‹ Annales de la peintureChapitre 30 sur 72 · EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

EN GÉNÉRAL

Dans ce nouvel article, nous débuterons par une pensée qui nous est propre, et que partagent, nous en sommes convaincu tous les hommes intelligents ; cependant nous ne l'avons encore vue imprimée nulle part. La voici :

En France, l'organisation de nos Musées, grands et petits, sans en excepter celui du Louvre et celui de Versailles, l'organisation de nos Musées, est généralement vicieuse ou incomplète. Nous nous expliquons :

Quel doit être le but de cet immense quantité de tableaux accumulés dans ces résidences magnifiques parfois (a), mais souvent aussi plus qu'insuffisantes et privées de l'élément le plus nécessaire : la lumière (b).

La réponse est facile ! — - Les Musées n'ont pas été

institués pour satisfaire une curiosité banale, une grande idée philosophique, a présidé à leur création. Leur but, pour nous, se résume en trois mots : moraliser, élever et instruire ! Voyons si nos Musées remplissent ces conditions dans toute leur étendue. L'artiste et l'amateur vont étudier, là, la manière, ie faire et le coloris des maîtres, bien! L'élève va s'y former sur ces modèles, très-bien ! Mais la masse, le peuple , en un mot, à l'aspect de ces tableaux, que voit-il? que cherche-t-ii ? un sujet qui l'intéresse. Son esprit ne va pas au-delà.

Dans cette atmosphère , dans ces temples de l'art , il subit parfois , il est vrai à son insu, et sans qu'il cherche à l'analyser, une influence morale qui l'élève, qui perfectionne son goût et donne plus de rectitude à son jugement: mais il arrive aussi qu'il n'emporte de la vue de ces tableaux que confusion dans les idées et rien de solide dont il puisse orner son esprit. Voilà ce qu'il faudrait éviter.

La peinture est le miroir de l'histoire universelle, La nature toute entière lui fournil ses modèles. Elle reproduit non-seulement la diversité des climats, les usages, les coutumes, la physionomie de tous les peuples de la terre, elle retrace en même temps que les scènes les plus familières, les événements les plus considérables; en s'élevant, elle touche au mysticisme le plus pur; allégories, fables, passions humaines, sujets religieux, tout est de son domaine, tout lui est soumis.

Un art aussi vaste dans ses applications doit avoir une influence proportionnée^ d'autant plus pénétrante, que ces applications s'offrent sans fatigue à la vue et au cœur des spectateurs , qu'elles séduisent par le prestige du coloris,

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Il s'agirait de réunir et de faire converger vers un but commun et utile ces divers éléments , en un mot les faire servir à l'éducation et à la moralisation du peuple. Mais une pareille étude, exigerait des développements que ne comportent par l'espace dont nous disposons ; nous l'indiquons toutefois eu nous bornant aujourd'hui à envisager nos musées et nos expositions sous un seul point de vue , celui de l'histoire de l'art.

La grande idée du jour est de vulgariser les sciences et les arts ; c'est un des plus beaux progrès de notre siècle ; nous nous associons de cœur à ce mouvement et à cette régénération de l'esprit public qui le pousse aux choses nobles et élevées, aussi appelons-nous sur les exhibitions de tableaux qui favorisent tant ce développement, l'attention des hommes spéciaux.

Selon nous, le côté par où pèchent nos musées c'est le côté historique. Areut-on rendre leur étude fructueuse pour tous, que l'histoire soit la base fondamentale de leur classification.

Nos conservateurs objecteront que chacun de leurs musées possède un livret dans lequel l'ordre chronologique est observé, ainsi que la classification par écoles.

Nous ne contestons pas le soin avec lequel la plupart de leurs livrets sont rédigés, loin de là ; mais nous voudrions qu'il régnât dans leurs salles le même ordre que dans leurs livres. Quoi de plus ennuyeux pour tous que de les consulter, de chercher un numéro, ou de s'enquérir d'une toile égarée dans cette immensité, dans ce pêle-mêle indescriptible qu'on appelle une exposition de peinture.

Le simple bon sens indique une marche sûre, dans laquelle on ne peut faire fausse route ; que non-seulementles tableaux soient placés par écoles et par époques,

soit dans des salles distinctes ou même sur des côtés de galeries, avec une annotation précise qui permette de s'y reconnaître , mais encore, qu'un cartouche figurant au bas de chaque tableau indique soit le nom du peintre, avec la date de sa naissance et celle de son décès, à quelle école il appartient, soit même le sujet représenté.

Cette première organisation aurait pour résultat immédiat d'initier même les plus ignorants, et les plus indifférents, et cela malgré eux, à la connaissance de tous ces hommes distingués dont leur patrie s'honore.

L'étude de la peinture et celle de ses interprètes, le lecteur nous l'accordera, je l'espère, n'est pas sans quelqu'intérêt. Ceci parfaitement admis, il faut que nos musées et nos expositions, nous le répétons, soient un livre ouvert, que tout le monde puisse consulter sans peine et sans contention d'esprit, et non un grimoire seulement intelligible pour les artistes et les savants. C'est le meilleur moyen de donner de l'attrait à l'étude de la peinture et de la vulgariser.

Que les livrets soient de plus établis sur des bases larges, qu'iis contiennent des notices sur les peintres, que leurs œuvres exposées soient appréciées. Qu'il soit indiqué à quelle époque de leur vie elles appartiennent, et si l'on veut aller encore plus loin, que le motif du tableau soit décrit au point de vue hisioririque (c).

Mais ceci n'est qu'uû côté de la question ; il est encore un but aussi noble et tout aussi élevé, qui devrait présider à l'organisation de nos musées de province : lorsqu'un homme s'est distinguépar de hauts faits, sa ville natale lui élève une statue et le gouvernement apporte son contingent à l'œuvre nationale. Qui dira la noble émulation que font germer souvent

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au fond du cœur du peuple, la vue de ces monuments? Ce n'est pas seulement un tribut mérité, payé à leur mémoire, c'est un exemple toujours vivant proposé à tous!

Nous ne demandons pas des statues pour les peintres , mais nous réclamons énergiquement que chaque département s'applique à réunir dans l'enceinte de ses principaux musées, au moins quelques-unes des œuvres de ses enfants les plus illustres. Eh quoi! eux seuls, dans leur propre pays, seraient frappés d'ostracisme? non, il est temps que justice soit faite, la postérité ne doit pas rester ingrate pour ces hommes laborieux qui font la gloire de la nation.

Ce que nous demandons pour les musées de province, ne serions-nous pas également en droit de le réclamer pour Paris ?

C'est pitié de voir notre grande Ecole Française si mal représentée au Louvre. Plus de trois cents de nos anciens peintres, et des plus célèbres, en sont exclus. Ceci de l'aveu de M. Frédéric Villot lui-même (d). Est-ce raisonnable? Alors que des sommes considérables sont affectées chaque année à l'achat des productions des maîtres étrangers, et lorsque les greniers de ce même Louvre regorgent de tableaux de nos maîtres français; qu'on donne du moins à la province ces toiles dédaignées, et puisse le soleil les éclairer de nouveau? La gloire des artistes qui les ont exécutées ne resterait pas ainsi ensevelie avec eux dans la poussière et dans l'oubli.

Dans cette splendide distribution, Marseille, Aix et Avignon certainement réclameraient leur part ; car ces villes pourraient donner à leur tour, en échange a ce même Louvre, des tableaux de certains artistes ayant

travaillé dans leur murs, et dont le Musée national ignore même les noms.

Dans le nombre considérable de peintres d'Avignon, d"Aix et de Marseille, dont nous avons parlé dans nos précédents articles, à peine en est il un seul inscrit sur le livret du Louvre, lorsque ce même Louvre devrait être le Panthéon des peintres. Notre grande Exposition nous a fourni l'occasion de constater cette lacune regrettable, elle est elle-même une vivante protestation, et elle vient réparer aujourd'hui une injustice. Mais l'instant approche où toutes les œuvres qui y figurent seront dispersées de nouveau. Ne restera-t-il de cette magnifique exhibition que quelques feuilles éparses, relatant imparfaitement la beauté des œuvres qu'elle contenait? Non, il est à désirer qu'elle porte des fruits plus durables; nous y avons appris à connaître des artistes de mérite. Il faut qu'ils soient représentés dans nos musées. Nous faisons donc appel au patriotisme des villes, à celui des possesseurs de tableaux. L'exemple d'un des plus grands amateurs de notre province , celui de M. Bourguignon de Fabregoules, ne sera pas stérile, nous en sommes convaincu. La ville d'Aix, grâce à lui, vient de s'enrichir d'une foule de tableaux de haute valeur. Ce qu'a fait un seul homme, plusieurs citoyens généreux peuvent à leur tour le faire pour la ville de Marseille. S'il en était ainsi, devant l'accroissement successif du nombre de ses tableaux, peut-être notre superbe cité prendrait enfin la résolution suprême et si impatiemment attendue de doter l'art d'un monument digne de lui et digne d'elle-même, Alors, seulement alors, il serait possible d'introduire dans ce nouveau sanctuaire Tordre qui fait défaut dans celui que nous possédons, et notre musée ne serait plus une lettre morte, mais le livre ouvert à tous.

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NOTES

(a) Le Louvre et le château de Versailles.

(b) Le musée de Marseille.

(c) La notice du musée de Versailles est rédigée dans ce sens ; mais il lui manque une table alphabétique et chronologique.

La notice du musée du Louvre est un modèle qui devrait être adopté.

(d) Voyez la table alphabétique de la notice du musée du Louvre, p. 433.

ÉCOLE D'AVIGNON ET ÉCOLE D'A IX

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Quelques esprits chagrins pourront trouver hors de propos les réflexions que nous venons de faire ; pour nous, elles entrent complètement dans notre plan général. Ne nous sommes nous pas promis de rechercher dans nos compte-rendus ce qui peut tendre à favoriser la peinture, d'indiquer les enseignements que présente notre exposition? et de plus, notre terrain n'est-il pas celui delà philosophie de l'histoire? Nous pensons en conscience n'en être pas sorti. Nous parlons ici en homme convaincu de la haute mission de l'art. Nous n'avons fait qu'effleurer la question délicate de l'organisation des musées , nous espérons avoir bientôt occasion de revenir sur cet intéressant sujet. Cela dit, nous continuerons notre examen et nous jetterons aujourd'hui Jes yeux sur les œuvres de Fauchier, cet

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autre enfant du Midi, dont Paris ne connaît pas davantage les œuvres quïl ne connaît celles de Finsonius et de Daret.

L'article biographique contenu dans le livret de l'Exposition est ainsi conçu : Fauchier (Laurent), né à Aix vers l'an 1631, mort en 1663 (école française).

Cet artiste, une des gloires de la Provence, était fils d'un orfèvre. Il s'adonna presqu'exclusivement au portrait, et il excella dans ce genre de peinture. Sans maître, sans conseil, il atteignit à la perfection de son art, en étudiant et copiant sans relâche les portraits de Finsonius ; il sentit aussi la nécessité de dessiner d'après l'antique et d'après les estampes de Ptaphael et de l'école du Carache. Fauchier aimait tant la Provence, qu'il ne voulut jamais en sortir ; malgré les olïres brillantes qu'on lui fît , il refusa de se produire à la cour. L'admiration de Simon Youet, peintre du roi, alla, dit un de ses biographes, jusqu'à l'extase en voyant le portrait de M. de Yenel peint par le grand artiste provençal. Pierre Puget envoya son fils François recevoir les leçons de ce maître modeste et émioent, qui n'en avait reçu de personne, et pour qui les mystères de l'art furent une révélation d'en haut. On croit que Fauchier mourût à l'âge de trente-deux ans, victime d'un excès de travail, pendant qu'il peignait pour la cinquième fois Madame de Forbin, connue sous le nom de la Belle du Cartel. Pourtant une lettre de Madame de Sévigné semblerait indiquer que c'est en peignant cette dernière, qu'il fut atteint du mal auquel il succomba.

L'article biographique que nous venons de citer contient des inexactitudes qu'il est important de rectifier, car certains journaux de Paris reproduisent textuellement les notices du livret. La naissance de

Laurent Fauchier ne date pas de 1631, et son décès de 1663.

Les registres de baptêmes de Saint-Sauveur, d'Aix portent: « Laurent Fauchier, fils deBalthasard Fauchier et de demoiselle Anne-Marguerite, a été baptisé le 11 mars 1643; le parrain a été M. Laurent Fauchier et la marraine Jehane Chantre. »

Son décès date du 25 mars 1672 ; ces deux actes ont été extraits par M. Pons. Le dernier est tiré du registre mortuaire de l'ancien couvent des Cordeliers d'Aix, déposé aujourd'hui aux archives du tribunal de première instance.

M. J.-B. F. Porte, qui a écrit une notice très étendue sur ce peintre et sur ses œuvres, fait observer avec raison qu'il est impossible que Vouet ait pu voir et admirer aucune œuvre de L. Fauchier, puisqu'il mourut en 1641 (a), c'est-à-dire deux ans avant la naissance de l'artiste provençal.

Nous ne prendrons parti pour personne dans cette question, seulement nous signalerons à M. Porte la date précise de la mort de Simon Vouet , sur l'époque de laquelle les auteurs qu'il a cités après les avoir consultés, se sont trompés. Vouet, Simon, né à Paris, le 7 janvier 1590, est mort dans la même ville, le 30juin 1649 (b), mais ces rectifications n'ont d'intérêt que pour les antiquaires, les amateurs et les artistes. Les visiteurs demandent autre chose de nous, les tableaux leur plaisent davantage. Parlons donc des tableaux.

Notre Exposition possède huit toiles de Laurent Fauchier, qui ne se ressemblent en rien pour le faire et la manière.

Nous ne suivrons pas l'ordre indiqué par le livret , mais celui dans lequel elles nous paraissent avoir été

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peintes, cela nous permettra d'étudier les fluctuations du peintre et de le suivre dans ses progrès. Le premier tableau en date nous semble être le n° 329, portrait de famille, à M. d'Agard, d'Aix ; c'est grassement peint mais dur d'aspect et d'expression , les noirs ont beaucoup poussé.

Le n» 331 , grand tableau représentant la Famille de Saint-Paul, à M. le marquis de Valori, d'Aix, vient après. C'est très -largement exécuté, bien ordonné; le coloris est puissant et très-nourri, mais les carnations laissent à désirer. Les visages des femmes et des enfants ne sont pas de ce blanc mat qui parfois donne ce cachet de distinction particulier aux races aristocratiques ; ils sont blafards et terreux; un léger, mais très léger incarnat, colore seul les joues de la jeune dame de St-Paul , quant à la figure de M. de St-Paul et à celle d'un personnage, placé derrière lui, elles sont vraies de couleur, parfaitement comprises et surtout vivantes et expressives. Malheureusement les emmanchements des bras ne sont pas exacts, les mains pèchent par le dessin et par le coloris : les étoffes sont également pesantes et massives.

Toutefois, malgré ces imperfections, on sent devant ces portraits le grand peintre qui se révèle et qui doit incontestablement grandir. T/influence de Finsonius et de Mimault est manifeste, dans l'exécution de ces toiles où perce la rudesse que lui ont légué en héritage ses premiers maîtres ; mais elie va bientôt s'adoucir et se métamorphoser dans ses autres productions. Ce ne ne sera plus la même main, ce ne sera plus le même coloris; d'où vient ce prodige? Ecoutons M. Porte : *

« Le cardinal duc de Vendôme, alors gouverneur de la Provence, aimait beaucoup Fauchier et favorisait ses progrès ; il l'emmena avec lui à Paris : Arrivé eu

cette ville, le cardinal voulut avoir son portrait de la main de Mignard, qui avait la réputation d'un habile portraitiste. Pendant les séances , placé derrière le peintre, Fauchier portait la plus grande attention à la pose du modèle, à la couleur, à la marche du pinceau et au faire du grand artiste. Le cardinal s'apercevant de ces soins, s'écria : Prenez garde, vous avez derrière vous un homme qui vous dérobera voire art? paroles prophétiques auxquelles aucun des trois n'ajoutait foi et qui se réalisèrent complètement, puisque plus tard Fauchier laissa Mignard derrière lui. »

Bref, Mignard prit Fauchier sous sa protection, l'aida de ses conseils et le fit travailler à la plupart des tableaux qu'il peignait. Il lui procura même plusieurs portraits, entre autres celui d'un seigneur de la cour, l'exécution dans duquel Fauchier se distingua. Avec un tel guide les progrès du peintre provençal furent immenses, et maintenant nous avons le secret de la métamorphose que nous avons signalée. Fauchier doué d'un esprit éminemment observateur, avait parfaitement compris les exagérations et les défauts de ses professeurs, et il sut à la finies éviter.

Son tableau le plus complet est le n° 332 ; il représente un Conseiller au Parlement d'Aix, appartenant à M. Mouret, notaire de Marseille. Assis sur un grand et vaste fauteuil au dossier élevé et chargé de sculptures dorées, le conseiller détourne un instant la vue d'une lettre qu'il tient en main pour fixer le spectateur, ses cheveux gris , longs et bouclés sont admirables de légèreté, ses yeux intelligents sont pleins de vie et son visage, bien que vulgaire au premier aspect, est plein d'expression ; on sent la nature prise sur le fait. C'est très sobre de détails et de lumière, ce n'est pas une peinture sollicitant le regard par la vivacité des

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