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tous les moyens de nuire à ceux que bien à tort il voulait faire passer pour des ennemis de l'Etat, La pieuse reine Anne d'Autriche, qui connaissait et protégeait la Compagnie, eut beau rappeler au cardinal que les principaux confrères avaient suivi le parti du roi et le sien propre pendant la Fronde, et que ceux qui avaient agi autrement en avaient été exclus : elle ne put empêcher l'orag-e d'éclater.
Dès le commencement de ces menées les principaux membres de la Compagnie désirèrent que si elle devait disparaître on prît des mesures pour que ses bonnes œuvres fussent poursuivies et pour que son histoire fût écrite afin d'en conserver la mémoire et de pouvoir la faire renaître si Dieu en donnait les moyens. On se mit donc à l'œuvre, on forma grand nombre de sociétés pubhques pour prendre soin des malades, des pauvres honteux, des refuges, des missions, soit en France, soit à l'étranger, et le comte Hercule de Belloy fut chargé de préparer l'histoire de la Compagnie de Paris, mère et inspiratrice de toutes les autres . Nous ne savons pour quel motif ce seigneur ne pût poursuivre ce travail, mais le fait est qu'il fut confié au comte René d'Argenson.
René II de Voyer de Paulmy, comte d'Argenson, naquit à Blois le i3 décembre 1623 ; il était fils de René I" qui fut employé aux missions les plus difficiles et les plus délicates par les cardinaux de Richelieu et Mazarin et qui, après avoir rempli avec distinction les fonctions d'intendant en diverses provinces du royaume et ensuite aux armées, fut enfin, le 24 juin i65o, nommé ambassadeur à Venise ; il était alors veuf d'Hélène de la Font, mère de René II décédée en i638. Avant de se rendre à son poste, il reçut l'ordre de prêtrise; mais à peine rendu à Venise, il y mourut le 14 juillet i65i à peine âgé de 64 ans; la Répubhque fit célébrer ses obsèques avec une pompe extraordinaire et un monument lui fut élevé dans l'église de saint Job. René II remplaça alors son père dans cette ambassade et il résida à Venise jusqu'au 28 novembre i655. Le roi l'autorisa, lui et les siens, par brevet du 7 novembre i656, à user de l'honorable distinction que le Sénat de cette République lui avait concédée d'ajouter à ses armes celles de cet Etat avec le lion de saint Marc pour cimier. Le roi avait déjà érigé en
sa faveur en comté la terre de Rouffiac en Angoumois . René II était maître des requêtes de l'hôtel depuis le 4 août 1646 . Le 14 février 1654 il obtint des lettres de maître des requêtes honoraire, puis il vécut de longues années dans la retraite puisqu'il ne mourut qu'en mai 1700, âgé de 77 ans. Sa famille, déjà illustre et qui avait donné à saint Louis un de ses compagnons d'armes, devait grandir dans la personne de Marc-René son fils, filleul de la sérénissime République de Venise et dans celles de ses petits -enfants.
René II avait été introduit par son père dans la Compagnie du Saint-Sacrement et il se donna tout entier aux œuvres qu'on y accomplissait avec tant d'édification et de succès ; il était donc plus que d'autres à même de réussir dans la tâche de les retracer, car il était depuis longtemps confrère et U connaissait toutes les pratiques de la Compagnie. Il se mit à l'œuvre et nous a laissé ces Annales qui mettent sous nos yeux tout ce que la Compagnie entreprenait pour faire « tout le bien possible et éloigner tout le mal possible ». Nous y voyons son humble naissance, son rapide développement, son extension dans tout le royaume, puis la guerre qui lui fut faite par le cardinal Mazarin qui en vint à la faire supprimer au grand préjudice du bien de la religion.
C'est le père François Le Lasscur, de la Compagnie de Jésus, qui nous fit connaître l'existence des Annales de la Compagnie du Saint- Sacrement en nous racontant l'intervention de la Compagnie de Poitiers dans la poursuite des duellistes. Tant que vécut le Père Le Lasseur nous, ne crûmes pas devoir nous occuper d'une question qui était si bien de son domaine ; mais après la mort de ce vénérable et savant religieux, nous eûmes la fortune de rencontrer une personne qui voulut bien faire copier pour nous avec le plus grand soin le manuscrit de la Bibliothèque Nationale . Après avoir pris connaissance de cet ouvrage, nous eûmes la conviction qu'il était plein d'intérêt et digne d'être publié, non en raison du style de l'auteur généralement diffus, mais parce qu'il donnait l'explication d'une foule de faits de cette époque intéressante . Nous fîmes d'abord paraître une étude très sommaire du manuscrit (1884) dans le Règne de Jésus-Christ, revue publiée
à Paray-le-Monial, à la fin de laquelle nous annoncions la prochaine publication des Annales in extenso . Nous fûmes trompés par la pre mière page du manuscrit qui est ainsi conçue : Annales de la Compagnie du Saint-Sacrement pa?" le comte Marc-René de Voyer d' Argenson ; du 24^ de May 1696 à Argenson. Supp^ Français 2108 Ms de la Bibliothèque Nationale 11189. Ce titre n'est pas de l'auteur, il a été ajouté plus tard, vraisemblablement lorsque le manuscrit est venu à la Bibliothèque Nationale. INIarc-René est bien plus célèbre que son père ; c'est ce qui a trompé l'auteur de ce titre, mais la lecture seule des Annales montre que c'est bien René II qui en est l'auteur. Il adressa dans sa vieillesse son manuscrit au cardinal de Noailles en qui il espérait pour faire revivre la Compagnie, il lui fallait bien peu connaître l'archevêque de Paris pour mettre en lui pareille espérance. Ce fut son fils François- Hélie, depuis évêque de Dol et successivement archevêque d'Embnm puis de Bordeaux, qui fut chargé de remettre au cardinal de Noailles ce manuscrit dont il ignorait le contenu. Des circonstances indépendantes de notre volonté nous empêchèrent de mettre alors en exécution notre projet de publier le manuscrit. En i888, le R. P. Clair fit paraître dans les Etudes ses intéressants articles qui nous parurent en ce moment là suffisants pour donner une idée juste de la Compagnie du Saitit-Sacrement. Il nous la montrait en effet travaillant non seulement en faveur des pauvres, des malades, des prisonniers, procurant à saint Vincent de Paul une partie des immenses ressources qu'il distribuait si largement à tous les malheureux, mais s'occupant encore avec ardeur quoiqu'avec prudence, des missions, des séminaires, de la conversion des hérétiques, de la préservation de ceux qui étaient exposés à perdre la foi ou à se plonger dans le désordre, de la propagation de la foi dans le monde entier. Il nous la montrait encore occupée à empêcher les scandales, les blasphèmes, les impiétés, les duels, en un mot à prévenir tous les maux ou à y porter remède, telle en un mot que le Père Rapin dans quelques pages de ses mémoires nous la dépeignait au moment de sa splendeur.
L'année dernière, M. Rabbe fit paraître dans la. Revue historique un article où nous trouvons ces mots : « Au premier coup d'œil jeté sur ces Annales on s'explique pourquoi les catholiques qui, dans le cours de notre siècle, ont publié tant de pieux documents du dix-septième siècle se sont bien gardés d'exhumer celui-là. La gravité des révélations qu'il renferme leur a fait un devoir de garder sur cette Société le secret, qui pour elle était la première condition de son existence et de ses succès.» Nous jugeâmes alors qu'il était de notre devoir de publier intégralement ce manuscrit afin que tous puissent se convaincre que l'assertion de M. Rabbe était dénuée de tout fondement. Le lecteur y verra en effet tout ce qu'il y a de plus saint et de plus illustre en France, à cette époque si fertile en vertus et en grandeurs, travailler dans l'humilité et avec une ardeur incroyable à remédier à tous les maux et à accomplir les œuvres de charité les plus étendues, non seulement à Paris, mais dans tout le royaume. Lorsque le cardinal Mazarin eut la malheureuse pensée de la faire supprimer par le Parlement (1660), elle céda à l'orage avec une docilité qui paraîtra peut-être excessive à ceux qui savent qu'il lui eût été facile, à la mort du puissant ministre qui arriva l'année suivante, d'obtenir de Louis XIV la continuation des permissions données par Louis XIII. De ce chef, il n'y a donc rien à cacher. Mais le grand grief de M . Rabbe contre la Compagnie du Saint-Sacrement vient de l'énergie de ses membres poiu- contenir les prétendus réformés dans les limites fixées par l'Edit de Nantes et pour préserver les âmes des fidèles de leur propagande. L'Edit de Nantes, chacun le sait, avait accordé de grands privilèges aux protestants, mais ceux-ci profitaient de toutes les occasions pour étendre ces privilèges et leurs empiétements amenèrent de sévères répressions. La Compagnie du Saint-Sacrement, composée de catholiques fervents, ne pouvait voir avec indifférence le danger que faisaient courir aux âmes des entreprises sans cesse renouvelées, et on ne peut lui faire un crime d'avoir usé de l'influence de ses membres pour maintenir les protestants dans les limites prescrites. Il ne faut pas oublier d'une part que la Société était encore foncièrement catholique et, d'autre part, que le pouvoir royal
se souvenait des intelligences continuelles des protestants avec l'Angleterre et les princes d'Allemagne, il était donc peu porté à l'indulgence à leur égard. Ces violations continuelles de l'Edit de Nantes devaient amener une réaction : ce fut la révocation de cet Edit; mais lorsqu'elle eut lieu en i685 il y avait déjà plus de vingt ans que la Compagnie du Saint-Sacrement avait été supprimée à Paris; il serait donc inexact de lui attribuer une part dans cet acte de Louis XIV. Pendant tout le temps de l'existence de la Compagnie et longtemps après, le nombre des retours des protestants dans le giron de l'Eglise est incalculable, et il eût été sage de favoriser ce mouvement en laissant les pasteurs user de persuasion, soit par des missions, soit autrement pour finir le schisme ; mais l'impatience du roi et son désir de paraître plein de zèle pour la religion, au moment même où il se conduisait vis à vis du pape d'une manière si peu digne de son titre de fils aîné de l'Eglise, le portèrent à user de violence pour en finir tout d'un coup avec les protestants. Le vénérable Innocent XI ne s'y laissa pas tromper, il refusa toute marque d'approbation aux excès qui suivirent la révocation et qui, loin de convertir les protestants, les révoltaient et qui avaient en outre pour résultat de rendre vains ses efforts pour ramener au Saint-Siège les cours du Nord et les protestants d'Allemagne. L'Eglise n'a donc pas approuvé les violences employées pour la conversion des protestants par le pouvoir civil; c'est parla persuasion seule qu'elle travaille à ramener dans son sein ceux qui en sont éloignés . Il en a été ainsi de tout temps et les efforts des membres de la Corripagnie du Saint-Sacrement ne tendaient qu'à faire observer l'Edit de Nantes et surtout à préserver l'âme des fidèles des atteintes de l'erreur. Il est souverainement injuste de représenter l'Eglise comme agissant à la façon de Mahomet, tandis qu'elle a toujours été la victime de ses enfants révoltés. Il suffit pour s'en convaincre de voir comment, au moment même où se passent les faits racontés dans ces Annales, les catholiques étaient traités dans les pays protestants. Contentons-nous de rappeler que jusque vers le milieu du dix-neuvième siècle, dans certains pays du nord, la loi édictait la peine de mort contre tout prêtre catholique qui y exerçait ses fonctions.
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Nous ne parlerons pas des autres erreurs de M. Rabbe, le R. P. Chérotles a signalées magistralement; cependant nous ne pouvons nous dispenser de trouver étrange qu'il ait traduit par Rodin le nom du Père Alexandre de Rhodes si universellement connu de tous ceux qui s'occupent de l'histoire de l'Eglise au XVIP siècle, à cause de ses prodigieux succès dans les Missions. Il est difficile de ne pas voir là une préoccupation peu bienveillante pour ne rien dire de plus.
Nous donnons en appendice une liste des principales Compagnies établies dans les villes du royaume par le mo3^en de celle de Paris. Nous y avons ajouté l'arrêt du Parlement de Paris qui porta le coup de mort à la Compagnie et qui fut rendu, détail piquant, sous la présidence de Guillaume de I^amoignon, membre fervent de la Compagnie, qui ne crut pas pouvoir se soustraire aux ordres reçus; tout ce qu'il put faire ce fut d'adoucir les termes de l'arrêt. Nous y avons joint les statuts de la Compagnie de Poitiers où se trouvent les détails intéressants. Nous avons pu y adjoindre, avec la gracieuse permission du savant M. Arbaud, d'Aix-en-Provence, les règlements pour les sociétés établies dans les petites villes et ceux pour les sociétés des campagnes. Nous voyons par là que le zèle des confrères avait pénétré partout et qu'il est bien regrettable que le cardinal Mazarin, sous un faux prétexte de raison d'Etat, ait cru devoir détruire une société qui aurait pu tant faire pour l'heureux renouvellement du royaume; ce qu'elle a fait pendant ses trente-trois années d'existence le prouve surabondamment.
Tous les registres contenant l'énumération des bonnes œuvres de la Compagnie de Paris ont été détruits par esprit d'humilité au moment de la ruine de la Compagnie, et nous ne pourrons jamais assez regretter avec René d'Argenson la perte de ces monuments de la charité de nos pères. Les Compagnies de Limoges, de Grenoble et de Marseille ont vu un certain nombre au moins de ces registres échapper à la destruction et nous espérons faire connaître, grâce à ces registres et à l'autorisation de leur possesseur M. Arbaud, une partie des œuvres de la Compagnie de Marseille illustrée par son saint évêque, le vénérable Jeaii- Baptiste Gault .
Pour l'orthographe nous avons suivi la méthode déjà pratiquée par M. de Boislile dans sa magnifique édition des Mémoires de saint Simon. Nous adoptons l'orthographe moderne sauf l'o? au lieu de ai ; d'autant plus que l'orthographe de René d'Argenson n'a rien d'arrêté.
Nous dirons en finissant que nous espérons que cette publication sera utile aux hommes qui s'occupent des œuvres de zèle et de bienfaisance. Ils y verront que de tout temps les fidèles enfants de l'Eglise ont travaillé au soulagement des misères humaines, à l'extirpation du mal sous toutes ses formes; ils y verront aussi que, pour réussir plus complètement, ils ont commencé par se sanctifier eux-mêmes et par faire tout le possible pour étendre le règne de Jésus-Christ. Ce qui a autrefois réussi n'a rien perdu de son efficacité, et le meilleiu* moyen d'attirer sur les œuvres les bénédictions du ciel, c'est d'être partout et toujours un humble et fidèle enfant de l'Eglise, Nous pensons donc que bien loin de trouver dans ces Annales de quoi rougir de nos devanciers, nous y trouvons une page peu connue, il est vrai jusqu'à ce jour, mais singulièrement honorable pour la sainte Eglise qui fait naître de pareilles vertus .
Dom H. BEAUCHET-FILLEAU