IL — CONSTRUCTIONS
De l'étude on passe à l'application ; c'est la loi nécessaire. Toute idée aspire à se réaliser. Les livres d'archéologie monumentale devaient donc engendrer des monuments, et c'est ce que nous voyons sur tous les points de la France. 11 nous faudra un jour dresser la liste des édifices de tout genre auxquels la science archéologique imprime un caractère particulier; aujourd'hui, nous devons nous borner à citer quelques faits récents.
Nous ne parlerons pas de la très-grande église Saint-Nicolas de Nantes, qui se bâtit en style du xiir siècle , et dont la première pierre a été posée par M. Lassus, en août 1844; nous l'avons déjà citée.
Nous rappellerons que M. Barthélémy, architecte à Rouen, achève en ce moment l'église de Bon-Secours, en style du xiir siècle. M. Barthélémy construit en outre plusieurs églises et chapelles ogivales dans les départements de l'Eure et de la Seine-Inférieure.
M. Grigny, architecte à àrras, termine une très-grande chapelle en style gothique pour les dames de l'Adoration perpétuelle du Saint-Sacrement. La peinture sur verre, la sculpture, l'ameublement, s'exécutent actuellement en harmonie avec la construction.
Le 12 novembre dernier, Mgr l'archevêque de Cambrai a dédié une chapelle ogivale bâtie dans la commune d'Estourmel , par les soins de M. de Baralle, architecte à Cambrai, et aux frais de madame Bricout-Vaillant. La dédicace d'une simple chapelle funéraire par le prélat a été un événement pour la contrée; on y a vu la consécration, pour ainsi dire, du style gothique. Dans le discours prononcé par Mgr Giraud , on a surtout distingué ces paroles : « Lorsqu'un jour, à la vue de ces murs qui commandent l'attention par la grâce des proportions et la résurrection heureuse de la forme chrétienne, vos enfants vous demanderont ce que veulent dire ces pierres taillées avec tant de délicatesse, que nos voisins nous envient et qu'ils s'efforcent de reproduire chez eux comme un modèle. Vous leur raconterez cette simple légende : Une mère avait vu périr ses enfants, et Dieu lui mit dans le cœur de consacrer par un monument éternel sa douleur et sa foi. Aucun sacrifice ne lui coûta pour conduire à fin cette entreprise ; on eût dit qu'elle voulait égaler l'étendue* cle ses
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libéralités à l'étendue de ses regrets. Un homme, plein de cœur et de goût, mit au service de ce vœu de mère et de chrétienne Thabileté de son crayon et l'inspiration de son talent. Au jour marqué pour l'inauguration du saint lieu, toute la contrée voulut être témoin d'une solennité non moins populaire que religieuse. Le clergé accourut des points les plus éloignés du diocèse pour en relever l'éclat par sa présence, et le premier pasteur jugea la cérémonie assez imposante pour qu'il dût la présider lui-même. »
M. Péchinet, architecte à Langres, a déjà bâti cinq églises gothiques dans le département de la Haute-Marne, à Torcenay, Épinant , Darémont, Chanoy et Louvemont. Le portail de l'église de Louvemont était ancien et du xV siècle ; il a pu être conservé intégralement , et l'on a cherché à raccorder le rnowAiment nouveau avec ce portail gothique.
M. Silvestre, architecte de la ville, à Chaumont (Haute-Marne), construit des églises en style gothique. Il a doté la commune de Chambroncourt , tout près de Chaumont, d'une église ogivale à trois nefs de largeur (15 mètres), à 7 travées de longueur (30 mètres), sans compter celle des fonts et du confessionnal. A l'occident , une tour unique domine le portail et forme un porche avant d'entrer dans l'église. Derrière les deux chapelles, auxquelles viennent aboutir les bas-côtés, sont établies deux sacristies disposées fort heureusement. Le sanctuaire est en abside , mais il n'est pas tourné par les collatéraux. Le style du xiv* de la nef ne s'harmonise peut-être pas suffisamment avec celui du xv% qui semble dominer au portail ; mais l'aspect de cette église de village est agréable, et M. Silvestre donnera, après les études qu'il vient de faire, une nouvelle église où l'unité de style sera irréprochable. Cet architecte est conséquent ; il vient même d'établir un cimetière gothique dans la commune de Latrecey (arrondissement de Chaumont). La grille d'entrée s'appuie à deux pieds droits que couronnent deux clochetons gothiques du xiir ou xjV siècle. Une petite chapelle funéraire s'élève au fond du cimetière, et elle Qst également en style ogival. — Notre architecture nationale est à la veille de renvoyer dans son pays, d'où elle n'aurait jamais dû sortir, l'architecture païenne ; elle va s'emparer non-seu4ement de tous nos monuments publics , mais môme de nos simples habitations privées.
On a bâti une église gothique dans un faubourg de Châteauroux (Indre). Une église paroissiale, et pour laquelle 600,000 francs seraient déjà réunis, est sur le point de se construire dans la même ville ; ce sera l'église principale. Un projet a été demandé à l'architecte du département, et M. Ferdinand Leroy, préfet de l'Indre, n'autorisera pas une construction en style grec ou romain.
On nous écrit de Rosières (Ardèche) : « Dans notre commune s'élève une
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église ogivale; mais, pour l'obtenir, il a fallu surmonter une infinité d'obstacles et lutter contre des préjugés inconcevables. Maintenant qu'une grande partie du travail est exécutée, tout le monde l'approuve. Le gothique n'a besoin que d'être connu pour être apprécié. »
La ville d'Auch a fait construire une chapelle gothique au milieu du nou* veau cimetière de la ville. — Au petit séminaire d'Auch , on a élevé une chapelle gothique, pour laquelle des sculptures et des vitraux se préparent dans le même style. Les études que nous aimons , les opinions que nous défendons ont là de savants et nombreux partisans , que dirige un chef habile et dévoué.
A Marseille , un jeune architecte vient de bâtir, en style du xiV siècle , la chapelle des Ursulines. Cette chapelle est plus grande que celle du couvent des Oiseaux, à Paris, qui est également ogivale. 11 est question de construire à Marseille une cathédrale qui coûterait quatre millions. Un million serait donné par le chef du diocèse, un million par la ville, et les deux autres par le gouvernement. On désire que cette cathédrale soit en style gothique. Une commission a été nommée par Mgr l'évêque de Marseille pour préparer le projet.
A Toulouse, un concours a été ouvert pour la construction d'une grande église paroissiale. M. Bouchot, architecte à Paris et archiviste du Conseil des bâtiments civils, a fait un projet roman pour cette église, et M. Virebent, architecte à Toulouse, un projet gothique. — M. Questel , architecte de Paris, achève de bâtir à Nîmes une église romane.
M. L. Fanart nous écrit de Reims : « Les doctrines que nous soutenons ont fait de grands progrès. Un projet grec et un projet gothique avaient été proposés pour la reconstruction de l'église Saint-André , à Reims. Aucune hésitation ne s'est manifestée; tous ont voté pour le projet gothique. Ce dernier coûtera, il est vrai, 50,000 francs de plus que le grec; mais Mgr l'archevêque, qui affectionne dans l'âme le style gothique, propose de faire des quêtes, d'ouvrir des souscriptions, et de combler la différence. Si nous n'avons pas une copie réduite de Saint-Nicaise, comme on l'avait proposé, au moins on ne nous imposera pas un monument païenJ »
On nous écrit du département de la Dordogne la lettre suivante , que nous devons porter à la connaissance de nos lecteurs : — « Monsieur, les travaux et les encouragements du Comité des arts et monuments, les vôtres en particulier, dans r « Univers » d'abord et maintenant dans les « Annales Archéologiques», ont déjà produit les plus heureux résultats dans le diocèse de Périgueux comme ailleurs. Le mouvement archéologique s'étend de toute part. Tandis que, il y a six ou sept ans, personne ou presque personne dans nos contrées ne s'occupait de nos anciens monuments religieux, presque tout
le monde en parle aujourd'hui : beaucoup voyagent pour les étudier; d'autres font mieux encore, en employant leurs soins à les conserver. Le grand séminaire de Sarlat , qui n'avait encore que des leçons « libres » d'archéologie chrétienne, qu'on essayait de donner pendant les récréations, et qu'on écoutait, du reste, avec empressement, possédera cette année un cours spécial « obligatoire n pour les élèves de quatrième année , par un ordre exprès de Mgr l'évêque de Périgueux , qui porte le plus grand intérêt à ces sortes d'études. • Mais ce n'est pas assez d'étudier et de conserver dans un pays où beaucoup d'églises sont à faire ou à refaire, et où, depuis quelque temps, assez d'argent a été dépensé en constructions pour le moins insignifiantes au point de vue de l'art religieux. Une foule d'églises de villages ont été bâties , Dieu sait comment, par le premier maçon venu; quelques villes, presque aussi malheureuses, ont vu s'élever les « chefs-d'œuvre» d'une école que vous connaissez bien. La charité des fidèles s'épuise cependant. Les paroisses les plus pressées ont fait bâtir à la hâte avec un zèle qui méritait mieux ; d'autres sont impatientes, et veulent rivaliser à tout prix. Bientôt le temps des constructions sera passé, et nous serons entourés d'églises neuves, bien plâtrées, bien plafonnées, sans couleur, sans caractère, sans style et sans beauté, a J'ai entendu cependant beaucoup de prêtres gémir de ne pouvoir ou de ne savoir mieux faire. A qui s'adresser? dit-on; et la réponse n'est pas facile. Il me serait pénible cependant de laisser passer l'occasion qui se présente en ce moment de donner un exemple qui, j'en suis sûr, ne sera pas sans influence dans le pays. Une de nos communes rurales est décidée à faire le généreux sacrifice d'au moins 60,000 francs pour la construction d'une église, et l'on a bien voulu s'adresser à moi pour me demander conseil. Ma réponse ne serait pas douteuse : « Faites du gothique dans le style du xiii* siècle, comme Ton en « fait à Nantes, comme on en fait près de Rouen, près de Tours, sur les bords « du Rhin. » Mais une difficulté se présente aussitôt : où trouver un architecte capable de fournir un plan convenable, un entrepreneur capable de le comprendre, et des ouvriers capables de le suivre? Je n'ai pas l'honneur de connaître messieurs nos architectes ; mais, comme je ne vois sortir de leurs mains qu'une application plus ou moins correcte des cinq ordres, je suis peu disposé à conseiller de s'adresser à eux. Permettez-moi donc. Monsieur, d'avoir recours à vous, et de vous fournir l'occasion de rendre un grand service à la science, à la religion et à notre pays, en vous priant de répondre aux questions suivantes : — « Croyez-vous qu'avec la somme de 60,000 fr. et une assez grande quantité de matériaux qu'on possède, on pourrait construire un corps d'église dans le style gothique du xiir siècle, capable de contenir 1,500 personnes? —
«Dans le cas d'une réponse affirmative, voudriez-vous indiquer à la paroisse dont je parle un architecte de votre choix, qui pût donner un plan le moins cher possible ? Pensez-vous que des maçons ordinaires et un entrepreneur, peu faits aux constructions gothiques dans un pays où il y en a peu, pourraient se passer de la présence de Tarchitecte et se contenter d'un plan donné? Déjà, vous avez offert un plan d'église gothique : on s'attendait à une continuation et à des devis qui ne viennent pas encore. Les numéros qui vont suivre contiendront-ils une réponse suffisante aux questions que je me suis permis de vous adresser? — Je vous écris au nom de la commune qui voudrait avoir une église de 60,000 fr. , et je viens d'apprendre que la ville de Bergerac, manquant d'église aussi, est disposée à faire le sacrifice d'une somme d'au moins 300,000 fr. Bergerac cherche à se procurer un plan. On court même grand risque, dit-on, de voir cette somme tomber entre les mains d'un architecte « corinthien » , comme cela est arrivé pour le faubourg de la même ville, qui montre depuis quatre ans, aux passants stupéfaits, un portique de théâtre surmonté d'une cage à poules, et un plafond plat, éclairé par je ne sais combien de fenêtres carrées, sous le nom d'église de la Madeleine. Ce n'est pas qu'on manque de bonnes intentions, mais on ne sait à qui recourir. Qui nous donnera donc des architectes chrétiens! Quelques mots, mis au sujet de l'église de Bergerac dans le prochain numéro des « Annales », seraient de nature à produire un effet excellent. »
Nous avons désigné à notre honorable correspondant un architecte habile et qui bâtira certainement, pour 60,000 fr., une belle église gothique, en style du xiir siècle, propre à contenir une population de quinze cents personnes. Il ne faut pas croire que le gothique coûte plus cher à bâtir que le grec ou le romain. Quand on parle de gothique, on songe de suite aux dentelles sans fin, aux sculptures innombrables, et l'on ne s'aperçoit pas que c'est là du gothique de la décadence, du xv* et duxvi* siècle, tandis que le vrai style ogival, celui du xiii% est d'une admirable et peu coûteuse simplicité. Rien ne serait moins cher à bâtir qu'une église semblable à la chapelle de l'archevêché de Reims, et rien n'est plus beau que cette chapelle. Un entrepreneur quelconque, des maçons quels qu'ils soient peuvent comprendre et parfaitement exécuter un projet gothique; rien n'est plus dans nos mœurs et, par conséquent, rien n'est plus facile. Les ouvriers qui font l'église de Bon-Secours, à Rouen, ceux qui exécutent la grande chapelle d'Arras, tous ceux qui bâtissent, sur tous les points de la France, des monuments religieux en style ogival, sont les premiers venus, des gens du pays, et ils font à merveille ; il s'agit de leur dire un mot pour qu'ils comprennent la phrase entière, parce que le style ogival est logique et rigoureusement conséquent de la base au chapiteau., de l'amortissement de I. 60
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Tarcade à la clef de voûte. Qu'un architecte iiitelKgent, comme nous en avons, donne un projet détaillé, et on le comprendra comme un compositeur d'imprimerie comprend une « copie » lisiblement écrite. D'ailleurs nous possédons des architectes commissionnés par le ministère de l'intérieur ou par celui des cultes pour aller réparer des monuments historiques sur tous les points de notre pays, et c'est à celui auquel est dévolu le midi occidental de la France, que nous avons confié le soin de faire construire l'église de 60,000 fr. Sans se déplacer exprès pour la commune du Périgord, il y passera autant qu'il sera nécessaire pour donner des ordres nouveaux ou rafraîchir des ordres anciens. — Les «Annales» tiendront la promesse qu'elles ont faite de donner des devis et des dessins pour la construction d'une église romane et d'une église ogivale.
Nous sommes heureux et fier d'avoir reçu la lettre qu'on vient de lire ; nous y voyons la preuve que nos efforts ne sont pas perdus et que nos paroles ne sont pas complètement stériles. En finissant, disons un mot des travaux intelligents que M. Bernard, curé de S^-Eusèbe, à Auxerre, exécute lui-même dans son église. M. Fabbé Bernard est un prêtre fort zélé, fort instruit, et qui joint la pratique à la théorie ; il mérite des applaudissements pour les réparations qu'il entreprend dans son église Saint-Eusèbe. Cet édifice, de la fin du xii' siècle et bâti dans le style de la transition du roman au gothique, avait été mutilé au xviir siècle. Les quatre colonnes qui couronnent les piliers avaient été coupées à des hauteurs diverses, selon la fantaisie et sans doute pour donner plus de place aux fidèles. Les arcades de la galerie qui décore la grande nef avaient été murées en partie et en partie démolies. Cette église ressemblait donc assez bien à une grange. M. Bernard ne perdit pas courage à la vue de ces ruines; mais il fit un appel à la générosité de ses paroissiens, et, depuis un an, il a littéralement le marteau à la main, débouchant les arcades, arrachant les mortiers, dégageant les piliers empâtés dans la boue. L'église a déjà beaucoup gagné ; mais, plus on y fait, plus ri semble qu'il y ait à faire, tant les plaies sont nombreuses et profondes. D'un autre côté, M. le curé de Saint-Eusèbe éprouve des contrariétés ; quelques paroissiens inintelligents se scandalisent et craignent de voir démolir leur vieux monument; mais ce sont des terreurs chimériques, et Saint-Eusèbe sortira des mains de M. l'abbé Bernard plus solide et plus beau*
FIN DU TOIU PRBUIEn.