Dict. du Mob. », par Vio!lcl-Loduc, lome I*', p
triptyque, est la xîétèbre Vierge de Saint-Ouen^rAumône, près Pontoise. Le meilleur parti que je puisse prendre pour faire connaître cette curieuse figuré au lecteur, c'est de transcrire ici une note que veut bien me communiquer mon savant ami, M. le baron de Guilhermy, qui a étudié avec soin Téglise de Saint-Ouen-r Aumône et tout ce qu'elle renferme:
. « Sur l'autel de la Vierge est placée une Madone qui est de grandeur presque naturelle et qui a été sculptée, vers le milieu du xiii* siècle, dans un tronc denoyer; malheureusement on Ta rendue presque méconnaissable à force dé dorures et de peintures. Cette statue provient de Maubuisson; la tradition locale assure qu'elle fut donnée k l'abbaye par Blanche de Gastille, fondatrice du monastère. Quand les religieuses furent dispersées, au moment de la Révolution, elles corifièrent la statue à la femme de leur jardinier, avec défense expresse de chercher à savoir ce qu'elle contenait. Le curé de Saint-Ouen, informé de l'existence de ce monument, l'a réclamé et l'a fait ensuite restaurer, tant bien que mal, mais à grands frais.
« La Vierge est assise sur une sorte de trône à deux bras. Elle est vêtue d'une longue robe; un voile lui couvre la tête. De la main droite, elle tenait une fleur ; de la gauche, elle retient son Fils, qu'elle porte debout sur son genou. L'Enfant divin, nu jusqu'à la ceinture, a le reste du corps couvert d'une draperie; il bénit à la manière latine. La sculpture n'a rien que d'ordinaire. Mais ce qui rend cette figure très-curieuse, c'est qu'elle s'ouvre et se développe en triptyque. L'intérieur du corps de la Vierge est divisé en quatorze niches, dans lesquelles le curé a fait placer des statuettes en cartonpieiTe représentant le Christ, les douze apôtres, un crucifix et quelques autres saints personnages. Les anciennes statuettes ont disparu, ainsi que presque toutes les niches. Peut-être y avait-il là, autrefois, des figurines en métal précieux, ou des reliquaires. La recommandation faite par les religieuses de Maubuisson à la dépositaire de la Vierge ouvrante n'aura pas été observée. Malgré ces dégradations, le monument est d'un grand intérêt, car on en rencontre très-rarement de semblables. »
J'ai dit que les figures ouvrantes étaient une transformation des antiques , tableaux à volets sculptés dans des feuilles d'ivoire. J'ajouterai que, trèsvraisemblablement, il s'en faisait de toutes matières pour être mises à la portée de toutes les bourses. Cependant il est probable que de semblables (Ajets, précieux par le travail de main-d'œuvre qu'ils exigeaient, étaient destinés surtout aux princes et aux grands seigneurs. On les exécutait souvent en ivoire, en argent ou en or, et, si les monuments sont devenus rares, précisément à cause de la valeur intrinsèque qu'ils représentaient, du moins les docu-
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menls écrits prouvent combien ils étaient nombreux. Il suffit de jeter un coup d'œil sur les anciens inventaires conservés dans nos archives pour s'en assurer. M. le marquis Léon de Laborde, dont la mort récente met en deuil pour longtemps le monde archéologique, a fait connaître beaucoup de ces objets précieux dans ses ouvrages. Je ne puis me dispenser, en traitant spécialement la question des images ouvrantes, de donner la liste et la description de celles qui existaient dans les trésors de la Couronne de France, des ducs de Bourgogne et d'autres princes, d'après les inventaires publiés par M. de Laborde. Ces citations sont en petit nombre, mais elles suQisent pour donner une idée de la magnificence extraordinaire des objets de ce genre.
An 1380. Un joyau, où est l'annonciacion et est le ventre de Nostre Dame ouvrant où est dedans la trînité * et sont S. Père et S. Pol aux deux costés dudit joyau. (Inventaire de Charles V.)
1380. Une ymage de Nostre Dame, qui clôt et euvre, séant et tenant son
4.11 est à remarquer que, dans des prières du xv* auxvi* siècle, la Vierge est appelée: a Fille du Père, Mère du Fils, Épouse du Saint-Esprit, Chambre de la très-sainte Trinité. » Cela explique la quantité considérable de joyaux où la Trinité est représentée dans l'intérieur du corps de Marie. Voici un fragment d^ine belle oraison du xv* siècle qu'a publiée Langtois, dans son « Essai sur la calligraphie des manuscrits », (p. 175], et où se trouve cette dénomination si poétique, mais taxée d'hérésie, à bon droit, par le chancelier Gerson :
« Tu 68 le monde. Maria, En qui son temple édifia Toute la saincte Trinité.
Ton cueur toujours droit charia ; Nonques vice ne varia Ta parfaicte simplicité, Nonques ta grant humanité Ne s'orgueiUi pour vanité ; Aincoys forment s'umilia Quand la très saincte Trinité Te manda par grave amitié Ces deux mots « Ave Maria. »
Une autre prière, datant également du xv* siècle, exprime la même idée ; M. Didron atné Ta publiée dans son a Histoire de Dieu j», (p. 558):
« Si vous souveigne, doulce dame, de la doulce annunciacion que Je Sauveur de tout le monde vous envoya quand il se voulut tant humilier que il voulut en vous descendre et en vos précieulx flancs prendre cher humaine, pour nous povres pécheurs rachepter. Vuelliés ouvrir les oreilles de vostre très grant doulceur à escouler les prières de moy povre pécheresse, quant pour les pécheurs se voust en vous herbergier le Père, le Filz et le Seint-Esperit. Pour quoy, doulce dame, à vous appartient estre advocate aux povres pécheurs, et par quoy vous estes la chainbre de toute la Trinité. »
Il parait que, du temps de Gerson, il y avait à l'église des Carmes, à Paris, un tableau représentant la Trinité dans le corps ouvert de la Vierge. L'illustre chiincelier s'indigna, avec raison, de ce qu'on avait osé incarner les trois personnes divines dans le sein de Marie.
enfant, à senestre de laquelle est une trinité à plusieurs saints et saintes, pesant vi onces, xvii oboles.
1380. Pour don fait par feu le roy Charles, dernier trespassé, dont Dieux ait Tâme, à Tesglise Nostre Dame de Reins au mois de juillet l'an mil ccciiij**, ou voyage que ledit seigneur fit lors à. Reins, c'est assavoir: une ymage d'or de Nostre Dame, qui se euvre et clost, assise en une chaière d'or et tient en sa main une fleur de lis d'or, garnie de iiij balez, iij saffirs et viij perles et un balesseau et en sa couronne viij bal lez, iiij saphirs, viij grosses perles et iiij menues, et dedens le dit ymage, une coppe d'or, pesant tout xij marcs vii onces d'or. (Avec le pied, le poids est de 54 marcs d'argent doré. Comptes royaux.)
1396. Une fleur de Hz de bois, dorée dehors et ouvrant, là où il y a dedans en hault un cruxifiement et Nostre Dame et sainte Anne. (Ducs de Bourgogne, n'* 5741.)
1416. Une grant fleur de lys d'argent doré qui se ferme à charnières, en laquelle a, par dedans, la vie et passion de Nostre Seigneur et plusieurs sains tout faiz d'ymages d'ivoire, xlv liv. t. (Inventaire du duc de Berry.)
1416. Une belle pomme d'ambre et de must, qui se euvre par la moitié, en deux pièces fermant à charnières pendant à une petite chayenne en laquelle a et par dedans un ymage de Nostre Seigneur et un autre de Nostre Dame de painture, — XL S. t.
1420. Ung petit ymage d'or de Nostre Dame, ouvrant par le ventre, ouquel est la Trinité dedans, garny en la poitrine d'un petit ruby, séant sur ung petit pié d'or, pesant iiij onces, ij est. (Ducs de Bourgogne, n* 4238.)
1467. Un autre tableau d'or à façon de pomme de pin, et entre deux taillié de la gésine de Nostre Dame et des trois rois, pesant: iî onces demie. (Inventaire de Charles-le-Téméraire, n« 2073.)
1467. Ung tableau d'or à. façon de pomme qui se met en deux pièces, en Tune des pièces Nostre Dame, et en l'autre S. Jehan, pesant : iiii onces demie. (Inv. de Charles-le-Téméraire, n^ 2076.)
1467. Ung petit image d'or de Nostre Dame couronnée, qui se euvre et y a enclos l'ymage de la Trinité et y a ung rubis et deux balais et quatre perles, pesant: iiii onces. (Inv. de Charles-le-Téméraire, n* 2077.)
1467. Ung tableau d'or, rond, qui se euvre, et y a dedans ung crucefix d'yvoire, et une annonciacion y et y a escript: il me tarde; pesant : iii onces demie. (Invent, de Charles-le-Téméraire, n*" 2079.)
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Ung autre petit tableau d oi% esmaillé de rannonciacion, et au dehors des ymages de saint George et sainte Katherine, pesant il onces demie. (Inv. de Charles-le-Téméraire, n" 2083.)
1467. Une bullecte d'or, ouvrant, ou i a Nostre Seigneur, nud soulz^le cristal, pesant: xi est. (Invent, de Charles-le-Téméraire, n*" 2103.)
1467. Une petite bullecte a une image de Ste-Barbe, esmaillié soulz le cristal et y a deux perles à Tentour, pesant vi est. (Inv. de Charles-le-Témëraire, n^ 2121.)
1467. Une petite bullecte d'or à façon ronde, ouvrant, dedens esmaillié, de
Tymage de la Trinité et de Nostre Dame, dehors est poinssonnée etagnus,
pesant i once. (Inv. de Charles~le-Téméraire, n"* 2125.)
1536. Une pomme de pin d'or, qui se ouvre par le milieu et par dedens est ouvré le mistère de la Visitation des trois rois. (Inv. de Charles- Quint ^)
Ainsi qu'on l'a remarqué, les images ouvrantes représentaient, à peu près exclusivement, la Vierge Marie. On peut en conclure que la pensée de fabriquer ces statues ou statuettes se développant en tableaux est née du culte extraordinaire dont la mère de Jésus-Christ fut honorée. Le Moyen-Age s'était épris de cette admirable figure d'une femme qui est le symbole de toutes les: vertus et qui avait reçu le privilège surnaturel de mettre au monde le Fils de Dieu fait homme. On rapportait volontiers tout à la Vierge, considérée, en quelque sorte, comme le point de départ de notre histoire religieuse ; aussi les artistes de ce temps semblaient-ils avoir pour préoccupation unique d'entonner, en toute occasion, un chant de triomphe en l'honneur de Marie, de sa vie sur la terre et de ses bienfaits dans le ciel.. Elle était le plus admirable et le plus poétique sujet qui eût jamais été proposé à l'enthousiasme des écrivains et des artistes, et ceux-ci, à une époque où la foi s'imposait sans discussion, lui rendirent un hommage qui s'est traduit par des œuvres dont le nombre est incalculable. D'ailleurs, si une femme avait perdu le monde, une autre femme n'avait-elle pas aidé à le racheter et à le revivifier ? Et cette seconde mère du genre humain n'avait-elle pas bien mérité d'être ainsi glorifiée? Les plus grandes et les plus belles de nos cathédrales furent bâties, peintes et sculptées en son honneur et devinrent des « Notre-Dame ». Il n'y eut pas d'expressions trop pompeuses pour la célébrer: on l'appela w lachanibre !
4. Voyez la «f Notice des émaux du Musée du Louvre », deuxième partie : documents et glossaire, p. 342.
Voyez aussi cr les Ducs de Bourgogne », seconde partie, tome îl, p. 10 à 44
de la très-sainte Trinité » , et, comme le prouvent tous ces joyaux si précieux énumérés plus haut, cette dénomination fut consacrée matériellement et rendue sensible. Enfin, par une inspiration sublime qui devait germer dans l'esprit des grands artistes du xiii* siècle, l'histoire sanglante de la Rédemption des hommes fut écrite dans le cœur de la mère de Dieu, ainsi que nous allons le voir.
Beaucoup de ces statuettes ouvrantes de la Vierge furent, bien heureusement, exécutées en ivoire; aussi eurent-elles un sort meilleur que celles qui avaient été faites en or ou en argent, grâce à leur minime valeur vénale. Nos musées publics et nos collections privées de France en possèdent plusieurs; or celles de ces œuvres charmantes que je connais sont toutes nées de la même pensée. Effectivement, si on ouvre ces figurines représentant Marie ayant Jésus entre ses bras, on y trouve sculptée la Passion du Fils de Dieu. La Vierge est devenue ainsi la « chambre » des douleurs, car elle recèle en ses flancs le drame entier du supplice de son Enfant, et l'artiste n'a pas manqué de placer dans la poitrine le Crucifiement. Il semble que le sang qui coule des plaies du Christ sorte du cœur même de la pauvre Mère. N'y a-t-il pas là une admirable idée, bien supérieure à celle qui inspira, dans les temps modernes, ces représentations où la Vierge a le cœur percé de glaives? Le sens est le même, assurément; toutefois, le symbolisme de notre temps, exprimé sans art et sans poésie, est aussi brutal et vulgaire que la traduction donnée par le Moyen- Age est élevée.
La plus belle œuvre de ce genre qui existe, probablement, est la Vierge ouvrante en ivoire placée au Musée du Louvre. Les « Annales archéologiques » ont déjà publié plusieurs planches reproduisant les sujets sculptés dans l'intérieur de la statuette, à propos du travail sur « les Chemins de Croix » de M*' Barbier de Montault ^ ; mais il reste un certain nombre de dessins à mettre
sous les yeux de nos lecteurs, pour compléter la monographie de ce curieux monument. Nous donnons, avec cet article, deux gravures qui représentent la figurine fermée, vue de face et vue de dos; une troisième planche montre la tête ouverte.
La Vierge du Louvre, en ivoire fendillé par l'action du temps, accuse une exécution des premières années du xiii* siècle. Elle est assise sur un trône à dossier, qui repose lui-même sur un petit socle dont trois côtés sont décorés de sujets encadrés chacun par une arcade en cintre surbaissé. Sur les genoux
4. Voir les «Annales arclicologiques »», tome XX, p. 181 rt p. 3! 6; tome XXII, p. 258; lomeXXV, p. 463.
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de Marie est assis Jésus enfant, que sa Mère retient contre elle avec ses deux bras. Le Christ, vêtu d'une tunique et d'un manteau jeté sur une seule épaule, a la main droite levée et entr'ouverte ; il semble bénir; mais le mouvement de ses doigts est trop indéterminé pour qu'on puisse affirmer qu'il bénit à la manière latine. L'autre main tient une petite boule dénuée de tout ornement. Aucun des deux personnages n'a de nimbe autour de la tête et n'en a jamais eu; mais certaines difficultés d'exécution doivent en être la cause. La tête de la Vierge est recouverte d'un voile fortement collé sur le crâne et le long des joues; il entoure le cou, mais de façon à laisser voir l'agrafe qui ferme le haut de la robe. Un manteau assez long enveloppe les bras et descend trèsbas, en plis droits, comme le xiii® siècle les comprenait habituellement, mais en leur donnant une souplesse qui était inconnue à l'art roman. La robe, que les pieds soulèvent légèrement, est admirablement drapée sur la jambe droite, que le manteau ne dissimule pas. Les deux têtes ont un grand caractère et l'expression en est douce et calme; celle de la Vierge est d'un archaïsme assez prononcé, tandis que le visage du Christ paraît exécuté avec plus de talent et plus de souci de l'imitation exacte de la nature.
Une fente, très-visible sur la gravure, coupe en deux parties égales, dans le sens de la hauteur, cette statuette de la Vierge-Mère; elle indique que les deux moitiés se séparent et se développent en volets accompagnant, lorsqu'ils sont ouverts, un troisième panneau formé par le dos de la figurine. Une agrafe de métal, placée au sommet de la tête de la Vierge, maintient solidement fermés les volets, dont le jeu de va-et-vient est assuré par des gonds de fer disposés sur les côtés.
En examinant la seconde planche, on remarquera la forme curieuse du dossier du trône sur lequel Marie est assise. Ce dossier est arrondi quelque peu de manière à recevoir le corps, auquel il semble servir d'étui. Il est divisé, sur sa hauteur, en trois étages décorés, les deux supérieurs, de simulacres d'ouvertures en plein cintre à peine creusées dans l'épaisseur de l'ivoire. Ces étages sont séparés par des bandes ornées de filets perlés. Le haut du dossier est légèrement cintré. Un crochet, fixé dans ce dernier endroit, donne à penser que la statuette était destinée à être accrochée et non posée. Le petit socle n'a aucune décoration par derrière ; mais, sur le devant, le sculpteur a figuré la Nativité de Jésus; saint Joseph, n'ayant pu y trouver place, est relégué sur l'un des côtés. En pendant de l'époux de la Vierge est représentée l'Annonciation. Je reviendrai plus tard sur ces sujets en publiant une gravure spéciale.
La troisième planche montre la tête ouverte de la Vierge. Le grand artiste.
iiHHAI,K3 AK CïlEOl ù G3 r^lJEC
•Trîi'RH'S D'UYïiilM'Jî;
chrétien, malheureusement anonyme, qui est l'auteur de cette œuvre admirable, y a placé au centre, encadré dans un quatre-feuilles, Jésus-Christ assis, bénissant et tenant l'Évangile. Sur chacun des volets, un ange debout s'incline, en joignant les mains, devant le Seigneur. C'est Tapolhéose de THomme-Dieu qui est au-dessus de son supplice. Notre Vierge ouvrante est véritablement tout un poëme qui commence par le mystère de l'Incarnation, placé à la base, qui se continue par la Passion, dont le sujet principal, le Crucifiement, est sculpté dans la poitrine de. Marie, et qui se termine au ciel avec Jésus au milieu de sa gloire, La tête, partie noble et dominante de la créature, siège de l'inlelligence, devait être choisie pour le triomphe, comme la scène de mort ne pouvait être placée que dans le cœur de celle qui fut appelée la Mère de douleur.