L'ÉGLISE DE NOTRE-DAME-DE-LA-TREILLE. A LILLE
Dans les premiers jours de juillet dernier, j*étais à Lille et j'assistais à une série de belles et grandes cérémonies qui avaient attiré une affluence énorme de pèlerins, de curieux et d'artistes venus de tous les points du nord de la France, ainsi que des villes voisines de la Belgique. Ces fêtes avaient pour cause la prise de possession de la basilique inachevée de Notre-Dame-de-la- Treille qu'on voulait livrer au culte sans attendre le moment, trop éloigné encore, où l'ensemble de l'édifice serait terminé.
Nos lecteurs n'ont pas oublié le concours organisé, en 1854, par la Commission de l'œuvre de Nolre-Dame-de-la-Treille, pour la construction d'une grande église dédiée à la Vierge. Ce monument devait être conçu dans de très-vastes proportions, car il était destiné à servir de cathédrale si, comme l'espéraient les membres de l'œuvre et leurs concitoyens, la grande et riche cité flamande devenait plus tard le siège d'un évêché. Les habitants notables et religieux de Lille, voulant relever un sanctuaire célèbre et vénéré, eurent la pensée de donner une sœur aux cathédrales d'Amiens, de Reims, de Chartres, qui, elles aussi, avaient été bâties, peintes et sculptées en l'honneur de la mère de Dieu.
L'art du xiir siècle était donc le type adopté et les concurrents durent s'en inspirer exclusivement. Les résultats donnés par le concours sont restés dans la mémoire de ceux qui, alors, s'intéressaient à la renaissance de notre architecture nationale : ils furent remarquables et dépassèrent l'attente générale, au double point de vue du nombre des projets envoyés et du talent comme de la science archéologique prouvés par une grande partie de
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leurs auteurs. C'était un triomphe pour les vaillants cliefs d'une école qui avait eu tant de peine à se faire accepter. L'un d'eux, le fondateur des « Annales », membre du jury institué par la Commission, a parlé longuement, dans ce recueil *, du concours et des diverses questions qui s'y ratlacliaient. Feu M. Didron aîné sut d'autant mieux apprécier l'importance de cet événement, que celui-ci était la réalisation de son plus cher désir : rédifice qu'il aurait voulu bâtir sur le papier, à l'aide de la typographie et de la gravure, on allait donc le construire en réalité, « en chair et en os », selon son expression. Effectivement, il s'agissait d'inventer une cathédrale complète dans un style unique, et réunissant à elle seule toutes les beautés éparpillées dans ses sœurs aînées que les révolutions et les siècles n'ont pu nous conserver intactes. Et il fallait l'orner, la peindre, la sculpter, la meubler entièrement, cette merveille du xix*' siècle ! Quelle plus belle tâche a jamais été proposée à un homme de génie; mais aussi quelles difficultés à vaincre !
Des architectes de toutes les nationalités répondirent à l'appel qui leur était fait et le jury n'eut, en quelque sorte, que l'embarras du choix.
Par suite de certaines circonstances dont il est inutile d'entretenir le lecteur, les travaux furent définitivement confiés à un architecte de Lille, M. Charles Leroy, qui avait été l'un des premiers lauréats du concours. La Commission fut très-heureusement inspirée en lui donnant la direction de cet immense travail. Malheureusement, beaucoup d'argent dut être absorbé en achats de terrains, en expropriations et autres préliminaires coûteux ; aussi la construction avança-t-elle lentement. Mais que ne fait-on pas avec de la persévérance quand on est soutenu et guidé par une grande pensée! I^ crypte fut prête et son autel consacré en 1859. Enfin, le chœur s'éleva jusqu'à la naissance des voûtes; on le couvrit d'un toit provisoire, car, avant de monter plus haut, on voulait s'étendre davantage, et il fut permis, en juillet de cette année, de transformer cette portion de l'édifice en une vaste église suffisante pour desservir une grande paroisse.
Huit ou dix archevêques et évêques assistèrent à ces fêtes de prise de possession : la présence de S. Exe. le prince Chigi, nonce du Saint-Siège à Pari^, en leur imprimant un plus grand caractère de solennité, rappelait aux pieux Lillois les marques de vif intérêt que Pie IX donnait à l'œuvre de Notre-Dame-de-la-Treille lors de la visite que lui fit à Gaële le dernier archevêque de Cambrai, l'illustre cardinal Giraud.
4. Voir les a Ann. arch. », vol. XIV, p. 384; vol. XVI, )i. 114 et 216.
Je n'entreprendrai pas une description de cette partie du monument qui est drjà construite, car cela m'entraînerait bien plus loin que l'espace dont je dispo:5e aujourd'hui ne me le permet. Je me contenterai donc de rendre hommage au talent de Tarchitecle aussi habile que modeste qui a eu le bon sens de s'inspirer uniquement de [notre plus beau Moyen-Age français, tout en donnant à. son œuvre un véritable cachet d'originalité. M. Leroy s'est conformé au programme primitif et il s'est montré le digne successeur des grands archilecles qui s'appellent Libergier, Pierre de Montereau, etc. Il a fait du xiif siècle et du meilleur. Il m'a été accordé de voir et d'admirer un plan en relief, exécuté à une très-grande échelle, de l'édifice complet, tel qu'il sortira un jour, espérons-le, des mains de M. Leroy. Ce plan,* fruit d'un travail de plusieurs années, est une œuvre superbe par elle-même et elle est la preuve de la largeur de conception de son auteur. Voilà bien, ce me semble, la cathédrale-type rêvée par le fondateur des « Annales », au moins en ce qui concerne la construction et la sculpture, c'est-à-dire l'œuvre de pierre. Quant à tout ce qui doit être exécuté en verre, en métal et en bois, j'entends les vitraux, l'orfèvrerie grande et petite, ainsi que l'ameublement, le programme est arrêté et tout le système iconographique déterminé : c'est simplement magnifique ! Le carrelage à lui seul est tout un poème qui mérite une longue étude et dont la description exigerait un volume. Trois verrières * sont déjà placées dans le fond de la chapelle de la Vierge, sorte de petite église continuant une grande cathédrale; elle en contiendra onze emplissant autant de longues et élégantes fenêtres qui raconteront la vie de Marie et la légende de Notre-Dame-de-la-Treille. Un ciborium du style le plus pur et, cependant, d'une curieuse originalité, qui surmonte l'autel de la Vierge, et où éclatent l'or, les pierreries, les marbres précieux, nous est une garantie que l'ensemble de la décoration et ses moindres détails ne laisseront rien à désirer au critique le plus difiicile.
Que le lecteur ne m'accuse pas de bienveillance exagérée,- car j'ai conscience d'avoir rendu l'expression exacte de ma pensée. Je n'avais pas prémédité ces éloges en prenant la plume pour écrire ces lignes : je voulais surtout constater que l'œuvre de Notre-Dame-de-Ia-Treille n'était pas restée stérile depuis quinze ans et que les efforts de la Commission * ont été immenses pour ne pas rester au-dessous de la tâche qu'elle avait eu le courage de s'imposer. Il faut s'incliner avec respect devant l'énergique volonté
1. Ces vitraux ont été exécutés dans les ateliers que je dirige, rue Saint-Dominique, 23. t. Il est juste de ciler, parmi les membres les plus actifs de la Commission, MM. Koib-Dernard (président), le comte de Caulaincourt, Henri Bernard et r<)bbé de Marbaix.
et la persévérance de quelques personnes qui ont su mettre ainsi en bonne voie d'accomplissement un projet gigantesque, sans être aidées d'aucun secours officiel et en s'adressant exclusivement à la piété de leurs conci* toyens.