UNE MESSE PONTIFICALE EN ORIENT
A M. l'abbé POUGNET, A MARSEILLE.
Beyrouth, 22 juillet 4868.
Cher Monsieur,
Je vous ai promis, depuis longtemps, quelques détails sur les rits orientaux que je suis à même de voir ici de très-près. Sans chercher & m'excuser sur le retard que j'ai mis à vous satisfaire, je commencerai par vous donner la description d'une messe pontificale solennelle dans le rit grec, célébrée par le patriarche Grégorios Youssef, le jour de saint Pierre, dans Téglise cathédrale de Beyrouth.
Quelques mots sur le plan des églises grecques. Elles affectent, généralement, la forme basilicale : trois nefs terminées par autant d'absides, coupole sur le transept, voûtes en berceau soutenues par des arcs doubleaux en tierspoint, et, enfm, galeries à l'usage des femmes faisant tout le tour de l'église, dont elles sont séparées par des arcades ou fenêtres grillées. Telle est la disposition habituelle. Les nefs sont exclusivement réservées aux hommes, et, sous le transept, se trouve le chœur destiné aux chantres et aux laïques élevés en dignité qui n'ont point accès dans le sanctuaire ou presbytère, lequel est séparé de la nef par une clôture de bois très-élevée que l'on nomme « iconostase » •
Le presbytère ne communique avec l'église que par trois portes placées au droit de chaque autel. Dans l'église grecque catholique qui est nouvellement construite , l'iconostase n'existe pas encore ; mais l'église des Grecs schismatiques en possède une d'une rare beauté, ornée de magnifiques sculptures et couverte sur toute sa surface de dorures et de peintures byzantines d'assez bon goût. Le pourtour de l'église est pareillement garni de petits
tableaux hauts à peine de cinquante centimètres et représentant les apôtres, les saints patrons de Téglise et des scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament. Des stalles peu commodes régnent tout autour de l'église, le long des murs et dans le chœur. A l'entrée de ce dernier, se dressent deux grands tableaux devant lesquels brûlent plusieurs lampes : chacun vient les baiser en entrant dans l'église. C'est, à droite, la Très-Sainte- Vierge ; à gauche le titulaire de l'église ; ici saint Elie. Dans le chœur, quatre grands candélabres supportent des cierges gigantesques pareils à nos cierges pascals; on les allume habituellement pendant les offices. A l'entrée du presbytère sont suspendues treize lampes en l'honneur de Notre-Seigneur et des douze apôlres. On suspend aussi à l'entour du chœur des œufs énormes que je crois être des œufs d'autruche. En tout, dans le presbytère, il y a toujours trois autels correspondants à la nef et aux deux collatéraux. Ces autels de marbre sont très-étroits, élevés sur un marchepied sans autre degré; tous trois sont surmontés de ciboriums dont les quatre colonnes s'appuient sur les angles de l'autel ; ces ciboriums sont aussi de marbre. Depuis quelques années seulement, on a adopté l'usage de gradins surchargés de tableaux , de pots à fleurs, de cierges et autres objets. Chez les Grecs schismatiques , cet usage ne s'est point introduit et l'autel n'est encore qu'une table de marbre surmontée du ciborium. Les saintes Espèces eucharistiques se conservent ordinairement sur l'autel de gauche dans un petit tabernacle, et parfois dans une niche disposée dans le mur. Derrière l'autel principal, se creuse une absidiole dans laquelle siège l'évêque durant une partie des cérémonies ; il se trouve alors complètement masqué par l'autel et surtout par les gradins. Tout le mur du fond, derrière les autels, est percé d'une douzaine au moins de petites niches qui servent de sacristie ; chaque prêtre a la sienne : c'est là qu'il se revêt de ses ornements et qu'il prépare la matière du saint Sacrifice*. Si j'ajoute que le devant de l'église est constamment précédé d'une grande galerie sur arcades et d'un préau, j'en aurai fini avec ma description. Venons-en maintenant aux cérémonies.
L'office commence à 7 heures. On va en procession à la porte de l'église au-devant du patriarche ; comme toujours, dans ces circonstances solennelles, on porte nombre de croix et de saintes images en grands médaillons, à l'extrémité d'une hampe ornée d'une étoffe flottante qui leur donne assez l'apparence de drapeaux. Il n'est point rare que ces processions soient l'occasion de quelque rixe; on se dispute l'honneur de porter les croix; c'est à qui s'emparera des médaillons: j'en ai été témoin moi-même le mardi de Pâques, comme on se disposait à aller recevoir le consul de France : deux Grecs
saisirent chacun un tronçon de la croix et s'en frappèrent à coups redoublés au milieu de la procession.
Bref, le patriarche est entré cette fois sans trop de tumulte. Sur sa soutane rouge et sop pardessus violet, il porte une chape traînante retenue sur la poitrine par une agrafe et attachée par le bas au devant des pieds; une sorte de capuce dans le genre de celui de la chape prélatice dite « cappa magna & descend par derrière et remplace notre chaperon. De petites clochettes suspendues au bas de cette chape tintent à chacun des mouvements du patriarche*. Il est suivi de l'archevêque de Tyr, des évêques de Beyrouth, de Sidon et de Saint-Jean-d'Acre, et de tout le clergé grec de la ville.
Après qu'il a pris place sur son siège, près de l'autel, du côté de l'Épître, l'office commence par une psalmodie à peu près interminable. Elle dure environ une heure. Les évêques et les prêtres s'habillent ensuite. Vous connaissez le costume des prêtres : d'abord l'amict, linge carré que l'on enroule autour du cou ; ensuite l'aube blanche ou de couleur, souvent de soie; puis la ceinture retenue par une agrafe ; Tétole dont les deux pendants sont attachés l'un à l'autre dans leur longueur; des manchettes que l'on prétend remplacer le manipule; enfin, la chasuble, vraie « planète » ou «casula» se relevant par devant sur les bras; la couleur en est libre et chacun choisit celle qui lui va le mieux : jours de fête, jours fériés, c'est toujours le même ornement; chaque prêtre a le sien et voilà tout^ Les prêtres qui ont le titre de« Khouri » portent en outre, au côté droit, une sorte de carton dont j'ai oublié le nom et qui, orné de diverses figures, se suspend en sautoir au moyen d'un cordon qui descend transversalement de l'épaule gauche*.
Tout le clergé étant habillé, le patriarche commence la messe au bas de l'autel, avec la chape dont je vous ai parlé plus haut. Bientôt, il monte sur un trône, placé en face de l'autel , au milieu du chœur, et prend les ornements pontificaux : l'amict, l'aube, la ceinture, l'étole, le carton susdit, puis la dalmatique réservée ici aux évêques. C'est exactement la dalmatique du XIII* siècle*. Par-dessus cela, un pallium, large bande d'étoffe que l'on jette d'abord sur le cou comme une écharpe ; le côté droit plus long que l'autre, est ensuite ramené sur l'épaule gauche d'où il pend par derrière*. Vient alors la croix épiscopale, pectorale, avec deux petits reliquaires suspendus aux bras de la croix'; puis la mitre, sorte de grand diadème surmonté d'une croix', et la crosse à deux serpents recourbés. Durant tout le temps des cérémonies, celte crosse demeure couverte d'un petit voile pendant des deux côtés : cet usage a lieu même lorsque l'évêque officie dans sa cathédrale^.
Après s'être revêtu de ses ornements, le patriarche s'assied sur son trône;
les évéques dans le même coslume que lui, sauf la mitre qu'ils n*ont pas le droit de porter en sa présence, s'assoient à ses côtés; tout le clergé, en chasubles, reste debout à Tentour. Par pénurie, il n'y a ni diacres ni clercs inférieurs. Deux prêtres, comme chez nous les chanoines-dignités, diacresassistants, se trouvent toujours aux côtés de PofTiciant*®. Ils portent l'un un candélabre à deux cierges entrelacés, l'autre un second candélabre & trois cierges aussi entrelacés; toutes les fois que l'évêque ou le patriarche bénit le peuple, il se sert de ces deux candélabres qu'il tient chacun d'une main et qu'il fait passer l'un devant Tautre : c'est pour marquer la trinité des Personnes en Dieu et la dualité des natures en Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il bénit aussi avec une petite croix terminée par un voile de couleur violette**.
La messe pontificale, chez les Grecs, est loin d'offrir cette variété et cette splendeur de cérémonies qui font d'une messe pontificale latine un des plus beaux spectacles qu'on puisse voir; ce qu'il y a de particulier, c'est que tous les prêtres et tous les évêques présents cocélèbrent en même temps que l'évêque officiant. Il est même d'usage les jours ordinaires que plusieurs prêtres célèbrent ensemble le saint Sacrifice. Voici les cérémonies qui m'ont paru offrir le plus d'intérêt. Ce sont d'abord les encensements qui ont lieu soit pendant la préparation, soit pendant l'offertoire. On se sert ici de petits encensoirs k chaînes très-courtes ; on les tient par l'extrémité des chaînes et on se contente de les balancer dans la direction de la personne ou de l'objet qu'on encense. Pendant la messe, l'officiant est le seul à faire l'encensement; il encense d'abord Tautel dont il fait plusieurs fois le tour, puis les prêtres qui l'environnent et enfin l'assistance.
La préparation de la messe, c'est-à-dire cette cérémonie que l'on nommait autrefois messe des catéchumènes, en est la partie la plus longue. On y chante des hymnes et des psaumes assez longtemps. Enfin, arrive la lecture de l'Épître, qui n'offre rien de particulier; le chant de l'Évangile la suit de près. Le diacre, ou à défaut l'un des prêtres assistants, va demander la bénédiction au patriarche ; celui-ci lui passe autour du cou son propre pallium. Alors, précédé de la croix, de tout le clergé, et portant le texte au-dessus de sa tête, le diacre va processionnellement à l'ambon qui se trouve, comme la chaire chez les Latins, adossé à un pilier au milieu de l'église. C'est là qu'il chante TËvangile avec des modulations fort longues; puis il descend et retourne encore processionnellement auprès de l'évêque auquel il donne le texte à baiser; l'évêque reprend son pallium qu'il se contente de passer à son cou comme une écharpe et il va derrière l'autel où est disposé son trône. Il y demeure un temps assez long pendant lequel le chœur chante de nouvelles
hymnes pour offertoire, et l'un des prêtres prépare la matière du saint Sacrifice dans une de ces petites niches dont je vous ai parlé plus haut.
Le pain dont se servent les Grecs a la forme d'un pelit gâteau rond (une brioche); on en détache, à la partie supérieure, pour la consécration, un petit carré et un petit triangle ; mais lorsqu'il doit y avoir des communions ou que plusieurs prêtres célèbrent en même temps, on enlève autant de petits morceaux presque imperceptibles qu'il y a de communions ou de célébrants**. Le Sacrifice préparé et l'autel encensé, on va solennellement chercher le pain et le vin.
Viennent d'abord les croix et le clergé, puis un prêtre ou un diacre revêtu du pallium de l'évêque officiant et portant sur la tête le pain destiné au saint Sacrifice dans une patène recouverte d'un voile ; il a, à ses côtés, deux autres prêtres ou diacres tenant chacun une petite plaque qu'ils font tournoyer autour de sa tête; suit un autre prêtre portant le calice élevé pareillement, assisté de deux prêtres agitant des plaques de métal. En avant, on porte la crosse épiscopale voilée comme je vous l'ai dit plus haut^'. La procession parcourt le collatéral gauche et la nef du milieu; l'évêque officiant l'attend, tête nue, à l'entrée du chœur et, de là, il encense jusqu'à Tautel la matière du saint Sacrifice. Sur tout le parcours, le peuple se prosterne, se frappant la poitrine, poussant des exclamations et des soupirs, absolument comme si c'était là le Très-Saint- Sacrement. Je ne saurais m'expliquer ces honneurs exagérés et cette sorte d'adoration pour ce qui n'est encore que du pain et du vin.
Les oblats déposés sur l'autel de la main de l'évêque, celui-ci s'incline dessus et prie un moment dans cette posture, pendant que deux assistants tiennent un voile étendu au-dessus de sa tête, en l'agitant continuellement avec légèreté, tandis que d'autres font miroiter les plaques de métal". La consécration suit de près : tous les prêtres, la main droite étendue et deux doigts de la main repliés^^ prononcent ensemble, à haute voixja formule de la consécration. Ensuite a lieu le baiser de paix : chaque prêtre, à son tour, vient baiser les saintes Espèces ^^ et, après, va successivement baiser la main de tous les autres prêtres.
La communion suit presque immédiatement la consécration : chacun des prêtres s'étanl lavé les mains va recevoir une parcelle de la sainte Hostie que l'évêque dépose dans sa main et se communie lui-même^'. Pour le précieux Sang, l'évêque, tenant le calice entre ses mains , le présente à chacun des prêtres qui viennent y boire tour à tour. Et puis, la messe est terminée. Un prêtre, ou un diacre, s'il y en a, emporte ce qui reste des saintes Espèces, sans cérémonie. Si quelque fidèle demande la communion, il la lui distribue
de cette manière : il puise, avec une petite cuiller d'argent, une parcelle de la sainte Hostie humectée dans le précieux Sang, et la dépose de même dans la bouche du communiant, après quoi il va consommer tout ce qui pourrait rester dans le calice. On chante quelques hymnes d'actions de grâces pendant lesquelles l'évêque quitte ses ornements; on le reconduit processionnellement à la porte de l'église, et tout est fini.
Ordinairement, avant la communion, les fidèles se font oindre les mains et le front d'une huile bénite qui a brûlé devant le Très-Saint-Sacrement.
Il y a chez les Grecs fort peu de diacres ; aussi n'en voit-on presque jamais dans leurs cérémonies. Pour celles de la Semaine-Sainte, on en avait fait venir un de la montagne. Lorsqu'il y en a, ce sont eux qui chantent l'Evangile, qui portent et consomment les saintes Espèces, qui donnent la communion aux fidèles, etc. Leur costume se compose d'une tunique de couleur sans ceinture, de deux petites manchettes ou manipules, d'un amict, d'une aube et d'une étole : celle-ci est une longue bande d'étofle disposée autour du cou, à peu près comme le pallium. L'étole part de dessous le bras droit ; elle se croise sur l'épaule gauche d'où elle retombe devant et derrière; mais à certains moments de la messe on la dispose autrement : l'étole ayant passé par devant comme une ceinture, se croise derrière le dos, passe sur les épaules et revient se croiser par devant en croix de saint André.
La langue usitée dans la liturgie, chez les Grecs Orientaux, est l'arabe; toutefois, de loin en loin, principalement dans la Semaine-Sainte, et quand l'évêque officie, on entend quelques mots grecs, tels que eipi^'v» ic&i; xtîpu £>.eYi<yov; aytoç 6 06o;, etc., que l'on répète fréquemment pendant la messe. A une autre fois d'autres détails, s'ils peuvent vous intéresser.
Votre tout dévoué
Jules DUPOUX.
Notes. — 1. La clôture du sanctuaire, toujours percée de trois portes, ressemble assez aux façades de nos jubés; comme ces derniers, elle est surmontée d'un grand crucifix entre la Très-Sainte- Vierge et saint Jean l'évangéliste. Des rideaux sont suspendus derrière ces portes, comme autrefois, dans certaines circonstances, à celles des jubés ou aux trefs qui les remplaçaient dans les églises de moindre importance. Les peintures qui décorent cette clôture et qui lui font donner le nom d' « iconostase » sont, au milieu, le titulaire de l'église et, entre les portes, adossés au trumeau, Notre-Seigneur en Pantocrator ou dans la gloire, et la Panaghia. C'est devant ces tableaux principaux que sont éta-
blis les grands candélabres, deux ou un plus grand nombre, devant chacune de ces images. Souvent Notre-Seigneur prend la place la plus importante et le titulaire prend alors le troisième rang. Quant à la Très-Sainte-Vierge, elle prend toujours la droite, à cause de ces paroles : « Âstitit regina a dextris tuis. » L'inscription : i ocva<jTa<jiç xal iS ^m qui accompagne Notre-Seigneur dans la gloire et occupe le point principal de l'iconostase, a fait aussi donner le nom d' « anastase » à la clôture ; c'en est même là le nom le plus usité. Outre ces tableaux, il y a toujours les figures des douze apôtres, et devant chacun est suspendue une lampe qui descend du haut de l'iconostase ou d'un tref placé un peu au devant : soit en tout quinze lampes.
Les autels sont souvent pédicules ou portés sur un seul pied, cippe ou colonne trapue, ce qui n'empêche cependant pas les colonnes du ciborium de s'appuyer sur les angles de l'autel ; seulement les proportions en sont considérablement réduites. L'autel de gauche, nommé aussi « prothèse » , sert à la conservation de la sainte Eucharistie, à la préparation des oblats et aux der nières cérémonies de la purification des vases sacrés; toutefois, depuis que les Grecs unis ont adopté l'usage des gradins, ils gardent la sainte réserve au maitre-autel.
Ce n'est point sans mystère que l'on suspend des œufs d'autruche, car, assurait-on, pour couver ses œufs, l'autruche les regarde sans cesse; si elle venait à suspendre ses regards, les œufs ne pourraient éclore, mais ils se gâteraient infailliblement : telle est la prière, dont l'intention doit toujours tendre vers Dieu ; tel est encore le soin qu'il faut prendre pour éviter les distractions dont l'effet serait de détourner l'intention et de la rendre mauvaise, en la dirigeant vers les créatures.
Les niches de l'abside se trouvent figurées dans le plan qu'a donné M. César Daly de la cathédrale d'Ani (« Revue générale d'architecture» , tome III, p. 31) . On peut se reporter au volume XXII, p. 39, des « Annales archéologiques », pour la forme générale des autels grecs, et aux gravures de la Dalmatique impériale, tome I, p. 286, et tome XXV, p. 288, de la même collection, pour l'autel grec pédicule sans ciborium.
2. La soutane rouge sombre ou plutôt rougeâtre est la couleur réservée aux
patriarches. La chape dont il est ici question n'est pas différente, en somme,
de la (( cappa magna » : toutes deux sont traînantes, fermées par le bas sur
le devant. Il y a peu de temps encore, chez les Latins, la cappa n'était fendue
que d'une seule ouverture, devant la poitrine, pour laisser passer les bras;
il y en a deux aujourd'hui et, pour ne point gêner la marche du prélat, on en
relève le bord antérieur jusqu'à la ceinture.