‹ Annales de l'Hôtel-Dieu de MontréalChapitre 2 sur 43 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

de er-oy mes chères Sœurs qu'il est convenable de •commencer ce petit ouvrage tout dédié à la gloire de la Ste famille de Jésus, Marie et Joseph, aujottfdhuy, teste de St- Pierre et de St-Paul de l’année 1697, puisque c’est à [tel Jour] (6) que nos trois premières mères, qui ont fondé cette maison, s’embarquèrent à la [Rochelle] dans le na- ’ Ve Jni les devoit porter en Canada, ou elles arrivèrent heureusement le jour de la nativité de la très Ste Vierge, le huit de sepbre suivant, devant la ville de Rêbec, capitale du Canada, après avoir essuyé tous les dangers et périls de la mer, pendant une navigation de plus de deux mois, où 'elles coururent de grands risques de se perdre, avec leur navire,

a) Le nom de Ville-Marie est le nom officiel de la ville de Montreal durant tout le gouvernement de M. de Maisonneuve. Après 1665 il ne reste d’un emploi courant que pour les officiers Je justice de Montréal, sUuï 2 ou 3, mais après 1725 il disparaît presque partout.

b) Le 29 juin 1653,

Ar.nalcs de l’Hôtel-Dieu

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qui fut battu des vents et orages si impétueux que plusieurs fois, tout l’équipage crut être perdu et se mit en estât de mpurir, particulièrement nos chères Sœurs [quoiqu’elles] (c) ne [devaient] pas craindre ce passage. ( d )

Peut-être que [N. Seigneur permettait] tous ces accidents afin de donner lieu à ses servantes de luy faire le sacrifice de leur vie, et de tous leurs desseins qui étaient grands et sublimes, pour l’entreprise desquels il leur fallait un grand courage et beaucoup de résolution, et encore plus pour les soutenir contre toutes les oppositions que le démon forma pour empêcher cette œuvre, se servant même des gens de bien pour cela, comme je le dirai dans la suite de cette petite histoire, lesquels pensant rendre gloire à Dieu, firent tout leur possible pour engager nos chères Sœurs de repasser en France ou quitter leur institut qui n était encore que dans les vœux simples, pour entrer en eeluy des Religieuses hospitalières de St Augustin, (e) qui étaient venues de la ville de Dieppe, en Normandie, s’établir à Kébec vingt années auparavant, (/) et qui désiraient avec ardeur aller fonder Montréal, que la Ste Providence avait destinée aux Filles de St- Joseph.

Mais nos dites [Sœurs] n’écoutèrent point ces propositions et demeurèrent fermes dans leur premier dessein et s’exposèrent de bon cœur, à toutes les croix qu’elles prévirent bien, que leur fermeté leur attirerait de la part de Monseigneur L’évesque de Pétrée, pour lors, Vicaire apos-

c) Les mots entre crochets manquent dans le texte original, par suite de papier déchiré ou de l’écriture effacée.

d) Le récit de la traversée des religieuses et des immigrants en 1659 se trouve dans Faillon, Histoire de la Colonie Française, II, 346 et seq. et dans Faillon, Vie de la Sœur Bourgeois, I, 139 et dans le Canadian Antiquarian de 1913, p. 63.

e) Les Religieuses Hospitalières de l’ordre de Saint-August’n, dites Filles de la Miséricoide, établies à Dieppe.

f) Les Hospitalières de Dieppe arrivèrent à Québec le 1er août 1639 et fondèrent l’Hôtel-Dieu.

tolique dans tout le pays de La Nouvelle-France et de Monsieur l’abbé de [Kélus] (g) supérieur de la Communauté des prêtres de St-Sulpice , seigneurs de l’isle de Montréal, qui était demeuré sur les lieux avec cinq prêtres, (h) qui desservaient la paroisse et dont je parlerai souvent à la suite de cette histoire.

Or cet abbé était un homme de grande qualité, fort considéré dans le monde; en outre Seig’r du Montréal, tout cela ramassé et considéré à part, luy donnait le pouvoir de nuire à nos Sœurs comme il fit, premièrement. Il persuada à Monseigr l’évesque de ne point établir, luy alléguant plusieurs raisons pour luy persuader qu’il était plus advantageux à la colonie d’y envoyer les hospitalières de Kébec; ce qu’il luy promit, et luy a gardé pandant douze ans, avec bien de la fidélité, n’ayant rien espargné pour faire réussir le dessein de Monsr de Quélus d’établir les hospitalières de Kébec à Ville-Marie, où deux Religieuses s’y estois rendues, il y avait près d’un an, savoir: la R’nde mère de St-Paul, et de la nativité ( i ) pour prendre possession de l’hôpital, secrètement pendant l’absence de Mademoiselle Mance, qui devait passer en France et lessait le dit hôpital sans protection, à ce qu’ils pensaient en étant la mère, et l’administratrice. Laquelle y mit si bon ordre qu’en son absence il ne fut pas permis aux dites Rses de servir les malades qu’avec la permission de Mademoiselle La Bardillière, ( j ) à qui Madelle

g) M. l’abbé Queylus.

h) MM. D’Aîlet, Galinée, Souart, Lemaître et VignaL Ces deux derniers cependant n’arrivèrent au pays qu’en septembre 1659, deux mois après les Hospitalières de Saint-Joseph.

i) Mères Jeanne-Thomas-Agnès de Saint-Paul et Marie-Renée Bouillée, de la Nativité, hospitalières de Québec, venues à Montréal en septembre 1658 pour prendre charge de l’Hôtel-Dieu de Montréal; elles retournèrent à Québec en 1659.

j) Marie Pournin, née en France en 1621. Mariée premièrement à. Guillaume :1e la Bard'îb'ère; deuxièmement à Montréal, üprès y être venue \euve le 21 novembre 1659, à Jacques Tes*

Annales de PHôteî-Dieu

Mance avait laissé tous ses pouvoirs pour l’administration dudit hôpital et qui rendait toutes les mesures de M. de Quélus toutes inutiles et partit pour France dans le mois d’octobre de l’année 1658 pour sommer messieurs de la compagnie de Montréal de luy faire avoir les Filles de St-Joiseph que Mons. de la Dauversière luy avait promis pour y fonder et desservir l’hôpital des pauvres tant François que Sauvages.

D’autre part, ces révérendes mères firent leur possible pour qu’on obligeât les hospitalières que Mlle Mance était allée quérir en France de s’unir à elles et prendre leur habit, puisqu’elles étaient acceptées par Messieurs de la Compagnie, et avaient contracté avec eux, etc., toutes ces diligences servirent de peu, puisque Dieu avait d'autres desseins comme on le verra à la fin.

Ce combat de nos chères Sœurs a duré douze ans durant lesquels on les a sollicitées fortement ou de retourner en France ou de s’unir aux Religieuses; ce que le Seigr a permis pour exercer la vertu de nos chères mères et faire connaître leur fermeté dans leur dessein., Pendant tout ce temps elles souffrirent beaucoup de résister au sentiment de Monseigr l’évesque, de Monsr l’abbé de Quélus et des Révérans pères Jésuites qui se mirent aushy de la partie par complaisance, ayant d’ailleurs fait tous les pleisirs qu’ils ont pu aux Filles de St-Joseph, qui sont nées entre leurs mains et soubs leur direction puisque c’est eux qui ont conseillé et dirigé Monsr de la Dauversière dans son commencement et notre première mère Marie de La Ferre, (h) qui leur estois soumis en tout

tard, Sr de la Forest, chevalier, capitaine dans la marine et encêtre des Testard de Mont.igny; troisièmement à Montréal, le C février 1668, à Jacques Roch Lamarque. Elle mourut à Montréal le 2 octobre 1699.

k) La Sœur La Ferre fut la fondatrice des HospitaFères d^ Saint-Joseph de La Flèche, qui vinrent prendre charge de FH3- Dieu de Ville-Marie.

Mémoires de Sœur Morin

avec une confiance toute filiale et pleine de respect à tous leurs sentiments, etc. ( l )

Je reviens à Monseigr l’évesque de Pétrée qui était grand serviteur de Dieu et un homme tout apostolique qui ne fit jamais violence aux sentiments de nos Sœurs, se contentant de leur dire qu’elles luy feraient un grand plaisir de faire ce que Monsr l’abbé de Quélus souhaitait qu’il y voyait aussy leurs advantages en atirant sur elles 'et sur leur entreprise la protection de cet homme qui était en pouvoir de leur faire beaucoup de bien si elles voulaient entrer en ces sentiments, qu’il luy avait donné parole de ne les point établir dans les formes, et qu’il ne le ferait pas, qu’elles ne devaient pas espérer de recevoir de filles qui ne voudraient pas s exposer à tant de peines et de contradictions, que celles, où elles devaient s’attendre, tout cela affligeait beaucoup nos chères mères mais ne les abattait pas; elles trouvaient leur consolation dans la pensée que Dieu les voulait delà sorte pendant un temps, et quoy qu’elles prévisent que la disgrâce de ces deux personnes leur attirerait bien des cioix, rien ne fut capable de les fléchir, s’abandonnant au tra\ aiLcnvers les malades, qui était grand, à cause de leur petit nombre, au froid, qui était extrême dans ces commencements, à la peur des Yrocois, qui était une espèce de martyre, et à la pauvreté n’ayant que très peu de chose pour vivre et qui leur repugnet beaucoup, n’y estant pas accoutumés, tout cela paraissait peu à ces grands cœurs qui auraient voulu donner leur vie pour N. Seigneur. Je vous assure mes chères Sœurs, qui lirez seey après ma mort, que tout ce que vous souffrez aujourd’huy dans cette maison est doux aupiès de ce qu elles y ont souffert dans son commencement,

1) Au sujet des épreuves auxquelles furent soumises les Hospitalières de la part de Mgr de Laval et de M. de Queylus, il est bon de comparer le récit de la Sœur Morin à la version qu’en donne M. Faillon dans sa Vie' de Mademoiselle Mance vol I nn 89 ss. ’ '

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Arma Tes de [*Kôtef“Diea

vous cueillez des roses et elles ont eu les épines. Croyez que ce que je marque isy est la moindre partie de ce qu elles ont souffert, mais de la belle manière, à la façon des saints, en désirant davantage, et comptant leurs travaux pour peu e chose, ce qui marque l’amour dont leurs cœurs étaient pénétrés et le désir de luy procurer de la gloire dans les oeuvres de leur sainte vocation. Leurs noms étaient Judhit Moreau de Bresoües, qui a été la première supérieure, fin) Catherine Macé, (n) - qui a gouverné après elle au moins dix-huit ans, en plusieurs trianaux, (o) Marie Maillet, (p) qui est morte la première des trois, 18 ans après son arrivée dans ce pays, toutes trois d’une vertu signalée comme il était convenable, estant les fondements de cet édifice où sa divine majesté doibt estre servie et honorée jusqu’à la fin des siècles^ par un grandi nombre de filles, qui, à leur imitation, offriront leur vie et leur santé pour estre sacrifiées au service despauvres malades soubs l’obéissance religieuse. Et comme j’ay plus de connaissance de ces choses que beaucoup d’autres, sans parler hardiment, estant la première fille qu elles resurent en leur sainte compagnie. La 3e

rivée au Canada, j’ay eu le bonheur d’estre teèiom oculaire de presque tout ce qu’elles ont fait et souffert et ne croyez pas mes chères Soeurs que j ’exagère^xnaispersuaj^ez-vous comme il est vray, que ce n’est que là^Mô^hare partie et que c’est pour votre récréation que je prends plaisir à écrire ceci.

m) La Soeur Judith Moreau de Bresolles appartenait à une noble famille de Blois Elle mourut le 1er juillet 1687, à l’âge de 76 ans, après 54 ans de religion.

n) La Soeur Macé était originaire de Nantes. Elle mourut le 4 octobre 1700, à l’âge de 81 ans, après 65 ans de religion.

o) Comme encore aujourd’hui, les supérieures étaient élues pour une périore de trois ans.

p) La Sœur Maillet, après avoir été longtemps dépositaire, mourut le S0 novembre 1677 à l’âge de 78 ans, après 42 ans de religion.

Mémoires de Sœur Morin

car s en est une de savoir les advantures, et les actions mémorables de ceux quy nous ont précédé d'ans les actions de notre estât, et je me flatte encore que vous en aurez de la consolation et vous trouverez animées à la vertu par ces exemples.

J ’ay lu par le passé les fondations de Ste Thérèse avec assez d application par le plaisir que j ’y trouvais, mais il y en a peu, qui ais rapport à celles-ci, pour les contradictions et oppositions, de la part des gens de bien, qui sont les plus sensibles et la pauvreté qu’on y a souffert, dont je dirai les causes à la suite de cette petite histoire; j’ai attendu jusques mur d’huy à y travailler pour d’eux raisons. La première, mon incapacité; la seconde, mon peu de^^îr^qui sont deux grands obstacles à surmonter tout à la fois, plusieurs de nos Soeurs de nos couvents de France m’en ont pressé fortement, ce qui m’a engagée d’en parler à ma supérieure, qui a approuvé mon désir et m’y a encouragée et permis d’y mettre tout le temps que je pourrais avoir de libre à moy, dans l’office de dépositaire (g) qui sera bien interrompu à cause que y aura à repondre à bien des ouvriers qui rebâtissent notre monastère qui brusla la nuit du 23e février, feste de St Mathias, apostre, de l’année 1695, vers les trois heures du matin, 36 ans après sa fondation dont j 'écrirai les particularités ailleurs .Si je puis.; s

Tes charpantiers massons, taillieurs de pierre, menuisiers ayant besoin de me parler souvent, cela me distrait de mon sujet, et me fait faire des répétitions mal à propos et couper trop court un discours commencé; ce qui me servira d excuse auprès de vous mes cheres Sœurs, je vous en prie pour plusieurs fautes telles que je viens de marquer que cous remarquerez aisément, et si je ne savois vous faire plaisir en écrivant secy, je ne l’aurais jamais commencé, ne

a) La charge de dépositaire correspondait à l’emploi d’économe ou de procureur.

Annafes de l’Hôtel-iJieu

voulant pas m’exposer à la censure des sages, qui possiltx

se moquerois dte mon antreprise. .

A nos trois premières Soeurs s’en ajoutèrent trois autres savoir: ma très honorée Soeur du Konceray ,(r) professe de notre couvent de Laval, qui vint exprès en qua 1 de supérieure pour nous faire faire les voeux solennels sou is la Reigle de St- Augustin, etc., qui estoit accompagnée e ma Soeur Le Jumeau, (s) qui avoit pris le voile blanc et tait e noviciat chez nos Soeurs de Laval, se réservant a faire sa profession isy pour nous donner son bien, elle prit te voue noir avant de partir de France, afin de cacher son intention et que le monde crut qu’elle estait religieuse professe. La 3e estait ma Soeur Renée Bahonneau, (f) converse, fille d’une vertu sublime connue et approuvée par plusieurs habiles directeurs Jésuites, qui mérite d’avoir place dans ce petit recueil puisqu’elle a eu part à la peine de celles^ qui ont fondé, ces trois-sy vinrent dix ans après les premières, en l’année 1669; nous les reçûmes comme des anges du ciel, avec une consolation qui ne se peut expliquer, elles de leur part témoignaient un grand contantement et un amour tendre pour nous. La petitesse de notre maison et sa pauvreté ne leur fit point de peur, ambrassant avec joie et amour, plus elles découvraient de disette, plus leur coeur estoit joieux d’avoir quitté la France pour s’un'jr à leurs Soeurs de Montréal, et partager les croix avec elles ; cette segonde

r) La Sœur Andrée de Ronceray, fille d’Antoine Du Arernay, sieur du Ronceray, médecin à Laval. Arrivée à Ville-Marie le 1er novembre 1669, elle retourna en France en 1672 et mourut à la maison de Laval.

s) La Sœur Renée Le Jumeau de Lanaudière, quatrième supérieure de l’Hôtel-Dieu de 1675 à 1681 et de 1687 à 1690, mourut le 25 mai 1709, âgée de 92 ans, après 68 ans de religion.

t) La Sœur Renée Babonneau, était auparavant Sœur domestique à la maison de La Flèche. Elle mourut à l’Hôtel-Dieu de Montréal le 30 janvier 1707, à l’âge de 90 ans, après 74 ans de religion.

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bande arriva à Montréal le jour et teste' de tous les saints, le premier de novembre de la susdite année 1669. Le lendemain, M. bouart, (u) notre confesseur, les mesna voir la mission des Sauvages au lieu nommé La Montagne ( v ) qu’ils les resurent avec des acclamations et cris de joie qui furent entandus de loin; elles de leur part leur firent beaucoup de caresses et mangèrent de leur aprêts, qui consistoit en sagamité faite de farine de blé d’inde cuite à l’eau, des sitrouides cuites dans la sandre et du blé d’inde fleuri, et en épis, qui sont des mets exquis et firent toutes les cérémonies du b en apétit quoy que leur coeur y sentit bien de la répugnance, etc. De là, elles allèrent à notre ménagerie de St-Josepli( w) voir ce petit bien, qui nous aidait à vivre et nous donnait du pain et du let et quelques sitrouilles, etc., qui est à une demie lieue de la ville ; dix ans après cette segonde bande, composée de deux, savoir: ma Soeur Charlotte Gaillard et ma Soeur Françoise Momusseau, de notre couvent de Beaufort en Vallée {ww) . La première jeune professe et la segonde en voile blanc, toutes deux advant. âgées de vertu et de mérites. Conformément aux desseins de Dieu, l’une est supérieure, aujourd’huy que j’écris cecy, et l’autre

u) L’abbé Gabriel Souart, prêtre de la Compagnie de Saint- Sulpice, et premier curé de Ville-Marie, venu en Canada en 1657.

v) Mission des Sauvages, sur le site actuel du collège de Montréal.

w) Ferme. Habitation et dépendances servant â l’exploitation du fief St-Joseph donné à Jeanne Mance pour les pauvres. Sur le territoire de ce fief se trouvent aujourd’hui les paroisses Saint-Joseph et Sainte-Cunégonde.

ww) La Soeur Charlotte Gallard, originaire d’Angers, arriva le 1er août 1679, fut la 7e supérieure, et mourut le 10 mars 1725, à l’âge de 74 ans, après 49 ans de religion.

La Soeur Françoise Maumusseau, qui fut la sixième supérieure, mourut le 16 janvier 1704, à 53 ans, après 25 ans de religion.

Beaufort-en-Vallée, petite ville d’Anjou, aujourd’hui du département de Marne -et-Loire, à 16 kilomètres de Baugé

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maîtresse des novices. Elles arrivèrent chez nous le premier jour d’août de l’année 1679 à la grande joie de nos coeurs réciproquement. Monsieur Souart les mesna aussy a la mission des Sauvages qui les reçurent avec toutes les marques d’estime et d’amitié, qu’ils font paraître aux filles considérables, et ensuite à St-Joseph et chez plusieurs de nos amis. Voilà toutes les religieuses qui sont venues de France de nos couvants jusqu’à cette année 1697, que j écris cecy^ et qui seront peut-être les dernières d’ici à bien des années. Les guerres, qui sont dans l’Europe, de tous les côtés, ne permettant pas d’exposer des religieuses sur la mer, dans le danger d’estre prises par nos ennemis et souffrir plusieurs choses pires que la mort mesme, à des personnes consacrées à Dieu. D’ailleurs les fillës du pays commencent à bien faire, plusieurs entrent dans les couvants et quittent le monde avec grand courage mesme de celles qu’il comptoit pour siennes aimant beaucoup les vanités et les divertissements.

Tous les oouvands du Canada sont remplis de bons sujets, mesme le nostre, qui depuis 33 ans qu’il est fondé, n’avait reçu que neuf religieuses à la profession, quoy qu’on eut donné l’entrée à plus de trente filles depuis quatre ans on en a reçu dix, qui promettent beaucoup pour la vertu et les talents dont le Seigneur les a advantagées, si elles continuent la ferveur avec laquelle elles quittent toutes leurs satisfactions naturelles, mesme les plus innocentes, pour se donner et consacrer au service des pauvres malades soubs l’obéissance religieuse. Plusieurs sont des premières familles du Canada et si cela n’a pas empêché qu’on ne leur ait donné de bonnes espreuves pour s’assurer de la disposition de leur coeur et si elles cherchaient Dieu, en vérité. Je vous avoue mes Soeurs que c’est pour nous une consolation indicible de voir ces âmes venir chercher parmy nous le chemin dti ciel et pour cela renoncer à la vie des sens pour en mener une toute surnaturelle et de grâces. Peut-estre est-ce à cause que j’ay resanty la peine d’estre peu dans un couvand qui

Mémoires c*e Sœur Morin

fait profession de servir le prochain, car j ’ay esté seule novice, pendant 4 ans, (x) et je m’ennuyai assez, n’ayant .point d autre compagnie que nos trois premières mères qui estois fort serieuses et advancées en âge.

Après ce temps Mademoiselle Catherine Denis (y) de la ville de Kébec fut touchée de Dieu, pour quitter le monde et se donner au service de Sa Majesté, en calité de Fille de St-Joseph, qui y a persévéré avec édification et servi la communauté dans les premiers offices considérablement et reste encore aujourd’huy en l’office d’assistante. Nous avons esté seules du pays professes quatorze ans entiers, qui nous ont paru long, par la peine d’estre si peu . Pensez mes Soeurs, vous qui lirez eesy, que celles qui vous ont précédé ppt cueilli bien des ronces ou vous ne trouvez que des fleurs, mais sachez aussy que tous ces fondements sont appuyés sur La crois, que vous y aurez part puisque vous avez l’honneur d’appartenir à Jésus-Christ, en calité d’épouse, aussy vous ne voudriez pas estre couronnées de roses pendant qu’il l’est d’épines, persuadez-vous fortement que Notre Seigneur veut sanctifier tous les sujets de cette maison par les croix tant intérieures qu’extérieures ; répondez aux desseins du Seigneur sur vous, et remplissez les devoirs de votre vocation car vous estes appelées à une grande perfection puisque vous avez pour père et modèle le errand St Joseph, dont la sainteté est en admiration à tous les autres saints. Souvenez-vous aussy de prier Dieu pour celle qui a écrit cesy pour votre récréation, qui sera peut-estre en purgatoire si Dieu luy fait miséricorde, quand vous le lirez.

En l’année 1673 Monsieur Macé, prestre du séminaire de St-Sulpice de Paris, insigne bien facteur de cette commu¬

ât) De 1660 à 1664.

y) Née à Tours, fille de Simon Denys de la Trinité, membre du Conseil Souverain de la Nouvelle-France. Entrée à l’Hôtel- Dieu de Montréal en novembre 1666, elle y mourut le 6 septembre 1730, âgée d’environ 90 ans.

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coûté envoya à sa soeur, notre digne mère Macé qui était lors Supérieure, Mad’elle Catherine Louise Fidelet,(a) pou estre religieuse chez nous; on la resut agréablement venant d’une sy bonne part et fut mise au noviciat, et apres son année de postulation, on luy donna notre habit et le voile blanc pour ses bonnes ealités et dispositions à la vertu qu on a reconnu à la suite estre solides comme je le dirai. A son dixième mois elle fut reçue en chapitre pour la profession, mais peu après on reconnut qu’elle s’étoit liée d’amitié particuliers avec une novice d’un méchant esprit et ç^ui avoit de gran s défauts, ce qui obligea la communauté de l’agrément des supérieurs de retarder celle-ci et de luy donner des espreuves telles qu’on pût s’assurer de sa vocation. Pour cela on eut aucun égard, qu’elle estoit reçue pour faire profession, on luy ^ dit qu’elle n’avait qu’à disposer les choses pour sa sortie, qu elle ne de voit plus penser à estre religieuse mais à retourner a Paris, qu’on luy feroit reconduire et payerait les frais de son voyage, ou bien si elle vouloit s’établir dans le Canada, à son choix; ces propositions si peu attendues furent pour elle un coup de foudre, après avoir pleuré amèrement son infortune, dit résolument qu’elle ne sortiront point et que puisqu’elle ne méritoit pas d’estre religieuse dans ce monastère, qu’au moins on lui permît d’y demeurer servante m reste de ces jours, etc. Après avoir donné quelques jours à penser à cette affaire et reconnu qu’elle était peu coupable, on luy dit qu’elle pourrait être reçue converse, si après en avoir exercée les fonctions pendant six mois, on l’en jugeait capable, ce qu’elle accepta avec joie et à la fin du temps prefix elle fit sa profession en la première calité de Soeur hospitalière. La communauté estant contente de son humilité et obéissance dans laquelle elle a persévéré jusqu’à la mort, etc.

En 77, quatre ans après ma Soeur Fidelet, ma Soeur Le-

z) Décédée à l’Hôtel-Dieu, le 1er décembre 1700, à 45 ans, après 17 ans de profession.

Mémoires de Sœur Morin

Duc (a) fut admise au noviciat, âgée de 20 ans, elle estait de ^ îlle-Marie et la première qui s’y est consacrée à Dieu par la profession religieuse, et cela par une conduite du Seigneur qui n est pas ordinaire. Cette fille aimait le monde et en estoit aimée réciproquement et s’attacha d’amitié à un jeune homme, qui la voulait épouser, mais sa Majesté qui avait d’autres dessains sur elle permit que son père si opposa fortement; elle employa tout ce qu’elle avoit d’amis, même Monsieur le gouverneur général du Canada, mais inutilement ces poursuites durèrent 4 ou 5 ans, sans que ce père intrépide en sa résolution en voulut rien rabattre ni accorder aux procureurs de sa fille une chose qui paraissait bien convenable, ce qui la degousta enfin du monde et de toutes les prétentions qu’elle y avait, entra dans notre monastère contre le sentiment de ses parents qui voulaient éprouver sa vocation, qui y formèrent bien des obstacles, et son amand encore davantage. Ce qu’elle surmonta généreusement, fit profession après plusieurs épreuves d’un noviciat plus long et plus vigoureux que les autres par l’ordre de Monseigr l’évesque de Pétrée, qui voulut examiner luy-mesme sa vocation, ne s’en rapportant à personne à cause qu’il avoit su la grande attache qu’elle avoit eu autrefois pour le sieur Pérotin. (6) Ma Soeur Le Duc est une excellente hospitalière qui ne se lasse jamais de rendre service au prochain et qui en fait son plus grand plaisir, etc.

A peine ma Soeur Le Duc fut-elle sortie du noviciat que sa soeur cadette y entra, qui a été surnommée ma Soeur St- Joseph ; qui n’a point été du monde, mais y a vécu en grande innocence et dévotion jusqu’à l’âge de 18 ans. Sa vocation fut telle qu’elle se déroba de ses parans, et entra chez nous nuit-

a) Marie Leduc, baptisée à Ville-Marie l.e 24 novembre 1657, fille de Jean LeDuc et de Marie Soul'gny. Elle fit profession en 1679 et mourut le 22 juin 1712, âgée de 55 ans.

b) Tanguay (I, 477) ne mentionne que Pierre Perrotin, né en 1650 et signalé à Lachenaie en 1631.

Annales de l’Hôtel-Dleü

taimnent pour obliger ses parans à luy donner la li bcrte . 0 se donner à Dieu; ce qu’ils ne voulois point du tout; mais ils furent contraint par ses instances et sa persévérance d’y consentir. Elle a persévéré et y a été religieuse (c) . J’ai cru qu’il estoit à propos, mes très chères Soeurs, de vous dire quelque chose de ces neuf premières professes du peys afin que quand j’en parlerai, vous les connaissiez et compreniez mieux ce que j ’en dirai à la suite, etc.

M. de La Colombière, (d) prôstre, luy donna son dot. Elle a donné bien des marques d’une vraie vocation et rendu de bon service à notre monastère. Le Seigneur luy ayant donné beaucoup de talaiis pour exercer tous les premiers offices de la maison, etc.

En ce même temps, ma soeur Marie-Geneviève Archambault fut reçue au noviciat en qualité de soeur domestique. Cette fille étoit advantagée d’un si bon naturel, joint à l’inclination au bien, qu’elle fit un grand progrès dans la vertu soubs la conduite de sa bonne mère, qui estoit femme d’une vertu distinguée clans sa condition. Aussi (e) la soeur Archambault a-t-elle passé dans le monde et la religion pour un phénix en son espèce; puisqu’elle ne fit jamais paroitre d’opposition à la vertu et aux devoirs de son estât, estant toujours preste à obéir, à travailler, à s’humilier, à servir les pauvres malades et ses soeurs. On la trouvoit disposée en tout temps â prier et à faire oreison. Ses confesseurs ont

c) Sans doute Anhe-Françoise, née le 14 mars 1(366. Elle mourut le 17 février 1713 à 47 ans.

d) Joseph Seré de la Colombière, prêtre de Saint-Suîpice, arrivé en 1682. Rappelé en France en 1691, il quitta la Compagnie.

e) Fille de Laurent Archambault et de Catherine Marchand, baptisée à Ville-Marie le 9 avril 1666. Elle mourut â 20 ails, le 4 octobre 1687 après 7 ans de profession. La Sœur Morin paraît avoir oublié sa sœur Catherine, plus âgée qu’elle de deux ans, et qui la précéda à l’Hôtel-Dieu, mais nous verrons qu’elle en parle un peu plus loin.

Mémoires de Sœur Florin

dit d’elle qu’elle ne perdit jamais la présence de Dieu ei. que son âme jouissoit d’une union très intime et savoureuse avec Sa divine Majesté. Ce qui paraissoit même à son extérieur, sur qui estoit l’image de la paix et de la tranquillité, que tous les petits contretemps n’altéroit point.

On la voyait toujours la même et dans une égalité d’humeur bien rare en ces temps; qui sont des marques cl une grande âme. Environ un an après l’entrée de cellecy, ma soeur Thérèse Milot (/) entra aussy,âgée de 14 ans. Elle était petite de taille et faible de complexion, mais si fervente qu’elle ne se doibt rien aux plus fortes et grandes. Elle fut chérie de sa mère plus que tous ses frères et soeurs, qui luy fit porter un estât au delà de sa condition de marchand, pensant la retirer par là des églises où elle passoit une partie des jours. Ce qui eut un effet tout contraire, la dégoûtant des conversations du monde et des adjustemens de vanité.

On fit beaucoup de difficulté de la recevoir à cause de sa petite taille et délicatesse naturelle; mais sa persévérance l’emporta; et fut mise au noviciat soubs la conduitte de notre chère mère Macé qui l’estimoit beaucoup. On ne la reçut dans notre monastère que pour la contenter, pensant qu’elle seroit bientôt soulle, n’étant âgée que de 14 an? et infirme, et d’une fort petite taille; ayant de plus deux ans à passer dans le noviciat avant de prendre le voile blanc. Mais on fut bien estonné de voir la sœur Milot la première à tous les exercices de communauté et agir auprès des malades comme la plus forte santé, et soutenir cette ferveur pendant deux années sans relâche. Cela fit croire que Dieu la vouloit fille de St-Jcseph et luy feroit par grâce ce que les autres font plus naturellement . Quand on luy annonça

f) Marie-Thérèse Milot, baptisée à Ville-Marie le 12 novembre 1669, fille de Jean Milot, taillandier, et de Matburine Thibault. Entré en 1683, elle mourut le 6 mai 1712 à l’âge de 43 ans.

Annales de l'Hôtel-Diei*

qu’elle estoit reçue au voile blanc, elle tomba en défaillance et demeura du temps à terre sans pouvoir marcher, par l’excès de sa joie, ni sortir de sa place, etc. Elle le porta encore deux années comme on fesoit dans l’Institut, et garda la même conduite de ferveur comme auparavant.

Notre chère soeur Milot n’avait encore reçu de la part du divin espoux que des fleurs eu égard à son amour. Voici quelques épines. Madame Milot, qui n’était pas d’un humeur des plus commodes, s’imagina par quelques secrets ressorts de la divine Providence, sans laquelle rien n’arrive, qu’une de nos soeurs avoit parlé désavantageusement d’elle à Madame la marquise de Denonville, femme du gouverneur général du Canada, qui demeuroit lors dans nostre monastère pendant que Monsieur son espoux estoit à la tête d’une armée de François et Sauvages, qui allaient fondre sur les Yroquois. Voilà donc madame Milot qui vint à la grille du parloir décharger son coeur en disant mille duretés. J’essuyai une partie de l’orage m’étant trouvée là par hasard. On l’écoûta longtemps et puis on tâcha de luy remettre l’esprit, mais inutilement et voulut emmener sa fille sans différer d’un moment, Madame la marquise y vint aussy qui ne gagna pas plus que nous sur l’esprit de cette femme à moitié troublée de peine de ce qu’on luy refusoit sa fille; laquelle pleuroit jour et nuit dans la crainte qu’on ne la fît sortir à cause de sa mère et des bruits qu’elle fesoit depuis plusieurs jours, criant tout haut dans les salles et même dans l’église qu’on lui rendît sa fille, laquelle ne voulut point pa~ roistre devant elle crainte qu’elle ne l’emmenât par violence. La pauvre madame Milot, espérant gagner sa fille par la dévotion, iuy offrit de la mettre religieuse dans quel couvent elle voudrait en Canada, pourvu que ce ne fût pas chez nous ; ou de luy donner une chambre dans sa maison où elle seroit en solitude, séparée du monde, sans autre soin que de prier Dieu et méditer, comme maîtresse de ses dévotions, etc. Ce qui n’ébranla pas la constance de la novice, laquelle supplia

!Uôm. Sr Morin— 1,

hlémoirès de Sœur Morirk

tout de nouveau sa mère de ne luy point faire davantage d’épreuves qu’elle vouloit vivre et mourir fille de St- Joseph et que jamais elle ne consentirait à sa sortie. Madame Milot, faisant un grand cry de douleur, dit à sa fille : “O enfant dénaturée, je ne yeux plus te voir et t’abandonne pour toujours; je Vois bien que tu cherches à me faire mourir de peine et de chagrin; je t’avertis et déclare que tu n 'aurai? de moy aucun secours pour tes besoins, ni pour ton dot; tu n’as que faire de compter là-dessus.” Disant ces paroles elle sortit du parloir en criant que c’êtoit pour la dernière fois de sa vie.

Quelque temps se passa en silence de part et d’autre, 'mais il dura bien à notre chère novice, qui, voyant le temps expiré pour sa profession et même passé d’un mois et plus, s’adressa à madame de Champigny, intendante du Canada, qui avoit un don tout singulier pour gagner les coeurs, voulut bien entreprendre cette affaire. Avec sa bonté et charité ordinaire, elle gagna madame Milot; après bien des visites et des prières, la fit consentir à la profession de sa fille, luy donna son dot et tout le reste fort honorablement; et fit sa profession le 1 jour de juillet de l’année 1686 à la grande joie de son coeur, dont tous les désirs estois accomplis, (g)

Peu de jours après elle tomba malade et n’a jamais guéri ni revenu en santé depuis, portant la fièvre et un dégoût continuel sur tout ce qu’elle avoit accoutume de manger; sans pourtant s’arrêter, suivant toujours l’observance par son courage et ferveur, quoiqu’on l’en pressât bien des fois. Mais son mal augmentant, elle fut contrainte de céder à sa force. On la mit à l'infirmerie et n’en a point sorty pendant 16 ou 17 ans et y sera jusqu’à la mort selon toutes

g) La construction grammaticale laisserait entendre que madame de Champigny donna la dot alors que ce fut sans doute madame Milot. Cette coûstructioïi se retrouvé souvent dans ces mé- 'mbfîë'à,

^Vlèra. St Morin— 2,

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les apparences, comme la tourterelle gémissante de 1 absence de son bien-aimé.

La profession de ma Soeur Milot fut le jour de la mort de notre révérende mère de Bresolles, première supérieure de cette maison et qui l’avoit fondée en cette qualrté. J’en dirai les circonstances ailleurs plus au long que je ne pourrais faire ici, pour dire quelque chose de ma Soeur Marie Gabrielle Migeon, qui entra peu après celle dont je viens de parler, (h)

Elle ne pensait qu’à se marier bientôt, lorsque M de La Colombière, prestre d’une vertu et mérites tout distingues, son confesseur, luy proposa une retraite de dix jours pour méditer à loisir les desseins de Dieu sur elle et connaître sa volonté sur l’estât de vie qu’elle devoit embrasser. Mad’elle Migeon accepta généreusement le party qui luy estoit offert ; elle entra chez nous pour y faire la retraite avec tout le soin et dévotion possibles. Notre Seigneur, secondant ses démarches, qui luy coûtèrent beaucoup, luy donna des lumières et grâces sy fortes, qu’elle retira son cœur de la personne à qui elle l’avoit donné, pour le donner tout entier à Sa Majesté qu’elle reconnut mériter seule toute notre estime et notre amour; et retourna chez monsieur son père, bien résolue d’estre religieuse le plus tost qu’elle pourrait. En effet elle rentra chez nous six semaines après dans le temps qu’on vouloit consommer son mariage et fut mise au noviciat, âgée de 19 ans qu’elle fit fort fervemment (i) ; fit profession et a donné beaucoup d’édification. Par la dévotion et amour qu’elle a eues pour la très sainte Vierge et le zèle à la faire honorer elle obtint de la supérieure la plus belle cellule du dortoir pour luy faire une éhapelle, où elle dressa

h) Fille de Jean-Baptiste Migeon de Branssat, juge de Montréal et de Catherine Gauchet de Belleville; elle entra au monastère en 1687 et mourut 11 ans plus tard, en 1698, âgée de 30 ans. Sa mère devint plus tard religieuse dans la même maison.

i) On dit, “faire son noviciat”.

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un autel, qu’elle orna des présents qu’on luy fit et du travail de ses mains, qui estoit tout dédié à ce pieux dessein par une permission qu’on accorda à ses instances, elle y réussit si bien que sa chapelle passa pour un bijou en propreté. Oh y voyait sur l’autel trois statues en relief, très bien faites et dorées, la mère de Dieu, qui attirois les coeurs de celles qui rendois visite à cette grande Dame. Cette chapelle a brûlé avec nostre monastère et toutes les images et parements, qu’on a estimés à six cents livres de pertes, etc. Ce qui n’a point, refroidi la dévotion de nostre chère sœur envers sa digne bienfaitrice. Car 11e se contentant pas de ce qu’elle avoit fait pour la faire honorer, commença tout de nouveau a solliciter messieurs ses patents qui estois des premiers de A ille-Marie à luy donner de quoy bâtir une autre chapelle dans notre jardin. Ce qui a été exécuté selon son désir mais d'une manière plus advantageuse que ci-devant. Madame sa mère y a beaucoup contribué par ses aumônes et notre communauté en a encore plus fait quoyque pauvre, estant bien aise de donner cette marque de son respect et confiance envers la digne mère de Dieu; qui nous est un pèlerinage journalier de dévotion pour toutes nos Soeurs. On l’a bâtie peu d’années après notre incendie, première que notre monastère fut achevé de rebâtir, etc. (j)

Ma sœur Migeon est morte après une maladie de sept ans, qu’elle a portée d’une manière très édifiante. Huit jours auparavant, M. de La Colombière luy dit de choisir le jour qu’elle voulait mourir; ce qu’elle fit et prit pour cela le jour de la Nativité de la très Sainte Vierge, (fc) en présence de plusieurs qui se trouvèrent lors dans l’infirmerie. Ce qui ar

j) Il nous paraît que le sens de cette dernière phrase doit être celui-ci: On l’a bâtie (la chapelle) quelques années après notre incendie, soit la première année après la reconstruction de notre hôpital.

k) Le 8 septembre 1698.

riva, comme elle l’avait désiré, sur les neuf heures du matin dans une paix et tranquillité qui ne se peut exprimer par

une sy chétive historienne, etc.

Ma Soeur Migeon ferma les portes de notre monastère à son entrée, car, pendant cinq ans, aucune fille ne réussit de toutes celles qui furent admises au noviciat ; a la fin desquels ou environ ma Soeur Gaudé(i) se présenta qui est sortie d’une famille très honnête, vertueuse et très bien aparentee à des premières familles de la ville, mais d’une petite santé jointe à un très bel extérieur. Elle avoit environ 18 a 20 ans. Le Seigneur l’a douée d’un bon esprit, de grandes dispositions à la vertu, d’une humeur gaie et complaisante; en sorte qu’on a passé par dessus les obstacles qui se présenté rent à sa réception qui fut faite très volontiers et agréablement. Le plus considérable étoit son peu de santé et en second son petit dot. Notre Seigneur, secondant le désir sincère d’être à lui, a donné à cette chère soeur tant de ferveur à s’acquitter de ses devoirs de religieuse hospitalière, qu ou a lieu de croire, que Dieu la vouloit chez nous, où elle est estimée et chérie très particulièrement, et est presque toujours dans les grandes offices.

Ma Soeur Gaudé eut deux compagnes à son entrée, savoir: mademoiselle LeGardeur, (m) qui esteit d une famille des plus qualifiées du Canada, bien faite de sa personne, avec une voix charmante et grand désir d’estre religieuse et grandes dispositions à la vertu. Toutes ces belles qualités prévinrent les esprits en sa faveur et on luv donna le voile blanc à la fin de son année, dans l’espérance qu’elle auroit plus de santé dans l’advenir qu’elle n’en avoit. alors; mais

l) Fille de Nicolas Godé et de Marguerite Picard, née à Ville- Marie le 16 avril 1671. Elle fut la 9e supérieure et mourut le 15 janvier 1751, âgée de 80 ans, après 61 ans de profession.

m) Cette demoiselle Le Gardeur ne peut être qu’une fille de J.-B. Le Gardeur de Repentigny ou peut-être de Charles Le Gardeur de Tilly.

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tout le contraire arriva. Ses infirmités augmentant, la contraignirent de sortir de notre monastère après avoir porté le voile 14 mois.

L’autre est mademoiselle Basset, (n) fille du premier notaire royal de cette ville et greffier, qui avoit. 24 ou 25 ans, et qui a postulé dis ans dans le désir d’estre religieuse. Au bout de ce temps, elle trouva un ami qui luy donna son dot et fut reçue. Elle fit un grand sacrifice de quitter sa famille qu’elle aimait extraordinairement et de qui elle est aussy très chérie. Elles estois trois soeurs qui n’étois qu’ua esprit et qu’un cœur- fort retirées du monde, gardant une solitude toute religieuse. Leurh plus grandes sorties sont à l 'église ; elle avoit encore trois frères de même humeur et inclination que ses sœurs pour la vertu et la solitude; en sorte que cette famille est un petit couvent en piété, ce qu’ils soutiennent depuis plus de 15 ans, depuis la mort de leurs père et mère, ( o ) avec bien de l’édification Elle fit profession et vit encore aujourd’huy (p) et est compagne de l’hospitalière.

Il me reste encore à vous dire un mot de ma sœur Catherine Archambault (q) et de ma Soeur Genevièves Renaud, Sœurs domestiques ,qui sont fort estimées et chéries de notre maiscn pour leurs vertus et bonnes qualités.

La première est sœur de ma sœur Archambault, dont j’ay déjà parlé et promis d’en parler encore. Celle-ci n’a vait que 14 ans quand’ elle entra dans notre monastère, bien

n) Angélique, fille de Bénigne Basset et de Jeanne Vauvilliers. Elle mourut à 63 ans, le 23 février 1722. Ses frères Gabriel' et Benoit furent les donateurs de la terre de “La Providence” sur laquelle est bâti l’hôpital de l’Hôtel-Lieu.

o) Benigne Basset est mort le 5 août 1699 et sa femme le 30 juillet de la même année.

p) L’auteur écrit toujours ce mot: aujourd’hy.

q) Fille de Laurent Archambault et de Catherine Marchand, née en 1664. Elle était la soeur aînée de Geneviève Archambault, qui fut aussi hospitalière. Elle mourut à 74 ans, le 27 janvier 1738.

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faite de sa personne et l’esprit bon; quand elle y fut demeurée 3 ans on l’obligea d’en sortir, et à cause de son peu d’âge, car son procédé ne donna jamais lieu de douter de sa vocation; mais monsieur Souart, notre confesseur, le jugea ainsy à propos. Ma sœur Catherine se soumit donc et retourna chez son père, où elle demeura quelques mois, et lit tant d’instances pour revenir, que ses parents qui estois très honnestes et gens de bien, furent obligés de luy accorder. Quoiqu’elle fut fort chérie d’eux, ils la ramenèrent donc, mais en pleurant. Elle, bien contente de se voir dans le lieu qu’elle avoit choisy pour être tout à Dieu, reprit sa ferveur et entreprit la vertu de tout son cœur. Celles où elle a plus excellé est l’humilité, faisant le bien sans éclat aimant d’être cachée, la mortification en tout, amie de la pénitence et du travail, qu’elle embrasse toujours sans s’épargner en rien, aussy a-t-elle pour partage toutes les plus grosses peines de la maison, et ne sait guère d’autre chemin que celuy qui conduit de la cuisine au puy, et de la boulangerie au four et aux lessives. Son divertissement et récréation est de travailler au jardin, à tailler les fruitiers, greffer et écussonner, dirigeant notre jardinier en tout cela avec bon succès. Une de ses plus fortes inclinations est de prendre le pire pour elle en toutes choses et faire creire que c’est, pour sa commodité qu’elle le fait.

J’ay ouï dire à notre directeur que cette fille portoit des états intérieurs des plus pénibles et affligeants, etc, bien éloignée de la voie de sa soeur qui n’estoit que sucre et miel.

Ma soeur Geneviève Renaud (r) est une fille qui a paru prévenue de la grâce dès son enfance, aimant la vertu dès son bas âge et fuyant avec grand soin l’apparance du mal

r) La Sœur Renaud mourut le 19 janvier 1735 à l’âge de 65 ans, après 46 ans de profession. Doit être fille de Antoitie Renaud dit Tambour et de Geneviève Plemarest, baptisée à Montréal le 18 janvier 1668. Dans ce cas elle aurait eu 61 ans à son décès.

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seulement. Elle demeura orpheline fort jeune et prit la très Sainte Vierge pour sa mère et en a reçu de grands secours. Sa sagesse et modestie estois rares. Quelques-uns l’appelois par dérision la précieuse ridicule à cause qu’elle ne levait pas les yeux et ne parlait jamais aux hommes que quand la nécessité en étoit grande et en très peu de mots.

N. Seigneur luy donna désir d’estre religieuse. Mais n ayant aucun bien temporel et obligée de servir pour gagner sa vie, la dame qu’elle servoit, voyant sa dévotion et autres vertus, luy dit un jour que si elle vouloit demeurer avec elle tant qu’elle vivroit, qu’elle luy laisseroit de quoy pour se retirer dans un couvent; ce qu’elle accepta avec joie et consolation, s’efforçant à la contenter en tout. Cette dame mourut peu d’années après: ce qui donna pleine liberté à Geneviève Renaud d’accomplir son désir et se donner y Dieu. En effet elle entra chez nous sans différer beaucoup, commença son noviciat âgée de 20 ans, en grande ferveur, persévérant généreusement dans son entreprise; fit profession, et le fils de la dame luy donna son dot comme sa mère l’avait ordonné.

Elle n’étoit pas d’une forte complexion naturelle; cependant elle travaillait avec tant de ferveur, qu’elle a esté très utile à la communauté par son grand soin, vigilance et propreté qui n’étoit pas communes. Son employ plus ordinaire étoit sœur des salles, qu’elle faisait très religieusement, estant fort désirée des malades; et le soin de la bassecour, qui abondait en volailles entre ces mains par ses soins et diligence qui n’étoit pas petite et son amour pour la régularité, etc.

Description de Vile de Montréal, Ville-Marie , et par quel moyen les Filles de St-Joseph y sont venues fonder .

L’île de Montréal est vers le milieu du Canada du côté du sud au regard de Québec qui est plus enfoncé du coté du nord. Elle a de tour à ce qu’on tient 30 lieues; au milieu d V celle est la montagne si renommée ou Mont-Royal, qui a donné le nom à toute l’île; mais qu’on appelle vulgairement Ville-Marie, aujourd’huy dans le Canada, à cause que Mons. de La Dauversière, à qui elle appartenait, luy donna ce beau nom. Lequel ayant ensuite fait présent de la dite île à Messieurs les Prêtres de St-Sulpice du Séminaire de Paris, qui en sont les seigneurs à présent, et qui font profession d un respect et amour tout particuliers pour la très Ste V lerge, et de zèle pour la faire honorer, ont parfaitement goûté ce beau titre et contribué à l’établir, etc.

Ville-Marie est estimée des sages, le poste le plus advantageux de la Nouvelle-France, du moins pour ce qu il y a d’habitué (s) pour 2 raisons. La première à cause du commerce, ce lieu estant l’abord de toutes les nations sauvages qui y arrivent de toutes parts pour apporter quantité de castors et autres pelleteries qu’ils ont en leur pays, que les marmarchands français estiment beaucoup, et dont ils font grand trafic dans l’ancienne France et autres royaumes en temps

s) D’après un document des archives judiciaires de Montréal, en date du 5 août 1678, la traite avec les sauvages se faisait dans la commune à l’ouest de la pointe Callières, où les habitants qui en avaient le permis dressaient des boutiques volantes pour y déposer les effets qu’ils voulaient échanger.

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de paix. Il y a une place grande et spacieuse dans la ville où les marchands dressent des boutiques plusieurs fois l’année pour traiter avec les sauvages qui sont quelques fois 4 et 5 cens à la fois, ce qui est si récréatif à voir que grand nombre de personnes viennent de 60 lieux loin pour voir ces sortes. /> de foires. La segonde raison est la bonté des terres— -qui sont fertiles, qui paient le laboureur de la peine qu’il prend àTës^cultrver, au moins une grande partie, qui est chargée d’habitants, de plus, la chasse et la pêche y ont abondé, ce qui estoit d’un grand secours pour y vivre grassement, mais à mesure que le nombre des habitans s’est augmenté, ces sortes de biens ont diminué, ou plutôt parce que le péché a cru en nombre, Dieu a retiré ces grâces temporelles et oblige les peuples à gagner leur vie par de plus grands travaüx, etc.

Si la Ville-Marie a ces advantages au-dessus de plusieurs autres villes et seigneuries, elle a aussy un mal notable, qui est' d’estre la plus exposée aux coups de nos ennemis les Yrocois et Anglois, nos ennemis qui n’étant pas loin de nous font la guerre plus commodément, ce qui est fort onéreux à ses; habitans et a esté cause que grand nombre ont esté massacré^ par les Sauvages et menés captifs danfe leur pays, qu’ils1, ont bruslés très cruellement tout vifs, de plus les terres de' Ville-Marie ne sont encore habitées que sur une face le long du fleuve St Laurent pour la commodité de la navigation des barques, chaloupes, et canots, les navires ne pouvant pas approcher plus près de 60 lieux faute d’eau, la rivière n’étant pas assé profonde, il y a à présent une manière de ville endosse, de pieux de cèdre de 5 à 6 pieds de haut plantés eu terre du bas en haut sont attachés les uns avec les autres avec de gros clous et chevilles de bois et cela depuis dix ans. Voilà les murailles du Canada pour enfermer les villes ; il y a plusieurs grandes portes pour entrer et sortir qui sont fermées tous les soirs par des officiers de guerre que le Roy de France y entretient pour nous défandre sy nos ennemis nous voulois inquiéter; ils ouvrent les deux portes le matin à des

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heures réglées, etc.

Le Montréal est bien différend aujourd’huy de ce qu’il étoit quand nos premières mères y arrivèrent pour y fonder en 1659, il n’y avoit pas 20 maisons (t) où la vie put estre en assurance de la violence des ennemis et aujourd huy il y en a plus de deux cens de bonnes, faites de murailles, qui sont enfermées dans la ville susdite que notre bon Roy a fait bâtir de ses deniers; il y a encore un plus grand nombre de maisons bâties dehors la ville pour la commodité des habitans qui défrichent les terres et qui demeurent dessus, qui y ont encore granges et estables pour loger leur bled et bestiaux chacun sur soy, etc.

Il y a aussy 4 (u) communautés establies, savoir le séminaire de Messieurs les Seigneurs, les Révérends pères Jésuites et Recollets, notre couvent et hospital et une maison de filles séculières (v) qui vivent en communauté, qui instruisent les enfants de leur sexe, etc., toutes bien bâties; et une sixième (w) qui surpasse déjà toutes les autres en grandeur de logement, et si on ne sait point le dessein de Monsieur Charron qui en est le fondateur, qui do'ibt estre grand puis qui fait de sy grandes dépenses; on juge par la disposition des corps de logis, que c’est un hospital général et manufacture; cette entreprise ne peut estre que très utile et honorable à la colonie; ils sont environ à cent pas de la ville sur le bord d’une petite rivière qui leur donne bien des commodités.

t) D’après le gouverneur d’Argenson, il y avait à Montréal, au printemps de 1659 environ 40 maisons, 50 chefs de familles et 160 âmes en tout. (Faillon II, 460).

u) Il aurait fallu écrire 5.

v) Les Religieuses de la Congrégation de Notre-Damp, établies par Marguerite Bourgeoys.

w) L’hôpital général des Frères hospitaliers de Saint-Joseph fondé en 1692 et dirigé par François Charron de la Barre, de cette époque à 1719, est devenu plus tard, sous la direction de la Mère d’Youville, l’Hôpital général des Sœurs Grises.

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