‹ Annales de l'Hôtel-Dieu de MontréalChapitre 11 sur 43 · CHAPITRE SEPT · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPT

1 — Monsieur de Maisonneuve passe en France pour les affaires delà colonie , en 49 ou 50. 2 — Il y séjourveplusieurs années. 3 — Il retourne en Canada , en 53, avec 100 hommes, (h)

Dans le temps que Monsieur de Chomedy reton^jRi France, Monsieur le La Dauversière travailloit à déf de la seigneurie du Montréal et la remettre entre les mains de Messieurs les prestres de la communauté de St-Sulpice du faubourg St-Germain, à Paris, à qui il la donna entièrement et sans en exiger aucun intérest. ( i ) Monsieur Jean-Jacques Ollier, qui estoit leur Supérieur, l’accepta, tous les Messieurs de la Compagnie qu’il s’était associés dans la dite seigneurie y consentirent tous, dans la pensée que ces Messieurs ecclésiastiques pouvois plus advantageusement travailler à la gloire de Dieu, estant establis sur les lieux, et faire moins de dépenses pour soutenir les frais de la colonie qu’eux, qui ne pouvois pas estre présents, et plusieurs autres raisons qu’on ne peut pas écrire.

Toujours est-il vrai que Monsieur de La Dauversière

h) C’est en 1651 que M. de Maisonneuve partit pour la Franc* 1 Il revint à l’automne de 1653.

i) La Soeur Morin fait erreur en plaçant à cette date la cession de l’île de Montréal aux MM. de Saint-Sulpiee. Cette cession n’eut lieu que le 9 mars 1663 et M. de La Dauversière était alors disparu depuis plus de 4 ans. La Compagnie de Montréal, en 1663, ne se composait plus que de 5 membres: le baron de Fancamp, MM. Jean Garribal, Barrillon de Morengis, Duplessis de Montbar et Bertrand-Drouart.

Mémoires de Soeur Morin

ne fît point cette remise sans avoir bien connu la volonté de Dieu sur cela, luy qui aimoit cette oeuvre autant ou plus que sa propre famille, puisqu’il avoit quitté tant de fois les affaires et besoins de celle-là pour vaquer à ceux de celle-ci, mais avec un amour tendre et une affection incomparable. Pour mov je croy qu’il fit un grand détachement et un acte de dépouillement sensible, luy. à qui le Seigneur avoit manifesté ses desseins sur ce lieu, qui sont grands et sublimes, et qui estois près de s’accomplir en partie, luy qui en avoit appris les dimensions du Seigneur mesme, et bien des particularités que n’ont pas su plusieurs qui ont demeuré des 20 années; déplus, que les Pilles de St- Joseph s’y de vois establir bientôt, puisqu’il n’avoit fait le projet de leur institut que dans cette vue, qui commençait déjà à paroistre et estre connu, puisqu’on establissoit en plusieurs villes de France et qu’on les demandoit encore en beaucoup d’autres lieux pour le mesme sujet; mais rien de tout cela n’arresta ce grand serviteur de Dieu de faire sa très sainte volonté aussy tôt qu’il la connut, &c.

Monsieur Ollier d’autre part devoit avoir bien de® ré pugnances décharger ses enfants d’une seigneurie si considérable qui les engageait indispensablement à bien des soins et sollicitudes, luy qui estoit si saint, si retiré 'du monde, si zélé pour tous les devoirs d’un bon prestre et si appliqué à son bien, à quitter et travailler incessamment au salut des âmes, qui demandoit la mesme perfection de ces enfants et confrères; tout cela n’empêcha point qu’il n’accepta cette seigneurie, connaissant assurément que le Seigneur souverain le voulait ainsy pour des raisons qui nous sont cachées, et qui apparemment luy estoit fort évidentes, car quand c’est le Seigneur qui éclaire, il n’y a point de ténèbres sur la tprre où il darde ses rayons. Monsieur de Chomedy, qui estoit lors à Paris, eut part en toutes ces esclianges ou changements qui ne luy estoit point cachés. 11 informa ces Messieurs très exactement de 1 ’estat des affaires de Ville-Marie

et combien elle avoit besoin d ’un secours extraordinaire pour mettre la colonie hors du danger d’estre détruite par les Yroeois, ce qu’ils aurois fait dix fois pour une, si Dieu ne l’avoit gardée et défendue luy-mesme d une manière miraculeuse, selon le sentiment de plusieurs sages, et de toutes les person-

Ines qui la composoit, qui reconnaissait très bien n’échapper de la main dies ennemis que par un secours du ciel tout particulier qu’ils attribuaient avec bien du fondement à la protection de la très Sainte Vierge en qui ils avois grande confiance.

C’est ce qui fit résoudre ces nouveaux seigneurs avec bien de la prudence de faire un effort et d’y envoyer cent hommes (j) travaillant de toutes sortes de métiers pour y défricher des terres, abattre des arbres, bâtir des maisons et par là éloigner les Irocois et se mettre en estât de les combattre comme ils ont fait depuis avec beaucoup de courage et de valeur. Plusieurs fois qu’on a vu dix hommes et moins encore, résister à 50 et 80 ennemis, ce qui leur a acquis la réputation dans tout lé Canada, mesme dans l’ancienne France d’estre bons soldats, et les Irocois mesme ont dit plusieurs fois que 3 hommes du Montréal leur fesois plus de peur que six, d’allieurs ce qui est bien honorable pour messieurs les habitants de Ville-Marie et qui subsistent encore aujourd’huy, mais non d’estre si dévots et vertueux comme par le passé.

Les 22 mille livres du fonds de notre hospital ont été consommées à cette entreprise des cent hommes comme j ’ay dit plus haut, qu’on tient avoir conservé absolument la colonie avec bien d’autres sommes encore; une personne, Soeur Bourgeois qui en avoit fait les achats et provisions, m’a dit que la dépense avait monté à 75 mille livres. Monsieur de Chomedy fut chargé de faire cette cargaison qui n’estoit pas

j) Consulter sur cette recrue l’étude de M. E.-Z. Massicotte, parue dans le Ca,nadian Antiquarian de 1913, pp. 171 et suivantes.

Mémoires de Sœur Morin

un petit embarras ; il fit venir des hommes choisis, de plusieurs endroits, crainte d ’en amener de vicieux qui gâtassent la bergerie du bon pasteur, en quuy il a réussi avec advantage ; tous ces artisans et autres ayant fort satisfait de leur personne et rendu bons services au Montréal uont ils se sont tous fait habitants et dont les familles peuplent Ville-Marie aujourddiuy. Il ne pouvoit manquer de bien réussir puisqu’il prit pour seconder cette affaire la Sr Marguerite Bourgeois si connue icy par sa vertu et par les grandes oeuvres que Dieu a fait pour elle. Monsieur de Chomedy, qui la connaissoit dès l’enfance (A;) estant de sa ville de Troyes, en Champagne, alla l’inviter de venir en Canada avec luy en son second voyage qu’il fit en France, ce qu’elle rejeta d’abord, mais faisant réflection au mérite de la personne qui fesoit cette offre, qu’elle connaissoit très particulièrement, elle entra en doute si Dieu ne la vouloit point en ce nouveau pays de qui on disoit tant de merveilles; elle en parla à son confesseur et luy dit sa peine sur cela, semblant chose horrible qu’une fille entreprit un voyage de 13 cents lieues sur la mer, seule de son sexe ; il luy demanda du temps pour y penser, elle de sa part pria tous ses amis et gens de bien le sa connaissance de recommander à Dieu une affaire d’importance pour elle. Cependant Monsieur de Chomedy disposoit toutes choses pour son départ et quand il trouvoit la Sr Bourgeois il l’invitoit toujours de venir en Canada et qu’il aurait soin d’elle et qu’il ne l’abandonneroit point; mais elle avait toujours la mesme difficulté d’aller seule avec cet homme ; or, se voulant déterminer tout à fait elle retourna à son confesseur qui luy dit d’abord: Ma fille il faut aller en Canada, Dieu le veut ainsy. Ne craignez rien en la compagnie de Monsieur de Chomedy, car il est un des premiers gentilshommes de chambre de la Reine du ciel ; ces

k) Plus loin au feuillet 128, l’annaliste déclare qu’elle s’est trompée en disant qu’ils se connaissaient.

Annales de l’HôteUDieu

paroles la consolèrent extrêmement, venant de la part de cet homme qui passait pour saint et qui luy dit encore: peutêtre ferez-vous là ce que nous n’aurons pu faire icy, de faire honorer dans une mesme société les trois vies différentes que la très Sainte Vierge a menées pendant qu’elle estoit sur la terre, savoir : sa vie contemplative, sa vie active dans la charité envers les pauvres qu’elle servoit et sa vie connaissante pour gagner des âmes à Dieu ce qu’elle a pris pour une prédiction qu’elle dit estre accomplie comme je le dis ci-après; elle partit donc de la ville de Troyes en la compagnie susdite pour venir au lieu de l’embarquement qui se fit à Nantes. Là, elle se retira chez Monsieur Le Coq, dont elle fit les affaires et prit la plus grande partie des marchandises et provisions qu’il luy falloit pour équiper les 100 hommes dont elle s’étoit chargée. Ma Sr Bourgeois est une personne capable de toutes choses; les affaires temporelles et spirituelles réussissent toujours bien en ses mains, parce que c’est l'amour du Seigneur qui la fait agir et qui luy donne intelligence; on aurait peine à trouver une fille comme celle-ey, qui a tout le caractère de la femme forte de l’Evangile.

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