‹ Annales archéologiquesChapitre 81 sur 184 · LE ROSSEL D'OR D'ALTŒTTING · texte numérisé non relu

LE ROSSEL D'OR D'ALTŒTTING

« joyaulx et autres choses garnies de pierrerie et aus.^i joyaulx et vaisselle « d'or et d'argent de pleine façon estans es chasteaulx de Melun- sur-Seine, « du bois de Vincennes, du Louvre, de Saint-Germain-en-Laye, de ses hôtels « de Saint-Poi à Paris, de Beaulté-sur-Marne et autre part et aussi les joyaulx « et vaisselle qui sont continuellement portez avec lui. » Cet inventaire, dont la Bibliothèque impériale conserve l'original (Mss. fr. n* 2,705), fut terminé avant la mort du roi (16 septembre 1380). Ce précieux document constate l'existence d'un nombre considérable de pièces d'orfèvrerie artistique que le prince avait fait faire, pour la plupart, par ses orfèvres de Paris.

Le dauphin Charles n'avait pas encore douze ans à la mort de son père. Ses oncles, les ducs d'Anjou, de Bourgogne et de Bourbon s'emparèrent, comme chacun sait, du gouvernement de l'Etat. Le duc d'Anjou trouva moyen de se faire remettre l'argent comptant, les joyaux, la vaisselle et le splendide mobilier de Charles V, « sauf réserve d'une part suffisante pour « l'usage du roi ». Cette part qu'on laissait au jeune Charles VI fut encore entamée par différentes causes durant les huit années qu'il resta de fait sous la tutelle de ses oncles. Mais, au retour de l'expédition de Gueldre (1388), le roi, éclairé par les vieux serviteurs de son père sur le despotisme et les déprédations financières des sires des Fleurs-de-lys, réunit son conseil et, après avoir remercié les ducs de Bourgogne et de Berri, qui étaient présents, des peines et travaux qu'ils avaient eus touchant sa personne et les affaires de rï'-tal, il déclara qu'il régirait seul désormais son royaume.

Peu de temps après, par une ordonnance du 19 août 1391, il prescrivit de dresser un inventaire de ses joyaux, de sa vaisselle d'or et d'argent et de son mobilier. Le préambule de cette ordonnance, empreint d'une certaine tristesse, constate les perles qu'avait subies le trésor que son père lui avait laissé : « Comme depuis le trespassement de notre très-cher seigneur et père, « dont Dieu ait l'âme, nous avons esté au gouvernement de nos très-chers « et amez oncles le roi de Jérusalem et de Siciile, les ducs de Berry, de « Bourgogne et de Bourbon par l'espace de huit ans ou environ, pendant « lequel temps pour supporter et soustenir les grandes affaires mises à '? dépenses qui sont survenues en notre royaume tant pour le fait des guerres « de Flandres et des frontières, comme en plusieurs manières, tous les biens « meubles ou au moins la plus grande partie d'iceux qui nous escheurent et « appartinrent par la mort et trespassement de nostre dit seigneur tant en or « comme vaisselle d'or, d'argent et joyaux estans en plusieurs lieux tant en « nos châteaux de Melun, du bois de Vincennes, du Louvre, comme autre « part, ont été dépensez et aliénez... » (Bibl. impériale, Mss. fr. n° 21,445.)

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L'inventaire qui suit cette copie de l'ordonnance est en effet bien maigre quand on le compare à celui du trésor de Charles V, de 1379.

La révolution de palais qui éloigna les sires des Fleurs-de-Iys n'apporta aucun changement aux profusions de la cour. Charles VI n'avait pas d'aptitude pour les choses sérieuses, il n'aimait que le bruit, l'éclat et le faste. La jeune reine Isabeau partageait tous les goûts du roi. Les fêles se succédaient sans cesse et attiraient à Paris un grand nombre de jeunes seigneurs et de nobles dames qui versaient sur la ville une pluie d'or. Le commerce de luxe y trouva son compte et les orfèvres surtout, qui avaient acquis sous Charles V une si grande réputation, eurent de fré(]uenles occasions de produire des pièces d'orfèvrerie et des bijoux qui ne le cédaient en rien h. ceux que ce grand amateur de l'art de l'orfèvrerie avait fait exécuter en si grand nombre.

La première atteinte d'aliénation mentale qu'avait éprouvée Charles VI dans la forêt du Mans (1392) ne fut pas de longue durée; il revint peu à peu à la santé et les fêtes recommencèrent. Lorsque les rechutes furent devenues plus fréquentes en ne laissant au roi que de courts intervalles de raison, la reine, intimement liée alors avec le duc d'Orléans, n'en continua pas moins ses profusions. Elles eurent te double elTct d'amoindrir les finances du roi et d'augmenter son trésor de très-belles pièces d'orfèvrerie que la reine faisait exécuter.

Mais les dissipations d'Isabeau finirent par soulever l'indignation universelle; elle se crut obligée de quitter Paris avec le duc d'Orléans, et le duc Jean de Bourgogne y rentra pour y commander en maître (25 aoiit 1405). Cependant les deux princes, dont les armées étaient en présence aux portes de la ville, reculèrent devant une lutte décisive; ils consentirent à se réconcilier et ils entrèrent ensemble à Paris avec la reine (octobre 1/|05). Leduc Jean reprit sa place dans le conseil du roi.

Ce fut sans doute à cette occasion que fut dressé, sous l'administration de Gérard de Montagut, « garde principal et gouverneur des joyaulx et vaisselle « d'or et d'argent et pierreries du roi », un inventaire dont la Bibliothèque impériale conserve une copie (Mss. fr. n' 21, 446), C'est au folio 24 de cet inventaire, sous le titre « Images d'or de Nostre-Dame ■ que j'ai trouvé la description suivante du beau bijou auquel les Allemands ont donné le nom ridicule de » Goldene Rôssel », « Le petit cheval d'or»', en l'empruntant à

1. Sossel ciant ledinoinutirde ross, clieval, coursier, das goldene rësael veut dODC dire petit cheval d'or.

LE RÔSSKL D'OR D'ALTŒTTING.

un accessoire, au lieu de lui donner celui de la Vierge, figure principale du monunient, ou celui du roi, pour qui il avait été fait : « jtem un innaige de « Nostre-Dame qui tient son enfant, assis en un jardin fait en naanière de « traille, et est esmaillée la dite Nostre-Dame de blanc et Tenfant de rouge « clère, et a la d. image un fermail en sa poictrine garny de six perles et un « balay, et audessus de la teste de Nostre Dame a une couronne garnie de « deux balaisseaux et un saphir et seize perles et est tenue la d. couronne « de deux angeloz esmaillez de blanc; et le dit jardin garny de cinq gros « balaiz et cinq saphirs et trente-deux perles; et a un lestrin où il y a un liure « dessus garny de douze perles. Et au devant du d. image il y a trois « imaiges d'or, c'est assavoir sainte Catherine, vsaint Jean-Baptiste, saint Jean « l'Evangéliste et au-dessoubz l'imaige du Roy à genoulx sur un coussin garny « de quatre perles, armé des armes de France et devant lui son liure sur un « scabel d'or et derrière luy un tigre ; et au-devant du Roy, de l'autre costé, a « un chevalier armé et esmaillé de blanc et de bleu qui tient le heaume du « Roy d'or; et au-dessoubz au bas de l'entablement a un cheval esmaillé de « blanc et a la selle et le harnois d'or et un varlet esmaillé de blanc et de bleu « qui le tient par une mein par la bride et en l'autre mein un baston; et poise « environ dix-huit marcz d'or; et l'entablement sur quoi les choses dessus « d. sont ordonnées poise environ trente marcz d'argent doré; et fut donné « par la Reine au Roy le premier jour de l'an 1404 »*.

Ainsi voilà qui est clair : la magnifique pièce d'orfèvrerie que possède l'église d'Altœtting est le cadeau que la reine Isabeau offrit au roi Charles VI, pour ses étrennes, le premier jour de l'an 1404. Comme la figure du roi y est reproduite aux pieds de la Vierge, il est certain que le bijou a été commandé par la reine avec cette intention toute spéciale et qu'il a dû être dès lors exécuté dans l'année 1403. J'examinerai maintenant où il a dû être fait.

Il est inutile, ce me semble, de discuter l'opinion de l'historien Zang qui voudrait que le Rôssel d'or ait été « un gage à titre de dot remis à Isabeau

4 . Nos lecteurs remarqueront que la description du Rossel d'or, extraite d'une pièce conservée aux archives de Munich et que nous avons publiée dans la précédente livraison des « Annales», est identique à cette page de l'inventaire déposé à la Bibliothèque impériale que reproduit aujourd'hui M. Labarte. Sauf quelques différences absolument insignifiantes, c'est la même rédaction, à ce point que nous avons le droit de supposer que Tun des documents a été copié sur l'autre. Biais la dernière phrase de cette partie de l'inventaire mise au jour par notre savant collaborateur ne nous a pas été communiquée par nos correspondants de Bavière; aussi est-il probable que ce détail précieux n'existe pas dans la lettre de Charles VI que possèdent les archives de Munich, car MM. Sighart et d'Arétin l'auraient signalé.

(IVote de M, Ed. Didron).

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par son père à Ingolsladt ». M. Zang voudrait en tirer sans doute cetle conséquence que l'ouvrage est allemand. L'inventaire précité repousse cette supposilion. et si ce titre n'existait pas. le style du monumenl, qui n'a rien de l'école allemande, et la figure de Charles VI justifieraient suffisamment son origine française.

Le docteur Sigharl, qui admet celle origine. n'Iiésile pas à. soutenir que c'est 11 un clief-d'œuvre sorti des mains dos maîtres de Limoges n qui, vers 1400, avaient acquis un grand renom dans l'art do l'émaiilerie. M. Sighart ne fait pas allenlion que ce qui faisait alors la rt^pulalion des émailleurs limousins, c'était la peinture en émail incrusté sur cuivre et non pas la sculpture en or émaillé. Un habile orfèvre de Limoges ou de toute autre des grandes villes de France aurait pu faire sans doute des figurines d'or, colorées par des émaux ; mais peul-on supposer que la reine Isabeau, lorsque le pays était agité par la guerre civile et la guerre étrangère, ait été confier à un orfèvre de Limoges ou de toute autre ville éloignée de Paris, qu'elle habitait, dix-huit marcs d'or et trente marcs d'argent, tandis qu'elle avait sous la main, à Paris, des maîtres sculpteuis en orfèvrerie qui avaient acquis une grande réputation par leurs productions d'œuvres non moins splendides que le Rôssel d'or, et dont elle pouvait protéger les travaux contre les soulèvements populaires par les hautes murailles du Louvre ou de la Bastille?

L'orfèvrerie de Paris avait pris, en effet, dès le milieu du xiii* siècle, une grande importance; aussi saint Louis réunit-il les orfèvres de cette ville en corporation par une ordonnance insérée dans les registres d'Etienne Boileau, prévôt des marchands. Ce fut aux plus habiles d'entre ces artisans qu'on dut 'es belles pièces dont furent alors dotées l'église Notre-Dame et la Sainte- Chapelle du Palais terminée en 12^5 par Pierre de Montereau. A la fin du xiii' siècle, les orfèvres de Paris étaient devenus des sculpteurs si habiles que les châsses en forme de tombe ou d'église furent h peu près abandonnées et qu'on en vint à préférer pour les reliquaires la statue ou le buste du saint dont les reliques étaient consei-vées. Aussi, lorsque, en 1297, Louis IX eut été placé ati rang des saints, la distribution de ses ossements à différentes églises donna lieu k l'exécution de magnifiques reliquaires de ce genre. Ainsi la tèle attribuée à la Sainte-Chapelle fut renfermée dans un buste d'or reproduisant l'effigie du saint roi; il élait soutenu par quatre anges de ronde bosse en argent doré. L'omoplate donnée également k la Sainte-Chapelle fut placée dans une statue de Louis IX de deux pieds de hauteur.

Dès le commencement du xiv" siècle le goût des belles pièces d'orfèvrerie devint la passion dominante des princes français. Les malheurs qui frappèrent

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