CHAPITRE VINGT-SEPT
Mademoiselle de Bresolles inconnue est reçue dans la communauté des hospitalières de La Flèche et y fait us voeux.
Notre chère mère Marie de La Ferre, toujours désireuse de rendre gloire à Dieu et servir le prochain pour son amour, proposa cette fille inconnue à elle et à toutes ses soeurs, mais d’une si bonne manière qu’elle attira le coeur de toutes à luy accorder l’entrée de leur maison, dans un si grand désintéressement qu’on auroit à peine à le croire si on ne le savoit pas avec certitude par de très bons endroits.
Voilà donc notre pauvre fugitive qui est reçue avec tout 1 ’agréement qu’elle pouvoit désirer et bien plus qu’elle n’eut osé espérer, par des personnes qu’elle ne connessoit pas. La joie qu’elle ressentit alors est indicible et inconnue aux hommes; il n’y a que Dieu et celle qui l'a esprouvée qui le savent, de se voir hors du monde, et dans une sainte maison, où la ferveur qui étoit grande et la vertu éclatante donnoit une estime très particulière de leur communauté à tous ceux qui la connessois et répandoit une odeur de vertu dans la ville et aux environs.
Je ne me souviens pas du nom qu’avoit pris notre chère postulante peur se tenir cachée; elle y fit sa première année de noviciat avec une ferveur si rare qu’on en a conservé l’estime et la mémoire plus de 35 ans dans cette maison. Je l’avance d’autant plus assurément que que j’ai vu et lu les lettres que plusieurs de nos soeurs de ce monastère là ont écrit à celles de celui-ci. On ne parle de cette chère soeur comme d’un prodige de mortification, d’humilité, de charité envers les pauvres malades, de ferveur à se procurer tout ce qu’il y avoit de plus bas et pénible dans le couvent; ce qui
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dénote assez la grandeur de son âme, qui n’aurait jamais pu soutenir tant de vertu si elle n’avoit esté solidement unie à son Dieu et de grande oraison; qui est proprement l’arbre qui produit ces fruits.
Enfin on luy donna l'habit de l’ordre au bout de son année, de grand coeur, sans attendre rien de temporel, marque assurée que sa vertu et autres bonnes qualités n’étois pas communes. On la mit aussy tost à la portiquèrie (w) où elle travailla extraordinairement à cause que les soeurs avec qui elle étoit en office entreprirent d’apprendre d’un habile chimiste le secret de tirer les esprits, les essences et autres choses les plus difficiles de la pharmacie. A quoy notre chère novice se porta avec un zèle incomparoble ; il luy suffisoit de savoir que c 'étoit pour le soulagement des pauvres malades pour l’engager à travailler jour et nuit comme elle fit pendant six mois sans intervales, leur maistre le voulant ainsy ; mais elle seule put résister à ces fatigues, de qui on l’attendait le moins vu son tempérament faible délicat et infirme. Elle étudia si bien son maistre et sut si bien le gagner par ne luy rien cacher, qu’elle a passé depuis pour plus habile en cet art, et dans la pharmacie, qu’elle exerce avec tant de succès, que j’ay connu quelques personnes savantes en ces sciences, qui ont cru et dit plusieurs fois, que, ce qu’elle fesoit en cette matière de ses mains étoit miraculeux; et si mon sentiment pouvoit autoriser les leurs je produirons des exemples que j’ay vus, qui les confirmeroit aisément dans son séjour en Canada où elle a presque toujours fait de cette office; l’onavoit tant de confiance en ses remèdes qu’on les préferoit à tous les autres.
Je retourne à La Flèche dont j ’ay sorti insensiblement, retrouver noire chère et fervente novice toujours inconnue et cachée aux yeux des hommes; mais considérée et regardée du Seigneur comme une servante fidèle. Vers la fin de sa segonde année de probation elle fut reçue de communauté à
w) l’apothicairerie.
Mémoires de Sœur Morin
faire les voeux simples comme on les fesoit lors; ce qui l’anima beaucoup à travailler tout de nouveau à sa perfection; la communauté étoit si édifiée de la conduite de cette novice qu’elle n’hésitait point, à. la recevoir sans bien et sans savoir ce qu’elle étoit, se rapportant pour tout cela à ses oeuvres toutes édifiantes, qui marquons beaucoup de vertu en elle. De son côté, son coeur étoit pénétré de joie et de reconnaissance vers Dieu de l’avoir conduite dans une communauté, où elle voyoit de grands exemples de vertu et qui luy témoignons un amour tendre et constant; ce qu’elle ne pouvoit assez exagérer et en marquer sa reconnaissance vers Dieu et à ses Soeurs mesme. Sa maxime étoit de ne faire rien paraître au dehors de particulier dans les prières, méditations, jeûnes, macérations; mais de faire ce qui est commun à toutes avec plus de perfection. Et qu’on pouvoit beaucoup se mortilier et renoncer sans qu’il parût.
Notre chère soeur inconnue étoit toujours disposée à aider partout, ce qui étoit plus pénible etravallé; ellen’étoit importune à ses supérieures que pour se procurer ces bénéfices mais de bonne grâce elle écrivoit rarement au R. père directeur qui étoit son tout après Dieu. Quand il luy fesoit réponse, il ne luy parloit que de la vertu solide, du besoin de mourir à tou1 pour vivre à Dieu seul point de sa famille, ni de ses connaissances, ni de son pays. Le temps de son noviciat se passa dans toutes les pratiques qui mesnent à la mort des créatures et de soy mesme bien droit et élèvent l’âme a l’union divine et à une oraison sublime et encore deux années après ou environ, qu’elle fut choisie pour aller fonder ou establir à Laval.
On luy donna l’office de maîtresse ; elle s’y opposa de tout son coeur mais il fallut s’y soumettre, elle trouva en ce lieu de quoy contenter ses attraits pour souffrir en bien des manières; ce qui est ordinaire dans les nouveaux établissements.
Un an ou deux après qu’elle fût là, Mr de St-Michel,
Annales de l’Hôtel-Dieu
son beau-frère, estant venu voir le bâtiment de l’hospital comme une nièce rare qui fesoit bruit, la rencontrant dans une salle des malades, la reconnut et ne la quitta point qu’elle ne luy eût avoué qui elle étoit. Elle s’en défendit de son mieux, redoutant beaucoup ces éclaircissements, qui l’arrachois de la vie cachée et inconnue au monde, qui estoit aussy chère que sa propre vie. Mais il luy fallut céder à la lumière et fermeté de cet homme qui soutint qu’elle étoit sa soeur (x) et qu’il n’en doutoit point, qu’ils la croyaient morte ou perdue depuis 8 ou 9 ans, qu’ils n’en avois point eu de nouvelles. Autant que la soeur étoit triste autant le frère fut joyeux de la découverte qu'il avoit faite et publioit partout son bonheur et révéla le secret caché presque à toutes les villes.
Nos soeurs de Laval furent les moins surprises de tout ceci; se doutant bien qu’elle seroit reconnue tost ou tard. Toute la ville la vint voir comme un prodige et quelque amour qu’elle eut pour la solitude il luy fallut recevoir les compliments d’une multitude de personnes. Les supérieures ne purent pas l’en dispenser, quelques prières qu’elle leur en fît.
Monsr de St-Michel bien comptant partit 2 ou 3 jours après pour porter cette nouvelle à sa famille et à toute la ville de Blois qui y prit grande part. Le dit sieur retourna à Laval quelques semaines après et donna une somme d’argent considérable que je n’ai pas su au juste qu’il donna à la communauté qui avoit reçu sa soeur. Notre maison à La Pièce en profita. Aussy le méritoit-elle bien, pour la manière lionnes! e et généreuse dont elle avoit usé envers cette chère soeur, cjui en a conservé des sentiments de reconnaissance très tendres et une estime particulière pour cette maison de notre institut.
X) Soeur est dit ici pour belle-soeur, comme c’était souvent l’usag# alors.
Mémoires de Sœur Moriin
Je ne pas sçavoir au juste combien ma si* de Brcsolles demeura à Laval où je l’ai oublié; mais je scay bien qu’aussy tost qu’elle y fut connue, elle s’y déplut et travailla à se procurer son retour qui n’arriva pourtant uqe plusieurs années après, qu’elle revint à La Flèche. C’est de là d’où elle rortit pour venir en Canada recouvrer sa perte et n’estre connue que de Dieu qui étoit un des motifs qui l’y attiroit des plus pressants de son coeur. J’ay déjà remarqué le choix que Monseignr l’évesque d’Angers, Henri Arnaud, fit de sa personne et Monsieur de La Dauversière pour venir fonder une maison de notre institut à Ville-Marie en Canada. Qui étoit pour lors une demeure des plus affreuses pour la nature à cause du danger où l’on étoit de tomber tous les jours soubs la main des Yrocois et de souffrir une mort cruelle comme ils ont fait souffrir à ceux qu ’ils ont prit, les brûlant à petit feu, pendant plusieurs jours, leur coupant les membres l’un après l’autre avec des circonstances et manières si inhumaines, qu’on les prendroit aisément pour des démons travestis en hommes. Dans ces exécutions elle étoit inf irmée de tout cela par les révélations (y) des R. R. Pères Jésuites qu’elle avoit eues; mais bien loin que cela refroidît son amour pour ce cher pays, ils l’augmentaient au contraire, et le désir de s’y sacrifier toute entière par un retour d’amour pour son divin espoux crucifié.
J ’ay aussy dit quelque chose de son embarquement sur la mer à La Rochelle, le jour de St-Pierre et de St-Paul, 29e juin 1659, et son arrivée à Kébec le 8e septbre, la mesme année. Elles séjournèrent pendant un mois dans k monastère des R.Rdes Mères Ursulines de Kébec qui leur firent un très bon traitement pour les rafraîchir des fatigues de la mer et beaucoup de caresses que le st amour de J. C. suggère à ceux qui sont unis dans ce mesme amour. Nos chères mères furent beaucoup pressées et sollicitées par Monseignr l’éves-
y) Les relations des Pères Jésuites.
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que de Petrée et par les Révérends Pères Jésuites de quitter leur institut pour s’unir à celuy des Rdes Mères Hospitalières de St-Augustin establies à Kébec, ou de retourner en France. Mais elles n’écoutèrent pas un moment ces discours. La supérieure, qui étoit vrayment une Judith en courage et fidélité, répondoit pour ses compagnes qu’elle connessoit intrépides dans leur dessein qu’elles ne ferois ni l’un ni 1 autre. En effet elles s’embarquèrent pour monter à Montréal dans une chaloupe qui est éloignée de Kébec de 60 lieux par eau et d’une navigation assez difficile. Elles y arrivèrent peu de jours avant la Toussaint, à la grande joie de leur coeur de se voir dans ce cher pays tant désiré qui leur fournissoit les occasions de pratiquer les vertus propres de leur estât héroïquement et fréquemment.