‹ Annales de l'Hôtel-Dieu de MontréalChapitre 23 sur 43 · CHAPITRE DIX-NEUF · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-NEUF

Comment nos premières LVères] demandent de nos Soeurs

Religieuses en France.

Vers la moitié de l’année 1668 nos chères Mères écrivirent à nos Soeurs, de la maison de. Laval, qui avois pris la stabilité il y avoit. quelqué(s années, pour avoir des Rses professes de leur communauté pour nous donner le moyen de participer au mesme bonheur des voeux solennels de Religion et prendre la stabilité, quelles demandois avant mesme de quitter la France pour venir en Canada fonder cette maison. Après en avoir demandé de la la maison de la Flèche et de celle de Baugé qui étois encore dans les voeux simples, mais aucune ne se trouva avoir vocation pour cela et ne vouloit. quitter la France pour venir prendre la stabilité dans cette pauvre maison, excepté la soeur Thérèse qui eut une ardeur extresme pour s’y sacrifier. Mais Monsr. Macé s’y opposa toujours et n’y voulut point, consentir, à cause disoit-il que le caractère de son esprit n’étoit pas propre pour vivre en paix dans le Canada et quelque désir que sa soeur, notre chère mère Macé, eût d’avoir la dite soeur Havar qu’elle connaissoit et aimoit tendrement et qui luy envoyoit tous les ans des présents pour l’y engager encore davantage. Y luy résista pendant cinq ou six années qu’elle travailla pour cela.

Nos soeurs de, Laval reçurent adsez froidement la demande qu’on leur fit d’une ou deux Soeurs professes et s’excusèrent d’y satisfaire sur le besoin qu’elles avoiis de leurs sujets qu’elles disois n’estre pas encore aissez formées aux vertus et pratiques religieuses pour y en former d’autres. Joint qu’il ne s’en trouvoit pas parmi lels soeurs

hospitalières, qui eut vocation pour cela; mais qu’une soeur Jeanne Chevallier, domestique, y vouloit bien venir. Or quoyque nous prissions ces excuses pour une bonnes ce défaite et la Sr. Jeanne demandoit instamment de venir et prioit nos soeurs de la demander à sa communauté, elle envoya une grande boite pleine de bijoux entre autres une image de cire du St Enfant Jésus, rare en beauté d’un prix ordinaire. Les parents et amis luy avois fait avoir par le désir, qu’ils avois que cette fille changeât sa condition de Sr. domestique en celle de soeur hospitalière et vint en cette maison pour y estre supérieure et nous faire faire le noviciat et ensuite profession des voeux solennels. Elle rnesme y étoit disposée si elle ne pouvoit accomplir sa vocation autrement pour le Canada. Mais nos mères qui eonnaissois la vertu et les bonnes qualités de la soeur Jeanne Chevallier ne s’arrêtant point à ce qu’il y avoit de bas et abject en elle devant les hommes se résolurent de la demander pour leur supre et le firent en effet quoyque la boiste des bijoux se trouvât perdue et qu’elles ne profitèrent d’aucune chose.

Elles en écrivirent fortement à- la maison disant que puisqu’il ne se trouve personne dans leur communauté qui eut vocation et la volonté de les venir secourir que la Sr. Jeanne qu’elles l’accepteis de tout leur coeur et la ferois leur Supre pour recevoir par elle le bonheur de la Ste religion et des voeux solennels, elles mandèrent la mesme chose à ma soeur Macé qui rapprouva ce dessein pour de bonnes raisons et fit sy bien par ces amis qu’il se découvrit qu’il y avoit plusieurs filles dans la dte communauté qui désirois venir en Canada et qui n’osois en parler à cause cpie les supérieurs ne voulois pas entendre ni ce denier des sujets qui paressois les plus vertueux et advantagés. Monsieur le Baron de Fancamp prestre très vertueux et amy de toutes les Filles de St Joseph, particulièrement celles de la communauté du Canada se joignit à luy pour luy aider

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de son crédit, dans cette entreprise qui n ’étoit pas petite. Je croy qu’il contribua aussy aux frais qu’il fallut faire et payer de son argent la dépense du voyage ou du moins la plus grande partie, car je ne suis pas bien assurée de cet article, ces deux serviteurs de Dieu, que le seul intérest de sa gloire et la dévotion envers St Joseph qu’ils servois en la personne de ces filles, fesoit agir, furent bien tost informées que la seeur Andrée deVerney dites du Ronceroy (&) professe et vocale de la dte communauté de Laval passionnait de venir en Canada pour y sacrifier sa santé et sa vie au service des pauvres sauvages. Ils écrivirent à sa supérieure et à elle-mesme pour s’assurer de ses dispositions et ayant appris qu’elle avoit les qualités et la vertu requises pour une telle entreprise ils avisèrent aux moyens de l’avoir à sa communauté qui s’y opposa absolument. Mon sieur son père en estant averty qui estoit un médecin fort considéré dans la ville en devint à demy frénétique et dit a sa fille qu’il aimerait beaucoup mieux la voir porter en terre que de la voir partir pour aller en Canada et qu’il avait assez de crédit et d’amis pour faire mettre cinq cents hommes soubs les armes s’il étoit besoin afin d’empêcher qu’elle ne sortit point delà ville et bien résolu à le faire, il se lamentoit incessamment de son malheur que sa fille Andrée voulut aller en Canada, pays perdu et maudit de Dieu d’où elle ne reviendrait jamais.

Pendant que Monsieur de Roneeray travailloit de son mieux à détourner le dessein de sa fille, sa communauté y consentit enfin avec bien de la peine, ils firent ensuite leurs diligences envers Monseigneur l’évesque du Mans pour avoir son obédience, qu’il refusa tout plat, disant qu’il ne consentirait jamais qu’une Religieuse de son diocèse entreprit le voyage du Canada qu’il failloit avoir perdu le oon sens, pour croire que cela fut faisable. Monsieur Macé et Mon-

b) de Roneeray.

sieur de Fameamp ne se rebutant point employèrent plusieurs personnes de considération pour faire revenir cet évesque de sa pleine qui luy en parlèrent fortement, le pressèrent, s’y j’ose dire, le conjurèrent d’accorder cette permission mais inutilement. Pendant tout ce temps la soeur de Ronceroy et tous nos amis fesois des voeux et prières continuelles à Dieu à ce qu’il plut jà sa Majesté fléchir le coeur de cet évesque et Mr. son père que tous les hommes ne pouvois gagner; et dans la confiance qu’elle le seroit, on disposait toutes choses pour le voyage en secret, peur que Monseigneur du Mans ni Monsieur du Ronceray n'en sussent rien. Un temps assez considérable se passa à prier et travailler pour disposer toutes choses et la saison de partir étant prête, Monsieur Macé fit agir Madame de Brisacier sa pénitente qui a fait beaucoup de bien à la suite des temps à ce monastère comme j’av déjà dit et le dirai encore à la suite; laquelle estant femme du premier secrétaire de la Reine obtint de sa iMajesté une lettre du petit cachet pour Monseigr. du Mans afin qu’il donnât l’obédience à la Religieuse de St- Joseph qu’on 1 ty demandoit poi r le Canada, ce que n’osant refuser, ilia fit expédier sur le champ sans delay.

Ma Sr. du Ronceray. comblée de joie d’avoir son obédience et de voir Monsr. son père content qu’elle allât en Canada, aussi tost qu’il sût ce que sa Majesté avoit fait pour elle.

Monsr. Macé, d’autre part, et plusieurs de nos amis, qui travaillois à faire réussir cette affaire, bien satisfaits du période où la Ste Providence l’avoit conduite pensèrent à trouver une compagne à la Sr du Ronceray pour l’accompagner jusque «dans le couvent de St- Joseph du Canada. Monsr. Maeé jeta les yeux sur ma Sr. Renée le Jumeau (c) qu’il connaissoit très particulièrement -d’une vertu ap-

c) Soeur Renée Le Jumeau de Lanaudière, originaire du

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prouvée et d’un jugement solide, qui, après avoir demeuré dans la maison de La Flèche, fondé la maison ou plutost establi Baugé en qualité de supre en la pratique des voeux simples, sortit de la dite maison de La Flèche, où elle estoit retournée pour aller en celle de Laval, afin d ’y faire le noviciat des voeux solennels. Elle y prit le voile blanc avec toute la communauté et le porta un an. Après quoy elle fut obligée de le quitter et de retourner à La Flèche pour ravoir son dot de la dte maison de La Flèche, qui avoit été condamnée de, le rendre à toutes celles qui en voudrois sortir pour aller en d’autres communautés de leur institut s’y faire Rses, par un arrêt dju parlement. A quoy cependant elles résistèrent longtemps; ce qui obligea ,xs dte soeur le Jumieau et plusieurs autres de se retirer dans une maison séculière en attendant que ses affaires furent terminées.

A peine cela étoit-il fait que Mond. Mr. Macé luy proposa d’aller au Canada; ce qu’elle eut peine à accepter par un sentiment d/’humilité qui luy fesoit creire qu’elle n étoit bonne à rien et qu’elle seroit inutile au couvent de Canada qui avoit si grand besoin de bons sujets, fondés en vertu et advantages de talents. Mais Monsr. Macé qui la connaissoit luy manda de faire au plus tôt son paquet et se rendre à Angers dans une hostellerie qui luy marqua où la Sr de Ronceray tant désirée dans le Canada aussy bien qu’elle iroit la joindre un tel jour, luy disant comme toutes choses s’étois passées; combien le Seigneur avoit mis la main dans cette affaire qui estoit conclue au grand contentement des parties intéressées mesme de ceux qui y 'estois les plus opposés, Monseigr du Mans, et Monsr de Ronceray.

Elle en bénit et remercia Dieu de tout son coeur, se

Mans, arrivée en 1669, et morte à 92 ans, le 26 mai 1709, après avoir été la 4è supérieure de l’institut.

confirmant de plus en plus dans son désir d’aller en Canada finir ses jours au service d’une communauté que sa divine majesté protégeoit si visiblement. Elle ne perdit pas un moment. Elle fit son petit apprêt qui consistoit en, un peu de linges et de hardes pour son usage sur la route. Renée Babonneau, (d) Sr domestique, de la dite maison d*e La Flèche se joignit à elle pour le mesme dessein du consentement de Monsr Macé qui savoit que cette fille seroit un trésor pour la maison du Montréal tant poui sa vertu toute singulière que pour ces talents et son labeur, estimée de tous ceux qui la eonnessois et avec fondement. Elles partirent d’ici toutes les deux et se rendirent dans l’auberge indiquée dans la ville d’Angers. La Sr élu Ronceray y arriva aussy 3 heures après, estant venue de sa maison de Laval, à cheval et seule de son sexe, accompagnée de Mr son frère. Je n’entreprends pas de décrire ici quelle fut la joie et consolation cte ces trois filles que Dieu avait unies pour un mesme dessein si extraordinaire et généreux qu’il passait pour folie dans l’esprit des forts esprits du siècle Je vous le laisse à méditer mes chères? soeurs vous qui lisez ceci vous savez combien ces rencontres sont rares parrny les Rses et les effets qu’elles produisent dans le coeur qui les éprouve, etc. Elles arrivèrent à, Angers à cinq heures du soir et la Sr dju Ronceray à huit et en partirent le lendemain après avoir satisfoit leur dévotion et rendu visite à Monseignr. d’Angers dans son palais épiscopal qui les reçut avec toutes les marques d’amour et de tendresse qu’un bon père peut donner à ses chères filles il les félicita de leur courage à passer la mer et s'exposer à mille périls pour aller secourir leurs soeurs et leur porter la stabilité et la pratique des voeux solennels et enfin sacrifier leur vie au service des pauvres sauvages ; il les

d) Soeur Renée Babonneau, morte à 90 ans, le 30 janvier

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assura de sa protection et qu’en sortant de son ;diocèse elles demeurerais toujours dans son coeur.

Ma Sr le Jumeau prit le voile et la guimpe de la Réiorme pour se conformer à la Sr du Ronceray et ma Sr Renée Babonneau que nous avons toujours appelée du nom de Madeleine resta dans son habit avec le mouchoir et la coiffe comme celles qui estois dans les voeux simples le portons lors. Cette chère troupe partit d’Angers à cheval pour se rendre incessamment à la Rochelle ; elles firent toute la diligence possible et ne furent que deux jours dans cette route. Elles y arrivèrent le jeudi 27e juin 1669 et s ''embarquèrent le samedy suivant jour de St Pierre et de St Paul apostres dans le navire du capitaine Poulet. Je crois à propos de remarquer ici que Monsr. Talion qui étoit sur le point de s’embarquer pour passer en Canada pour y être intendant et qui avait une sienne nièce (e) qui passait avec luy et son mary afin d’estre gouverneur du Montréal les fut visiter dans 1 auberge où elles étois logées à La Rochelle avec beaucoup de civilité, leur fit offre d’une chambre dans son navire du Roy, ce qu’elles ne voulurent point accepter à cause du grand nombre de soldats et autres personnages de distinction qui devois s’embarquer dans ce vaisseau en quoy elles furent bien conduites car ce vaisseau fit naufrage (/) et se perdit sur les côtes du Portugal et Monsr Talion, et madame Pérot sa nièce, obligés de se sauver sur le mat rompu de leur navire avec quelques matelots à qui ils promirent de grosses sommes d’argent pour les sauver de la mort; ils n’arrivent en Canada que 1 année suivante. Il est évident que nos chères soeurs aurais péri dans le navire avec les autres, ce qui nous a fait remercier le Seigr. mille fois de leur avoir inspiré de choi-

e) Madeleine La Guide, épouse de François Marie Perot, gouverneur de Montréal.

f) et Thomas Chapais, Jean Talon, p. 338.

sir plutost le navire d’un simple marchand où elles souffrirent beaucoup d 'incommodités et mésaises à cause qu étant arrivées tard toutes les meilleures chambres étois prises, retenues par des personnes qui ne voulurent point les céder, en sorte qu’elles furent contraintes de se mettre dans la chambre où étoit la pompe du navire qui est toujours fort puante à cause des eaux croupies qui en sortent, ce qui exerçait bien nos chères soeurs qui n’avaient que ce lieu pour manger et coucher et, qui furent malades presque durant la traversée; elles eurent aussy grande disette d’eau à boire qu’on donnait tous les jours par mesme en petites quantités dont il se fallait contenter. Elles furent trois mois sur la mer dans cette académie de mortification dans la, plus grande chaleur de 1 été sans pourtant leui donner un moment de repentir d’avoir quitté la France et s’être exposées à tant de peines pour secourir leurs Sis. joignez à toutes ces peines celle de n’avoir que très peu de rafraîchissements nécessaires sur la mer, ne croyant pas y est-re la moitié du temps qu’elles y furent et ne sachant pas aussy ce qui leur convenait là.

Enfin leur navire arriva à Kébec, capitale du Canada, à la fin de septembre 1669; les Rdes Mères Lrsulines firent beaucouo d’instances à Monseigr. l’évesque pour les avoir chez elles pour les rafraîchir delà mer, ce qu’il leur accorda plutost, qu’aux Rd'es Mères Hospres à cause qu’elles avois déjà logé ,et reçu nos 3 premières mères qui ont fondé cette maison dix ans auparavant et contracté avec elles une amitié très solide réciproquement; elles y furent un mois sans trouver die commodité de monter au Montréal et n’y arrivèrent que le jour et feste de tous les saints; il n’est pas en mon pouvoir d’exprimer la joie et consolation que nous ressentîmes à l’arrivée de ces chères Srs qui nous donnois des marques d’une amitié si tendre et si solide et qui paraissais d’un si grand contentement de se voir dans une maison si pauvre qu’on n’y avait que le né-

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cessaire pour y vivre et le logement très pauvre et, incommode en tout. Tout cela étoit une consolation pour elles et des sujets die se réjouir de se voir, dans ce cher pays, pour lequel elles avais tant soupiré pour s’y unir à leurs soeurs, que l’amour du Seigneur y avait enfermées. Tous nos amis abondaient chez nous prenant grande part à notre contentement, quelques-uns apportèrent des fruits du pays, pour nous aider à les regaler, melons, citrouilles et bléd’indes qu’elles mangèrent agréablement sans faire les dégoustées de ces fruits sauvages.

Monsieur Souart notre confesseur jugea à propos que nos chères Srs furent visiter nos principaux amis et voir une petite ménagerie appelée St-Joseph qui commençait de naitre appartenant à notre communauté aux champs à demie lieue de chez nous, ce qu’elles firent le lendemain avec plaisir, en 1a. compagnie de mon dt. sieur Souart et se renfermèrent le soir de ce jour-là pour toujours dans notre pauvre closture faite de pieux piqués en terre dont la plus grande partie étois à demi tombés par terre.

Le 3e jour après leur arrivée ma Sr de Bresolles, qui estoit supre, se déposa en présence de la communauté et. ma chère Sr du Ronceray prit son fardeau sur ces épaules, prit aussy le nom des 4 premières officières et y mit des soeurs soubs elle, pour les exercer ne pouvant estre partout et cela pour faire le noviciat régulièrement à quoy nos anciennes mères se soumirent avec une humilité sans exemple et firent l’année du noviciat fort, régulièrement, elles avois avec elles deux jeunes professes des voeux simples, mes Srs Morin et Denis, qui firent à leur exemple tout ce que la dte Mère Supre voulut qu’elles fissent pour se rendre capables delà profession des voeux solennels qu’el-/ les désirent avec ardeur. ^

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