Luc, XXIV
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Voici le supplice le plus douloureux, le plus immérité, et pour être souffert volontairement, avec la patience la plus parfaite, par \m sentiment de n'iiaration et de dévouement sans bornes, le spertacie n'en est que plus pa'héM'que, si Ton consid**re le crime des botjrreauv et la qualité de la victime. Mais c'est le ch'fmin de la gloire, c'est le combat victorieux, et au lendemain de la bataille, tout ce qui la rappelle au vainqueur se change en trophée, la sanglante blessure trace la cicatrice dont on se pare. Mort au profit des siens, Ton revit honoré dans leur mémoire. La foi nous promet bien au delà : on ne meurt que pour revivre corps et àme, et le Fils de Dieu, atteint hier de la mort au sein de la victoire, par une méprise des meurtriers plus heureuse encore, quant à ses résultats, quelle n'est coupable dans leurs iïitentions, va revivre le lendemain avant l'aurore, nous olTrant comme sa conquête Tassurance d'une résurrection semblable à la sienne.
Or, à l'art chrétien il appartient de suivre toutes les phases de la pensée chrétienne. Aux premiers fidèles engagés eux-mêmes dans une lutte où il fallait tenir tons les courages à la hauteur du danger, il ne présenta dans la passion du Christ, leur maître et leur modèle, que son côté glorieux; et ainsi se tenaient toujours en haleine ces légions de martyrs, n'envisageant jamais dans les tortures et la mort que les palmes et les couronnes qui attendent au tiîrme de sa course l'athlète victorieux.
I>a croix, aux yeux des Juifs, était un scandale; aux yeux des Gentils, elle semblait une folie. I-^ chrétien affirmait qu'elle était, de la part de Dieu, la plus haute manifestation de force et de sagesse, et pour l'homme régénéré le plus grand des bienfaits; mais il avait paru sage aussi de ménager les Ames timides et nourries des préoccupations terrestres : amenés à la foi par des voies plus accessibles, ces enfants de la veille acquerront bientôt au sein de l'Eglise une puissante virilité; telles vérités qui, enseignées trop tôt, leur auraient paru dures, les inondaient de lumière, et tel joug qui leur eût été insupportable, leur devenait doux et léger.
I/usage de représenter la passion du Sauveur et tous les signes propres à la rappeler par leur côté glorieux ne se développa que dans une seconde
période de l'art chrétien. On évita d'abord de les représenter d'aucune manière, ou l'on eut soin d'en dissimuler la représentation sous des formes peu apparentes ou toutes conventionnelles, capables de rappeler facilement aux initiés ce qu'elles signifiaient, sans éveiller l'attention des profanes.
Dans la suite des âges, au contraire, lorsque le christianisme était devenu depuis longtemps la loi du monde, le chrétien, toujours obligé de combattre, toujours exposé à souffrir, avait surtout besoin de combattre contre lui-même ; il avait besoin de se rappeler que le règne de Dieu n'arrive pas pleinement en cette vie. La vie du Sauveur étant le modèle de la nôtre, cette portion de notre existence que nous passons sur la terre, quelque place qui nous soit faite, répond toujours à l'une des phases de la voie douloureuse parcourue par Noire- Seigneur et Maître. A l'heure momentanée des jouissances qui séduisent, il est bon d'avoir l'œil sur la croix, afin de considérer ce qu'il a souffert précisément pour nous racheter des conséquences de nos molles convoitises; et tout à l'heure, quand l'épreuve va venir, où trouver une consolation comparable à celle du crucifix? Jésus a souffert pour nous, il acceptera si nous le voulons toutes nos souffrances comme endurées pour lui; la douce force, la céleste patience avec laquelle il a souffert tout ce qu'il est possible de souffrir, il nous les communiquera pour supporter de même tout ce qui viendra peser d'angoisses sur notre âme, tout ce qui pourra torturer les fibres de nos sens.
Qui demeurerait étranger à cette succession d'idées et d'aspects dans l'ascétisme chrétien, ne saurait qu'imparfaitement comprendre les divers courants qui se sont partagé la direction de l'art que nous étudions tout spécialement quant au cycle fondamental de la Passion et de la croix. La représentation de la croix vient déjà de nous apparaître sous trois aspects différents, mais les tendances de l'art chrétien le plus primitif, sous les ombres dont elles se voilaient, devaient promptement aboutir aux caractères qui constituent la seconde période de son premier âge; nous les réunissons dans une même division qui nous conduira au ix* siècle. Nous en consacrerons une seconde à l'espace écoulé jusqu'au xiii% avec lequel nous entrerons dans la troisième et dernière partie de notre étude. Toutes ces divisions pourraient se réduire à deux principales qui répondraient à ces deux termes de gloire et de souffrance représentés par la croix et le crucifix. Ces divisions esthétiques répondent aussi à. deux périodes dont le partage s'accomplit au cœur du Moyen-Age, mais avec des pénétrations graduelles de part et d'autre auxquelles, prises dans leur ensemble, il serait difficile d'assigner une date; aussi observerons-nous les deux grands courants dont nous parlons, chacun au delà des limites où il domine. Il est des œuvres et des usages
OÙ les idées de gloire attachées à la croix ont pénétré jusqu'à nous, et, en remontant aux premiers crucifix, nous trouverons les premiers essais des artistes pour attendrir au souvenir ou seulement au spectacle des souffrances de THomme-Dieu.
Le Christ, tandis qu'il était attaché à la croix, a vraiment souffert et souffert tout ce qu'il est possible de souffrir, au lieu que la gloire conquise sur cet instrument de supplice ne s'est manifestée que dans la suite, elle ne se manifestera même pleinement qu'au dernier jour; les figures du divin Crucifié, en usage chez les modernes, sont donc les plus en rapport avec la réalité visible des faits, à la différence des représentations adoptées primitivement, dont la signification repose sur des vérités inaccessibles aux sens, de sorte que nos divisions correspondent aussi au symbolisme et au naturalisme dont les tendances se sont partagé la direction de l'art chrétien.
Les hautes pensées attachées à la croix commencent par s'exprimer au moyen d'un signe qui n'est pas encore de l'art; l'art, en se développant, en viendra à propager le culte de la forme réelle jusqu'à laisser perdre, dans l'expression d'une douleur vulgaire et la représentation d'un corps mourant, tout sentiment supérieur. Entre ces deux extrêmes se rencontrent des trésors de poésie chrétienne, où l'esprit et le cœur s'élèvent et s'animent tour à tour ou de concert, soit en pliant les formes à leurs vues, soit en se pliant aux exigences de celles-ci à mesure que le goût les consacre.
Un certain naturalisme n'exclut pas la prépondérance ou des conceptions les plus élevées, ou des pieuses affections, si élevées elles-mêmes au-dessus des données de l'observation commune, qu'il a fallu leur choisir un nom et les appeler mystiques. Au contraire, le mystère des vérités surnaturelles que les premiers artistes chrétiens avaient mission de rappeler, s'associe volontiers dans leurs représentations les plus symboliques, par le fond, à des formes d'une simplicité si naturelle qu'elle semble empruntée à l'observation des actes les plus ordinaires de la vie.
La nécessité à laquelle nous nous soumettons de classer nos observations sous peine de ne pouvoir en demeurer le maître, n'implique donc pas le dessein de séparer absolument des choses qui souvent se sont unies.