VI" SIECLE
La croix impériale dont est justement fière la basilique Vaticane appartient à la classe des croix pattées et gemmées.
Pattée, elle a ses branches presque égales, sensiblement élargies vers les extrémités; gemmée, elle est, sur une de ses faces, couverte de pierres précieuses, telles que topazes, grenats, émeraudes et agates, en sorte qu'à ces deux caractères précis on reconnaît le type de la croix Constantinienne, qui dominait autrefois le fronton de Saint-Pierre et qu'on voit actuellement dans la crypte de la basilique, ainsi que le type des croix qu'offrait plus tard, au IX* siècle, le pape saint Léon IX aux églises de Saint-Clément et des Quatre- Couronnés : « Fecit. . . in ecclesia B. Clementis, mart. atque pont. . . crucem de auro cum gemmis fixis. . . et quae pendent item vitreas numéro quatuor ». — « Fecit in ecclesia Sanctorum Quatuor Coronatorum . . . crucem auream , habentem gemmas quatuordecim, ex quibus quinque in eadem cruce fixas et alias qure ibidem pendent novem. » {Ex Anastas. Bibliolh.)
La croix Vaticane se compose de deux feuilles d'argent doré, appliquées sur
-1, Nous avons publié Tune des deux face^ de cette croix (voir le:? «Annales archéologiques », p. 23, du t. XXV[j, à Toccasion du beau travail de M. de Saint-Laurent sur l'iconographie de la croix et du crucifix. Aujourd'hui, grâce à la notice spéciale que M. le chanoine Barbier de Montault \eut bien consacrer à ce curieux objet d'orfèvrerie, nous pouvons offrir à nos lecteurs l'autre face, qualifiée do revers par M. de Saint-Laurent et de face principale par M. de Montault.
De cette manière, les « Annales » auront donné une monographie complète de la croix de l'empereur Justin, si importante au triple point de vue de son origine, de son iconographie et de son exécution.
(^'ote de M. Ed. Didron.)
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une àme en bois et clouées sur les côtés. Elle est terminée à la partie inférieure par une pointe de métal qui permet de la fixer sur une hampe pour la porter en procession ou, dans un socle, pour l'exposer à la vénération publique.
Cette croix a deux faces dissemblables, Tune riche formant reliquaire et nommant les donateurs, l'autre plus simple et présentant un double caractère symbolique et historique.
La face antérieure, celle qui sert pour l'exposition solennelle, a été décorée par l'artiste avec un grand luxe de pierres précieuses et de perles, disposées en orle autour de la croix. Ces pierres, au nombre de vingt-deux, sont serties dans des bâtes rectangulaires ; celles des extrémités afl'ectent seules la forme ovale. Le lapidaire les a taillées en cabochons et en tablettes; une seule, celle d'en bas, a une multitude de facettes, qui m'autorisent à supposer une addition moderne. Les dix-huit perles sont traversées par un fil d'or.
Ce luxe extraordinaire, augmenté et complété par les quatre pendeloques attachées au-dessous des deux bras, est motivé par la présence d'un morceau de la vraie Croix, placé dans un médaillon d'or, au centre même du reliquaire. Ce médaillon, rond et perlé, a été renouvelé à une époque récente et malheureusement dans un style différent de l'ancien, dont on peut voir un dessin assez exact dans l'intéressant ouvrage publié à Rome, en 1779, et qui a pour titre : « De Cruce Vaticana, ex dono Justini Augusti, in Parasceve majoris bebdomadae publicae venerationi exhiberi solita, commentarius » ; in-/i* de ilik pages.
C'est une tradition, depuis longtemps populaire à Rome, que le reliquaire rappelle par sa forme extérieure la relique qu'il est destiné à contenir. Ainsi faisait, au vi"" siècle, le pape Symmaque lorsque, au témoignage du bibliothécaire Anastase, il enrichissait la basilique du Prince des Apôtres d'un morceau de la vraie Croix, enchâssé dans une croix d'or et gemmée : u Item ad fontem in basilica S. Pétri Apostoli,. . . crucem ex auro et gemmis, ubi inclusit lignum Dominicum. »
Pour juger de l'authenticité d'un objet, il est souvent nécessaire de le comparer aux monuments contemporains, ou, à leur défaut, de recourir aux textes qui parlent d'objets analogues. C'est ainsi que, voulant justifier la dédicace de la croix du Vatican , je ne puis fournir un meilleur argument que celui d'une croix semblable sur laquelle l'empereur Constantin ne fit pas difficulté de mettre son nom. Le texte suivant est encore emprunté au bibliothécaire Anastase, que les savants gagnent toujours à consulter : a Super corpus B. Pétri, quod sere conclusit, fecit crucem ex auro purissimo. • • ubi scriptum est : CONSTANTINVS AVG. ET HELENA AVG. HANC DOMVM RE-
GALEM SIMILI FVLGORE CORVSCANS AVLA GIRCVMDAT, scriptum ex litteris puris nigellis in cruce ipsa. »
Constantin et Hélène avaient inscrit leurs noms, en lettres niellées, sur la croix d'or déposée par eux dans la confession de saint Pierre ; Justin et son épouse, à qui leur dévotion suggéra la même offrande , gravèrent aussi leurs noms sur la croix dont ils firent cadeau à la basilique Vaticane et sanctionnèrent par cet acte, à l'usage de la postérité, leur pieuse munificence.
Telle est la dédicace de la croix impériale, poétiquement restreinte dans un distique latin et précédée du signe de la croix, comme on commençait alors à le pratiquer en épigraphie :
^ LIGNO QUO CHRISTUS HUMANUM SUBDIDIT HOSTEM DAT ROMAE lUSTINUS OPEM ET SOCIA DEGOREM.
De Tétude attentive de ces deux vers, dont les finales riment ensemble, ressortent pour moi deux faits incontestables : d'abord que la vraie Groix fut envoyée à Rome par Justin pour lui servir comme de palladium, puis que l'épouse de l'empereur tint à faire de l'écrin de cette croix Tornement de la ville éternelle. Ge qui signifie que chacun des donateurs eut sa part dans l'offrande : l'empereur fit don du bois sacré » l'impératrice l'enchâssa dans l'or et les gemmes; l'un donna la relique, l'autre ajouta généreusement le reliquaire. Qui sait même si ces pierres précieuses, semées à profusion sur la croix impériale^ n'ont pas formé la parure de la vertueuse princesse, qui ne pensa pas pouvoir faire un plus digne usage de sa couronne et de ses joyaux qu'en les offrant, en hommage spontané, à la croix du Sauveur ? De semblables exemples ne sont pas insolites dans la vie des princesses chrétiennes.
Le nom de Justin-le-Jeune — avec Etienne Borgia, j'exclus Justin-le-Vieux, qui régna de 518 à 527 — assigne une date certaine à la croix du Vatican, car cet empereur a pour dates extrêmes de son règne les années 565 et 578. Gette croix est donc une œuvre d'orfèvrerie et de joaillerie de la seconde moitié du vi* siècle.
Le revers, moins brillant, mais plus intéressant au point de vue de l'art, va nous mettre & même de mieux juger le style un peu dur et naïf de cette époque.
Ginq médaillons, travaillés au repoussé, ainsi que les rinceaux qui les unissent, sont consacrés, sur la face postérieure, au Christ et aux donateurs*
Au centre, à l'endroit qui correspond directement au bois de la croix, l'A-
gneau nimbé, parce qu'il représente Dieu, tient triomphalement la croix sur laquelle il a versé son sang pour racheter le monde. La même idée, opposant le symbole à la réalité, se trouve dans l'épître où saint Paulin écrit à Sévère son ami :
« Sub cruce sanguinea niveo stat Christus in Agno, Âgnus ut innocua injusto datus hostia ieto. »
Au bas, le Christ, nimbé du nimbe crucifère, tient d'une main sa croix, et de Tautre le livre roulé qui renferme sa doctrine sainte et sublime ; type de Jésus, sur terre, enseignant et donnant le premier l'exemple.
Au sommet, le Christ règne au ciel, où il porte le livre de vie et bénit d'une manière particulière, qui n'est ni grecque ni latine, puisque le petit doigt est seul replié sur la paume de la main. Son nimbe crucifère ne laisse aucun doute sur son identité.
Enfin, à chaque extrémité du croisillon, l'empereur Justin et l'impératrice Sophie, couronnés et richement habillés, implorent, les mains étendues, la miséricorde de celui qui mourut sur l'arbre de la croix pour le salut de tous
Cette attitude, qui a valu, en archéologie, aux personnages qui l'adoptent la dénomination d' a Orants», est curieuse à constater, car il ne s'agit plus seulement ici des premiers siècles chrétiens, de l'ère des catacombes, mais du vr siècle, alors que les idées ont reçu des faits nouveaux une modification et une altération profondes. Il est fort intéressant de rencontrer dans un poète contemporain la mention d'un usage primitif, auquel Justin, en montant sur le trône, se fit un devoir de ne pas déroger.
« Ipse coronatus solium conscendit avitum Erectaque manu, cuncto praesenle Senatu, Oratis, haBC ait ore pio : Super omnia regnans Régna Deus, regnum nobis concessit avitum Et patrium diadema dédit o
Les noms des donateurs appelaient leurs portraits. Ainsi l'exigeait la coutume du VI* siècle, qui nous montre l'archevêque de Ravenne ordonnant que son effigie sera représentée sur une croix, les mains étendues en n orant ». « Fecit beatissimus Agnellus crucem magnam, . . . in qua sua effigies manibus expansis orat. »
Une bande zigzaguée contourne le médaillon central et les bords de la croix, tandis que le milieu est rempli par une végétation toute de fantaisie, mais qui pourrait peut-être trouver son sens caché et symbolique dans ces
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deux vers rimes qui, sur la mosaïque absidale de Saint-Clément, élucident et interprètent les rinceaux d'une croix presque identique :
ECCLËSIAM CURISTI VITI SIMILADIMVS ISTI QVAM LK\ ARENTEM SET CRV\ FACIT ESSB VIRENTBSI.
Il n'y a, en effet, que la croix qui peut faire verdir, par l'effusion de la grâce, l'arbre desséché par le péché et c'est se servir des propres paroles du Sauveur que comparer l'Eglise à une vigne féconde qui porte des fruits abondants.
Chaque année, le lundi de Pâques, la croix impériale est montrée solennellement au peuple par un chanoine de la basilique. Or cette ostension qui accompagne celle de toutes les autres reliques du trésor a motivé le numéro collé au bas du revers. Et, pendant que les fidèles attentifs et recueillis reçoivent la bénédiction du bois sacré, un chantre psalmodie, sur un ton élevé et saisissant, une phrase italienne, qui indique à la fois et le nom de la relique et celui du donateur : « Bois de la vraie croix donné, ainsi que le reliquaire, à la basilique Vaticane par l'empereur Justin. >»