LE BAPTÊME
Le baptême est la naissance du chrétien h la vie surnaturelle ; c*est la renaissance divine par Teau et l'esprit, comme dit TÉvangile : « Nisi quis renatus fuerit ex aqua et spiritu sancto, non potest introire in regnum Dei ». Il est donc et il doit être le premier des sacrements. Nul doute et nulle contestation parmi nos artistes^ non plus que parmi nos théologiens. Par le baptême, l'homme entre dans la vie, dans la vie surnaturelle et divine. Il passe et s'élève, non pas du néant & l'être, mais du péché, ce néant effroyable de Dieu, à la grâce, cette vie communiquée de la lumière et de |a charité, cette vie même de Dieu imprimée dans la nouvelle créature avec le nom, le caractère, la ressemblance du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Nouvelle créature, nouvelle plante, « néophyte », c'est le nom du baptisé, du nouveau chrétien, de cet homme qui sort des ténèbres pour s'épanouir à la lumière, le front baigné des eaux pures de la régénération. L'Église a le secret des noms et le mystère des appellations, car sa lang^ue est la splendide et poétique harmonie du Verbe fait chair. Nous pouvons donc, sans autre préambule, commencer par le baptême cette monographie des sacrements. Mais pour exposer avec plus d'intérêt, pour faire comprendre avec plus de précision les compositions et les œuvres de nos artistes, donnons d'abord, avec le secours de la théologie, la notion exacte du baptême ; puis, avec la liturgie, nous résumerons les cérémonies qui recouvrent le sacrement de leur lumineux réseau, pour aboutir au tableau de Van der Weyden qui nous servira de type pour la représentation du baptême. Triple question que nous tâcherons d'expliquer en termes aussi clairs, aussi précis, aussi accessibles que nous le permettra la théologie, et que l'archéologie pourra nous le commander.
Le baptême porte dans son nom d*origine grecque et sa signification d'ablution et sa source orientale : « Oriens ex alto ». C'est donc une ablution sacrée, qui lave, purifie et sanctifie l'homme, qui renouvelle et transfigure l'âme en touchant le corps. Le baptême se définit avec Suarez : Le sacrement de régénération, ou le sacrement institué pour la régénération spirituelle des fidèles : « Sacramentum regenerationis, seu sacramentum ad spirilualem regeneralionem fidelium institutum » (Suarez; tome XX, quest. LXVI, art J"). Ou mieux encore, avec le catéchisme du concile de Trente ; Le sacrement de régénération par l'eau dans le Verbe : « Sacramentum regenerationis pcr aquam in Yerbo ». Ce qui est la propre parole de saint Augustin : Qu'est* ce que le baptême? L'ablution de l'eau dans le Verbe : « Quid est baptismus? Lavacmm aquae in Verbo » (In Joannem, tract. 15). Sacrement de régénération par l'eau et la parole : voilà la notion exacte du baptême par sa défi* nition théologique. C'est un bain qui lave, une ablution qui purifie, mais avec le concours de la parole de vie. C'est la parole qui rend cette eau active, féconde, sanctifiante. « Ut illam sanctificaret, mundans lavacro aquae in Verbo vitae » (Ephesi, v, 26). Jésus est venu pour la sanctifier, la purifiant par le bain de l'eau dans la parole de vie. Ainsi l'apôtre parle de l'Eglise : L'épouse du premier Adam fut tirée de son côté, du voisinage de son cœur, et formée d'une de ses côtes que le divin artiste édifia en femme : « Et aedificavit Dominus Deus coslam quam tulerat de Adamo in mulierem ». (Gen. II, 22). Gracieux édifice, complément de ce beau temple de l'Iiomme, bâti par la main et illustré par le souille du Verbe divin. C'est de là qu'est sortie l'humanité tout entière. Mais le second Adam, pour refaire cette humanité, pour la reprendre par la naissance et l'élever à la suprême dignité d'enfant de Dieu, le second Adam tire de son côté ouvert le sang et l'eau d'où se forme l'Église, le sang de l'Eucharistie, l'eau du baptême. De ce corps expiré coulait la vie : l'eau en efTet et le sang en sortirent; l'eau qui purifie, le sang qui rachète. « Ex illo corpore defuncto vita manabat : aqua enim et sanguis exivit; illa quae diluât, iste qui redimat » (Sancti Ambrosi, in Luc. cap, xxiii). En d'autres termes, comme disent saint Cyrille et saint Jean Chry-
soslome, l'eau signifie le baptême qui est le principe de l'Eglise et des autres sacrements. Mais le sang représente l'Eucharistie qui, de tous les autres sacrements, est la fin et le complément. C'est à ces deux, comme au principe
et à la fin, que tous les autres sacrements sont ramenés (Corn, a Lap. in Joan. XIX).
Voilà comme Torigine mystique du sacrement de baptême, dans la pensée de Dieu, dans le plan de la rédemption : c'est là le commencement et la Genèse de l'humanité renouvelée; disons mieux, c'est la naissance de l'iiumanilé nouvelle qui commence en Jésus-Christ et que Jésus-Christ commence. Nous ne rappellerons que pour mémoire la grande parole de la promulgation et de la nécessité du baptême : « Euntes ergo docete omnes génies, baptisantes eos, in nomine Palris et Filii et Spiritus sancti » (Math. cap. ult. xix).
Pour faire partie de Thumanilé nouvelle, de l'humanité divine, pour être membre de celte famille de créatures élevée à la dignité de participante et de co-associée à la divinité même, consubstanlielle avec son Christ et co-hérilicre de sci biens, il faut renaître de l'eau et de l'esprit : le baptême et la foi. Le baptême, initiation nécessaire, renaissance obligatoire; et la foi, invincible adhésion de l'âme à la vérité de Dieu, humble assentiment à la parole de r Eglise : voilà les deux grandes conditions du salut ; entendez de la dignité , d'enfant de Dieu, et de la participation à sa nature, à sa lumière et à sa gloire.
Nous ne pouvons, nous ne devons parler ici des effets du baptême. Il faut nous retenir pour ne pas nous engager dans les magnifiques perspectives où la régénération divine opère dans l'âme et dans le corps, dans la vie et dans la destinée du néophyte de si merveilleuses grandeurs. Nous le comprenons : ces considérations nous éloigneraient de notre sujet; et nous pouvons dire qu'elles échappent à l'art par leurs mystérieuses opérations, qui se passent tout entières dans la région du spirituel et du surnaturel. Toutefois, l'art lui-même, l'art plastique, le pinceau de nos peintres, le ciseau de nos sculpteurs, a tenté d'exprimer par des symboles celte transformation de l'âme, et de nous montrer la colombe baptismale descendant des cieux sur les eaux, ou remontant des eaux dans les deux. Il nous suffira de citer ici cette parole de Clément d'Alexandrie dans son livre du « Pédagogue »; elle résumera, dans sa lumineuse concision, tous ces mystères de la grâce qui rejaillissent en lumière sur le front du chrétien. — Lavés, nous sommes illuminés; illuminés, nous sommes adoptés pour fils de Dieu; adoptés, nous devenons parfaits; parfaits, nous devenons immortels. — « Tincti, illuminamur; illuminati, in filios adoptamur; adoptati, perficimur; perfecti, immortales reddimur ». — L'ablution, la lumière, l'adoption, la perfection, l'immortalité: voilà comme les degrés, les évolutions par où passe le néophyte avant de s'épanouir dans le candide éclat
de sa nouvelle royauté. Mais du moins, nous pouvons en passant faire remar- XXV). /i5
quer l'admirable convenance de l'eau, cet élément indispensable de l'ablution baptismale; nous pouvons indiquer les harmonies que Ton découvre, que les pères signalent, que les grands poètes ont chantées, et que nos artistes saisissent pour les immortaliser, entre cet élément choisi par la volonté divine du Sauveur, béni par le contact sacré de sa chair virginale, et les effets admirables qui, de la chair lavée, se répercutent dans l'âme et vont renouveler, en les sanctifiant, les sources mêmes de la vie. « C'est par institution divine que l'eau est la matière propre du baptême. Et cela bien convenablement : d'abord, quant à la raison elle-même du baptême, qui est la régénération pour la vie spirituelle, ce qui convient surtout à l'eau. Ce qui fait que les semences d'où sont engendrées toutes les choses vivantes, à savoir les plantes et les animaux, sont humides et se rapportent à l'eau. C'est pourquoi quelques philosophes ont regardé l'eau comme le principe de toutes choses. Secondement, quant aux effets du baptême avec lesquels s'accordent les propriétés de l'eau qui lave, par son humidité : ce qui est convenable pour signifier et produire l'ablution des péchés. Par sa fraîcheur aussi, elle tempère la trop grande chaleur, et c'est pour cela qu'elle est propre à éteindre la concupiscence du foyer originel. Par sa diaphanéité elle peut recevoir la lumière, d'où elle convient au baptême en tant qu'il est sacrement de Coi. Troisièmement, parce qu'elle convient à représenter les mystères du Christ par lesquels nous sommes justifiés. En effet, comme le dit saint Chrysostôme, sur cette parole de saint Jean : « Nisi quis renatus fuerit » ,. . . lorsque nos têtes sont plongées dans Teau, c'est comme dans un sépulcre où le vieil homme est enseveli, caché, submergé, et puis remonte et ressuscite pour être un homme nouveau. Quatrièmement, parce qu'à raison de ce qu'elle est commune et abondante, elle est matière convenable pour ce sacrement si nécessaire ; car on peut partout se la procurer facilement (Sum. Theol. pars terlia, quest. 66).
Mais en même temps, cette lumineuse exposition des harmonies de la matière et de la grâce, de l'élément de l'eau et de la régénération baptismale, nous conduit à une autre idée, que l'art chrétien n'a pas négligée dans ses représentations du baptême. Comme dit saint Thomas, d'après saint Jean Chrysostôme, le plus grand des docteurs latins après le plus éloquent des Pères grecs, l'eau du baptême est un sépulcre, mais un sépulcre lumineux. Le monde nouveau, le monde régénéré qui se résume dans l'homme, cet abrégé du grand monde, ce microcosme, comme le Moyen-Age aimait à l'appeler, ce composé de tous les éléments et de toutes les substances, le monde nouveau sort comme l'ancien, le premier, du sein fluide des eaux» L'élément liquide est le sein maternel qui Ta porté, et comme couvé sous lès ailes fécondes
de Tesprit. « Et spiritus Dei ferebatur super aquas ». Mais en même temps que cette idée rappelle les deux naissances, la Genèse matérielle figure, appelle la Genèse spirituelle ; l'Évangile nous rappelle la mort et la sépulture de Jésus-Christ. C'est lui qui est le nouvel Adam, lui, le père et le chef, la source et l'origine des générations nouvelles, en même temps qu'il est le type et l'exemplaire de l'homme nouveau. Il a vécu dans la personnalité divine de ses deux natures; il est mort, il est ressuscité, comme nous devons le faire. Car ce qu'il est, nous devons l'être. Il est le premier-né de toute créature, l'aîné de la famille humaine, le chef, le père. Dès lors il faut mourir avec lui, descendre au sépulcre avec lui, ressusciter avec lui à la vie nouvelle, à la véritable vie, à la vie divine. « Quicumque baptisati sumus in Christo-Jesu, in morte ipsius baptisali sumus, consepulli sumus, cum illo per baptismum in mortem ». (Rom. VI, 3, ft.) C'est pourquoi le rite du baptême, à savoir la triple immersion, représente allégoriquement les trois jours de la sépulture du Christ, et tropologiquement représente la sépulture et la mort du péché. C'est pour cette cause et cette représentation qu'au jour de la sépulture du Christ, c'est-à-dire au Samedi-Saint, on a l'habitude de célébrer le baptême solennel. (Corn, a Lap. in Rom. VI, etc.) Nous sommes en plein mysticisme sans doute, ce qui veut dire, pour certains esprits grossiers ou superficiels, en plein vague d'imagination ou de rêverie. Mais nous ne chercherons pas à démontrer, pour les esprits sérieux qui nous lisent, la réalité substantielle de ces choses immatérielles, et en même temps la beauté de ces idées. — « Non contemplantibus nobis quae videntur, sed quae non videntur. Quse enim videntur, temporalia sunt : quse autem non videntur, aetema sunt ». (II Cor. iv, 18.) Mysticisme, n'est-ce pas la vie de l'art qui saisit, élève, transporte aux régions supérieures les esprits par les sens, l'âme par le corps? L'art, qui doit être un « sursum corda » continuel, s'il veut être noble, efficace et digne de son baptême, de sa mission et de sa destinée, l'art doit germer de la théologie, passer à travers la créature et fleurir en plein mysticisme. Ce que nous ferons simplement remarquer, c'est l'abondance facile et la simplicité sublime de ces idées et de ces analogies, de ces harmonies qui peuvent être comprises des plus ignorants et qui dépassent les plus savants. Mais nous reprenons à la suite, pour compléter cette vue mystique du baptême, et pour rendre aussi claire que possible cette notion du premier de nos sacrements. Jésus, le premier homme, le chef de la famille chrétienne, est en même temps le docteur et le législateur. Rédempteur et sauveur, il est type, exemplaire. Il a institué le baptême comme initiation nécessaire ; mais en même temps il a voulu toucher, bénir, sanctifier l'élément du baptême, appliquer sa chair divine à ces
Vik ANNALKS ARCHÉOLOGIOUKS.
eaux pour les rendre fécondes et rogénéralricos. Il csl descendu dans le Jourdain, il a voulu s'ensevelir dans ses eaux, il a voulu être baptisé de la main (le Jean, le baptiste prédestiné; il a voulu communiquer, par ce contact sacré, In vertu sacramentelle à Teau du baptême. « Virtus Christi derivata est ad omnem aquam, non propter conlinuitatem loci, sed propler similitudinem speciei. Unde dicit Auguslinus in quodam sermone Epiphania? : Quae de Salvatoris baptismo benedictio fluxit, lanquam fluvius spiritualis, omnium gurgitium tractuS; universarum fontium venas implevit ». (Ibidem).— La vertu du Christ a dérivé vers Teau tout entière, non point par la continuité du lieu, mais par la ressemblance de l'élément lui-même. D'où saint Augustin dit, dans un sermon sur l'Epiphanie : La bénédiction qui s'est écoulée du baptême du Sauveur, comme un fleuve spirituel, a rempli laprofondeur de tous les abîmes et la source de toutes les fontaines. — Jésus, dans les eaux du Jourdain, c'est donc l'humanité nouvelle qui va naître, c'est le monde nouveau qui va sortir et s'épanouir à la lumière. Jésus représente, résume toutes les générations d'élus, toutes les âmes rachetées qui doivent être lavées, purifiées, illuminées, sanctifiées par les eaux du baptême. L'esprit, comme à l'origine du premier monde, descend sur les eaux, mais en forme de colombe : c'est la figure désormais hiératique de la troisième personne de la Sainte-Trinité. Car chacune des adorables personnes intervint dans cette création nouvelle, comme elle intervint au commencement. « Faciamus hominem, ad imaginemet similitudinem nostram». (Genèse 1, 26). Si le Saint-Esprit descendit sur le Seigneur sous la forme corporelle d'une colombe, il nous indiqua par avance les prémices de notre baptême. (Sancti Damas, de fide, IV, 10). Par l'autorité de son exemple, il a consommé les sacrements du salut de l'humanité, sanctifiant l'homme, et par l'assomption de sa nature et par son baptême. (S. Hilar. in Matth.XI).
Voilà pourquoi l'art affecte de représenter si souvent le baptême de Jésus, non-seulement pour rappeler le baptême chrétien , mais encore pour figurer l'institution, la vertu, l'efTicacité des sacrements, et comme l'initiation de la matière même pour servir aux opérations divines dans l'Église et dans l'art chrétien *•
4. Nous donnons ici, en preuve do cette affection de l'art pour les ablutions symboliques, une belle gravure due au burin de M. Léon Gaucherel et représentant le bain de I* Enfant-Jésus, sujet sculpté sur la magniûque châsse dite « des grandes reliques » conservée dans le trésor d'Aix-la-Chapelle. Ce n'est pas le baptême de Jésus dans le Jourdain, qui, d'ailleurs, a sa place de l'autre côté de la châsse ; c'est simplement un bain, mais dans un vase qui a la forme d'une cuve baptismale. C'est un enfant qu'on lave, un enfant par le corps et les membres, mais dont
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Nous citerons encore ici (car ces idées ont un grand charme , en même temps une grande importance dans les représentations de l'art), nous citerons deux paroles de saint Ambroise et de saint Grégoire de Nazianze, ces deux docteurs, ces deux génies, l'un grec, l'autre latin, qui transformèrent la poésie, et sur leurs lèvres inspirées reçurent le miel devenu chrétien des abeilles attiques. — « Le Seigneur a été baptisé, non pour être purifié, mais pour purifier les eaux, afin qu'étant lavées par la chair du Christ qui ne connut pas le péché , elles eussent le pouvoir de baptiser. » — « Baptisatus est Dominus, non mundari volens, sed mundare aquas, ut ablutœ per carnem Christi , qua3 peccatum non cognovit, baptismatis jus haberent ». (Lîb. II in Luc.) — Le Christ est baptisé, descendons avec lui dans les eaux, afin que nous puissions monter avec lui. Jean baptise et Jésus s'approche, sanctifiant à la vérité celui-là même qui baptise, et surtout afin d'ensevelir dans les eaux le vieil Adam ; et, avant tout, afin que soient ainsi sanctifiées les eaux du Jourdain. Et comme il était esprit et chair afin que, pour ceux qui devaient être baptisés dans l'esprit et dans l'eau, leur fût communiqué cet ordre même de sanctification, Jésus s'élève hors de l'eau, ramenant pour ainsi dire avec lui et élevant le monde submergé : Et il vit le ciel, non se diviser, mais s'ouvrir, le ciel que le premier Adam avait en quelque sorte
)a tèlo, ornée d'un nimbe crucifère, a un caractère remarquable de gravité virile. Ce n*est pas la Vierge qui soutient le divin enfant dans la piscine, car la tcHo n'est pas entourée du nimbe et la coiffure, surtout, ne permet pas de s'arrêter à une semblable idée. Cette figure et celle qui verse l'eau sont, probablement, les femmes qui, d'après la légende si curieuse tirée des évangiles apocryphes, furent amenées par saint Joseph dans Tétable de Bethléem au moment de la délivrance de Marie et auraient donné leurs soins au nouveau-né. Bien que réduite à ces humbles proportions, la pensée de l'artiste reste intéressante, car elle devait être double. Effectivement, il nous semble vraisemblable qu'en plaçant ce sujet sur le toit de la châsse d'Âix (il suit la Nativité et précède l'Annoncialion aux bergers), l'orfèvre n'a pas voulu représenter simplement une scène assez vulgaire, triviale même, et dont on ne comprendrait pas trop la présence ici. II a dû, c'est notre absolue conviction, lui attribuer une portée symbolique et il en a fait une figure du premier des sacrements. Le bain de l'Enfant-Jcsus préludait à son baptême, et l'eau, cet élément à la fois humble et fort, recevait ainsi une sorte de consécration en servant à l'œuvre de purification corporelle du Fils de Dieu avant d'être employée à effacer la tache du péché originel.
Notre planche, gravée, il y a plusieurs années, sous la direction de feu M. Didron aîné, attribue à la châsse des grandes reliques une date légèrement inexacte, peut-être. Le sentiment du fondateur des a Annales » était que le style de cet admirable objet d'orfèvrerie accusait une fabrication propre aux dernières années du xii* siècle. Cependant, selon M. le chanoine Bock et la plupart des archéologurs, la grande châsse d'Âix aurait été exécutée vers 1220. Nous sommes de cet avis, et si certaines formes rappellent notre époque romane plutôt que la période ogivale, il ne faut pas oublier que les traditions de l'art se sont conservées plus longtemps en Allemagne et on Italie que chez nous.
{Xole de M. Edouard Didron,)
fermé derrière lui, pour lui et pour nous. (Sanct. Gregor. Naz. Oratio in sancta lumina.)
Voici maintenant saint Augustin illuminant, et comme transfigurant de sa parole de docteur, d'artiste et de poète, l'élément du baptême, l'eau, cette créature si puissante, si aimable et si douce, en la rapprochant de Marie, la mère de Jésus : rapprochement plein de grâce, d'éclat et de vérité. — La mère engendre le Fils, et elle est chaste; l'eau lave le Christ, et elle est sainte; car de même qu'après son enfantement, la chasteté de Marie a été glorifiée, de même, après le baptême, la purification de l'eau a été démontrée : ressemblance frappante , si ce n'est que l'eau a été enrichie d'un don presque plus grand que Marie. Celle-ci, en effet, mérita la chasteté seulement pour elle-même, celle-là nous a conféré la sanctification; celle-ci a mérité de ne pas pécher, celle-là de purifier les péchés; à Tune a été conférée la virginité, à l'autre a été donnée la fécondité. (Sancti August. serm. 36, de tempore apud Suarez, etc.) — Enfin, nous ne pouvons quitter ce sujet sans rappeler que cette grande idée si mystique et néanmoins si claire, ce rapprochement du baptême du Christ avec le baptême du chrétien, fut promptement saisi par nos premiers artistes. Sortant du paganisme grossier et sensuel, ces artistes du premier âge chrétien, voulant purifier l'art si longtemps abîmé dans le sensualisme et la volupté, lui donnèrent à exprimer les formes les plus mystiques et les plus immatérielles. Ils aimaient à représenter nos dogmes par des signes et des symboles, ou, plus simplement encore , par des lignes et des caractères, par des sigles et des abréviations. C'est ainsi qu'ils aimaient à représenter le poisson, anagramme et symbole du Christ, reproduisant dans les cinq lettres de son nom grec les cinq premières lettres des noms grecs : Jésus-Christ Fils du Dieu Sauveur. — « Pour nous, dit Tertullien, avec sa puissante imagination, pour nous, petits 'poissons, selon notre tx^uç, notre poisson Jésus-Christ, nous naissons dans l'eau, et nous ne sommes sauvés qu'en restant dans l'eau. » — « Sed nos pisciculi secundum lyOuv nostrum Jesum Christum, in aqua nascimur; nec aliter quam in aqua permanendo salvi sumus. » (Tertull., de baptismo, I.) — Voilà la clef de ces symboles que nous voyons sur les sarcophages des chrétiens et des martyrs , sur les parois des galeries et sur les autels des catacombes, sur les calices et les vases sacrés des saints mystères. Avec le Bon-Pasteur, avec la colombe qui rougit son bec dans la coupe mystérieuse ou dans la grappe vermeille , nul autre symbole ne fut plus souvent et plus volontiers représenté. Nul autre, en effet, sous son apparente simplicité , que les païens ne pouvaient ni pénétrer ni profaner, nul autre ne renferme plus de mystères et ne révèle plus d'idées.
Jésus est notre poisson, notre r/Ôu; ; il a été pêche , retiré des eaux du siècle avec Thameçon de la croix ; il a été rôti par le feu de sa passion et de son amour, pour être notre nourriture. — « Symbolicè Beda : Piscis assus, inquit, est Christus passus : latere enim dignatus est in aquis generis humani, et capi laqueo mortis nostrœ, et quasi tribulatione assari tempore passionis. » (Corn, a Lap. in Luc, XXIV.) — Pendant sa vie, il fréquente les bords du lac de Génésareth; il navigue, il marche, il enseigne sur ses eaux ; il préside à la pêche, il procure des pêches miraculeuses, il prend des pêcheurs de poissons pour en faire des pêcheurs d'hommes. Après sa résurrection , lorsqu'il veut prendre quelque nourriture avec ses disciples, pour démontrer la réalité de sa chair, il ne se nourrit que de poisson et de miel. Et nous, chrétiens, nous sommes les petits poissons du Christ ; nous naissons dans les eaux du baptême; nous vivons dans les eaux du siècle, et, par le mystérieux filet de la grâce, nous sommes pris et amenés sur les rivages de l'éternité. Le symbolisme n'est-il pas plein de grâce, de fraîcheur et de poésie, en même temps qu'il est plein de profondeur et de doctrine? Il fut compris et pratiqué par l'art avec une abondance naïve, une charmante simplicité, dès les premiers temps du christianisme. C'est le signe le plus ancien, le plus authentique et le plus persévérant des sacrements et de l'art. Enfin, pour résumer toute cette matière des notions du baptême, rappelons cette page de la Bible au quatrième livre des Rois, cette page pleine de grâce et de simplicité, oii se présente si vive la figure et la justification des opérations mystérieuses du baptême : celte jeune fille d'Israël amenée captive en Syrie, qui, pour guérir la lèpre de son maître Naaman, général des armées syriennes, lui conseille d'aller au prophète d'Israël; et le prophète Elisée, envoyant le lépreux se baigner dans les eaux du Jourdain, d'où il sortit, sa chair pure comme celle d'un petit enfant : « Descendit et lavit in Jordane septies juxta sermonem viridei, et restituta est caro ejus, sicut caro pueri parvuli, et mundatus est ». (IV, Reg., v, 1, 14. ) Que si nous voulions faire du symbolisme pour notre compte , nous verrions facilement en cette jeune fille d'Israël captive sur la terre étrangère, la personnification de l'art captif sous le sensualisme païen, et qui conduit les lépreux, sous la puissance du prophète, aux eaux purifiantes du baptême chrétien.
Et maintenant, pour conclure définitivement, qu'on nous permette une parole qui dépassera notre cadre pour atteindre l'objection du scepticisme ou la négation de l'incrédulité. Mais l'art peut bien servir directement à venger la vérité, comme il doit servir à l'illuminer et la décorer. Citons cette grave parole du grave Tertullien s
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« H n'est rien qui rebute tant Tesprit de Thomme que la simplicilé des œuvres divines dans leur action, et la magnificence que l'on attend de leurs effets. Et ici, comme avec une si grande simplicité, sans pompe, sans quelque nouvel appareil , enfin sans dépense, l'homme baigné dans l'eau e^l lavé avec quelques paroles, sortant sans être extériem^ement plus ou moins pur, il estd'aulant plus incroyable, paraît-il, de gagner ainsi l'éternité. misérable incrédulité, qui dénie à Dieu ses propriétés, la simplicité, la puissance »> . . . De là nous passons avec l'éloquent témoin des premiers âges du chriîjtianisme, au panégyrique éloquent et mystique de l'eau , matière du sacrement de baptême : « Tu peux d'abord, ô homme, vénérer l'âge des eaux, car c'est une antique substance ; ensuite leur dignité, car elles sont le siège du divin Esprit, demeure qui lui est plus agréable que tous les autres éléments. En effet, les ténèbres étaient entières, informes, sans être éclairées de la lumière des astres, et l'abîme était morne, et la terre brute, et le ciel en désordre I Seule, l'eau, matière toujours parfaite, joyeuse, simple, pure en elle-même, s'inclina comme le digne véhicule de Dieu. Pourquoi! parce que c'est de là que le monde fut disposé, ordonné par Dieu, et comme modulé par le balancement des eaux. En effet, il suspend le firmament céleste au milieu des eaux qui sont séparées; il suspend la terre aride après avoir rassemblé les eaux. Ensuite, après avoir ordonné le monde avec ses éléments, pour lui donner des habitants, ce sont les eaux qui d'abord reçoivent l'ordre de produire des âmes : l'élément liquide a d'abord formé ce qui a vie, pour qu'on ne s'étonne pas si dans le baptême les eaux peuvent rendre la vie. Mais pour achever l'œuvre de la formation de l'homme, il fallut aussi y associer les eaux. La terre fournit la matière, mais impropre encore à l'œuvre, à moins d'être pénétrée de cette humidité que les eaux avaient laissée dans le limon avant de se rassembler au quatrième jour. . . Que de force et quelle grâce, que de secours et que d'offices! Quel instrument pour le monde! Mais c'est pour faire comprendre qu'il faut d'autant moins douter que celte matière que Dieu a disposée dans toutes les choses et dans tous ses ouvrages, il la rende féconde dans les sacrements; que cet élément qui gouverne la vie terrestre, soit d'un grand secours pour la vie céleste... C'est pourquoi toutes les eaux, de l'antique prérogative de leur origine, tirent le sacrement de la sanctification avec l'invocation de Dieu; car aussitôt l'Esprit descend des cieux, il plane sur les eaux, les sanctifiant lui-même; et, ainsi sanctifiées, elles boivent la force môme de la sanctification. Dans la simplicité même de l'acte il y a une similitude, car nous sommes infectés du péché comme d'une souillure, nous sommes lavés par les eaux.. . C'est l'esprit qui domine, et la chair qui obéit; ccpen-
dant Tun et l'autre se communiquent leur culpabilité, l'esprit par son empire, la chair par son ministère. Donc, les eaux étant comme préparées par l'intervention de range, et l'Esprit dans les eaux est corporellement lavé, et la chair dans les eaux est spirituellement purifiée. » — « Spiritus enim dominatur, caro famulatur : Tamen utrumque intersc communicant reatum, spiritus ob imperium, caro ob ministerium. Igitur medicatis quodam modo aquis per angeli interventum, et spiritus in aquis corporaHter diluifur, et caro in eisdem spiritaliter mundatur ». (Tertull., « de Baptis. » III, iv.)
Dans l'incomparable liturgie de TEglise, le baptême est enveloppé de cérémonies augustes et solennelles, comme encadré de rites mystérieux et profonds, où la poésie se joue avec la grâce. — « Ludens coram eo » . . . Chacun des sacrements, du reste, est ainsi préparé, accompagné, traduit aux sens, et comme illustré de prières et de cantiques, de gestes et de paroles, dont le sens, la lumière, l'onction, l'harmonie, sont pour rehausser la dignité surnaturelle du grand signe Théandrique, pour toucher les âmes, pénétrer de respect le peuple chrétien et conduire par la main dans l'intime du sanctuaire ceux qui viennent solliciter ses opérations divines et mystérieuses. Les cérémonies du baptême, telles que nous les donne le rituel romain , sont pleines d'un sens profond et d'une grande beauté. Ces rites, dont nous ne pouvons ici faire l'histoire, que nous ne pouvons comparer avec ceux de l'Église orientale et des autres liturgies antiques, mais que nous recevons avec respect et vénération des mains de TEglise romaine, ces rites ont une singulière puissance pour élever les esprits et les cœurs, pour les pénétrer de lumière et de théologie. Ils auraient une admirable influence de poésie et d*inspiration pour les artistes, s'ils savaient les étudier et s'ils voulaient les comprendre.
Mais, avant de rappeler ces rites en aussi peu de mots que possible, et comme sans réflexions (car où ne nous conduirait pas cette divine liturgie? ), il faut bien dire que l'eau baptismale, avant de laver le front du catéchumène dans l'administration solennelle du baptême, a dû passer par des préparations mystiquQs et des bénédictions réitérées. Elle a dû recevoir des effusions abondantes de prières et de cantiques, où l'Eglise, en appelant l'Esprit pour féconder cette eau, tressaille de joie en chantant les opérations merveilleuses de cet élément spiritualisé. C'est le Samedi-Saint et le samedi qui précède la Pentecôte, dans ces deux grands sabbats devenus les deux grandes vigiles
chrétiennes, que TÉglise bénit I*eau baptismale. On le sait, dans les premiers temps de F Église, c'est à ces deux époques, à ces deux vigiles de Pâques et de la Pentecôte, de la résurrection de la vie et de Teffusion de l'Esprit, que rÉglise administrait le baptême à ses catéchumènes, aux infidèles touchés par la grâce, convertis par sa prière et instruits par sa parole. Il nous faut donc citer ici cette bénédiction , vrai cantique de l'eau , de ses propriétés , de ses beautés, de sa double action dans l'œuvre de la création et de la régénération.
Voici donc le prêtre, après avoir béni le feu sous le péristyle de l'église et chanté la lumière du Christ, après que le diacre, en étole blanche , a chanté la bénédiction du cierge pascal, ce praîconium admirable ou l'Église associe le doux travail des abeilles à ses élans d'enthousiasme pour la lumière nouvelle dont l'aube va dorer la pierre du sépulcre ; le prêtre, après avoir récité à l'autel les douze longues prophéties pendant lesquelles, autrefois, les catéchumènes recevaient les dernières instructions avant le baptême , le prêtre s'avance avec l'aube et la chape violette pour bénir les fonts, pendant que le chœur chante : « Comme le cerf haletant soupire après les sources d'eau, ainsi mon âme pousse ses désirs vers vous, ô mon Dieu ! Mon âme a soif du Dieu vivant : Quand viendrai-je et quand apparaîtrai-je devant la face de Dieu ? Mes larmes étaient mon pain nuit et jour, lorsqu'on me disait chaque jour : Où est ton Dieu ? » Et le prêtre prie à la porte du baptistère : « Dieu tout-puissant et éternel, regardez avec bonté à la dévotion du peuple renaissant, qui, comme le cerf, aspire à la fontaine de vos eaux , et daignez lui accorder que la soif de sa foi, par le mystère du baptême, sanctifie son âme et son corps : par le Christ, Notre-Seigneur. »
L'Abbé J. SAGETTE.
(La suite à la livraison prochaine,)