont effectué leur travail sont relatés dans des inscriptions que j'ai rapportées» Enfin nous touchons aux Météores, un des buts essentiels de notre voyage.
DIDRON
La réhabilitation complète et vraiment triomphante de Tarchitecture du moyen âge est un fait accompli désormais, et qui a gagné les esprits les plus rebelles; celle de la sculpture et de la peinture ne peut tarder à vesnir, tant les questions qui s'y rattachent ont marché vite ; celle de la musique chrétienne, c'est-à-dire du plain-chant et de la musique prc^rement dite aux xh* et xiir siècles, est à peine en germe, et nous ne sommes pas peu fier d'avoir combattu, vivement et l'un des premiers, pour cette noble cause.
Mais il ne suffit pas de faire une brèche pour s'emparer d'un fort ; il est nécessaire encore de monter à l'assaut, après avoir fait taire les feux ennemis. Nous voulons donner une série d'articles sur cette grande question de la réhabilitation de la mélodie et de l'harmonie gothiques. Les lignes qui suivent sont une simple introduction aux travaux que M. Danjou de Paris, M. Louis Fanart de Reims et M. Eugène de Goussemaker de Bergues ont bien voulu nous promettre. M. de Goussemaker prendra la question surtout au point de vue scien^ tifique, et M. Fanart l'embrassera particulièrement dans la pratique; M. Danjou la saisira des deux côtés. Le premier a fait ses preuves dans un ouvrage d'une remarquable érudition ; le second cherche à exécuter dans la cathédrale de Reims les idées que lui a données la méditation des faits anciens et nouveaux ; le troisième accomplit dans toute la France l'œuvre de régénération. Tous trois , abondant avec autorité dans le sens qui leur appartient, traiteront cette grave question aussi complètement qu'il est possible de le faire en ce moment. Il en résultera, nous en sommes certain, que le plain-chant du moyen âge est aussi supérieur à la musique moderne, dite religieuse, que la cathédrale de Paris l'emporte sur la Madeleine, et la Sainte-Chapelle sur Notre* Dame-de-Lorette. Le« Stabat Mater » de Rossini fait, selon nous, une assez piteuse mine devant le « Stabat » du plain-chant.
En réponse ou plutôt en appendice à nos articles sur la musique du xiii* siècle.
i.A ]vi;
TTPn
M. Schmit, maître des requêtes au Conseil d'État, membre du Comité historique des arts et monuments, écrivait ceci dans « l'Univers » du 8 octobre 1842 : < Le moyen âge, qui a su répandre dans ses admirables cathédrales la divine poésie des livres saints, de manière à les rendre palpables à l'ignorant aussi bien qu'au savant et à l'artiste , le moyen âge ne pouvait , si les arts sont frères, rest^ frappé de béotisme quand il s'agissait de propager les mêmes impressions par la musique. En limitant cette musique à un caractère infiniment simple qui se met à la portée de tous, il a fait preuve de profonde intelligence, puisqu'il atteignait ainsi et complètement le but proposé , celui de l'universalité. J'admets» si l'on veut, que cette intelligence était plus instinctive que raisonnée; mais n'est-ce pas le propre du génie d'agir instinctivement? Celui qui raisonne didactiquement les principes de son œuvre n'est qu'un arrangeur plus ou moins habile ; il ne sera jamais un créateur. Arguer de ce qu'il ne paraît pas que le moyen âge ait composé de la musique plus savante , même en dehors des chants d'église, pour tirer de ce fait une démonstration d'impuissance et par conséquent de barbarie , c'est revenir à cet ancien préjugé que les architectes de ces temps-là n'étaient que des barbares , parce qu'ils n'ont pas su ou voulu faire de l'architecture grecque. Dans ces siècles de foi , l'architecture comme la musique , la musique comme la sculpture et la peinture se faisaient avec la foi. On ne comprenait rien au delà ; les œuvres qu'elle avait produites devaient donc se refléter du sanctuaire au dehors.
■ Si les artistes qui ont élevé les cathédrales de Chartres, de Paris, de Reims, les abbatiales de Saint-Denis et de Saint-Ouen, sont à nos yeux des hommes de génie, non parce qu'ils ont posé des pierres sur des pierres, mais parce qu'ils ont su imprimer à leurs édifices un caractère de grandeur et une harmonie sublime d'expression, pourquoi le génie serait-il refusé à ceux qui ont composé des chants dont l'expression nous saisit et nous émeut encore si puissamment au bout de plusieurs siècles, malgré tous les prestiges de la musique moderne? Pour ma part, je crois qu'on peut affirmer que si les siècles antérieurs n'ont pas fait la musique autrement, ce n'est point parce que le sens musical leur a manqué, mais seulement parce qu'ils ont trouvé que ce sens, subordonné à l'inspiration religieuse, ne demandait pas autre chose. Les hommes qui déifiaient la musique, ainsi que le prouve M. Didron, ne peuvent être accusés de n'avoir pas fait pour elle ce qu'ils ont fait pour l'architecture. On ne divinise que ce qu'on sent bien et vivement. Qu'ont produit les siècles suivants, avec toutes les ressources que les progrès de l'art ou de la science du compositeur ont mises à sa disposition, qui soit plus imposant et plus solennel que le simple chant de la « Préface » , de plus poétique que celui du « Magnificat », de plus
«aîntement joyeux que T « O Filii » , de plus sombre que le • De prpfundis » ,• de plus déchirant que le « Dies irae » , de plus majestueux et de plus profondément saisissant que le « Benedicat vos » ' ?
« Quand on s'est pris à considérer Tarchitecture chrétienne comme un enfantement de rignorance et du mauvais goût, il e^t devenu tout naturel que la musique, cet autre art du même temps et de la même origine, fût traitée avec un égal mépris. Lorsqu'on se mit à abattre les jubés, à briser les verrières peintes , à badigeonner les murs et les sculptures des églises gothiques, on devait naturellement faire main-basse sur la musique gothique et remettre à neuf les paroles qu'on était forcé de conserver sous un badigeonnage de musique moderne. Quand l'architecture païenne osa s'introduire effrontément dans le sanctuaire chrétien, il fallut bien que la musique de l'opéra vînt s'y installer à sa suite; tout cela était très-conséquent, très-logique. Mais ce qui le serait peu, à une époque qui se fait gloire en quelque sorte de la réhabilitation de l'architecture du moyen âge, ce serait la persévérance dans la réprobation dont a été frappée simultanément la musique, qui lui est contemporaine, et à laquelle seule il devrait être permis d'animer les échos de nos vieilles voûtes gothiques »
M. Schmit parle de la divinisation de la nmsique faite par les hommes du moyen Age; c'est précisément l'objet de cet article et celui d'un dessin que nous donnons dans cette livraison des « annales » . L'antiquité elle-même n'a pas de légendes plus belles que n'en a le moyen âge relativement à la musique. Nous avons recueilli, dans les « A.cta Sanctorum » et dans les autres collections semblables, une grande quantité d'anecdotes sur la puissance de la musique au moyen âge ; nous avons l'intention d'en donner un jour les plus intéressantes dans nos « Annales Archéologiques » . Alors on verra que les merveilles produites par Orphée, Arion, Tyrtée, etc., sont égalées par celles des grands musiciens du christianisme, au moins autant que le Parthénon par la cathédrale de Reims. Nous nous contentons aujourd'hui de signaler un manuscrit de la Bibliothèque Royale, supplément latin, 638, contenant divers offices, qui est du xiV siècle, et où l'on verra matériellement, dans deux charmantes miniatiires, quel goût on avait alors pour la musique.
L'une de ces miniatures, placée en tête de la prière à Marie, « Obsecro te, Domina » , offre la Vierge marchant et tenant dans ses bras l'enfant Jésus. La Vierge est suivie de deux anges dont l'un porte la queue du manteau d'azur
4 . On pourrait grossir cette courte énumération d'un catalogue fort long où entreraient l'office entier du Saint-Sacrement, l'ofBce entier des morts, Tofâoe entier de la semaine sainte, V a In exitu », et mille autres chants qui enrichissent la mémoire des plus admirables mélodies.
jeté sur les épaules de Marie, et dont l'autre, comme un héraut, tient une masse d'armes^ Le petit et triomphant cortège est précédé d'un troisième ange qui pince des deux mains une petite harpe dont l'harmonie réjouit la Vierge. Marie sourit du cœur et charme l'enfant divin qui rit de toutes ses lèvres. En tête d'une autre prière à Marie («0 intemerata et in œtemum benedicta»), la Vierge est assise sur un trône et tient sur ses genoux l'enfant Jésus. Des anges font une harmonie instrumentale et vocale autour du groupe sacré : l'un d'eux sonne d'une longue trompette, ornée d'un riche pennon et de cordons à glands qui flottent au vent ou plutôt au souffle musical ; un autre frappe un tambourin comme celui qu'on voit à la maison de la rue de Tambour à Reims; un troisième touche un petit orgue portatif; un quatrième pince une espèce de mandoline dont on ne voit que le dos. Le petit Jésus lui-même fait sa partie dans ce charmant concert; il effleure de ses petits doigts déliés un instrument triangulaire, à cordes nombreuses, un psaltérion dont M. de Coussemaker nous donnera un jour, dans un travail sur les instruments de musique, les divers noms qu'il portait au moyen âge. L'enfant divin ne tient pas lui-même l'instrument qu'il fait résonner; c'est un ange qui est respectueusement devant son jeune maître et qui le lui présente. L'enfant est enchanté de la musique; il regarde sa mère avec une tendresse, une joie radieuses; il paraît lui dire : € Voyez comme je joue bien I »
Et l'on va nous dire maintenant que le moyen âge était barbare en fait de musique, et qu'il était incapable de sentir les délicatesses de la mélodie et de l'harmonie 1 En vérité, cela n'est pas croyable. Poursuivons.
A la bibliothèque de Reims, en tête d'un beau manuscrit du xiii* siècle, qui 21 pour titre • Liber pontificalis » , on voit une miniature, fièrement dessinée au trait et remplissant toute une page in-folio ; c'est celle dont nous donnons la gravure ici et dont nous allons faire la description en quelques mots. La vue de la gravure suppléera, et de reste, à tout ce que nous n'avons ni le temps, ni la place, ni peut-être le besoin de dire. Le dessin a été calqué avec le plus grand scrupule, sur la miniature du manuscrit, par M. Hippolyte Durand, architecte, correspondant du Comité historique des arts et monuments ; il a été gravé par M. Cartier fils, qui donne à la < Revue numismatique » des planches d'une exactitude mathématique. On a donc, quoique réduite, la miniature elle-même, la contre-épreuve du dessin gothique.
Au centre, cette grande figure, si vigoureusement dessinée et si fièrement
posée, c'est l'Air, le véhicule du son, sans lequel il n'y a pas de musique po3^
sible, pas plus que sans Imnière il ne peut y avoir de couleurs. 11 est posé
comme le colosse de Rhodes, les jambes étendues, et entre lesquelles peuvent
passer tous les flots d'harmonie, toutes les • théories » musicales , mâts dressés et voiles déployées. Il est nu, comme une belle allégorie antique, mais une allégorie que le Christianisme a purifiée en la voilant d'un chaste vêtement aux reins. Deux ailes s'attachent à ses épaules, et sont déployées comme celles de l'aigle qui plane. Sa face, qui ressemble à celle d'un Dieu, du Dieu chrétien surtout, de Jésus-Christ, exprime l'énergie, la volonté, l'intelligence. Ce serait, si vous le voulez, Jésus-Christ chassant les vendeurs du temple. L'abondance de sa barbe et de sa chevelure témoigne d'une force physique merveilleuse. Comme au front de Moïse, rayonnent aux deux côtés de sa tête, mais sans y adhérer, deux lumières, deux astres : une étoile à quatre pointes à gauche, et à sept pointes à droite. Celle de droite est le soleil, et celle de gauche la lune. La lune, ici , n'a que quatre rayons, et le soleil en a sept,, nombre égal aux planètes que le soleil emporte dans son atmosphère. La lune est à gauche^ place inférieure, et le soleil est à droite, place d'honneur; c'est que la lune est un soleil diminué , un soleil chauve, comme dit le peuple, et que, pauvre planète, elle tire du soleil toute sa lumière. De la tête, l'Air touche donc au ciel, et des pieds; à la terre. Ses pieds étendus s'appuient, le droit sur le Zéphyr, vent du soir ou du couchant, le gauche sur l' Auster, vent du midi ; ses mains saisissent à droite l'Aquilon, vent du nord, et à gauche l'Eurus, qui est le vent d'est. Ainsi, en hauteur il va de la terre au ciel, en largeur il confine aux quatre points cardinaux ; il atteint les vents qui soufflent aux quatre coins du monde. C'est que l'air en eflet remplit le monde, comme l'eau remplit la mer. C'est à l'air qu'on peut appliquer ces paroles de saint Paul, qui dit en parlant de Dieu : • Dans lui nous vivons, nous agissons et nous sommes» ; car nous vivons constamment plongés dans un bain d'atmosphère. L'air est donc nonseulement le véhicule, mais la source de toute harmonie. C'est un foyer d'où rayonne l'harmonie universelle ; il est pour la musique ce que la vapeur est dans une machine, le vent dans l'orgue. Sans soufllet et sans vent, tous les tuyaux de l'orgue sont muets ; sans vapeur, la machine est inerte. Soufflez donc, et l'orgue va mugir ; chauflez, et la machine va bondir. De cet Air personnifié sort l'Harmonie sous toutes les faces ; car autour de ce foyer roulent deux couches concentriques, deux cercles qui en découlent comme l'eau d'une source.
Dans le premier cercle, le plus près de l'Air et touchant à son corps, c'est l'harmonie humaine représentée par les trois plus grands musiciens de l'antiquité : Pythagore, Arion et Orphée. Pythagore est un jeune homme imberbe et à la mine blonde. L'inventeur du rhythme tient à la main gauche un marteau, et à la droite une espèce de balance à plateaux de métal , un timbre. Il
vient de frapper ces plateaux, et il les approche de son oreille, comme un musicien fait du diapason, pour apprécier la qualité de l'ébranlement qu'il a communiqué au métal. Cette figure écoute admirablement, et va bien à ce Pythagore que l'histoire mythologique nous représente écoutant, le soir, l'harmonie des sphères célestes et la musique des étoiles; c'est bien le Pythagore qui s'arrêtait en extase près des forgerons et au bruit des marteaux tombant en cadence sur une enclume. De l'autre côté, Arion, assis sur son dauphin, tient à la main gauche un violon, et à la droite un cornet qu'il semble plonger dans le côté droit, dans les poumons de l'Air, comme dans un réservoir intarissable de musique. Arion est un homme brun , imberbe, mais plus âgé que Pythagore ; sa figure est à plans nombreux et heurtés, ses cheveux sont touifus et bouclés ; c'est une chaude nature.
Entre les jambes de l'Air est couché à terre , fatigué et reposant sa tête mélancolique, Orphée, de si mélodieuse mémoire ; il tient à la main droite une sorte de guitare, une symphonie, en prenant le mot du moyen âge. Tout à l'heure, Pythagore, que la métempsycose fait dater de la prise de Troie, et qu'on se représente volontiers comme un vieillard barbu et usé par la méditation, s'est montré jeune, imberbe, rayonnant de fraîcheur comme un Apollon. Maintenant, Orphée, que nous avions l'habitude de croire très-jeune et de vingt-cinq ans à peine; Orphée, amoureux passionné de la belle et jeune Eurydice, qu'il va chercher aux Enfers, et dont il prononce encore le nom, même quand il n'est plus et lorsque l'Hèbre roule sa tête détachée du tronc ; Orphée, que nous pensions, pour ses exploits, un adolescent épris d'un amour violent et insensé, nous le voyons là, vieux, barbu, trapu de corps, un philosophe antique, une sorte de Socrate vénérable et blanchi.
Des quatre vents, le Zéphyr seul est barbu. Cependant, à ce mot de Zéphyr, ^'éveille l'idée de brise ; l'idée d'un petit vent blond, frais, fin, d'un gracieux enfant, qui n'a pas même encore de duvet au menton. Voyez les Zéphyrs de Girodet et de Prud'hon. Pourquoi donc cette flagrante contradiction de l'art rémois, de la symbolique champenoise, avec toutes les traditions antiques et modernes? On pourrait en trouver l'explication dans l'amour de l'originalité, dans la passion pour l'hérésie dans l'art, qui est, non moins que la délicatesse, un caractère distinctif du pays. On pourrait dire encore que. le Zéphyr est barbu, parce qu'il est le vent de. l'occident, le souffle de la fin du jour, la brise du soir.
Voilà donc l'harmonie humaine figurée par ses trois plus grands héros : Pythagore, qui l'invente et qui la trouve dans le ciel; Arion, qui en tire des accords à enchanter les flots; Orphée, qui charme les rochers et les forêts, qui
enchaîne par ses mélodies Cerbère et les enfers. C'est Thomme s'emparant par Tharmonie du monde entier, comme les trois dieux frères, Jupiter céleste, Nep* tune marin, etPluton infernal et terrestre, s'en étaient emparés par la puissance politique.
Il faut remarquer aussi que ces musiciens tiennent, à eux trois, un échantillon des trois grandes divisions des instruments de musique ; ils se partagent les organes de l'harmonie comme les régions où elle règne. Les instruments de percussion, les instruments à vent, les instruments à cordes , sont représentés par la balance de Pythagore, le cornet d'Arion, le violon d'Orphée. Mais les instruments à cordes se subdivisent en instruments qui résonnent sous le pincement des doigts ou le frottement de l'archet; dès lors, outre sa balance, Pythagore devait tenir sur ses genoux le monocorde, dont il est l'inventeur, et que l'on pinçait; tandis qu'Arion, outre son cornet, tient un violon, comme Orphée.
En iconographie chrétienne, la nudité des pieds est un signe des plus illustres; on ne fait les pieds nus qu'à Dieu, aux anges et aux apôtres. La Vierge elle-même a les pieds chaussés, et les plus grands saints, même les Pères de l'Église, ne vont pas les pieds nus. Ici l'Air est déchaussé, et cela devait être, puisqu'il est nu; mais les trois musiciens sont habillés; ils sont entièrement vêtus, et cependant nous les voyons nu-pieds. Aurait-on voulu par là les déifier^ en quelque sorte, et faire leur apothéose? Ce ne serait pas impossible, avec cette affection passionnée que le moyen âge porte aux musiciens.
Mais cette musique humaine, si puissante dans notre dessin, est inspirée par un génie divin, comme le corps est mis en mouvement par l'Ame : «Mens agitât molem » . L'air donne au son l'existence matérielle ; mais la qualité de ce son^ la beauté et la poésie de cette harmonie, sont soufflées par une cause plus élevée. Donc le génie, ou, pour parler le langage antique, la Muse de la mélodie devait être représentée soufflant ses accords à ces musiciens. Une Muse seule ne pouvait suffire pour exprimer les qualités diverses de la musique, puisqu'il avait fallu trois Grâces pour rendre toute la beauté. Aussi les neuf Muses sont-elles rangées autour des musiciens grecs, trois pour chacun, comme des colonnes autour d'un temple qui en est orné et soutenu tout à la fois. Un cordon de circonférence et rempli de neuf médaillons encadre le cordon intérieur où sont assis les musiciens, comme l'auréole ou le nimbe entoure la tête des saints. Dans chaque médaillon se dresse un buste plein de grâce, sur lequel s'implante la tête nue d'une des neuf Muses. Ces neuf jeunes filles, au profil grec d'une adorable pureté, ont de charmants airs de tête. Elles sont graves et un peu mélancoliques, mais ardentes; toutefois, comme il convient aux fonctions qu'elles remplissent.
LA MUSIQUE AU MOYEN AiiE. 6f
Les trois qui regardent Pythagore semblent, avec leurs mains, marquer la mesure à cet inventeur du rhythme. Thalie est la première, la seconde est Clio, et Calliope la troisième. Les trois d'Arion, les muses Uranie, Euterpe et Polymrtie, tiennent ou embouchent des trompettes, conques marines si elles étaient courbes, et qui conviendraient au musicien des flots. Orphée écoute les accords d'Érato qui pince de la harpe, de Melpomène qui souffle dans un oliphant, et de Terpsichore qui, sous un grand archet, fait parler son violon. Les cheveux longs et glissant sur les épaules en ondes épaisses, l'attitude grave, les beaux vêtements à larges plis qui leur couvrent la poitrine et les bras, les traits mélancoliques de ces neuf Muses, rappellent la magnifique gravure d'Albert Durer, où la science est personnifiée et ramassée dans une seule figure, au-dessus de laquelle on lit : ■ Melancholia » !
Ces Muses font, par leur entourage , un triomphe aux trois musiciens : ce sont les louanges vivantes de l'harmonie qui donne la vie à la nature et qui est la racine de l'arbre de la mélodie, comme Thalie. L'harmonie a la belle voix de Calliope et part de Clio ou la bonne renommée, cette espèce d'harmonie morale ; rharmonie qui est céleste, comme Uranie, se rappelle, ainsi que Polymnie, tous les accords, même les plus fugitifs, et récrée la volonté, comme Euterpe. L'harmonie attire à elle avec Érato, elle médite avec Melpomène, elle réjouit l'âme des artistes avec Terpsichore. Ces légendes, que je traduis ici par ces simples mots et qu'on lit parfaitement dans la gravure, encadrent chaque médaillon ; elles ne sont que la glose étymologique du nom grec des Muses.
Voilà, aussi brièvement que j'ai pu le faire, une description de cette curieuse composition, la plus intéressante en ce genre, je ne le cache pas, qu'aient offerte jusqu'à présent les manuscrits à miniatures. Ce dessin est beau d'invention, très-beau d'exécution, admirable de composition. C'est ainsi certainement qu'il paraîtra à tout le monde. Cependant il est incomplet. C'est un simple trait, et un trait noir ; mais sur ces lignes devait s'étendre de la couleur, des chairs devaient vivifier ce corps, les yeux devaient briller en noir ou en bleu sur ces charmantes figures des Muses. L'orage devait gronder dans les yeux des Vents, et la puissance dans ceux de l'Air. Les ornements devaient s'enlever en rouge et en bleu sur un fond d'or. A quiconque n'a pas vu les miniatures de cette époque, qui enrichissent nos beaux manuscrits de la Bibliothèque Royale, il est impossible de se faire une idée de ce qu'aurait été ce beau dessin, vivifié par les couleurs du xiir siècle. A quiconque les a vues, cette allégorie de la musique rappelle nos cathédrales badigeonnées à blanc, nos vitraux historiés cassés et remplacés par des verres incolores. C'est comme si on passait un lait de chaux sur la magnifique cathédrale d'Alby, qui est peinte depuis le pavé
jusqu'à la voûte. Cependant, tel qu'il est et quoique inachevé, ce dessin de la musique n'en est pas moins une superbe esquisse.
Et maintenant, je vous en prie, venez nous dire que le moyen âge était barbare en fait de musique ! Je me contenté de livrer en épigraphe, à MM. Danjou, Fanart et de Coussemaker, l'article qui précède et le dessin qui l'accompagne ; je laisse à mes savants amis, bien autrement compétents que moi, le soin de prouver que l'époque, où l'on bâtissait la cathédrale de Reims, où l'on sculptait la cathédrale de Chartres, où l'on peignait la Sainte-Chapelle de Paris, était celle également où éclatait la plus belle musique des temps modernes. Chose remarquable, le grand évoque, Maurice de Sully, qui construisait Notre- Dame de Paris, composait et notait en même temps le<Dies irae» , sinon tout l'office des morts. On le voit, les arts sont frères, et nous le prouverons plus d'une fois encore.
DIDRON