L'IMPRIMERIE DES EDITEURS LIMITEE
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(Droits réservés, Canada. 1922
Introduction
Les écrivains soucieux de la vérité historique n’ acceptent pas sans èbrffrolt?' tous les ‘fcfiîfngiTa'i^s. Jls se H elients u rtout ^deja tradition orale, car ils savent que les recitiTne tai'deiUqias à^s dltereC'c!‘e bouche en bouche, soit que les raconteurs y a'p^d+f^ftt des variantes pour mettre en meilleure lumière le héros de leur choix, soit qu’ils pèelieiTt inconsciemment par 'nTsuM^ancè'^île vocabulaire ou par dévergondage d’imagination. Aussi les relations contemporaines des éveneînipts compteptelles parmi les sources les plus précieuses de r'en'Éea^hé'mênts.
C’est pour cette raison que les annales des religieuses de l’Hôtel-Dieu de Montréal, rédigées par leur première professe au Canada, Sœur Marie Morin, et continuées après sa mort par d’autres religieuses de cette communauté, offrent à nos historiens une documentation du plus haut intérêt. Le synchronisme des évènements '^oïf^jxes' dans ces mémoires, ^ou ^ tout au moins le^emoîgrTa^e^êcueiîfi'de la bouche des témoins oajfcijrêsi^la sincérité .év idente du récit, le style simple de la reaac^TbrPdsont gr&afî+s "Me leur exactitude ; si l’on y trouve quelques details ou expressions d’opinions en désaccord avec les faits reconnus, il ne faut pas oublier que la narratrice était séparée du monde par les grilles d’un cloître et qu’elle se trouvait par là en position défavorable pour apprécier les évènements du dehors.
Ces annales étaient uniquement destinées à l’édification des religieuses pour qui elles étaient écrites, dans le but de conserver dans leurs archives la mémoire des évènements quotidiens de la petite colonie dont la fondation était si intimement liée à l’histoire de l’Hôtel-Dieu. C’est ce que la
narratrice prend soin d’expliquer dès l’ouverture de cette relation qu’elle entreprend avec hésitation, en toute humilité et par obéissance à “ l’ordre ” de sa supérieure ; elle s’adresse à ses “ chères sœurs ” et ce terme d’affectueuse simplicité se retrouve à tout instant sous sa plume. Aussi ce caractère d’iîttifàtfTlst-il cause que les religieuses de i’Hôtel-Dieu se sont longtemps opposées à la publication d’annales qu’elles regardaient plutôt comme des lettres écrites par des sœurs ainées à leurs cadettes, dans l’intimité du cloitre, que comme des relations historiques d’évènements publics ; elles n’en avaient autorisé jusqu’à ce jour qu’une transcription déposée aux archives du Canada. Ce n’est que* sur les instances répétées de la Société Historique de Montréal, en vue d’être utiles aux historiens canadiens, et après avoir pris l’avis de leurs supérieurs que les révérendes sœurs ont permis cette publication. Le tirage limité des mémoires de notre société, dont la distribution est restreinte à quelques écrivains et institutions archéologiques, conserve d’ailleurs à ces annales le caractère privé qui leur est particulier.
L’histoire de 1’ Hôtel-Dieu se rattache intimement à la fondation de Ville-Marie. Jeanne Mance faisait partie du petit groupe d’apôtres qui, sous la conduite de Maisonneuve, débarquèrent sur l’île de Montréal le 18 mai 1642 ; le modeste édifice qu’elle fit construire au coin nord des rues Saint-Paul et Saint-Sulpice fut pendant longtemps le centre de ralliement de la petite colonie, car il servait d’église en même temps que d’hôpital. Seule à remplir les fonctions d’infirmière et de sacristine pendant dix-sept ans, Jeanne Mance eut la satisfaction de voir confirmer son œuvre en 1659 par l’arrivée de trois religieuses hospitalières essaimées de la maison-mère de La Mèche en France, les Mères Judith Moreau de Brésoles, Catherine Macé et Marie Maillet qui vinrent prendre charge de 1 hôpital. Mais cette institution pourtant si providentielle et si nécessaire à la colonie naissante, ne put se maintenir que grâce à l’énergie indomptable des fondatrices, car outre les
obstacles matériels et les privations de toutes sortes, il leur fallait lutVejfi Contre la pression constante des autorités ecclésiastiques qui voulaient la' reunir a celle des Sœurs Hospitalières de l’Hôtel-Dieu de Québec. Le dénùment était si grand, la vie monastique était si sévère, les fonctions d’hospitalières étaient si rudes à remplir que plusieurs jeunes filles de bonne famille, entrées au noviciat de Ville-Marie, ne purent persister dans leur vocation et, par une étrange ironie des choses, les deux premières recrues de cette institution lui vinrent de Québec même qui avait failli l’absorber.
Marie Morin, née à Québec le 19 mars 1649 du mariage de Noël Morin avec Hélène Des Portes, veuve de Guillaume Hébert, n’avait que treize ans lorsqu’elle vint solliciter la faveur de partager les privations et les labeurs des fondatrices de l’Hôtel-Dieu. Malgré la disproportion d’âge qui existait entre elle et les trois religieuses elle persévéra si bien dans cet intérieur de piété et de travail qu’elle y attira bientôt une autre jeune fille de Québec, Catherine Denis; elles furent les deux premières postulantes admises à la profession^r^igieuse.
Devenue tour à tour supérieure et dépositaire de sa communauté, la Sœur Morin était sans doute en meilleure posture que tout£j^itre de relater [es événements qui s’étaient déroulés sous ses yeux ou dont elle tenait le recrée ses compagnes plus âgées. Reportons-nous par la pensée vers la petite pièce où les bonnes religieuses, anciennes et nouvelles, prenaient quelques instants de récréation entre le soin des malades et les exercices de la prière ; le sujet inépuisable des conversations devait rouler sur l’époque difficile de la fondation, les dangers sans cesse renouvelés des attaques des sauvages, le martyre des missionnaires et les faits d’armes de ces professeurs d’héroïsmè que furent les fondateurs de la Nouvelle-France.
11 n’y a donc pas à s’étonner que les religieuses de l’Hôtel- Dieu aient voulu consigner par écrit, pour l’édification de leurs successeurs, le récit d’évènements qui intéressaient leur communauté à un si haut degré, ni qu’elles se soient adressées,
pour en rédiger les annales, à une contemporaine des années de la fondation. Après avoir hésité longtemps, par humilité monastique et par défiance de ses aptitudes à s’improviser annaliste, la Sœur Morin commença le 29 juin 169/ cette relation qu’elle continua jusqu’à sa mort et qui fut reprise après un long intervalle par d’autres archivistes de la communauté dont l’identité n’a pu être établie d'une manière absolue, sauf quant à la Sœur Raymond qui vivait un siècle plus tard. L’original de ces mémoires est conservé précieusement aux archives de FHôtel-Dieu ; c’est un petit in-folio dont l’écriture jaunie par le temps est très ferme et se lit facilement. Comme les relations des jésuites, écrites également à titre de compte-rendus aux supérieurs de leur communauté, comme les archives judiciaires et comme les actes des notaires, ces annales apportent à nos historiens une documentation importante l’abbé Paillon s’en est largement inspiré dans ses ouvrages.
Nous accompagnons cette publication de notes explicatives et historiques qui ajouteront, croyons-nous, à l’intérêt du récit; nous en sommes redevables à M.M. Ægidius Fauteux et E.-Z. Massicotte, deux de nos membres les mieux versés en archéologie canadienne, qui ont en plus contrôlé avec l’éditeur la transcription fidèle des annales originales.
L’orthographe plus ou moins libre du dix-septième siècle a été respectée dans cette transcription, saut en quelques cas où la faute est évidemment imputable à la distraction de l’auteur ou à la rapidité de sa rédaction, et lorsque son maintien n’ajouterait rien à l’authenticité du récit. Il faut en effet se rappeler que la narratrice avait des fonctions multiples à remplir en qualité de dépositaire générale, et qu’elle était interrompue à tous instants pour s’occuper de soins tout à fait étrangers à la rédaction de mémoires. Il ne faut pas oublier non plus qu’à cette époque la langue française était encore une chrysalide à peine sortie du cocon; Vaugelas venait d’en codifier
les règles, il est vrai , mais on était encore si près du temps où les personnages du plus haut rang se faisaient gloire de ne pas savoir écrire “ vu leur qualité de gentilhomme ” qu’il n’y a pas lieu de s’étonner de la singulière liberté avec laquelle nos hommes publics, ici comme en France, en usaient à l’endroit de l’orthographe. Les mots absents du manuscrit ou indéchiffrables par vétusté ont été reconstitués au meilleur jugement des transcripteurs, mais nous avons pris soin, dans ce cas, d’attirer l’attention du lecteur en les plaçant entre crochets afin de ne pas l’induire en erreur ; le chercheur scrupuleux, qui voudrait remonter aux sources, pourra consulter une copie exacte du manuscrit au bureau des Archives à Ottawa ou celle de notre société déposée à la bibliothèque de Saint Sulpice, et même, en certains cas spéciaux, vérifier sur l’original aux archives de l’Hôtel-Dieu car les révérendes sœurs sont toujours prêtes à rendre service aux chercheurs de l’histoire canadienne.
Nous offrons nos remerciements aux bonnes religieuses qui nous ont permis, dans l’intérêt public, de reproduire ce document si intéressant, et nous les félicitons d’avoir su conserver avec un soin si jaloux, en dépit des incendies répétés et contre les autres dangers qui l’ont menacé au cours des siècles, ce frêle chroniqueur d’une époque héroïque.
Victor Morin,
président de la Société Historique de Montréal.
Mémoires de Soeur Morin