‹ Annales archéologiques (volume 5)Chapitre 7 sur 82 · EXPOSITION DE L'INDUSTRIE · texte numérisé non relu

EXPOSITION DE L'INDUSTRIE

Avant d^entrer dans les détails, établissons une distinction importante : en fait de vitraux modernes, il convient de faire la part de Tart et celle de Tindustrie. Lorsque des hommes comme M. Ingres consentiront à faire des vitraux, lorsque des peintres comme M. Maréchal se consacreront presque exclusivement à ce genre de décoration; c'est-à-dire, quand la peinture sur verre sera exécutée par un grand artiste, les résultats porteront toujours le cachet du maître, qui les distinguera des vitraux vulgaires. Pour ces hommes privilégiés, qu'ils travaillent sur la toile, sur le mur ou sur le verre, qu'importe la matière, ils sauront toujours l'animer. Mais, disons-le, de tels artistes ont-ils le droit de compromettre leurs œuvres en les exécutant sur une matière aussi fragile que le verre, et en les exposant aux premiers coups de pierre des enfants qui voudront faire l'essai de leur adresse ■? Qu'on y songe, les vitraux placés dans la chapelle élevée à la mémoire du duc d'Orléans, où M. Ingres a pu faire oublier,

I. Remarquons oependaDt que la peinture sur verre, malgré la fragilité du subjecUle, a résisté à toutes les attaques des hommes et des temps bien mieux que la peinture sur mur, sur bois et sur toile. Nous comptons par milliers des verrières des xii«, xiii«, xiv*, xv* et xvi* siècles, et nous n'avons peut-être pas dix tableaux romans, peut^tre pas vingt-cinq tableaux des xiii* et xiv« sièdes. Les verres du moyen âge, épais comme une fois ou deux une pièce de cinq francs , serrés étroitement dans un fort réseau de plomb , encadrés solidement dans une vigoureuse armature de fer, ces verres résistent, comme une vraie muraille, au vent, à la grêle, même aux cailloux. J'ai vu des verrières du xiii*' siècle auxquelles on appliquait des échelles absolument comme sur un mur, et ces verrières portaient, sans s'étonner, l'échelle et ceux qui la montaient. M. Lassus nous permettra donc de reg^tter beaucoup moins que lui de voir exécuter, par des artistes éminents, de la peinturç sur verre. Il est vraiment de l'intérêt et de la gloire de nos plus grands peintres de foire de pareils tableaux ; il s'agit seulement de traiter cet art dans des conditions matérielles analogues à celles que le moyen âge a eu soin d'adopter. (Note de M. Didron.)

par la magnificence du contour, Tabsence de ces riches et puissantes couleurs de nos anciennes verrières, ces vitraux sont exécutés sur du verre qui n'a pas même Tépaisseur d'une pièce de deux francs. Avec quel soin ne devra-t-on pas préserver les précieux cartons du maître I Dsins tous les cas, ce sont des conditions exceptionnelles et dont il faut se hâter de profiter; mais c'est seulement à des artistes d'élite qu'il est permis de se dégager des traditions, et de déplacer pour ainsi dire le but de la peinture sur verre , en lui imprimant un sentiment tout personnel. En général, cet art ne doit être regardé que comme un des plus puissants éléments de la décoration monumentale. L'exécution des vitraux ne doit pas différer de celle des émaux ni des terres cuites vernissées ; elle doit être traitée en grand et en fabrique. C'est là le seul moyen de faire bien et à bas prix.

Une fois la distinction établie , occupons -nous des vitraux considérés sous ce dernier point de vue. Un fait qui ne peut être contesté, c'est que tout le monde admire les magnifiques verrières de nos cathédrales ; c'est que les éloges ne tarissent pas sur l'éclat et la beauté des vitraux de Chartres, ni sur la richesse de ceux qui décorent la Sainte-Chapelle de Paris, les cathédrales de Reims, de Bourges, de Strasbourg. On ne sait quels regrets témoigner en énumérant toutes les belles légendes mises en pièces , soit pour ajouter quelques rayons de plus à ceux qui éclairaient bien suffisamment les chœurs de nos chanoines, soit pour donner satisfaction aux passions populaires. Tout le monde est d'accord; la louange pour ce qui reste est unanime, et le regret, pour ce qui est détruit, universel.

Et cependant, savez-vous ce qui arrive, lorsque, parmi ces admirateurs zélés de notre art national , il s'en trouve qui veulent payer de leur personne et passer de la théorie à la pratique? Aussitôt et avant même qu'ils aient pu sérieusement étudier , lorsqu'à peine ils soupçonnent les procédés d'exécution de ceux qui les ont précédés, vous les voyez tous atteints de la même affection, et succomber à une incurable maladie de perfectionnement. Certains veulent bien encore conserver la disposition générale, mais ils ont presque tous la prétention d'arriver à un dessin qu'ils appellent plus pur, à un modelé plus fin et plus vigoureux. Ils consentent volontiers à reproduire les rinceaux et les bordures; mais, pour parler leur langage, ils ne peuvent se résignera accepter des « magots » . Pour eux, c'est une indispensable nécessité de modifier complètement les figures et de les remplacer par des espèces d'images coloriées avec force indication de rotules, malléoles et clavicules académiques, le tout on ne peut plus digne de prendre place derrière les vitres de l'une de ces boutiques ou magasins d'objets religieux de la rue Saint-Jacques. Et d'ailleurs, en admet-

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tant même que ces nouvelles figures ne fussent pas dénuées de quelque mérite, le résultat serait toujours à peu près aussi ingénieux que celui auquel on arriverait en encadrant un tableau, quelque peu libre, de Watteau ou de Boucher, dans des ornements étrusques. Mon Dieu I avant de faire mieux , tâchons donc de faire bien , et profitons surtout de l'expérience de ceux qui , pendant plusieurs siècles , ont doté nos églises de ces magnifiques pages que nous ne sau* rions trop étudier. Sans doute qu'en feuilletant ces milliers de panneaux transparents, en analysant cette foule de compositions si variées, on trouvera certains sujets bizarres, certaines fonnes mal dessinées, impossibles même. Il en est de la peinture sur verre comme de la sculpture où souvent , à côté d'admirables figures, on en voit de détestables; mais c'est là de l'impuissance individuelle et non du système. Sachez choisir 1 Et si vous doutez de la valeur de ces compositions, consultez nos grands artistes; demandez-leur ce qu'ils pensent du style général de peintures si habilement jetées. Surtout ne vous pressez pas trop de juger.

Croyez-vous, par exemple, que l'exagération du geste et de l'expression , ce défaut qui vous semble si choquant dans les anciens vitraux , soit simple* ment l'eflet de l'ignorance et de l'inhabileté ? Mais alors vous n'avez donc jamais assez réfléchi que, si dans un sujet placé à une grande hauteur, vous reproduisez seulement le geste simple et naturel , l'expression vraie mais souvent contenue, il deviendra presque toujours impossible de soupçonner l'intention, impossible de la comprendre , impossible dp la voir. Et quant à cet autre reproche relatif à l'exiguité générale des membres, ils ne prouve qu'une chose, c'est qu'en examinant de très-près, vous ne vous êtes pas rendu compte de l'effet produit par la résille de plomb; cette résille, traçant vigoureusement le contour de chaque membre, détermine le trait du dessin dont, à distance, il vient évidemment augmenter la largeur. Avec la condition de simple nature , tant pour les proportions que pour le geste , le résultat serait toujours lourd , sans énergie, sans accent.

Ainsi la convention est indispensable et, sous ce rapport, il est impossible de considérer la peinture sur verre comme un art d'imitation. Si donc tous les essais de peinture sur verre, tentés depuis quelques années, sont restés prodigieusement au-dessous de nos anciens vitraux , il faut en rechercher la cause dans le progrès et l'uniformité de la fabrication du verre ; puis et surtout, dans ces prétendus perfectionnements de la forme dont, jusqu'à ce jour, on a été continuellement préoccupé. Du reste , il n'en faut pas conclure que le secret de la peinture sur verre soit perdu aujourd'hui. Pour le retrouver, il suffit de regarder, d'étudier et de comprendre surtout ce qui a été fait ; nous y puiserons I. 9

d'excellentes leçons, tant pour la disposition et la forme, que pour l'agencement et l'harmonie des couleurs.

Les plus anciens vitraux connus en France ne sont pas antérieurs au xu* siècle; on en voit de cette époque à Angers, au Mans, à Saint-Denis et dans plusieurs autres églises de France. Chartres possède trois magnifiques verrières, qui , placées sous la rose occidentale , font pâlir tous les vitraux dont les xir •et xiir siècles ont enrichi cette admirable cathédrale. D'après la supériorité incontestable de ces anciens vitraux sur tous ceux qui ont été exécutés depuis^ il est impossible d'admettre que l'on soit arrivé du premier coup à un tel xiegré de perfection : un art comme celui-là ne s'improvise pas. En présence de tels faits , on est forcé d'arriver à cette conclusion , que la peinture sur verre était cultivée et en honneur bien longtemps avant cette époque. Au reste , en lisant la description, que donne l'abbé Suger, des vitraux placés par lui à Saint- Denis", en 1150 environ, on voit très-bien qu'il parle de la peinture sur verre comme d'un art connu de longue date.

Dq)uis lors, la science n'a rien ajouté ; mais elle est venue justifier, par des preuves mathématiques , toutes les causes et tous les effets. C'est ainsi que M. Chevreul , dans son ouvrage « Loi du contraste simultané des couleurs » , démontre d'une manière évidente l'indispensable nécessité de l'armature et de la résille de plomb, qui, par leur opposition vigoureuse, semblent encore ajouter à l'éclat de la lumière. Toute la magie des dioramas est fondée sur ce principe , cause également certaine de la supériorité des vitraux du xiT siècle»

A cette époque, dans la sculpture comme dans la peinture, les plis des dra» peries sont excessivement serrés et multipliés, et ils forment dans les vitraux une série de lignes presque aussi vigoureuses que celles déterminées par les plombs. De plus, dans les ornements, presque toujours entremêlés de bandelettes à perles blanches sur fond noir, le cerné joue aussi un très-grand rôle. Plus tard , les plis deviennent moins nombreux , plus lâches , et la demi-teinte prend une importance qui ternit les vitraux et ne produit pas une opposition suffisante pour ajouter à leur éclat. Enfin , plus tard encore , au xv* et au XVI* siècles, les traditions s'effacent, le cerné se fond presque entièrement dans un modelé plus avancé ; l'imitation rigoureuse de la nature devient un besoin» et la couleur reste entièrement subordonnée à la forme. C'est alors qu'apparaissent les Cousin, les Pinaigrier, artistes d'un grand mérite, sans doute, mais auxquels on peut faire le reproche d'avoir trop oublié le but principal de la

4. «nistoire de l'abbaye de Saint-Denis», par Félibien, in-8°. Paris, n06. Voyez aux Pièces justificatives le traité de Suger, « De Âdroinistratione suâ ».

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