TABLEAUX RETROUVÉS
Topino Lebrun (François-Jean-Baptiste) naquit à Marseille en 1769. D'abord élève de FAcadémie de peinture de cette ville, sous Kapeller, alors directeur recteur, ses dispositions naturelles pour le dessin se développèrent avec une grande puissance. Doué d'une imagination ardente et toute méridionale, il rêva bientôt de plus vastes horizons ; sa ville natale ne lui suffisait plus, il partit pour Paris. Sous quel maître y étudia-t-il? Suivit-il les cours de l'Académie qui florissaient alors ? Entra-t-il dans l'atelier de Vien qui accueillait avec taijt de bienveillance ses jeunes compa-
triotes? (1) je l'ignore : toujours est-il que To- .pino Lebrun fut envoyé à Técole de Rome comme élève : là il se lia intimement avec David qui se chargea de compléter son éducation artistique .
Pendant cette période de Texistence du peintre à Rome, en France le flot populaire commençait à monter, et la tempête révolutionnaire, qui grandissait avec une effrayante rapidité, en se déchaînant, allait semer bientôt le sol de ruines et Tabreuver de sang.
A la date du 21 août 1793, l'Académie de peinture do Marseille, où Topino Lebrun avait débuté, cessait d'exister; les tableaux, les modèles qui décoraient les salles, étaient dispersés, enlevés ou détruits. Dans la France entière, les institutions du même genre, comme les églises et la plupart des monuments publics, subissaient le môme sort : les œuvres d'art qui rappelaient l'ancien régime étaient vouées à la destruction (2).
C'est au milieu de cette effervescence populaire que Topino Lebrun revint à Paris. Emporté par sa fougue naturelle, il s'y signala bientôt lui-même par la violence de son langage, et il fut cette même année 1793, nommé
juré au tribunal révolutionnaire. Il avait adopté avec chaleur les idées républicaines dans ce qu'elles avaient de plus exalté , aussi prit-il part à la condamnation des Girondins , de Camille Desmoulin, etc.
Topino Lebrun, je Tai dit, avait vécu dans Tintimité de David, cette intimité devait porter ses fruits. David, esprit ardent, âme enthousiaste, dont les souvenirs de Brutus et de Scévola remplissaient Fimagination, qui dans la fière indépendance de son talent, aspirait à la farouche liberté des plus austères républiques, David devait communiquer aux nombreux élèves qui s'étaient groupés autour de lui, Texaltation de ses idées I David, comme conventionnel, avait voté la mort du roi. Topino Lebrun, dont le fanatisme républicain égalait celui de son maître, ne devait pas rester audessous de lui.
Cependant, à Taspect de tant de sang versé, Topino Lebrun avait fait, tardivement il est vrai, un retour sur lui-même ; il se modérait, il avait osé prononcer le mot de clémence, c'était son propre arrêt 1 Robespierre le fît incarcérer : le 9 thermidor le sauva ; mais il était fatalement destiné à Téchafaud, il devait mourir comme un obscur conspirateur.
Dans son histoire du Co7isulat et de l'Empire, M. Thiers, dans divers chapitres, a consacré quelques pages à notre artiste, où il plaint sa fin tragique et dans lesquelles il retrace les événements qui Pont provoquée. Je prends la liberté de les reproduire en abrégeant toutefois le texte; que Tillustre écrivain me pardonne cette licence :
« C'était en 1800, les déclamateurs patriotes, dit M. Thiers, plus bruyants et beaucoup moins redoutables que les agents du royalisme, se réunissaient souvent chez un ancien employé du comité du Salut Public resté sans fonction ; il s'appelait Demervillc ; il parlait beaucoup, colportait des brochures contre le gouvernement et n'était guère capable de faire davantage. Chez lui se rendait le corse Aréna , Tun des membres des Cinq Cents, qui avait fui par la fenêtre lors du 18 brumaire, Topino Lebrun, participant à l'exaltation révolutionnaire des artistes de ce temps là , puis beaucoup de réfugiés italiens qui étaient exaspérés contre le général Bonaparte de ce qu'il protégeait le Pape et ne rétabhssait pas la république romaine. Le
principal, le plus bruyant de ces derniers était un sculpteur du nom de Gérachi. Ces brouillons, ordinairement rassemblés chez Demerville, y tenaient les propos les plus absurdes ; il fallait, disaient-ils, en finir; il fallait trouver un nouveau Brutus poui' frapper le nouveau César et relever ainsi la république expirante.
» Un militaire mécontent et sans emploi nommé Harrel, qui assistait à leurs réunions, leur parut réunir Ténergie et le courage nécessaires pour accomplir le projet qu'ils avaient si follement conçu. Ils s'en ouvrirent à lui sans plus de façon, mais Harrel, auquel le cœur avait manqué fît des révélations. De son côté, le cercle de Demerville voyait bien dans Harrel un homme d'exécution, mais il ne leur suffisait pas. Ce dernier leur amena successivement plusieurs agents de M. Fouché qui étaient, disait-il, fermement décidés à l'aider dans l'exécution. Ils furent acceptés. Topino Lebrun acheta les poignards. L'Opéra, nomméalors Théâtre des Arts, était le lieu où devait être frappé le premier consul et le jour fixé le 10 octobre (18 vendémiaire, an vin).
»La police avertie avait pris ses précautions. Les prétendus assassins vinrent, en effet, au rendez-vous, à l'exception de Topino Lebrun
et de Demervillc. Aréna et Cérachi se rapprochèrent seuls delà loge du premier consul, ils étaient sans poignards, il n'y avait d'armés que les conspirateurs placés par la police sur le théâtre du crime. Aréna et Cérachi furent arrêtés et successivement tous les autres, lu plupart chez eux.
» La police n'avait pas inventé le complot, mais on peut dire qu'elle y avait pris trop de part ; en encourageant et en fournissant à ces conspirateurs, incapables de frapper de leurs propres mains, de prétendus exécuteurs, on les avait entraînés dans le crime plus qu'ils ne s'y seraient engagés, si on les avait laissés livrés à eux-mêmes.
» L'explosion de la machine infernale qui eut lieu dans la rue Saint-Nicaise, le 24 décembre 1800 (3 nivôse an vni), avait motive les mesures les plus sévères et la déportation en masse de ceux que l'on appelait alors les septembriseurs, et soulevé une indignation universelle. Ce fut sous l'empire de ces sentiments que Cérachi, Aréna, Demerville et Topino Lebrun furent jugés. Le prononcé du jugement eut lieu le 9 janvier 1801 (19 nivôse an ix). Les avocats firent de vains efforts pour combattre cette terrible influence qu'exerçait sur l'esprit du
jury révènernentdu 3 nivos<;. Elle fut irrésistible : tous quatre furent condamnés à mort et, après un inutile pourvoi devant le tribunal de cassation, exécutés le 31 janvier suivant. »
L'arrêt avait été trop sévère, ajoute M. Thiers. L'indignation générale qu'avait soulevé l'attentat du 3 nivôse peut seule le justifier devant l'histoire.
Topino Lebrun, bien que grand coupable, avait été trop puni.
J'ai jeté un coup-d'œil rapide sur la vie de Topino Lelirun et sur les événements qui ont amené sa fin tragique. Je n'ai pas à juger riiomme politique, l'artiste seul m'intéresse.
Topino Lebrun avait un talent sérieux, cela est incontestable. Au milieu de la tourmente révolutionnaire à laquelle il prenait une part si active, il lui restait peu de temps pour s'occuper de son art, mais néanmoins il produisait. Que sont devenues ses œuvres? Obscur aujourd'hui, on l'en déshérite! Elles sont pour la plupart attribuées à David dont elles rappellent la manière, en conservant toutefois une originahté singulière. Topino Lebrun, dans sa
fierté d'artiste, comptait sur cette originalité ; elle devait suffire, selon lui, pour faire reconnaître ses œuvres ; il ne les signait plus !
Son tableau de la mort de Caïus Gracchus, couronné par l'Institut national, avait mis le sceau à sa réputation, son nom avait été solennellement proclamé au Champ-de-Mars le jour de la fête de la République ; Topino Lebrun prenait sa place parmi les grands artistes de répoque.
L'admiration qui entourait son œuvre, en fournissant un nouvel aliment à son orgueil surexcitait son imagination, il rêvait plus que jamais la célébrité et le triomphe du parti auquel il s'était voué, et il attachait ses œuvres à ce parti en cherchant à frapper la foule par le spectacle d'héroïques actions capables de réchauffer son patriotisme.
C'est sous l'empire de ces folles aspirations que Topino Lebrun voulant, selon ses convictions, mettre ses actions à la hauteur de ses œuvres, s'était mêlé si activement aux réunions de Domcr ville.
La lettre de M. F. de Neufchateau, ministre de l'intérieur, à l'administration centrale des Bouches-du-Rhôme, écrite le 10 frimaire an 7 de la République, (30 novembre 1798) (3),
donne la mesure de Timportance attachée alors à l'œuvre de Tartiste et de Testime dont il jouissait :
« Citoyens, disait le ministre, le gouvernement se proposant d'exciter une honorable émulation entre les artistes par les distinctions qu'il accorde à ceux qui consacrent leurs pinceaux à des sujets historiques ou moraux, surtout lorscju'ils ont pour but de ranimer le feu sacré du patriotisme et d'alimenter le respect pour les lois et la constitution, vient d'acquérir le tableau de la mort de Caïus Gracchus et a arrêté qu'il en serait fait don h. la commune de Marseille.
« Marseille a vu naître l'artiste, son ouvrage a été distingué par l'Institut national et son nom honorablement proclamé au Champ-de-Mars lors de la fête de la République. Il est utile et politique de rendre aux communes une partie des honneurs mérités par les hommes qui naquirent dans leur sein. C'est élever entre elles une heureuse rivalité de gloire et de vertu. Les cités de la Grèce regardaient comme un triomphe pour elles-mêmes celui que les athlètes nés dans leurs miys avaient obtenu aux jeux olympiques. C'est avec intérêt sans doute que l'on contemplera ce monument de l'art et du patriotisme au sein de la ville des anciens Phocéen?, où brûle depuis si longtemps le flambeau des arts et de la liberté.
€ Je vous invite, citoyens, à faire part à la commune de Marseille de ces dispositions du gouvernement dont je me félicite d'être l'organe auprès de vos concitoyens.
» Salut et fraternité.
» Siffné : Frant;ois de Neufchateau. »
Topino Lebrun avait été exécuté le M janvier 1801. I/adoralion en quelque sorte fanatique du peuple pour le premier consul dont il avait osé méditer la mort, avait voué son nom à Texécration publique ; mais les amis sincères et dévoués du peintre lui étaient restés fidèles ; ils déploraient secrètement son égarement; Girard, Girodet, Gros, qui avaient été ses condisciples, ainsi que Reattu et Paulin Guérin ses compatriotes, conservaient pour lui une singulière estime. Lorsque la passion politique ne Taveuglait pas, Topino Lebrun avait \m cœur excellent et propre à tous les dévouements ; ses amis lui rendaient cette justice et pleuraient sa mort.
Dans les hautes régions, un revirement s'opérait en sa faveur. Les auteurs de la machine infernale étaient connus ou à peu près; les ré-
publicains qui portaient un si vif ombrage à Bonaparte lui devenaient moins odieux à mesure qu'il était avéré pour lui qu'ils n'étaient plus à craindre. Les plus turbulents, du reste, étaient proscrits et hors du territoire français. L'artiste reprenait ses droits, la proscription ne devait pas atteindre son œuvre ; aussi le ministre de l'intérieur, se préoccupant de sa conservation, écrivait-il l'année môme de la mort du peintre, c'est-à-dire le 17 ventôse an ix (10 mars 1801), au préfet du département des Bouclies-du-Rhône la lettre suivante :
« Il existe, citoyen préfet, dans une salle de la maison nationale Du Plessis, un tableau d'environ dix-huit pieds de large sur treize pieds de hauteur, représentant un trait de l'histoire des Gracques, composé par feu Topino Lebrun, et devenu par un acte de l'autorité publi(iue la propriété de la ville de Marseille. Je vous invite à faire choix d'un endroit où il puisse être placé convenablement et à me le désigner dans le plus court délai. J'ai donné ordre, en attendant, qu'il lut déposé au Musée central des Arts^ d'où il vous sera expédié aussitôt que votre réponse me sera parvenue.
» Signé : Chaptal. »
Copie de cette lettre était envoyée par le préfet, le 2 germinal an ix (23 mars 1801),
au conservateur du musée, M. Acliard, qui lui répondait ;
» Nous avons reçu votre lettre dans laquelle vous nous faites part de celle qui vous a été adressée par le ministre, relativement au tableau de Topino Lebrun que le gouvernement à acheté pour la ville de Marseille, comme nous avons un grand tableau de Natoire qui doit orner l'un des fonds de notre galerie, le tableau de Lebrun pourra faire son pendant. »
Le citoyen Achard terminait en demandant qu'il fût voté des fonds, pour que la galerie put être terminée ; il demandait, de plus, Tautorisation de recueillir tous les tableaux du département enlevés aux églises et aux émigrés ainsi que ceux qui avaient été promis de Paris.
L'œuvre capitale de Topino Lebrun allait prendre sa place dans sa ville natale. Elle fut expédiée à Marseille, cinq mois après la lettre précitée, c'est-à-dire en août 1801. Elle devait faire un des plus beaux ornements du Musée de Marseille .
Ouvrez les principales biographies, toutes ailirment que la Mort de Caïus Gî'acchus, par Topino Lebrun, fait partie de sa collection, et le Musée de Marseille, après soixante-quatre
ans d'attente, l'espère encore; elle n'en a jamais franchi le seuil (4) !
Qu'est devenue celte œuvre magistrale ? Par quel concours de circonstances étranges a-t-elle été ravie à sa destination ? C'est ce qu'un singulier hasard ou plutôt une action providentielle nous a permis de pénétrer.
A son arrivée à Marseille, les galeries du musée que l'on installait dans la Chapelle et dans certaines annexes de l'ancien couvent des Bernardines (août 1801) n'étant pas terminées, le tableau de Topino Lebrun fut placé dans le grand vestibule qui servait de passage à l'hôtel Roux de Corse,- où siégait la Mairie du Midi, lequel en 1811 fut converti en préfecture (5).
A l'époque dont nous parlons, l'enthousiasme pour le premier consul tenait du délire; en réprimant et en réduisant au néant les factions, il s'était rallié tous les esprits honnêtes. Brisées par ces luttes fratricides, un immense besoin de repos s'était emparé de toutes les classes de la société. Bonaparte était un sauveur et le restaurateur de l'ordre ! tout s'animait et re-
prenait une vie nouvelle ; lavenir était plein de séduisantes promesses : aussi Paris, comme toutes les communes de France, rivalisaient de zèle et votaient des monuments à l'honneur du premier consul et de ses généraux (6).
Marseille se faisait remarquer entre toutes , Chinard de Lyon, exécutait pour elle une statue colossale de la victoire ; Chardigny , chargé dans le principe de cette œuvre, outre la colonne Bonaparte, dû à son ciseau, qui portait fièrement le buste du futur empereur, recevait la commande d'un superbe monument devant s'élever sur la place Saint-Ferréol; il exécutait en même temps son génie de la santé, son chef-d'œuvre, connu aujourd'hui sous le nom du génie funèbre, placé dans le principe en haut de la rue Paradis.
Il mettait également la main à sa fontaine de la place des Fainéants, que surmontait un aigle immense aux ailes déployées.
Les marbres antiques de Saint-Victor ( le fût de la colonne Bonaparte est de cette provenance) et ceux encore plus précieux appartenant à la collection du comte de Choiseul Gouffîer, ambassadeur à Constantinople et mis sous le séquestre en 1793 (7), allaient être employés à divers autres monuments; déjà la
Porte-d'Aix devait recevoir le sien (8). Des convois énormes d'objets d'art venant de tous les points de Tltalie mais particulièrement de Naples, sillonnaient à chaque instant la cité phocéenne, se dirigeant sur Paris , provoquant sur leur passage un redoublement de zèle en faveur des beaux-arts et des monuments (9).
Bonaparte, comme tous les grands politiques, avait compris Tinlluence extraordinaire qu'exercent les œuvres d art sur l'esprit des masses; il savait combien tous ces travaux grandioses et ces splendides monuments, créés sous son inspiration, devaient réhausser l'éclat du trône qu'il ambitionnait, et illustrer son règne qu'il préparait.
En les multipliant pour perpétuer le souvenir de ses victoires, en favorisant autant qu'il était en son pouvoir tous les travaux de l'art et de l'esprit, il comptait sur eux pour se populariser et fonder plus sûrement sa dynastie, qu'il appartenait, non à son fils, mais à son neveu seul de faire revivre glorieusement, après trente-sept ans d'interrègne.
Au sein de cetle agitation fiévreuse que nous avons notée plus haut, les sentiments des populations étaient sincères, on était loin de pressentir les désastres de. 1812 et 1815. On
proclamait rèro nouvelle, le siècle de Napoléon !
Cependant- quelques voix isolées venaient parfois mêler une note discordante à Tenthousiasme général, mais elles étaient bientôt étouffées (10).
L'œuvre de Topino Lebrun arrivait à Marseille dans ces conditions, son attentat lui avait ravi Testime de ses concitoyens, elle fut reçue froidement, elle n'excita qu'un sentiment de curiosité passsager, on s'occupa quelque temps du peintre, puis bientôt après l'un et l'autre étaient oubliés.
Il en fut de môme des monuments conçus et votés par la commune de Marseille. Les événements se précipitaient avec les catastrophes. L'exécution en fut suspendue, puis ils tombèrent écrasés par la chute du colosse qui avait fait trembler l'Europe.
Dans le Midi, l'esprit est mobile ? L'idole de la veille est souvent brisée le lendemain. 11 restait bien à Marseille quelques convictions sincères, mais, en 1815, la passion de la foule avait pris un autre direction, elle avait appris
à connaître combien étaient lourds tous les despotismes ; le prestige de Napoléon I" avait momentanément disparu; elle avait oublié ses victoires coûteuses ; une défaite avait suffi pour faire tomber à ses yeux Tauréole magique qui Tenvironnait, il fallait plus d'une génération pour que riiistoire put lui rendre justice. Elle accueillit les Bourbons avec un enthousiasme frénétique.
Le tableau de Topino Lebrun avait trop peu d'importance pour survivre dans la mémoire des Marseillais au milieu de cette fièvre générale : il fallait une circonstance exceptionnelle pour le rappeler? Elle se présenta !
Topino Lebrun, il est vrai, s'était peint dans la ligure de Caïus ; son tableau à Tépoque sanguinaire où il fut exécuté, avait une haute signification ; il offrait au peuple le spectacle de fun de ses plus ardents défenseurs, victime d'une aristocratie hautaine, mourant pour le soutien de ses droits. Son œuvre était une excitation à la haine contre ce que les répul)licains de 93 appelaient les oppresseurs du peuple. Caïus, tombant, semblait lui crier vengeance ! Tels étaient les sentiments qui dictaient cette grande page historique à Tartiste devenu tribun et la signification qu'il lui attribuait.
Sous la Restauration, le tableau de Topino Lebrun fût envisagé tout différemment. Bien que rappelant la terreur, il perdit complètement aux yeux du régime actuel son caractère séditieux : pour tous les esprits lassés de révolutions et de guerre, la mort de Caïus Gracchus devenait un exemple de Tinconstance de la faveur populaire, qu'il était dangereux d'imiter, le héros n'était plus qu'une victime de sa propre ambition justement immolée ! L'œuvre n'offrait plus aucun danger; elle devait être respectée !
Les Bourbons avaient à récompenser le dévouement de ceux qui leur étaient restés fidèles ; quiconque avait osé lutter contre Bonaparte avait droit ù leur souvenir. Topino Lebrun n'était plus un assassin et un conspirateur vulgaire ; à cette époque d'exaltation, son crime avait perdu son caractère odieux, son nom fut évoqué ! Aussi le ministre écrivitil au préfet de Marseille, en avril 1817, une lettre dans laquelle il lui demandait des renseignements sur le tableau de Caïus Gracchus expédié à Marseille en août 1801 et les raisons pour lesquelles il n'avait pas été placé au Musée.
M. le préfet, comte de Villeneuve, commu-
niqua la lettre du ministre au maire de Marseille, le 25 du même mois d'avril. Sa réponse, que nous reproduisons textuellement, donne la mesure de la singularité de la destinée de ce tableau tourmentée comme Tavait été celle de son auteur :
« M. le préfet,
» Ce tableau n'a jamais été placé au Musée. Lorsqu'il arriva à Marseille, cet établissement n'était pas encore formé. Il existait alors dans cette ville, sous l'autorité immédiate du préfet, une commission pour la conservation des objets d'art qui se trouvaient entassés et confondus dans un dépôt, ne pouvant être aussi bien soignés que dans le Musée ; il paraît même que le tableau dont il s'agit, vu sa grande dimension, ne fut pas renfermé à son arrivée dans ce dépôt commun, il fut placé dans l'hôtel Roux de Corse, où siégait la mairie du Midi. Il y était déployé dans toute son étendue dans une des parties du local, où le public avait accès. Cette exposition lui fut extrêmement nuisible ; il souffrit d'abord de l'atteinte de l'air, ainsi que de celle des gens qui, faute d'attention, contribuaient à le détériorer ; à certaine époque surtout, il souffrit des dégradations plus grandes, attendu que le nom du principal personnage qu'il représentait se trouvait rappeler des idées liées à la révolution. La condamnation de l'auteur par suite d'un complot contre Bonaparte fut également nuisible à l'ouvrage par un motif opposé.
» Enfin, il était extrêmement mutilé à l'époque où l'hôtel Roux de Corse fut destiné au siège de la Préfecture. On déblaya cet hôtel pour faire des travaux d'appropriation relatifs à sa nouvelle destination. Ce tableau fut alors déplacé sans ménagement et déposé, plié et froissé, dans un des galetas de l'Hôtel-de- Ville. Il y fut entassé alors avec d'autres vieux effets de peu de valeur et il y demeura ignoré.
» En 1809, d'après une délibération du conseil municipal, et avec l'approbation du préfet, M. le baron de St-Joseph, alors maire de Marseille, fit procéder à la vente des vieux effets mobiliers de l'IIôtel-de-Ville. Le tableau en «luestion, se trouvant au nombre de ces vieux effets, fut compris dans cette vente ; il devait être en bien mauvais état puisque dans l'estimation générale desdits effets, il n'avait été porté que pour le prix de 50 francs.
» Tels sont, M. le Préfet, les renseignements que j'ai pu recueillir sur ce tableau.
« Sigtié : De Montgrand. »
C'en était fait, confondue dans un môme sort, rœuvro n'avait pu survivre à Fartiste. Il foUait un prodige pour la sauver ! Ce prodige s'est opéré (II).
Je rencontrai dernièrement M. Glize, peintre
estimable de notre ville, dont le mérite comme artiste consiste non dans Toriginalité, mais dans la fidélité scrupuleuse avec laquelle il reproduit les maîtres de toutes les écoles, s appropriant leur manière et leur coloris de façon ù faire illusion ; M. Glize, dis-je, qui s'occupe également de la restauration des tableaux anciens, qui en fait parfois le commerce, me pria de lui dire mon sentiment sur une toile très importante dont il soupçonnait Torigine, sans être précisément fixé à cet égard. Je le suivis, et bientôt je me trouvai en présence d'un tableau aux dimensions colossales dont la touche et le dessin indiquaient à n'en pas douter l'école de David.
Je demandai à M. Glize ce qu'il savait sur cette œuvre. Depuis que j'en suis possesseur, me répondit-il, toutes mes recherches tendent à me prouver que c'est là le tableau de Topino Lebrun . Cependant, je dois le dire, celui de qui je le tiens n'a pu me fournir aucun éclaircissement; il l'avait trouvé abandonné dans une ancienne campagne qui lui était échue en héritage, il n'avait aucun indice , ce n'était pour lui qu'un embarras.
Les premiers propriétaires sont morts, je ne puis remonter à la source, je ne sais que penser, ajouta-t-il!
De plus, les catalogues et les biographes que j'ai consultés, donnent l'œuvre de Topino Lebrun comme étant la propriété du Musée de Marseille. Jugez de ma perplexité ! ma découverte, si elle se confirme, et me réjouit et m'aiïlige tout à la fois ! Serais-je en présence d'une œuvre sujette à restitution ?
J'examinai attentivement le tal)leau. Une conviction sincère ne tarda pas à s'emparer de mon esprit ; lout attestait en lui une complète originalité. Rassurez-vous, dis-je alors ù M. Glize, vous possédez bien l'œuvre authentique de Topino Lebrun et vous en êtes le légitime propriétaire; et je lui communiquai les pièces concernant ce tableau et que seul avec M. le conservateur du Musée (*) nous avons relevées dans les archives.
Ce tableau dont les causes de la disparition étaient constatées dans mes notes, et qui m'avait coûté de si pénibles recherches, était là sous mes yeux, après soixante ans d'obscurité, il revoyait enfin le jour! Il était ressuscité !
Maintenant qu'en adviendra-t-il ? Quelque riche mécène, quelque musée de la province ou de l'étranger viendront-ils le disputer à
(♦) M. Dassy, uiort a Marseille, le 26 juillet 18C0.
Marseille et lui ravir cette page réellement magistrale de Tun de ses enfants, mort trop jeune pour que sa gloire ait eu le temps de rayonner au loin, mais qui promettait d'égaler, sinon de surpasser David, et dont elle devait être fière à double titre ? Une œuvre qui lui avait été accordée avec tant de pompe par le directoire, que lui avait recommandée le gouvernement consulaire et réclamée celui des Bourbons ? C'est le secret de Tavenir !
A Dieu ne plaise que je me permette de tracer un devoir à qui que ce soit, je me borne simplement à déplorer Tincurie de Tancienne administration qui a sacrifié, pour employer les expressions du ministre, ce mo7iument de l'art, qui faisait honneur à la ville et je souhaite simplement qu'elle soit réparée (12).