CHAPITRE VIII
DE 1780 c\ 1793.
Les lettres patentes obtenues par TAcadémie, assuraient désormais son existence, elle s'installa dans un nouveau local situé aux allées de Meilhan (l), son concierge avait revêtu la livrée de la ville, elle avait disposé les principales salles d études de façon à recevoir les nombreux tableaux et modèles qu'elle possédait, la salle du bureau d'assemblée en contenait le plus grand nombre, l'Académie était un véritable musée que les étrangers avaient plaisir à visiter. Ses expositions bisannuelles commençaient à reprendre leur ancien éclat, en un mot, une ère nouvelle semblait s'ouvrir pour elle, lorsqu'un nouveau malheur vintTattein-
(Ire eu 1783. D'André Bardoiuiiourut, TAeadémie fut très sensible ù cette perte.
Pierre, premier peintre du roi et directeur de TAcadémie royale de Paris, fut nommé directeur perpétuel, mais il ne pouvait avoir les mêmes sympathies pour une institution qu'il n'avait pas créé lui-même, comme Tavait fait d'André Bardon. Aussi un an après se démitil de ses fonctions ; Bachelier, peintre du roi, professeur de l'Académie royale et directeur de l'école royale de dessin de Paris, nommé vicedirecteur de l'Académie de Marseille, en même temps que Pierre, fut nommé directeur perpétuel à sa place (1784). En laissant toutefois à Pierre le titre de directeur honoraire, titre qui fut conféré à la mort de ce dernier (1789) à Vien, peintre du roi et directeur deTAcadémie royale de Paris.
A cette époque, en grande partie livrée à ellemême, des ferments de discorde commençaient à couver dans son sein et dès 1789 ils éclataient avec une force irrésistible. Les idées révolutionnaires qui bouillonnaient, tendaient à détruire et ù bouleverser de fond en comble toutes les anciennes institutions placées sous l'autorité immédiate du roi.
L'Académie de Marseille entrait dans cette
catégorie. Les réformateurs (2), nouveaux venus dans l'Académie, employaient la violence et Tintimidation pour introduire chez elle des réformes que rien ne sollicitait, et les excès auxquels ils se livrèrent entraînèrer^t peu après sa ruine complète. En 1793 le glas funèbre avait sonné pour elle ! Bibliothèque, tableaux, statues, objets d'art précieux étaient anéantis, dispersés ou détruits et tombaient ainsi ensevelis sous les ruines de cette noble institution !
L'Académie de peinture et de sculpture de Marseille avait vécu ! La cause de Tart avait eu à Marseille ses martyrs, martyrs aujourd'hui ensevelis dans le silence du tombeau, dont le nom est perdu dans l'obscurité, dont rien ne rappelle l'héroïque abnégation ! La plupart de ses vétérans associés et quelques-uns de ses plus anciens professeurs, d'Agevilleentr'autres tombaient sous la hache révolutionnaire.
L'heure de la réparation n'a-t-elle pas sonné? Devons-nous attendre plus longtemps pour rendre justice à ces hommes dignes des temps antiques dont le dévouement que nul salaire n'avait jamais excité, ne s'est jamais démenti pendant plus de trente-sept ans, fournissant ainsi au pays des artistes de premier mérite et dont les leçons s'exerçant sur des esprits moins
supérieurs, n'en avaient pas moins produit une autre série d'artistes plus modestes, mais éminemment utiles à l'industrie? En effet, qui dira le nombre d'architectes de second ordre, de sculpteurs en tous genres, de mécaniciens, de constructeurs de navires, de charpentiers, d'ébénistes, de mouleurs', de fondeurs, de peintres sur verre, sur porcelaine et sur émaux, d'armuriers, de serruriers, etc., etc., qui sont venus puiser dans leur écolo le goût si nécessaire à leur profession, et qui ont porté si haut la réputation de nos fabriques françaises du midi ; c'est un fait acquis que rien ne saurait détruire. Soyons donc juste, je le répète, et que la nouvelle école des beaux-arts qui s'élève en ce moment sur les terrains du lycée, ou le nouveau musée (3) qui va dominer si majestueusement le plateau de Longchamp, sans préjudice de quelques-unes de leurs œuvres, contienne au moins une plaque de marbre qui consacre leur souvenir.
NOTES
(l) I/Académie des Sciences et belles-lettres de Marseille ayant réclamé à cette époque le droit d'enseigner la mécanique, la chaire de cet art lui fut dévolue et supprimée à l'Académie de peinture.
A la même époque, les statuts et règlements de l'Académie de peinture reçurent de nombreuses modifications, mais au fond peu importantes, il en est une cependant que je ne dois pas passer sous silence, car dans les statuts que j'ai déjà reproduits, il n'en est fait aucune mention , il s'agit de ses rapports avec l'Académie des Sciences et belles-lettres de Marseille, spécifiés dans un règlement particulier.
Dans cet ancien règlement, il était dit : « L'Académie des Belles-Lettres, établie à Marseille, sera invitée par députation à assister à l'assemblée générale publique qui se tiendra tous les ans le premier dimanche après la St-Louis, à l'Hôtel-de-Ville, pour la distribution des prix. Les autres honoraires amateurs y seront convoqués par des billets particuliers, ainsi que tous les officiers et académiciens de ladite Académie.»
Dans le nouveau règlement, il était ajouté ceci :
«L'Académie de peinture, sculpture et architecture de Marseille^ se fera toujours un plaisir de renouveler
la même députation h la même époque, et un devoir d'aller au devant de sa respectable sœur aînée et de la prévenir dans toutes les occasions et dans tous les cas. Elle se sentira également toujours flattée de son côté d'assister aux assemblées publiques de cette Académie, y étant toutefois par elle invitée par une semblable députation.»
« Nota. — Avant l'obtention des lettres patentes, l'Académie n'ayant aucune assurance de stabilité, se conforma jusqu'alors à l'usage qu'avaient introduits les premiers artistes qui la fondèrent.
» Cette différence ne pouvait plus avoir lieu dès que les deux Académies avaient été égales en titres, tout ce que pouvait exiger la plus ancienne, c'était d'être prévenue. »
(2) Il existe aux archives de la mairie une protestation des membres de l'Académie de peinture de Marseille (26 juillet 1790) au sujet des violences commises dans leur assemblée du 23 courant par trois membres de la compagnie : les sieurs Renaud, statuaire, Brard et Charlier;les deux premiers armés de sabre firent invasion dans l'Académie, la menace et l'injure à la bouche, tous ensemble exigeant une réforme entière, complète et générale du régime de l'Académie, etc.
Cette pièce était signée : Wanwick, directeur, L. Chays, L. Dreveton, Nicolas, Embry , Casati , D'Ageville , Nicolas J.
Af^chives de la Maine. — Rapport signé de d'Ageville datéo du 28 octobre 1790, constatant que l'Aciidémie n'avait pas touché sa pension depuis plus d'un an, qu'il lui était dû 4,800 francs d'arrérages et que depuis cette époque « les professeurs s'inspirant du même zèle qui présida chez eux à la formation de l'Académie, se sont imposés k eux-mêmes une contribution volontaire pour la soutenir.» Ce rapport constate que les artistes sont loin d'être riches à Marseille, il conclut à ce que la ville vienne en aide à ces professeurs «qui servent gratuitement le public depuis plus de trente-sept ans.»
Une supplique datée du 14 mai 1791 établissant que le sieur Vincent réclamait l'arrérage de plusiers termes du loyer de la maison occupée par l'Académie s'élevant à 1 ,500 livres, allait exercer ses droits contre elle dans toutes leur étendue. Les professeurs suppliaient le conseil municipal de leur épargner la douleur de voir saisir et vendre tous les objets d'art contenus dans les salles, alors que n'ayant rien touché de la ville, il leur était impossible de satisfaire ce propriétaire, qu'ils ne pouvaient être responsables de la location.
La dernière pièce concernant l'Académie, conservée dans les archives, porte la date du 28 brumaire de l'an second de la République Française (18 novembre 1793); elle est signée par Wanwick, directeur ; d'Ageville, secrétaire; Embry, chancelier; Casati, professeur ; A. Renaud, statuaire. Honoré Nicolas, professeur; P. Henry, professeur.
Cette pièce contient le détail des sommes avancées par ces professeurs à l'Académie, s'élevant à4,755fr. ils en réclamaient le remboursement.
(3) L'école des Beaux-Arts qui doit contenir la Bibliothèque, etc., et le Musée dont je viens de parler ainsi que la chapelle de Notre-Dame-de-la-Garde se construisent en ce moment sur les plans de M. Espérandieu. Ces monuments font le plus grand honneur à son goût et à son habileté, ils lui assignent une belle place parmi les architectes du midi les plus distingués. (M. Espérandieu est né à Nîmes).
L'arrêté touchant la réorganisation de l'école gratuite de dessin, de l'Académie du modèle et du musée, publié et affiché à Marseille le 27 août 1807, contenait dans ses considérants cette phrase significative : « Considérant que cette institution doit ren- » dre à l'enseignement l'étendue et l'éclat qu'elle eut » dans l'ancienne Académie de peinture, où se sont » formés tant d'illustres artistes qui ont honoré le » nom de Marseille.»
Arrêtons, etc.
Le souvenir des services rendus pai- l'Académie, on peut le voir par cette simple citation^ était loin d'être oublié sous le premier Empire, son ancien et dernier directeur perpétuel Vien était alors sénateur.