LÉGENDE
Gaïus Grachus, nommé tribun 124 ans avant Jésus-Christ, fut un des plus ardents défenseurs des plébéiens et, par cela même, l'adversaire déclaré des chevaliers et des sénateurs romains. Son élection fut renouvelée, mais il échoua dans la demande d'un troisième tribunat; sa popularité avait faibli. Il voulut
soutenir, les armes ù la main , aidé de ses partisans, contre Opimius, consul, à la tête du Sénat, certaines lois qu'il avait proposées en faveur du peuple. Ecrasé par le nombre, il se réfugia dans le temple de Diane ; il voulait s'y tuer pour ne pas survivre à sa défaite. Pomponius et Licinius Ten dissuadèrent et le forcèrent à fuir. Arrivés près d'un pont, ses deux fidèles amis, se dévouant, tinrent bon et arrêtèrent quelques temps ceux qui les poursuivaient et qui ne purent passer que sur le corp de ces généreux romains.
Caïus eut le temps de gagner un petit bois consacré aux Furies, mais entouré par ses ennemis, il se fit tuer par Philocrates son fidèle esclave qui se tua lui-même sur le corps de son maître.
On prétend qu'avant de sortir du temple de Diane, Caïus Gracchus adressa un exorde à la déesse dans lequel il vouait le peuple romain, qui Tavait si lâchement abandonné, à une éternelle servitude ?
Les Gracques ont servi mille fois de texte aux poètes et aux écrivains.
Juvénal leur consacrait ce vers devenu célèbre :
Quis tulerit GraccJios de seditione quet^entes ?
Et Mirabeau celte figure de réthorique : « Le dernier des Gracques périt de la main des nobles; mais frappé du coup mortel, en mordant la poussière, il en jeta une poignée à la face du ciel et de cette poussière naquit Marins? »
Descrh'tion de l'Œuvre.
Le tableau , de 18 pieds de large sur 13 pieds de haut, se compose, sur le premier plan, de six figures principales plus grandes que nature.
A gauche, en regardant le tableau , Caïus Gracchus, blessé à mort, est soutenu par son esclave Philocrates, qui se frappe à son tour avec le glaive qui a servi ù immoler son maître.
Au centre, deux hommes du peuple, créatures des sénateurs, se précipitent sur Caïus ; l'un est ceint d'une corde qu'il a préparée pour le traîner au Tibre qui doit lui servir de sépulture, il brandit une liâche et lautre une grosse pierre : deux chevaliers, le casque en tête, armés du glaive et de la lance font partie du même groupe.
Tous quatre ont leur main gauche tendue vers leur victime, dont ils ont hâte de se saisir; leurs bouches entr'ouvertes lui prodiguent rinjure ; leurs visages, animés par la chaleur de la poursuite, respirent la colère et la cruauté, contrastant avec la pâleur mortelle de la figure froidement implacable de Taustère tribun, qui, les lèvres serrées, le^ narines dilatées par le mépris, les yeux fixés sur ses ennemis, semble, en tombant, se raidir par un suprême effort pour les maudire et les braver encore. Par opposition, le visage de Philocrates, qui se frappe en soutenant son maître, est violemment contracté et crispé par la douleur.
Six autres figures de moyenne grandeur occupent la droite. Elles expriment des sentiments divers. On distingue plus particulièrement un héraut muni de son insigne t^ bâton recourbé en crosse) , il annonce à la foule la mort du tribun. On remarque également un homme du peuple au visage sombre, serrant convulsivement un poignard de la main droite et la gauche fermée, placée à la hauteur de sa poitrine; il semble plutôt prêt à venger la victime qu'à se joindre à ses assassins.
Au troisième plan, on aperçoit un pont sur lequel se presse une foule compacte, précipitant dans le Tibre le corps de Pomponius et de Licinius complètement dépouillés, tandis que le consul Opimius, entouré de licteurs et de chevaliers , confiant ses coursiers à ses gardes, une main appuyée sur la balustrade du pont et Tautre déployée au dessus de ses yeux, paraît étranger à ce qui se passe autour de lui et poursuit de ses regards son ennemi vaincu.
L'action principale se déroule à l'entrée d'un bois dont un rayon de soleil, qui vient éclairer la scène, perce les épais ombrages, occupant les deux tiers du fond de la toile ; puis à droite, les silhouettes d'un grand nombre de monuments de Rome se dessinent à rhorizon.
Les figures sont* largement et grarAdement dessinées et surtout avec une sûreté de main et une hardiesse peu communes. Les attitudes me paraissent justes ; l'action énergique à laquelle les principaux personnages sont soumis et le mouvement qui leur est imprimé, atténuent l'effet des poses théâtrales dans lesmœurs de l'époque, apanage de l'école de David, à l'influence desquelles Topino Lebrun n'a pu cependant se soustraire. Les mains sont trai-
tées avec une vérité étonnante ; il en est qui paraissent sortir du tableau ; tous les détails d'arnries et de costumes sont soignés et conformes aux traditions. C'est une œuvre, on le sent, sérieusement méditée comme exécution et comme composition, où tout concourt parfaitement à Tunité indispensable de Taction.
Dans ce tableau, comme coloriste, Topino Lebrun est supérieur à David. Les oppositions y sont vigoureuses comme celles que fournit la nature en plein soleil; la couleur vraie y est chaude, lumineuse et brillante; les chairs sont bien modelées, les draperies seules présentent dans leurs plis beaucoup de sécheresse ; ks terrains et les rochers sont un peu mous, le maître a peu consulté la nature en ces objets : son ciel me paraît également un peu gris, pour un ciel d'Italie, mais c'est là un artifice afin de rendre plus vive la lumière qui frappe les acteurs de celte scène ; le feuillage du bois est également très peu détaillé de parti pris et semble confus. Mais ce sont là des détails insignifiants qui n'ôtent rien au mérite réel du tableau de Topino Lebrun. Il est et restera tou-
jours une œuvre magistrale, et seul il doit suffire à la gloire de son auteur.
J'ajouterai encore quelques mots pour en finir avec Topino Lebrun .
Il existait à Marseille de cet artiste trois autres tableaux : Tun re^résenlaiïiJunoii assise dans un char traîné par deux paons, et Tautre le Jugement de Paris ; ces toiles furent vendues dans cette ville vers 1813. Que sont devenues ces œuvres? Je Tignore. Quant au troisième tableau où figurent trois Amours dont l'un tend un arc, il appartient, par voie de succession, à M. Philigret aîné, expéditionnaire, boulevard de la Treille, n** 12.
La mère et la veuve d&^Topino Lebrun ont occupé longtemps le troisième étage de la maison située boulevard du Musée, n** 16. Tombées dans le plus profond dénuement, la mère mourut de misère dans ce logement et la belle-fille le quitta vers 1813 pour aller demeurer place Notre -Dame-du-Mont, abandonnant ce tableau à la propriétaire pour le payement de plusieurs années de loyer.
Pauvre mère ! pauvre femme ! pauvre artiste ! La malédiction qui pesait sur toi vous avait tous enveloppés !